‹ Mes vingt-huit jours en RussieChapitre 12 sur 18 · ROUMANIE - AUTRICHE — ALLEMAGNE BELGIQUE · texte numérisé non relu

ROUMANIE - AUTRICHE — ALLEMAGNE BELGIQUE

La douane roumaine. — Iassy. — Douane autrichienne.

— Kolonea; paysages normands. — Sardou en Galicien. — Encore une roue qui chauffe. — La tour Eiffel. — Cracovie. — La veuve. — Wagner. — Les demi-bottes de l'armée autrichienne. — Je donne mon dictionnaire à un Parisien. — Les mines de Welitza.

— La soupe polonaise. — Nous manquons retourner à Varsovie. — Douane allemande. — La lutte. .. pour le pain. — Breslaw; ses jardins. — Halle au clair de la lune. — La douane belge. — La douane française. — Encore la tour Eiffel. — Paris. — Conclusion. — Le Boulevard, poésie d'Ojelay.

Jeudi i3 septembre (suite). — Quel fut notre étonnement, en arrivant à la frontière roumaine , de voir les gendarmes nous demander nos passeports ! Et quels gendarmes! Ils avaient l'air d'enfants.

Sachez donc désormais que quatre

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grandes puissances exigent encore actuellement la justification du passeport : La Chine, le Japon, la Russie et... la Roumanie !

Une grenouille vit un bœuf Qui lui sembla de belle taille...

Ces gendarmes sont même très sévères, au moins en apparence. Une petite femme assez gentille et peu farouche, accompagnée de sa respectable mère, n'avait pas de passeport : devant nous, l'officier de garde lui refuse impitoyablement le passage et le train part. La première personne qui descendit de chemin de fer arrivant à lassy, ce fut la petite femme... Il y a des accommodements avec le ciel... et la gendarmerie roumaine, à moins que ce ne fut de la jalousie de la part de l'officier, craignant de voir des rivaux en nos personnes !

Nous avons deux heures à passer à lassy : une voiture nous promène dans la ville; rien de bien curieux, si ce n'est l'hô-

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tel Trajan (l'empereur romain naquit aux environs de Iassy); j'entends que l'hôtel Trajan est curieux pour notre cocher qui reste en extase devant cette construction parce qu'elle est d'architecture moderne.

Les rues sont encombrées de marchands à longue redingote et leur manie de faire du commerce nous gagne nousmêmes; car nous descendons de voiture pour marchander des ceintures brodées de perles. J'en collectionne quelques-unes et cette heureuse idée me valut, à la douane. allemande, de perdre le temps de déjeuner, les douaniers allemands ayant fureté tous leurs tarifs pour me faire payer un droit qui monta jusqu'à la somme de vingt-cinq centimes; mais la cloche du départ sonnait et je déjeunai par cœur ce matin-là.

Les Parisiennes qui portent aujourd'hui ces ceintures sauront maintenant ce qu'il m'en a coûté d'avoir pensé à orner leurs jolies tailles.

ah

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Le propriétaire du buffet nous a préparé un dîner supportable; mais ce qui attire mon attention, c'est la manière d'éviter qu'on ne tire la nappe à soi : elle est étalée sur la table, puis on enveloppe la table d'un cadre en bois, de sorte que la nappe se trouve tendue : l'idée est ingénieuse.

Remontés dans les wagons (qui ne sont plus les beaux wagons russes), nous profitons du soleil couchant pour contempler les plaines souvent marécageuses ; les paysans se préparent à quitter leurs travaux; les costumes émaillent les champs par leurs couleurs vives; je ferai une exception pour l'habillement d'un ouvrier qui se contente pour tout vêtement d'une longue chemise : c'est sommaire.

Je lis dans mon journal de ce matin (4 novembre) qu'un accident est arrivé ces jours-ci entre Iassy et Pasakany, accident attribué à la malveillance : les Roumains seraient ils jaloux de nos chemins de fer?

Ce qu'il y a de certain, c'est que, pour

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notre compte, nous arrivions à la frontière autrichienne sans accrocs. Il est minuit et il faut descendre de voiture, mais nous passons sans difficulté, les douaniers préférant dormir que de nous tracasser.

4. — On traverse le Pruth, et le jour naissant me permet de voir la belle vallée entourée de montagnes bleues qui précède la ville de Lazany. La culture du maïs se fait en grand; les pieds de chanvre et les soleils mêlés au maïs donnent un peu de verdure à ces plaines grillées.

