‹ Mes voyages avec le docteur Philips dans le républiques de La Plata (Buenos-Ayres, MontevideoChapitre 1 sur 29 · CJL · texte numérisé non relu

CJL

Description sommaire du bassin de la Plala. — Hydrographie. — Aspect du pays. — Climat. — Végétation. — Zoologie. — Ethnologie et population* — Peuplades indiennes : les llbayas, les Abiponès, les lobas, les Payaguas, les Guaranis, les Charmas, les Pampas, les Âucas, etc. etc. — Langage des sau?ages; leur longévité. — Population d'origine européenne. — Pure, mélangée sous les noms de mulâtres et de métis. ^ Les Gaucbos et les Péons. — Aperçu historique. — Découverte et domination espagnole jusqu'au xix* siècle. — Attaque de Buenos-Ayres par les Anglais en 1806. — Nouvelle attaque en ^1807. — Belle défense de cette place* — M. Liniers de Bremont. — Situation du pays jusqu'en iSiO. — Principaux événements. — Proclamation du i mai 1810. » Toutes les provinces du Rio-de-Ia-Plata imitent Buenos-Ayres, à l'exception du Paraguay. — Déclaration d'indépendance des provinces de la Plata, proclamée le 9 juillet 18*16.

— Origine des unitaires et des fédéraux, — Essai d^une constitution unitaire. — Soulèvement des provinces contre Buenos- Ayres. — Triomphe des fédéraux; tyrannie de Rosas. — Sa chute.

— Division politique actuelle du bassin de la Plata. — Trois républiques : la Confédération Argentine , l'Uruguay ou le Banda-Oriental et le Paraguay.

Je crois indispensable de faire précéder le récit

de mon voyage dans une partie des anciennes pos-

sessions espagnoles de FAmérique du Sud par un coup d'œil sur l'histoire de ces contrées, depuis leur découverte au commencement du xvi* siècle jusqu'à nos jours. Ces considérations préliminaires me dispenseront d'interrompre souvent ma narration pour entrer dans des détails historiques nécessaires à son intelligence 9 mais qui en retarderdent la marche.

Commençons par une description sommaire du bassin de la Plata.

Les géographes divisent, non sans raison, le vaste continent de l'Amérique méridionale en trois grands bassins principaux : celui de l'Orénoque , celui de l'Amazone et celui de la Plata.

Bassin de la Plata. — Ce dernier est borné , à l'ouest, par les Andes du Chili; au nord, par les plateaux du haut Pérou (la Bolivie) et par le groupe des montagnes brésihennes de Mato-Grosso ou Serrados -Parexis, qui le séparent du bassin de l'Amazone; à l'est, par la Serra -Gérai et la Cuchilla- Grande , ramifications de la grande chaîne do Epinhaço, artère principale des montagnes du Brésil; au sud, il verse ses eaux dans l'océan Atlantique,

et présente dans ces limites un immense rectangle naturel.

Hydrographie. — Un des plus grands fleuves du monde, le Rio- de-la- Plata, Tarrose et lui donne son nom.

De même que la Gironde se forme de la réunion de la Dordogne et de la Garonne, à quelques lieues seulement du point où la masse de leurs eaux combinées se jette dans la mer, le Rio-de-la-Plata , dont l'embouchure a cent soixante kilomètres de large depuis le cap Saint- Antoine au sud-ouest jusqu'au cap Sainte- Marie au nord-est , n'a que deux cent quatre-vingts kilomètres de cours depuis le point où il prend ce nom par suite de la jonction de l'Uruguay avec le Parana, ce dernier déjà grossi du Rio-Paraguay.

Ces trois grands cours d'eau, dont la direction générale est du nord au sud, constituent les trois affluents principaux de la Plata ; le Paraguay est le plus occidental par rapport aux deux autres, l'Uruguay le plus oriental par rapport au Parana et au Paraguay (1).

