LE BOULEVARD
C'est la mode aujourd'hui de courir l'Univers! J'imite mes voisins; je fais cette sottise.
Assurément j'avais la cervelle à l'envers Le jour où je commis une telle bêtise.
O Boulevard chéri! je t'ai pleuré souvent Malgré tous les attraits que m'offrait un voyage Dans ces pays battus par la neige et le vent! Pour te quitter, je jure, il fallait du courage.
J'ai pu te contempler, des pauvres Polonais
Capitale déchue, aimable Varsovie;
Ils sont tombés, tes rois, chassés de leurs palais;
Mais il te reste encor, pour donner de la vie,
Celte foule agaçante, au regard provoquant,
Femmes aux traits si fins, aux yeux dignes des anges;
C'est de mon Boulevard un souvenir brûlant :
Je ne puis te donner de plus grandes louanges.
CONCLUSION
J'ai vu Saint-Pétersbourg et ses dômes en or;
Isaac, la Neva, Cronstadt et la Baltique;
Colonnes de lapis, diamants et trésors:
Que de grandeur en toi, ville diplomatique,
Avec ta Perspective et tes nombreux palais !
La neige est ta couronne, et les traîneaux rapides
Sillonnent ta cité, marquée à tout jamais,
Du sceau de ton grand tzar, le roi des intrépides.
Et puis voici Moscou, l'enceinte du Kremlin,
Et ta coupole étrange, église Saint-Bazile!. ..
Montant jusqu'aux Moineaux, — du jour c'était la fin, —
Je vois les minarets, massés en longue file,
Jeter encor leurs feux au soleil qui s'en va.
Ton commerce, Moscou, jusqu'à Nijni transporte
Le tribut des bateaux couvrant la Moskowa :
Marchands de tous pays, tous forment ton escorte.
Descendons à Kiev, la ville des couvents; Que de nouveaux trésors! que de belles peintures, Victimes du baiser des pèlerins fervents, Quand elles ne sont pas au fond des sépultures, Œuvres de ces pinceaux dignes de Raphaël !
Salut, Sainte-Sophie aux belles mosaïques!
Et toi, tout scintillant, archange Saint-Michel, Que vient servir le pope aux riches dalmatiques.
Tes jardins, Odessa, qui dominent le flot, Charment nos yeux ravis par le brillant spectacle D'une forêt de mâts que nous quittons trop tôt. . . Je pars!... Sainte Russie, un invincible obstacle S'oppose à mon séjour dans le pays de l'or :
J'aime la liberté; mais toujours sans réplique, Il faut se taire ici ; je suis trop jeune encor : Retournons à Paris, berceau de la critique!
Octobre- Novembre 1891"
TABLE DES MATIERES
Préface Page 1