‹ Mes vingt-huit jours en RussieChapitre 3 sur 18 · CHAPITRE I e · texte numérisé non relu

CHAPITRE I e

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Au café Napolitain. — A la préfecture de police. — Bruxelles. — Le palais de justice. — Le Vaux-Hall. — Cologne". — Creus. — Kœnisberg. — Le bouton électrique. — Dantzig : le feu d'artifice et le chameau. — Bronberg. — Tliorn.

Paul Siertah, au type arabe comme son nom, mais français et parisien jusqu'au bout des ongles, me disait en prenant son madère au café Napolitain :

« Si vous étiez moins boulevardier, nous partirions pour Moscou ; mais, lorsque vous apercevez l'Arc -de -Triomphe, vous vous trouvez déjà loin de votre boulevard!

(Ce sont vos propres expressions.) — Quel jour partons-nous? répliquai-je. »

Tout interloqué de cette réponse laconique, ce fut Siertah qui demanda quelques joUrs de répit.

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Mais il était pris à son propre piège, et le voyage fut décidé.

La première formalité à remplir pour partir en Russie, c'est de se munir d'un passeport parfaitement en règle et visé par l'ambassade de Russie. Sinon, vous restez à la frontière russe.

Nous nous transportons à la préfecture de police et demandons un passeport. On veut bien nous éviter la peine d'apporter un certificat d'identité signé par le commissaire de police de notre quartier, ma profession d'avocat à la Cour d'appel et le titre de conseiller à la Cour des Comptes de mon compagnon ayant paru des garanties suffisantes pour calmer les susceptibilités de l'autorité.

Comme pièce justificative, Siertah n'avait sur lui que sa médaille de conseiller : « Ah ! oui! vous êtes emploïllié à la Cour, lui dit un agent! — J'y suis même conseiller, répond mon ami sans sourciller; » et, le lendemain, moyennant une légère rétribu-

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tion, on nous remettait à domicile les passeports visés par l'ambassade russe.

Le ii août 1891 avait été fixé comme jour du départ et nous devions rentrer à Paris le mardi 8 septembre... de la même

année.

Nous déjeunons au buffet de la gare du Nord, embrassons nos familles respectives et filons sur Bruxelles, mais sans emporter

la caisse.

Nos bagages étaient réduits à leur plus simple expression : chacun avait une petite valise contenant des chemises de flanelle, des cols en celluloïd et l'habit (ce dernier en cas d'invitation à dîner); un petit sac pour les livres (ne prenez que des guides; la police russe n'aime pas la littérature); et dans ce petit sac un compartiment pour les provisions de bouche : deux couvertures complétaient notre équipement. Nous nous sommes fort bien trouvés d'avoir voyage sans bagages, les frais de transport étant considérables à l'étranger, sans compter le

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temps que l'on perd à courir après une malle égarée à quelque bifurcation.

Du reste, mon frère, qui pasce son temps à parcourir le monde, nous avait donné ce sage conseil, et je le transmets à ceux qui suivront notre exemple.

... Midi 40!... Adieu Paris!... Et nous roulons - sans accident jusqu'à la frontière belge.

Le train nous dépose à Bruxelles pour dîner. Dans le topo savamment tracé (voir la couverture de mon livre), par Siertah, nous devions aller d'une traite à Koenisberg, sans nous arrêter en Belgique; mais cette première étape était un peu brutale et j'insistai pour coucher à Bruxelles, d'autant plus que je n'avais pas vu la capitale de la Belgique depuis une trentaine d'années et qu'un nouveau palais de justice s'était construit depuis ce temps-là.

Quel changement! Des quartiers neufs à profusion avec marchands de tabac et brasseries tous les dix pas, et l'électricité

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éclairant la vieille place de l'Hôtel de Ville elle-même; ce qui étonne bien les maisons espagnoles aux arêtes dorées.

Après avoir dîné au Grand-Hôtel, copie assombrie du nôtre, nous gagnons le Vaux- Hall, où se joue de la très bonne musique, écoutée avec une telle religion par les habitués que le sommeil nous gagne... On est déjà loin du Jardin de Paris!