(i) A DB Brossard, ConM^rationê khtofiqueg et politiques sur les réfubliques de la PUUa,

Le Parana naît dans le Brésil, court de Test à Touest dans cet empire , puis se dirige au sudouest, sépare Tempire du Brésil de la république du Paraguay, puis le Paraguay de l'État de Corrientes, reçoit le Paraguay, et alors se dirige du nord au sud jusqu'au-dessous de Santa- Fé; là, il coule au sud -est et se réunit à l'Uruguay par plusieurs branches, après un cours de deux mille huit cents kilomètres ou sept cents lieues. Le Parana est rapide et bourbeux; il est sujet à des crues périodiques qui commencent en octobre et finissent en avril. Pendant toute l'année , la navigation est possible jusqu'au port de Parana, ville bâtie sur les bords du fleuve, et actuellement chef- lieu de la Confédération Argentine ; mais seulement pour les bâtiments ayant un tirant d'eau de trois mètres à trois mètres cinqucmte centimètres; au-dessus, lorsque la rivière est basse, il y a des passes où l'on trouve à peine deux mètres de profondeur; les goélettes ne peuvent remonter que jusqu'à la Tranquera, à deux cents kilomètres de Corrientes.

Le Paraguay, presque aussi considérable que le Parana^ prend sa source sur le versant méridional

de la Serra- do -Pary, dans la province brésilienne de Mato-Grosso ; il coule du nord au sud en formant par ses inondations la vaste lagune de Xarayes , qui a quatre cents kilomètres de long sur cent soixante de lar^e. Le Paraguay^ au-dessous du confluent du Tepoti, sépare FÉtat du Paraguay de la Confédération Argentine 9 passe à l'Assomption , et se réunit au Parana au-dessus de Corrientes, Sa vitesse varie entre un mille et un mille et demi à rheure. Il croît aussi périodiquement^ commence à monter à la fin de février, augmente peu à peu jusqu'au mois de juin, puis il baisse lentement. Sa largeur est rarement au-dessous de trois cents à quatre cent cinquante mètres, et sa profondeur, même dans les passes, n'est pas moindre de trois mètres cinquante centimètres ; aussi la navigation y est-elle beaucoup plus facile que sur le Parana, et des bateaux à vapeur ont pu le remonter à deux mille sept cents kilomètres au-dessus de Buenos -Ayres. Les principaux afiluents du Rio -Paraguay sont à droite, le Pilcomayo et le Vermejo, qui tous les deux viennent du haut Pérou; à gauche, le Corrientes, l'Ypani et le Tapiraguay.

L'Uruguay prend sa source dans la province brésilienne de Saint -Paul, se dirige vers le Parana et court en ligne parallèle , à côté de ce fleuve , dans la direction du sud -ouest, séparant le Brésil de la Confédération Argentine. L'Uruguay a un volume d'eau considérable , et n'est toutefois navigable que pendant deux cent quarante kilomètres , à cause d'ime petite cataracte qu'il serait facile d'éviter au moyen d'un canal.

Les autres principaux cours d'eau, que nous nous bornons à nommer, sont: Tle Rio -Colorado, ou Mendoza, dans la province de ce nom; ^ le Rio-Negro, qui forme la limite septentrionale de la Patagonie, coule au milieu de déserts dans une vallée étroite qu'il féconde par ses inondations périodiques. Il paraît être le seul fleuve qui puisse être utilisé pour établir une communication avec le Chili par ce fameux col des Andes que les neiges n'envahissent jamais, et au travers duquel existait autrefois, dit- on, une route praticable qui conduisait de Buenos-Ayres à Valdivia.

Aspect du pays. — Le bassin dont nous venons

de tracer les principaux traits hydrographiques, si vaste qu'il soit, oflFre pourtant des aspects peu divers sur le territoire argentin, à Texception des pays voisins des Andes et de ceux qui sont près des côtes. Ce n'est qu'une surface unie et presque entièrement horizontale , où les proéminences ne dépassent pas cent mètres , et où les rivières , n'ayant pas de pente, s'écoulent dans des étangs saumâtres. Les plaines, tantôt stériles et hrûlées par le soleil, tantôt abondantes en excellents pâturages, tantôt imprégnées de sel, inondées de sables mouvants ou infectées de marais , sont presque désertes, sans routes, sans villes, occupées en partie par des sauvages indépendants, mais peuplées d'une innombrable quantité de chevaux et de bœufs , dont la race importée d'Europe, de 1530 à 1552, s'est propagée d'une manière prodigieuse.

