PARIS
PRrÉFACE
PRÉFACE
Un si petit livre pour raconter un si long voyage! » me disait un savant
critique.
Que voulez-vous? Quand on a parcouru près de deux mille cinq cents lieues en vingt-huit jours, on ne peut pourtant pas rapporter une histoire complète de la Russie : c'est une esquisse, ce n'est pas un
tableau.
Et puis, dois-je l'avouer? J'ai toujours eu l'horreur des grands ouvrages et je me suis efforcé, dans toutes mes petites Etudes, d'avoir de la concision, pour ne pas trop ennuyer ceux qui veulent bien me lire.
Sans vanité, je peux dire que si quelquesunes de mes conceptions sont devenues des réalités, si plusieurs de mes projets de
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loi, sous le nom des bienveillants législateurs qui ont daigné me piller, sont aujourd'hui dans nos codes (la réhabilitation au criminel, la loi du pardon, par exemple), c'est peut-être parce que mes idées ont été présentées en quelques mots et sans être noyées dans un flot de citations qui découragent le lecteur.
Qu'arrive-t-il le plus souvent? Lorsque les tables d'un livre sont bien faites, vous les parcourez tout d'abord et souvent vous en restez là, effrayé par la grosseur du volume; ou bien, si vous vous décidez à lire les premières pages, survient une visite ou c'est une occasion qui se présente de sortir; vous mettez le signet et le livre est fermé avec l'intention de ne pas l'abandonner. Arrivent des publications nouvelles; peut-être retournerez-vous encore au volume commencé, mais ce sera pour le feuilleter rapidement et arriver bien vite au dénoûment.
Qu'y faire? Dans cette fin de siècle, tout
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marche si vite que le temps manque matériellement pour la lecture à tête reposée.
Alors il faut que les auteurs suivent le mouvement et condensent leurs livres; c'est comme au palais de justice, où les grands débats ont fait place à des plaidoiries écourtées.
Il est plus difficile souvent de convaincre son auditoire en serrant ses phrases que de l'entraîner avec des périodes savantes; mais, de même que les dossiers se succèdent sans relâche devant les juges, de même les livres s'accumulent sous les yeux du lecteur, et, si vous voulez tout lire, il vous faut forcément sacrifier les gros ouvrages en vous contentant du compte rendu des journaux, tandis qu'un petit livre comme celui-ci se glisse facilement dans la poche.
Avez-vous la chance d'être seul dans un compartiment de chemin de fer, vous avez à votre disposition ce camarade de voyage, et vous l'aurez lu en entier avant d'arriver à destination. Vous a-t-il plu? Vous vous
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en débarrasserez au profit de l'ami qui vous attend à la gare... et l'auteur y gagne d'être lu davantage.
« — Vous avez peut-être raison sur ce point, reprend mon critique, mais votre récit n'aura- t-il pas un autre défaut, si j'en crois le programme que vous m'avez présenté? Ne manquera-t-il pas un peu de...
croustillant? »
Il manquera de ces mots crus, si goûtés aujourd'hui par un certain public, c'est vrai; mais, ma foi, tant pis ! Je n'ai jamais pu me faire à ce genre de littérature, et lorsque j'écris dans l'espoir d'avoir des lectrices, je ne veux pas qu'elles puissent rougir en me lisant. J'admets la gauloiserie, mais je ne comprends pas les propos orduriers.
C'est comme pour la peinture; je ne suis pas ennemi d'une école qui reproduira la nature dans sa simplicité, mais aussi dans ses beautés, tandis que je ne saisis pas ce qu'il y a de tentant à faire du réalisme.
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Pourquoi nous montrer une paysanne laide et sans attraits lorsque nos campagnes offrent si facilement des ravissants modèles? Avec ce principe, pour représenter une femme du monde il faudrait alors prendre une de ces anglaises aux toilettes insensées : ce serait tout aussi logique. Je ne vois pas ce qu'un peintre peut gagner à faire laid...
Mais je bavarde et mon livre n'est pas commencé. Je vous réserve, mon cher critique, le premier exemplaire; ne le jetez pas au panier avant d'avoir au moins regardé la couverture : cette porte du Kremlin, que j'ai reproduite tant bien que mal, conduit à des trésors qui valent à eux seuls le voyage.
Faites mieux : allez, vous aussi, à Moscou, et vous ne regretterez pas la centaine de louis que vous coûtera ce déplacement d'un mois, espace de temps bien suffisant pour voir beaucoup de curiosités que vous ne trouverez jamais sur notre cher boulevard.
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Les villes sont rares en Russie et si peu rapprochées les unes des autres qu'il est facile de parcourir rapidement ce grand empire, et cela, sans beaucoup de fatigue, grâce au confortable des chemins de fer russes. Lorsque vous avez consacré trois ou quatre jours à parcourir en drojky les monuments et les rues d'une ville, il vous reste une impression suffisante pour garder longtemps le souvenir de ces vieilles capitales russes.
Plus vous attendrez et plus vous perdrez.
Déjà le costume français envahit les villes, et bientôt les campagnes suivront l'exemple, sans compter les progrès de la civilisation qui renversent le passé. C'est ainsi que l'électricité s'installera bientôt jusque dans les rochers sauvages de la Finlande : Imatra, l'année prochaine, aura son chemin de fer et... ses fontaines lumineuses! O sacri lège!
BELGIQUE ET ALLEMAGNE