Puis viennent des prairies sur lesquelles tranche la couleur des moutons noirs ; les paysans portent les cheveux longs comme nos ancêtres les Gaulois, mais les gendarmes ressemblent à des bersaglieris avec leur chapeau à plumes de coq : ils ont le fusil en bandoulière.

Nous repassons le Pruth et mes instincts de pêcheur se réveillent à la vue des paysans, dans l'eau jusqu'à la ceinture;

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ils promènent leurs échiquiers au fond de la rivière. Bonne pêche! les amis! mais je ne suis pas sur le pont des Arts pour avoir le temps de vous voir prendre du poisson.

Aux environs de Kolnea, le paysage me rappelle ce petit coin de la vallée d'Eure où je taquine quelquefois le lapin, dans ces bois qui bordent la plaine de Cocherel, célèbre par la victoire de Duguesclin.

C'est un plaisir de voir ces costumes de plus en plus nombreux, les femmes aux jupes roses ou rouges, les hommes avec le carnier suspendu par un ruban écarlate : on les croirait tous grands-croix de la Légion d'honneur.

Regardez cette église de campagne avec ses trois dômes; souvenir de la Russie, sauf le nombre des coupoles qui est toujours de cinq dans les églises russes.

Mais que vois-je? Sardou habillé en Galicien! La ressemblance est frappante et peut donner une idée du type des hommes du pays.

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Pendant le déjeuner à Stainslawow, passe une jolie fille dont je croque le costume : Gilet sans manches; il est marron avec bordure de brandebourgs à torsades rouges ; manches de chemise bouffantes ; jupe plate et très courte, de couleur rose tendre; cheveux blonds nattés avec des rubans jaunes et verts; pas de chapeau, pas de souliers.

Et la belle enfant aux yeux bleus traverse la foule des voyageurs comme une reine.

La cloche m'arrache à mon croquis et nous roulons de nouveau, traversant le Diester et apercevant les premières ruines que nous ayons vues depuis longtemps ; c'est aux environs d'Haliez; cette fois, on se croirait dans la vallée d'Auge, d'autant plus que les troupeaux de vaches multicolores et les petits bœufs gris de fer complètent ce paysage qui ressemble aux environs de Beuzeval (encore un pays où j'ai passé quelques bons moments chez le

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père Imbert, le meilleur et le plus bourru des hôteliers, comme je l'ai inscrit sur le plan que j'ai publié des promenades de Beuzeval). « — Vous n'oubliez pas la réclame, mon brave homme, me dit Siertah! — Si je n'en fais pas moi-même, qu'est-ce qui m'en fera? — C'est du cynisme ! »

Un costume nouveau me rappelle que nous ne sommes pas en Normandie , principalement la coiffure portée par un enfant : il a un chapska qui est la copie diminuée de la coiffure des lanciers polonais, telle que nous la représente la gravure si populaire de la mort de Poniatowski se précipitant dans l'Estler.

A Stare-Siolo se dressent les ruines d'un grand château aux ornements polonais : des pyramides séparées par des ornements en forme de cornes d'abondance.

Décidément les mœurs sont très simples dans ce pays; si les jeunes filles se promènent nu-pieds, les enfants ne s'ha-

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billent pas du tout : un petit bataillon de quatre jeunes garçons regarde passer le train : ils sont alignés comme de vrais soldats, mais ils ont oublié de se couvrir même d'une chemise.

Peu à peu les costumes deviennent plus rares et s'assombrissent; les jupes rouges font place aux robes à carreaux violettes; les hommes quittent la peau de mouton retournée et piquée pour prendre les vestes de drap bleu brodées.

La dernière femme que nous voyons revêtue d'un costume original, c'est une jeune fille campée sur son cheval comme la Jeanne Darc de Frémiet.

C'en est bien fini des paysages aux couleurs variées; nous montons péniblement la rampe qui sépare le versant de la mer Noire de celui de la mer Baltique; aux environs de Limbourg, le blé et le seigle remplacent le maïs, et le paysan a dépouillé les vêtements bigarrés pour s'habiller comme les habitants de nos campagnes.

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Un seul incident trouble un instant notre voyage : une roue a chauffé; nous portons malheur à nos wagons! Comme à Kœnisberg, il nous faut déménager et quitter un petit salon où nous dégustions tranquillement le café, pour nous empiler dans un compartiment aux trois quarts occupé par des Anglais, espèce de voyageurs heureusement rare en Russie.