Climat. — Une contrée aussi vaste est nécessairement soumise à l'influence d'un climat fort varié ; mais il est en général d'une salubrité remarquable. A Buenos -Ayres, la température moyenne est de vingt-un degrés centigrades. Le nom de cette ville

lai vient de la qualité de Taîr qu^on y respire {Buenos ^Affres signifie bons airs), a Le del, dit Ignacio Nunez, présente ordinairement le pins bel aspect. L'air a une transparence parfaite qui ranime tous les sens et excite Fimagination. En 1 823 , on put voir à Tœil nu, au milieu du jour, la planète de VénuSy qu'on avcût déjà aperçue en 1819. x> La transparence de Tair peut s'expliquer, en ce que la disparition des vapeurs est toujours très-complète, comme cela doit être sous la température élevée qui se maintient en tout temps; et, par la même raison, les pluies doivent être subites et abondantes aux changements de vents, surtout au printemps. A cette occasion, nous ferons remarquer à nos jeunes lecteurs que le bassin de la Plata, ainsi que toutes les contrées de T Amérique méridionale dont il sera question dans cet ouvrage , étant situé dans l'hémisphère austral, c'est-à-dire au delà de l'équateur, toutes les saisons arrivent exactement à l'inverse des nôtres; ainsi le printemps commence à notre équinoxe d'autonme, c'est-à-dire le 22 septembre, l'été le 21 décembre, l'automne le 20 mars, et l'hiver le 21 juin.

La première qualité de l'air y produit sur les habitants un eifet plus facile à sentir qu'à expliquer; nous l'appellerons une confiance dans la vie. Il semble que les habitants de Buenos -Ayres, de même que la jeunesse ailleurs, ne peuvent avoir

aucune idée de la mort.

Les ouragans ne sont pas communs à Buenos- Ayres, mais leur efiTet y est terrible. Le 21 janvier 1793, jour néfaste, pendant que la capitale du pays le plus civilisé de l'Europe voyait tomber, au milieu des tempêtes politiques, la tête de son roi, la foudre tombait trente -sept fois dans Buenos- Ayres et y tuait dix -neuf personnes. Au mois d'avril suivant, le pan^ero, ce redoutable vent d'ouest, qui depuis les Andes du Chili traverse sans obstacle douze cents kilomètres de plaines appelées pampas, soulevait les eaux du Rio-de-la-Plata et les chassait à dix milles au loin. Pendant trois jours, le lit de la rivière fut mis à sec, et l'on put y voir à découvert des navires qui avaient sombré un quart de siècle auparavant. Toutefois le seul reproche qu'on puisse faire au climat si renommé de Buenos -Ayres, c'est une grande humidité.

L'obstination des Espagnols à y élever des maisons sans caves ni cheminées entretient ce vice de localité, d'où résultent souvent de grandes maladies. Le climat du Paraguay et des États environnants est généralement chaud et sec. L'hiver y est marqué par des torrents de pluie qui tombent pendant trois à quatre mois, accompagnés de grêle et de bruyants éclats de tonnerre. La neige y est inconnue, si ce n'est comme phénomène météorique, à de longs intervalles.

Végétation. — Si, comme nous l'avons dit, il existe dans le bassin de la Plata un grand nombre de plaines stériles , elles pourraient être facilement fertilisées à l'aide d'une culture intelligente ; mais , dans les autres parties, le règne végétal déploie, même sans culture, des richesses végétales dont rénumération complète nous entraînerait au delà des bornes que nous nous sommes prescrites dans cette introduction. Il est cependant plusieurs plantes utiles que nous ne saurions passer sous silence, telles que le cacaoyer (dont l'amande broyée forme le chocolat), la vanille, l'ananas à couronne.

le quinquina , la rhubarbe , le tamarinier, le caoutchouc, le tabac, le manioc, les céréales, les patates, le chanvre, le lin, le riz, et enfin Iç maté, qui appartient plus particulièrement cru Paraguay.

Le maté {yerba de mate)^ communément appelé thé du Paraguay, fournit, par l'infusion de ses feuilles dans l'eau bouillante , une boisson dont l'usage est proportionnellement plus répandu ici que le thé ne l'est aux Indes et en Angleterre. On retrouve cet usage au Brésil, à Buenos -Ayres et au Chili. La préparation de cette plante ne se fait pas absolument comme celle du thé; elle consiste à faire rôtir les feuilles en passant la branche même à travers la flamme; on les brise ensuite pour les conserver dans une enveloppe où elles sont fortement pressées. Quand on veut s'en servir, on en jette une pincée dans une petite calebasse remplie d'eau très-chaude, et à l'instant même on boit cette eau en l'aspirant au moyen d'un tube. Cette boisson peut se prendre avec ou sans sucre.

