‹ Mes vers [microforme]Chapitre 60 sur 155 · LEGENDE · texte numérisé non relu

LEGENDE

Un curé de village, homme au discours disert, |

S'il en fut un, prêchait souvent dans le désert.

Pour attirer à lui ses ouailles absentes

Ses prières au ciel devinrent incessantes ;

Mais le digne curé semblait prier en vain ;

Il se vit bientôt seul au service divin.

Par bonheur le bon prêtre adorait la musique ;

Et, pour délassement et moral et physique, ï

Il en faisait, le soir, retentir son salon.

L'instrument de son choix c’était le violon.

Il est bon d'ajouter qu’il le touchait en maitre,

En parfait musicien, et qu'avant d’être prêtre,

Il avait à la scène assez souvent fourni

Des morceaux de son crû pris pour du Rossini. Qu'il était doux d'entendre, à l’heure où tout sommeille

Au vallon, dans les bois, cette voix qui réveille

Ou fait naître en nos cœurs de sublimes transports !

Les passants, entendant ces suaves accords,

S'arrétaient en grand nombre auprès du presbytère.

Le curé s’aperçu bientôt que son parterre

Etait le rendez-vous de tous ses paroissiens,

Chaque soir et très tard ; il se dit : je les tiens.

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Or donc. par un beau soir, veille de grande fête, Le parterre étant plein, on se hissait au faite

Des arbres d’alentour; la palissade en bois Entourant le jardin, s’affaissait sous le poids

Des femmes, des enfants, des hommes de tout âge, Qui, muets, s'efforçaient d'approcher davantage De la scène où Facteur venait de commencer

Le morceau le plus doux, le plus propre à verser L'amour de l'Infini et du devoir dans l'âme.

Longtemps la voix magique enthousiasme, enflamme ; Mais soudain ces accords touchants, mélodieux, Entrent dans le silence... et, calme et radieux

De plaisir, le curé, sortant de sa demeure,

Dit à ses paroissiens :— Mes enfants, voici l'heure D'aller vous reposer : reprenez le chemin

De vos lozis.… allez. A la messe, demain,

Jour que la Sainte Eglise au Tout-Puissant dédie, Vous entendrez la fin de cette mélodie.

La fin, mes ons amis, je puis vous l’affirmer, Bien mieux que le prélude est propre à vous charmer.…. Au revoir bonne nuit... au revoir !—Et la foule Se répète l’annonce, et promptement s'écoule

Par des sentiers divers, riant, bon g'é, mal gré, Du tour que leur pasteur leur avait préparé,

Et, réciproquement, se faisant la promesse

D'aller le lendemain au spectacle à la messe.

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Le lendemain, dimanche et jour de Féte-Dieu,

Des dames de l'endroit ornèrent le Saint lieu

Et de fleurs et d'enfants, —ces fleurs que dans le temple On aime à voir fleurir...—et puis, préchant d'exemple, Le pasteur était là, plus radieux encor

Que la veille, ordonnant, corrigeant le décor,

Depuis le point du jour. Puis de jouer son rôle Arriva l'heure enfin. Chacun fut de parole :

L'église était remplie ; et la foule attendait. Anxieuse, incrédule..… Elle se demandait,

Cette foule attiédie, au devoir infidèle,

Si son adroit pasteur ne se riait pas d'elle.

Car était-il probable, en effet, qu'un curé

Jouât du violon dans un temps consacré

Au service divin, quand ce curé lui-même

Devait cficier ? On crut au stratagème.

Cependant, au milieu de l'office divin,

Le curé monte en chaire, et ce n'est plus en vain ; Ses ouailles sont là, l’œil au guet et l'oreille

Encor plus attentive en ce jour que la veille :

—Mes frères égarés, mes amis, leur dit:il,

Je vous tiens donc enfin ! D'un coup d’archet subtil, J'ai su vous attirer dans votre auguste temple,

Où, du haut de l’autel, Jésus-Christ vous contemple…

D'un coup d’archet subtil, à l'instar du berger Avec son chalumeau, j'ai su vous engager,

Mes brebis, à rentrer dans votre bergerie.

Vous l’entendrez encor cette voix si chérie

Que de mon violon je sais tirer pour vous...

Vous l’entendrez encor ; vous la préférez tous

À la voix du pasteur dont vous craignez la prose … Vous l’entendrez encor ; mais souffrez que je pose Une condition, une seule ; voici :

C’est qu'avant tout, mes chers, vous entendrez aussi Mes paroles de paix et d'amitié sincère.

Dieu me pardonnera, mes amis, je l’espere,

Si je manque au respect que se doit un pasteur, En caressant vos sens pour toucher votre cœur.

De ce fait envers Lui je me tiens responsable. Dans sa miséricorde infinie, ineffable,

J'ai foi pour vous, pour moi, puisqu'il donne à ma main

Le moven de vous mettre en un meilleur chemin. Vous m'avez aujourd’hui suivi dans cette église, Mais vous y viendrez seuls, sans qu'un sens autorise

Ce mouvement chez vous... Oui souvent dans ce lieu

Vous reviendrez encore adorer votre Dieu.

Le curé lut ensuite un verset de l'exode,

Qu'il commenta si bien, avec tant de méthode, Qu'il devint pathétique en parlant du besoin D'élever les enfants avec le plus grand soin. Plus d’une bonne mère alors versa des larmes ;

Plus d'un homme sentit son cœur rempli de charmes Au discours du pasteur, et promit à part soi De revenir l'entendre. On recouvrait la foi.

Dès le sermon fimi, le cœur plein d'espérance, Le curé vers l'autel tout radieux s'avance.

Non violon est là, tout guirlandé de fleurs

Aux suaves parfums, aux voyantes couleurs.

Il le prend et l'élève (ô le touchant spectacle !} Jusqu'au pied de la croix du sacré tabernacle, Comme pour demander pardon au Rédempteur Du fait sans précédent dont il devient l’auteur. Puis, aussitôt après cet acte expiatoire,

Se tournant à demi vers son vaste auditoire,

Ïl recommence alors le morceau si charmant, Interrompu, la veille, au désappointement

Des spectateurs ravis. Ces sons plein d’éloquence Convenaient au parfait dans cette circonstance. Tout semblait avoir pris pour but l’émotion ; Tout semblait attirer à la dévotion :

Le parfum de l’encens, les fleurs, la mélodi: : Tout parlait des splendeurs de la future vie. Aussi cet auditoire était-il à genoux,

Priant pieusement, lorsque le son si doux

Du violon cessa de charmer son oreille.

Les cœurs étaient touchés...ces cœurs si froids la veille.

Au sortir de l’église, un cercle assez nombreux

Accueillit le curé par des souhaits, des vœux,

Des marques de respect et d'amitié sincère … Ainsi d’un violon la corde avait pu faire

Ce que n'eût jamais fait la cloche de la tour.

Tel fut l’aveu qu'on fit au curé sans détour.

Depuis ce temps, parfois, le pasteur fait encore Retentir le lieu saint du chant joyeux, sonore, Qu'il sait de mieux en mieux tirer du violon,

Qu'il pratique toujours le soir dans son salon, Pour charmer davantage aux fêtes solennelles. Et ses instructions savantes, paternelles, Attirent aujourd’hui, mieux que son instrument, Ses amis revenus de leur égarement.

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