Ce qui met Paul de mauvaise humeur.

Je mets le comble à sa colère en lui montrant à l'horizon un clocher que je prétends être la tour Eiffel... Or, je ne sais pourquoi, Siertah a cette tour en horreur; déjà il avait bondi en trouvant à Nijni-Novgorod des boutons de manchettes ornés de cette pauvre tour...

Un jet électrique (qui ne vient pas de la tour Eiffel), détourne notre attention; c'est une colonne placée à l'entrée de Cracovie :

lefeuillage éclairé par cette gerbe éclatante produit un effet fantastique.

La frontière autrichienne est tellement

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voisine de la Russie aux environs de Cracovie que la surveillance est poussée au plus haut degré, et ces feux électriques permettraient de démasquer à longue distance une marche ennemie.

La quarante- sixième heure de notre trajet étant expirée, nous entrons dans la gare de Cracovie.

Salués respectueusement par le groom de l'hôtel, nous dînons rapidement pour retrouver un lit, meuble dont nous ne connaissions plus l'usage depuis deux jours; mais, avant de me coucher, j'envoie dans un coin de la chambre un traversin minuscule dont mon frère m'avait signalé l'utilité et qui est employé notamment à Java, je crois.

Ce petit traversin s'appelle la veuve et se place entre les jambes pour éviter aux personnes puissantes le frottement de la chair dans les pays chauds. J'aurais bien demandé des renseignements plus exacts à la soubrette fort agaçante qui m'avait con-

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duit à ma chambre, mais elle ne parlait pas français.

On ne dort pas tranquille à Cracovie, oh non! Dès cinq heures du matin les tombereaux roulent sur le pavé, et, de plus, une musique langoureuse..., sur instruments de cuivre, me faisait sursauter dans ma couche : ce concert matinal a probablement pour but de ne pas troubler le sommeil des habitants tout en avertissant les balayeurs d'aller à leur ouvrage ; c'est comme le carillon belge, il faut s'y habituer; mais le premier jour on croirait entendre les préludes de la trompette du jugement dernier, ou bien la marche du Tannhauser; mais, respect à Wagner; je me ferais arracher les yeux par les Wagneriens, et ils se tromperaient en voyant en moi un ennemi de cet Allemand dont j'apprécie plus la musique que les manières; et puis comme il est mort, on n'a plus à craindre ses incartades.

Après avoir parcouru la ville et jeté un

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coup d'oeil sur l'hôtel de ville qui ne manque pas de cachet, non plus que la cathédrale avec son grand Christ, nous rentrons à l'hôtel au moment où les régiments reviennent des grandes manoeuvres et défilent dans notre rue, conduits par des officiers dont les chevaux doivent apprécier le poids.

Je ne suis pas assez compétent, n'ayant jamais été que capitaine de mobilisés, pour juger cette armée, mais s'il m'avait fallu, en 1870, marcher avec les demi-bottes des fantassins autrichiens, bien certainement je serais resté en route, aurais-je eu devant moi, pour me donner du courage, la grosse caisse d'une de leurs musiques. Le soldat qui tape sur la peau d'âne, celui-là ne craint pas de se. tourner les pieds en portant son instrument bruyant; c'est un petit cheval qui est chargé de ce rôle de commissionnaire , de sorte que notre homme peut s'en donner à cœur joie, et il ne se fait pas faute de fatiguer sa caisse.

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A table, nous avions fait connaissance avec un compatriote, mieux encore, un Parisien, jeune homme voyageant pour son plaisir. Il comptait prendre notre contre-pied ; aussi m'empressai-je de lui offrir mon dictionnaire; c'est depuis ce temps-là que je ne sais plus parler russe.

Le groom, qui nous avait salués si respectueusement à notre arrivée, nous trouve une calèche et nous faisons prix pour aller visiter les mines de sel à Welitza, située à quelques lieues de Cracovie.

L'excursion est curieuse et sans danger, quoi qu'en disent certains guides; mais il ne faut pas s'attendre à voir des intérieurs d'église en sel blanc, comme on pourrait le croire. Il y a bien des églises et des salles de bal en sel, mais le ton du sel est noirâtre et d'un aspect peu distrayant.

Une seule chose est drôle; c'est la cérémonie de la prise... pas d'habit, mais de costume de mineur : notre trio affublé de longues blouses blanches, le chef recouvert

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d'un bonnet vcrdâtre en forme de petit pain de sucre, regrettait de n'avoir pas un photographe sous la main pour transmettre ce groupe remarquable à la postérité.