En rentrant à l'hôtel, nous restons un instant à regarder les invités d'une noce exécutant assez lourdement un quadrille; la mariée, toute rougissante, disparaît, et nous, nous regagnons nos lits, sans nous douter que, pendant un mois, nous allions coucher à la dure.

12 août. — De bon matin, mettant le nez à la fenêtre, j'ai la vue des Halles, et, à mes pieds, des attelages de chiens qui viennent approvisionner les boutiques.

La Société protectrice des animaux agiterait son tonnerre, comme papa Piter, en

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considérant toutes ces petites voitures qui se croisent et que traînent des chiens humainement attelés.

J'avoue ne pas partager la colère de cette excellente Société : les chiens sont en bon état et les charges qu'ils traînent ne sont pas trop lourdes; ils paraissent satisfaits de leur sort, et sont au moins aussi utiles que leurs camarades, danois et dogues, qui encombrent nos boulevards, font tomber les femmes, et..., au besoin..., dévorent les invités de leur maître.

Nous voici devant le palais de justice :

j'avais vu sa reproduction dans l'Illustration; j'aurais dû m'en tenir là. Quand on arrive par le côté, après avoir traversé de nombreuses petites rues, on se trouve en face d'un immense... tas de pierres. La façade principale, avec sa colonnade et sa porte babylonienne est préférable, mais, à l'intérieur, la salle des pas-perdus n'est plus qu'un sombre passage envahi par les quatre piliers qui soutiennent le dôme.

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Depuis, nous avons vu en Russie des monuments tout aussi élevés, mais ils ont des proportions tout autres et mieux comprises.

Quant au service des audiences, je plains les conseillers ; ils sont d'un degré supérieur aux juges de première instance, et leurs salles d'audience aussi. Je ne parle pas de la Cour suprême, qui doit être nécessairement dans le dôme : je n'ai pas été voir.

Et ces pauvres avocats ! Nous qui nous insurgeons contre les kilomètres à parcourir dans notre palais de Paris, nous sommes dans un paradis à côté de nos confrères de Bruxelles, qui escaladent et dégringolent des escaliers pouvant rivaliser avec celui qu'avaient construit les orgueilleux rêvant d'escalader le ciel.

Seule la Cour d'assises est convenable et fait oublier la nôtre, cet horrible corridor détruit par la Commune et reconstruit pieusement et lentement par messieurs nos architectes.

A deux heures, départ pour Kœnisberg et nous dînons à Cologne. Grâce à sa connaissance de la langue allemande, Siertah nous tire d'embarras, et, si nous mansreons médiocrement, nous buvons de la bière excellente en regardant la cathédrale, aujourd'hui terminée, que j'avais vue autrefois avec un clocher inachevé. Les wagons sont confortables... à côté des wagons français : cinq places, la sixième remplacée par une porte qui conduit à un cabinet de toilette... complet.

Deux Allemands partagent notre compartiment, mais nous quittent au bout d'une heure : nous pourrons dormir tranquilles; malheureusement la voie est aussi peu agréable que les habitants du pays.

Avant de nous quitter, un de ces chers Allemands avait engagé la conversation pour nous montrer, sans doute, combien il parlait bien notre langue, — ce qui était vrai, — et il nous expliqua avec un tact parfait que les passeports sont inutiles en

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Allemagne, « excepté pour l'Alsace ». Il descend enchanté d'avoir été aussi aimable !

(Sa Majesté allemande vient de supprimer ce raffinement de cruauté, mais dans l'intérêt unique du commerce allemand, soyez-en bien persuadés.)

La nuit est venue, et, dans les nombreux réveils que me procurent les saccades de notre wagon, j'aperçois de tous côtés des nombreuses fabriques éclairées à l'électricité. Le train passe dans îe voisinage de l'usine Krupp : notre artillerie étant actuellement supérieure à l'artillerie allemande, il faut bien fondre des canons nuit et jour... C'est beau la paix armée!

i3. — Siertah connaissait Berlin et mon intention n'étant pas de prolonger mon séjour chez nos glorieux vainqueurs, nous ne nous arrêtons dans leur capitale que le temps de faire un premier déjeuner.