A l'époque où écrivait Félix d'Azara, qui s'est

spécialement occupé de l'histoire du Paraguay, sa patrie, l'exportation du maté s'élevait annuellement à cinquante mille quintaux. Ce n'est pas que le Brésii et d'autres contrées voisines ne produisent également cette sorte de thé, mais la plante du Paraguay est d'une qualité fort supérieure et se prépare avec plus d'art.

Le maté, connu en plusieurs localités sous le nom d^arvore da Congonha, a été longtemps une source d'erreurs pour les naturalistes, qui l'ont confondu avec le genre psoralier; mais M. A. de Saint -Hilaire, M. d'Orbigny et d'autres savants, ont démontré qu'il appartient au genre tlex^ et l'ont appelé ilex ou /. Paraguariensis. Cet arbre croît en grande abondance dans les vastes forêts situées au nord et au sud -est de l'Assomption, et dans les environs de Villa -Rica. Sa grosseur est celle d'un petit chêne ; il forme des buissons qu'on émonde tous les deux à trois ans.

Les bois de construction abondent au Paraguay. « C'est là, dit M. Nunez, qu'ont été construits la plupart des petits vaisseaux employés au commerce de toutes les rivières intérieures , et quelques gros

navires qui ont descendu le Parana , sur leur lest , jusqu'à Buenos - Ayres , à plus de seize cents kilomètres. Dans l'année 1824,. un de ces navires a même fait un voyage à Lima, après en avoir fait plusieurs en Europe. »

Zoologie. — Ce dut être un merveilleux spectacle poui' les premiers naturalistes qui pénétrèrent dans l'intérieur du nouveau monde , que cette immense variété d'êtres nouveaux , couverts de riches fourrures , de cuirasses luisantes ou de brillants plumages , qui envahirent les cadres de l'histoire naturelle et renversèrent subitement les systèmes en apparence les mieux établis. Trois siècles d'études et de recherches n'ont pas épuisé la longue nomenclature de la zoologie américaine; et, pour ce qui concerne le bassin de la Plata, il est peu de pays qui à cet égard offrent une aussi grande fécondité. Forcé de choisir, nous nous bornerons à mentionner les genres qui paraissent ici le plus spécialement affectés au sol. De ce nombre est le tapir [tapir Americanus de Linné), singulier pachyderme, qui, au premier aspect, ressemble au

cochon d*Europe, mais qui se rapproche de Féléphant par une trompe fort mobile et percée par les narines. Le tapir vit solitaire , dans les contrées ombragées et humides; il ne sort que la nuit, et va se vautrer dans les marécages voisins. Il est robuste et courageux; mais, réduit à l'état de domesticité , il devient doux et timide. Sa chair, médiocrement bonne, est recouverte d'une couche de graisse. Les Paraguays le chassent à l'affût, et le tirent avec des balles de gros calibre.

Les grands animaux de l'espèce féline fréquentent le bord des ruisseaux. Tels sont le jaguar, dont le manteau, richement orné de taches symétriques, sert de parure aux guerriers; le gna-zouara, sorte de tigre qui s'apprivoise, sans qu'on puisse pourtant lui accorder trop de confiance; le chiligonazoïi , qui se cache le jour sous les hautes graminées , et rôde toute la nuit auprès des habitations de l'homme; et le couguar, que sa robe fauve a fait surnommer le Uon d'Amérique. Mais , malgré quelques traits de similitude , aucun de ces animaux ne ressemble aux tigres et aux lions de l'ancien continent.

Vagtmara-gonazou est une espèce de loup rouge, qui s'élance de la lisière des bois sur le bétail de la plaine. Les tatous -armadilles, les cachicamcs et plusieurs espèces de sarigues abondent dans les lieux secs et un peu élevés.

Parmi les autres quadrupèdes on remarque le couate, Tours-raton, le crabier, les singes, le renard, le fourmilier, le sanglier, et plusieurs espèces de lièvres.

Les amphibies, qui abondent dans les lacs et les rivières, sont le crocodile ou caïman, Yagicara, le loup des rivières, le tigre d'eau, ou yguaro, la loutre, Y 00 et l'yguane.

Les grandes plaines appelées pampas par les Indiens et llanos ou pasconales par les Hispano- Américains, sont sillonnées par d'immenses troupeaux de chevaux et d'ânes sauvages, tous provenant, comme nous l'avons dit, des premiers troupeaux apportés par les Espagnols.