La descente n'est pas gaie et une petite fille, faisant partie de la bande d'excursionnistes qui s'était réunie à nous, pleurait à chaudes larmes. On nous introduit dans des cages qui rappellent celle que le bon Louis XI avait fait construire pour le cardinal de La Balue, sauf qu'elles ne sont pas en forme de cornet ; puis à la lueur d'une lampe fumeuse , on descend vers l'abîme; il est certain que si la chaîne cassait, on pourrait dire adieu à l'existence, mais, avec de pareilles craintes, il ne faudrait pas non plus se servir d'ascenceurs qui quelquefois vous aplatissentau plafond.

Nous sortons de nos cages et parcourons des salles aux voûtes immenses éclairées par les torches de nos guides; en abandonnant cette partie de la mine, les ouvriers ont donné aux excavations des formes de

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chapelles ou de galeries à colonnes qui ont une grande originalité. Dans l'une d'elles, un transparent représente le triomphe du travail : les lustres, les statues sont également en sel.

Par des escaliers de bois, nous descendons encore ; aux étages inférieurs , les voûtes sont encore plus élevées; les maisons de l'avenue de l'Opéra y tiendraient à l'aise.

Puis une explosion ébranle toutes ces solitudes : c'est un vulgaire pétard à sept coups, et les vibrations se répercutent à l'infini.

La promenade se termine en bateau sur un lac qui se trouve à 140 mètres au-dessous du niveau de la terre, et l'eau reflète les lueurs rouges du feu de bengale allumé en notre honneur, et... à nos frais.

Réintégrés dans la cage de fer, bientôt nous revoyons le soleil... avec satisfaction.

On rentrait à l'hôtel assez à temps pour goûter une soupe polonaise qui fit faire à

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Siertah une horrible grimace; elle était cependant bien tentante cette soupe au laitage, avec ses tons violacés et ses petits morceaux de lard frit qui surnageaient.

Ah! Paul! vous êtes trop difficile!

6. — De bon matin, notre Parisien nous quitte emportant précieusement mon dictionnaire russe, et nous, nous prenons le chemin de la gare. Mais un obstacle imprévu défend l'entrée des wagons : un filet, large d'une trentaine de centimètres et long comme le train est placé à hauteur de la figure et sépare les voyageurs des voitures. Enfin l'employé tire la ficelle et nous voici casés.

En quittant Cracovie, on aperçoit un des cônes, sorte de tumuli, élevés à la mémoire des hommes illustres; celui-là est le cône de Kosciuzco.

Puis le train s'arrête au bout de quelques heures à Orizakowa. Je flânais devant notre voiture, sans essayer de déchiffrer

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les inscriptions accrochées le long des wagons, lorsque je vois Siertah faire un déménagement rapide de nos colis : les valises exécutaient une valse effrénée sur le trottoir. « Est-ce que vous avez une hallucination, criai-je à Paul? » Il descend luimême quatre à quatre au moment où le train partait.

« Vous n'avez donc pas lu l'écriteau? » — Ce me serait difficile! — Malheureux! si je n'avais pas mis le nez à la fenêtre, nous nous en allions à Varsovie... revoir les Varsoviennes. — Où serait le mal? — Le mal, c'est que nos billets circulaires en Allemagne seraient perdus, et, de plus, mon père m'attend demain soir à la gr.re de Paris à 6 heures 1/2 précises. — Pardon, à 6 heures 25.

On transporte nos bagages dans un autre train, et celui-là nous conduit à la frontière allemande; c'est la Silésie qui daigne nous ouvrir ses portes, et si les douaniers de Myolowitz ne demandent pas

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nos passeports, ils nous suppriment le déjeuner, comme je l'ai dit plus haut, à force d'examiner les ceintures roumaines.

Comme je ne voulais pas rester à jeun jusqu'au dîner, je me précipite au buffet de la station suivante. C'était la lutte...

pour le pain. La dame du comptoir, en voyant mes mains se disposer à piller le buffet, croit sans doute à une attaque en règle et prestement fait disparaître la plus grande partie des plats garnis de viande.

Mon butin consiste en quelques pains, des ronds de saucisson et une bouteille de Saint-Estèphe. Siertah paye et nous remontons rapidement en wagon, la cloche du départ ayant sonné.

C'était jouer de malheur ! Les pains étaient anisés, ce qui ne fait pas un mélange heureux avec la charcuterie.