Nous remontons en wagon et nous sommes seuls; les voyageurs allemands

prennent rarement les premières classes.

On traverse Berlin dans toute sa longueur, ce qui permet d'apercevoir ses rues tirées au cordeau et les maisons surchargées de pâtisseries du plus mauvais goût, — ce qui ne m'étonne pas.

Puis nous entrons dans de nombreuses plaines dont les récoltes ne paraissent pas brillantes : les pommes de terre surtout n'ont pas réussi, et, comme c'est la principale nourriture du peuple allemand, l'année sera désastreuse.

Après Custrin , nous apercevons les premières cigognes : perchées sur le haut des toits au milieu de leur nid, construit comme une forteresse, elles nous regardent passer indifférentes, — un avantage des animaux sur l'espèce humaine.

Un incident se produit : une de nos roues a trop chauffé : il faut passer dans une autre voiture et nous ne sommes plus seuls. C'est moins grave puisque l'heure du sommeil est passée.

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Creus!,.. Arrêt pour déjeuner, mais le train nous descend à cent mètres du buffet; de plus, le service est si bien fait par les garçons que la cloche sonne et nous remontons dans notre wagon la dent...

creuse. (Pardon de ce mauvais jeu de mots !)

Les tribulations ne faisaient que commencer : dam! voyager un i3! — J'avais remarqué qu'un employé, armé d'un long marteau, s'était arrêté à Creus devant notre wagon et contemplait les roues d'un air mélancolique. Le train part cependant, mais à la première station on nous fait descendre : encore une roue trop chauffée!

Cette fois, il fallut monter en seconde classe malgré les justes réclamations de Siertah : on supprime les wagons détériorés; on ne les remplace pas.

Enfin, après trente heures de chemin de 1er, nous débarquons à Kœnisberg à huit heures du soir, par la pluie et l'estomac dans les talons.

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Pendant le dîner qui se terminait par une omelette au sucre (j'ai l'es sucreries en horreur!), je faillis commettre un désastre.

Dans la salle à manger dînaient de nombreux officiers allemands, voire même des généraux, à en juger par les salutations obséquieuses des jeunes officiers. Si j'avais mené certaine entreprise jusqu'au bout, j'aurais plongé cet état-major dans un étonnement profond et dans une obcurité plus grande encore. Voulant appeler le garçon, j'appuie sur un bouton : fort heureusement, le bouton résiste, sinon je fermais le courant électrique... Les grosses torsades d'or auraient peut-être trouvé la plaisanterie mauvaise et je pouvais ne pas dormir dans mon lit; ce qui, du reste, n'aurait pas été une grande perte ! J'étrennais, cette nuit-là, les lits allemands; on couche sur une galette et comme draps on a une paire de serviettes!

Suffisamment secoués par le chemin de fer, nous avions sommeil et il fallait faire

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contre fortune bon cœur. Roulé dans mes serviettes je m'endormis en regrettant mon lit de la rue Lâffîtte et je ne me réveillai que le lendemain au bruit des gouttes d'eau qui tombaient en cadence sur le zinc de ma fenêtre.

14m __ Voulant me raser, je sonne, et, par une pantomime expressive, j'explique à la bonne que je désire de l'eau chaude; j'agitais ma savonnette pour mieux me faire comprendre. 7a, ta, dit Gretchen, et elle disparaît.

Cinq minutes après surgit un coiffeur armé d'un énorme rasoir, — et je ne confie jamais mon menton à ces mains qui sentent la pommade à haute dose.— Je prends mon homme par la manche et je le conduis à la chambre de Siertah. Enfin jetais compris grâce à mon interprète, et, quelques instants après, la bonne apportait de l'eau chaude... à Siertah!

La pluie cesse un peu ; nous quittons

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l'hôtel pour voir la ville; mais cette visite pendant laquelle il fallait ouvrir son parapluie à chaque instant manquait de gaîté.

Le château où se font sacrer les empereurs n'a rien de curieux, au moins à l'extérieur, et la seule jolie vue dont nous gardons le souvenir est celle du lac : c'est un très grand lac d'Enghien.