Le phœnicoptère à manteau de fer, les hérons, les troupiales, les toucans, les jacanas, les aigrettes et les spatules se rencontrent en grande quantité dans les lieux bas et inondés. L'aigle cou-

ronné, l'émérillon, la buse et le roi des vautours , le coudor, planent sur les solitudes brûlantes de la partie montagneuse j tandis que les. sombres forêts attirent, par leur fraîcheur, des légions de perroquets aux couleurs éclatantes, des manekins rouges, des lindo verts, bleus ou dorés, des oiseaux-mouches, des colibris, des guit-guit couleur du ciel, des forestiers dorés, des grives, etc. etc.

Après cet aperçu très -sommaire sur l'histoire * naturelle de ces contrées, nous arrivons enfin à ce qui concerne l'honmie.

Ethnologie et population. — Les Européens avaient trouvé sur le sol du nouveau monde plusieurs nations indigènes, dont trois seulement, les Mexicains, les Péruviens et les Muyscas, offraient les traces d'une ancienne civilisation; les autres étaient plongées dans un état de barbarie et d'ignorance dont le commerce des peuples civilisés n'a pu les tirer, même après plus de trois siècles.

Les Indiens de cette partie de l'Amérique du Sud, vivant paf groupes et petites peuplades, cachés dans les forêts vierges , ou disséminés dans les

INTRODUCTION. il

vastes plaines des pampas, diffèrent peu par les traits de leur constitution physique et moins encore par les mœurs et les usages. Ici plus qu'ailleurs l'inspection physiologique des indigènes fait connaître qu'il n'existe y sur la vaste surface des deux Amériques, aucune race d'hommes autochthone, ou, en d'autres termes, elle démontre que les Américains descendent d'une souche étrangère à leur continent. Or, en examinant la configuration du glohe, après les grandes catastrophes qui l'ont houleversé, en consultant les traditions des peuples asiatiques sur les émigrations de leurs ancêtres, et surtout en tenant compte des rapports de mœurs et de physionomie , on arrive à ce grand résultat anthropologique , dont l'évidence avait déjà été pressentie, que la race américaine appartient, par une origine commune, à la souche mongole, et par conséquent à l'Asie , ce berceau primitif de la race humaine.

La face est large et plate ; les yeux sont bridés et placés obliquement, les pommettes saillantes, le sinciput conique, le front bas et aplati, le nez court et les narines bien ouvertes, les cheveux

noirs et lisses, le poil rare, et, bien souvent, manque absolu de barbe. Ajoutons les caractères propres aux aborigènes de F Amérique , dus la plupart à leurs habitudes de vivre nus sous l'influence des intempéries atmosphériques. La couleur de la peau varie du brun foncé au rougeâtre clair; elle est dure et sèche : aussi ne faut-il pas attribuer uniquement à une dégoûtante coquetterie r usage, si répandu parmi ces sauvages, de s'enduire le corps d'une huile fétide ou d'une graisse immonde : c'est une précaution salutaire pour empêcher les gerçures et prévenir les eflTets de l'humidité. La stature, chez quelques-unes des peuplades indiennes de ces contrées, est fort élevée, mais communément elle est moyenne; le corps est trapu, carré et charnu, quoique peu musclé; les pieds sont aplatis et larges.

L'état sauvage, existence passive, lâche et indolente, favorise peu le développement des forces physiques; aussi l'Américain est -il généralement moins robuste que l'Européen.

Tandis que les aborigènes du Pérou et de la Colombie sont braves, fiers, élégants et présomp-

tueux y les Indiens des provinces unies de la Plata sont tristes, sombres et abattus. Insensibles en apparence à la joie comme à la douleur, ils offrent en toute circonstance un stoïcisme stupide; toute émotion est pour eux une fatigue intolérable.