Voici l'Oder, et, à l'horizon, les montagnes de la Moravie. Sans autres incidents nous arrivions à Breslaw pour dîner : une seule remarque à faire, c'est la singularité

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de beaucoup de voitures , elles ont un timon, mais sont attelées d'un seul cheval, ce qui n'est pas élégant.

Le soir, flânerie dans la grande rue de Breslaw ; nous nous attablons même, un peu à contre-cœur, dans une brasserie; cependant je dois dire que les Allemands de cette ville paraissent avoir moins de morgue que ceux des autres provinces allemandes.

7. — La matinée se passe à visiter la ville, assez jolie avec ses sculptures gothiques de l'hôtel de ville et de l'église; mais, amadoués par la promenade des anciens remparts convertis en jardins, nous nous perdons.

Ayant l'habitude d'être toujours en avance, nous retrouvons, à l'aide d'une voiture, le chemin de l'hôtel, prenons nos bagages et arrivons encore à temps pour ne pas manquer le départ.

A la station de Kotbus, la gare est envahie par une nuée de paysans endiman-

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chés et revêtus des costumes les plus pittoresques... et je pense à la Roumanie déjà loin de nous !

Sur la voie, j'aperçois de temps en temps des escouades de terrassiers , je veux dire, de terrassières; pauvres femmes ! il paraît que la vie est dure dans le pays!

Nous passons l'Elbe à Torgan : on est dans le bassin du Nord et nous avons deux heures pour dîner à Halle ; cette opération faite, nous prenons un tramway électrique (comme celui qui manœuvrait place de la Concorde), et visitons la ville au clair de la lune; nous saluons même en passant la statue de Haendel, l'auteur du God save the queen!

Pour notre dernière nuit à passer en chemin de fer, nous étions seuls dans notre compartiment et je m'endormis en pensant que le lendemain je serais sur mon cher boulevard.

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8. — A dix heures du matin , le train passe à Dusseldorf; voici le Rhin; mais nous avons laissé Cologne de côté, ce qui nous attire une algarade d'un employé.

Pendant un bon quart d'heure il discute avec Siertah pour lui expliquer que nous devons chacun un supplément d'une dizaine de francs : « Si je lui donnais cent sous? — Essayez. » Le succès fut complet et l'employé disparut.

Puis c'est la douane belge, et à 3 heures la douane française. On s'en aperçoit tout de suite : parqués comme un troupeau de moutons, les voyageurs, chargés de leurs bagages, attendent le bon plaisir des douaniers pour pouvoir reprendre leurs places en chemin de fer, et ces excellents employés ne se pressent pas.

Mais que voulez-vous! Nous sommes en France et vous n'i gnorez pas que nous avons une administration que l'Europe nous envie... En route pour Paris!... «Paul, voyez la tour Eiffel ; cette fois, c'est la vraie !... »

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A 6 heures 25, heure militaire, nous tombions dans les bras de tous les nôtres; le soir, voyageurs de Chine et de Russie trinquaient à la France, sans avoir besoin d'envoyer les bouteilles de Champagne au plafond pour s'égayer... Et j'écris le mot :

« Fin. »

«... Pardon, mon cher Raoul, vous oubliez... — Ah! nous sommes en France et je peux parler librement. — C'est précisément parce que vous êtes libre d'exprimer votre opinion, mon cher Maître, que je vous rappelle un oubli impardonnable...

— Lequel? — Vous n'avez pas posé vos conclusions, vous, un avocat! — Vous avez raison. »

CONCLUSION

CONCLUSION

Comme j'hésitais à formuler ces conclusions, mon ami Ojelay, qui s'était mêlé à la conversation, lança cette boutade :

« L'Allemand boit de la bière, le Uussc mange ses roubles et le Français adore la femme... C'est très bien répondu pour un Parisien qui ne connaît que son boulevard, répond Siertah. Et votre conclusion politique? reprend Ojelay.

Hum!... Je crois que, pour le moment, le gouvernement russe a tout intérêt à s'allier à la France, et que la réciproque est vraie. — Mais que dites-vous de l'enthousiasme du peuple russe? Le peuple russe sera toujours (au moins jusqu'à

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nouvel ordre), de l'opinion de son Empereur. — Vous êtes discret comme Monsieur de Talleyrand, répond Ojelay, mais moi, qui ne fais pas de politique, je prends mon luth : écoutez mon impromptu. »

Et nous nous quittions pour trouver un bon lit, après avoir entendu réciter :

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