A partir de ce jour-là, nous allons supporter un autre ennui : la provision de Caporal était épuisée et il fallut fumer une espèce de mousse jaunâtre appelée tabac, il est vrai, mais n'ayant aucun rapport avec le nôtre. Aussi quelle joie lorsqu'à Varsovie et à Saint-Pétersbourg nous pûmes retrouver un paquet de notre tabac français!

On quitte sans regret Kœnisberg et nous remontons en chemin de fer pour aller déjeuner à Dantzig; après avoir aperçu la Baltique par une pluie battante, nous arrivons à destination.

Siertah se trompe, et, au lieu de se

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faire conduire dans un hôtel de premier ordre, il vient échouer dans une espèce d'auberge.

C'était une nuit à passer! Peu nous importait, d'autant plus que la nourriture quoique allemande fut à peu près supportable. Ce qui fut moins agréable, ce fut le tapage qui se fit sur la place voisine :

c'était la foire, et un établissement de chevaux de bois était installé sous nos fenêtres, établissement électrique, ce qui causait l'admiration de la populace et le désespoir de nos oreilles.

Dantzig est plus curieux que Kœnisberg : cette ville avec sa rue principale, son hôtel de ville, sa fontaine et ses maisons de bois sculpté est digne d'une visite ainsi que le port sillonné de bateaux, mais, pour le voyageur qui n'aurait pas de temps à perdre, il vaut mieux aller directement de Bruxelles à Saint-Pétersbourg ou à Varsovie.

Je glisse rapidement surtout ce que j'ai

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vu en Allemagne, mes notes ayant été faites principalement pour la Russie.

Le soir, avant de nous coucher, nous prenions un verre d'eau-de-vie de Danlzig, — la liqueur d'or, comme l'appellent les gens du pays, — et, à dix heures nous rentrions, bon gré, mal gré, la retraite ayant battu dans toute la ville : les habitants disparaissaient chacun chez eux comme des fantômes.

La place de la foire est déjà silencieuse lorsque nous gagnons nos chambres.

Silence trompeur! Je dormais sur mon grabat depuis quelques heures lorsqu'une série de détonations me fait sauter hors du lit. Était-ce un feu d'artifice en retard?... Je crus savoir le lendemain que c'était une explosion partielle dans une des casemates... Je me rendors, mais, au lever du soleil, si l'établissement de chevaux de bois n'avait pas encore commencé à faire manœuvrer son orgue bondé de cornets à piston, une ménagerie voisine renfermait des

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animaux rares et notamment un brigand de chameau qui, sans doute en voyant paraître l'astre du jour, eut une réminiscence de son pays natal et il salua Phoebus par des beuglements qui me faisaient perdre le reste de ma nuit. Tout n'est pas rose en voyage ! ,

j5. Du coup, mon ami Paul ne me tira pas par l'oreille pour me glisser dans une calèche moyen-âge qui nous conduisit au chemin de fer.

On passe par des pays fort pauvres et nous arrivons pour déjeuner à Bronberg. J'avais demandé cet arrêt pour ne pas me lever à cinq heures du matin, mais, si j'avais pu deviner que ma nuit se passerait entre un feu d'artifice et un réveil de chameau, j'aurais évité cet arrêt à Bronberg, ville peu intéressante, mais .horriblement chaude, grâce au soleil qui nous reconduisit charitablement jusqu'à la gare.

Ce soir-là nous couchions à Thorn : les

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Allemands- ne marchandent pas lès fortifications dans cette ville qui touche la frontière.

Il y a, de plus, sur la Vistule, un pont remarquable par sa courbe.

Ce qui ne fut pas très agréable, ce fut le coucher. Au lieu d'une couverture enveloppée dans une serviette, je trouvai un édredon immense sous lequel j'obtins une transpiration fort peu désirée, et ce fut avec bonheur que je quittai ma couche au petit jour pour veiller à la confection du panier dans lequel nous emportions notre déjeuner.

16. — Repassant le pont courbe, nous disons adieu à l'Allemagne et nous arrivons bientôt à Alexandrowo, où se trouve la douane russe.

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