Le gouvernement de ces peuples est une sorte d'oligarchie républicaine facile à caractériser. Les guerriers nomment un chef, que les Européens désignent sous le nom de cacique : c'est un véritable ofQcier de paix, qui donne des conseils et jamais des ordres ; les vieillards seuls ont un privilège d'autorité sur les jeunes gens, et ceux-ci

sur leurs femmes. Ils jugent entre eux leurs différends à coups de poing ; la cause est gagnée lorsque l'un des combattants a tourné le dos à son adversaire : celui-ci ne le poursuit jamais, et ne cherche pas à faire trophée de sa victoire; il est aussi modeste que le vaincu se montre peu sensible à la honte. Toute leur énergie de haine et de vengeance se concentre sur les hommes de tribus étrangères ou sur les colons d'origine européenne. Alors ils dissimulent, s'il le faut, pendant des années; ils passent des journées entières dans uu

jeûne complet , exposés à toutes les intempéries de Tair, uniquement absorbés dans l'idée de guetter leur ennemi et de le faire périr sous leurs coups. S'ils réussissent 9 ils reviennent au carbet (leur cabane) suspendre le crâne chevelu de leur adversaire , et distribuer à leurs amis quelques lambeaux de son cadavre, pris dans les parties les plus charnues.

Sobres et patients quand ils manquent de nour^ riture, les Indiens sont voraces et gourmands lorsque la chasse est productive. On en a vu qui dévoraient en un seul jour six à huit livres de viande à demi grillée, et quelquefois même déjà gâtée, car le goût et l'odorat chez eux sont peu développés ; ils ont, en revanche, Touîe très-subtile ot la vue perçante. Insoucieux de l'avenir, oublieux du passé, ignorant tout, jusqu'à leur âge, ces grands enfants passent leur vie à se balancer dans des hamacs, à boire l'eau -de- vie des Européens, ou des boissons spiritueuses qu'ils fabriquent eux-mêmes et qu'ils appellent maté ou chica. Les femmes n'aiment ni jeux, ni danses, ni exercices, ni chansons, ni travaux domestiques; joignez

à ce tableau qu*elles sont rongées de vermine , et d*une excessive malpropreté.

Les hommes 9 quand les circonstances l'exigent impérieusement, se décident à aller à la chasse ou à la guerre, et reviennent, après une seule expédition, recommencer leur existence léthaiv gique et monotone. Ils ont pour armes des massues ou casse -tête, des lances, des frondes, des couteaux formés d'une pierre tranchante, des arcs et des flèches , outre les armes à feu achetées aux Européens. Ils aiment tous également à orner leurs têtes de l'éclatant plumage des oiseaux de leur contrée. A peine vêtus, ils satisfont à un instinct de coquetterie par un bizarre tatouage et des peintures monstrueuses. Féroces dans les combats , hospitaliers dans la paix, on les voit tour à tour prodiguer les soins les plus tendres à l'étranger qui les visite, ou se repmtre de sa chair encore palpitante, quand le hasard des combats l'a mis en leur pouvoir.

La difficulté que ces sauvages trouvent à se procurer des aliments a introduit parmi eux une loi de dépopulation empreinte d'une atroce barbarie :

les femmes conservent leur premier enfant , quelquefois le second, rarement le troisième et les suivants. On a remarqué que cet usage était le plus généralement établi sur toute la surface de l'Amérique , parini les Indiens qui n'ont pas embrassé le christiaDisme.

Les idées religieusçs des aborigènes de ces contrées se bornent à la croyance d'un combat perpétuel entre le bon et le mauvais principe , et ils s'efforcent de venir au secours du premier, soit par des actes d'un grossier fétichisme , soit par les pratiques les plus révoltantes. De là ces atroces cérémonies, décorées improprement du nom de fêtes, où quelques fanatiques se mutilent euxmêmes d'une horrible manière, se faisant dans les chairs de profondes incisions avec des pieux de

bois ou des roseaux tranchants qu'ils laissent dans

la plaie. Cet usage est encore en vigueur à peu

près chez toutes les nations restées sauvages dans

le Paraguay.

La chasse , la pêche , la navigation sur des rao-

noocylon ou sur des radeaux, la confection des armes, des hamacs, la construction des car-

bets, la fabrication de quelques ouvrages de poterie , et la préparation première des peaux forment à peu près toute l'industrie de ces nations. Quelques-unes, mais en petit nombre, se livrent aux travaux d'une grossière agriculture; et celles-là se firent remarquer, à l'époque de la conquête, par la longue résistance qu'elles opposèrent aux Européens, et siuiout par ime plus grande aptitude à recevoir l'influence de la civilisation. L'importation des bestiaux, et notamment celle des chevaux, a opéré dans les mœurs indiennes une

véritable révolution, digne de fixer l'attention du philosophe.

Les Indiens n'emploient ni charrue ni bœufs pour labourer; ils se servent, en guise de pioche, d'une omoplate de cheval emmanchée d'un bAton. Plusieurs d'entre eux se sont faits pasteurs; quelques-uns ont appris à se servir du poncho, sorte de vêtement fort en usage parmi les cultivateurs du Paraguay et les Indiens convertis, qui le tiennent des Espagnob ou de leurs descendants. Le poncho consiste en une pièce d'étofie avec un trou au milieu pour y passer la tête ; il forme ainsi un

manteau sans manche, qui ne dépasse pas les genoux j et a quelque ressemblance avec la chasuble que les prêtres mettent par- dessus leurs vêtements pour dire la messe.

Quoique le bassin de la Plata renferme encore bon nombre de tribus indigènes plus ou moins sauvages, elles tendent en général à diminuer, et Ton peut presque prévoir l'époque où elles auront entièrement disparu devant la civilisation. Déjà quelques-unes de ces tribus sont complètement éteintes, et quelques autres, autrefois puissantes , sont aujourd'hui réduites à un nombre insignifiant d'individus.

Le désert appelé le grand Chaco, qui s'étend entre le Rio -Grande et le Paraguay, est encore presque entièrement occupé par des tribus sauvages , parmi lesquelles nous citerons seulement : les Mbayas, toujours en guerre avec tout le monde, et subsistant de l'agriculture exercée par leurs esclaves; les Abiponès, tribu belliqueuse, autrefois redoutable aux Espagnols , mais qui , après avoir compté six mille guerriers , pourrait aujourd'hui en réunir à peine une centaine; les Tobas ,

INTRODUCTIPN. 25

divisés en plusieurs tribus qui ont chacune un nom particulier, ce qui les a fait prendre quelquefois pour autant de peuples différents; les Payagiias, dont le nom 9 selon M. d'Orbigny, a été donné, avec un léger changement, au. fleuve sur les bords duquel ils habitent, et qui vivent de la pêche qu'ils font dans ses eaux.

Les Guaranis, dont le nom, suivant le même voyageur, signifie guerre et guerrier, forment la nation la plus nombreuse de l'Amérique méridionale , et étendent dans cette contrée , ainsi que sur les deux territoires péruviens, plusieurs de leurs nombreuses ramifications. Leur nombre est évalué à environ deux cent cinquante mille , parmi lesquels seize mille sont encore à l'état sauvage , et le reste est chrétien. Ils habitent les territoires de la Confédération Argentine, de celle de Bolivia, du Paraguay et du Brésil. Leur couleur est, en général, jaunâtre tirant sur le rouge et très- claire. Leur taille est peu élevée , et dépasse rarement cinq pieds.

Ce sont des Guaranis que les jésuites avaient convertis, et qui ont formé le noyau des fameuses missions du Paraguay, dont nous parlerons plus

loin. La langue des Guaranis est la plus répandue sur le sol des provinces du Rio-de-la-Plata. c< En parlant leur langage , dit Azara, très -différent de tous les autres, on pouvait voyager dans tout le Brésil, entrer dans le Paraguay, descendre ensuite à Buenos- Ayres , et remonter au Pérou , jusqu'au canton des Chiriguanos. »

Les Chamms , race presque entièrement détruite aujourd'hui, étaient de féroces brigands, qui infestaient le Banda- Oriental depuis le trentième jusqu'au trente-cinquième parallèle. Errants à l'embouchure du Rio-de-la-Plata, sur les bords de l'Uruguay, du Rio-Negro et de l'Ybicuep, ils se réunissaient par troupes de quatre à cinq cents guerriers chaque fois qu'il s'agissait de repouser les injustes agressions des Espagnols, dont ils étaient devenus la terreur et le fléau. La férocité des Charmas était telle , qu'on en retrouve le cachet dans leurs usages les plus familiers. Les femmes mêmes se découpent la peau et les chairs des bras et des jambes, soit par un inconcevable sentiment de coquetterie, soit en signe de deuil. A la mort d'un enfant, la mère se coupe la pre-

mière phalange du petit doigt, puis celle du second doigt, quand cette perte se renouvelle, et ainsi de suite.

Les Charmas ne se lavent jamais. Couchés , le ventre en l'air, sur une peau de bœuf, ces truands de l'Amérique n'aiment que le repos, le soleil et la liberté ; ils ne connaissent ni société , ni lois , ni religion. Que leur importent les arts de la vieille Europe? Ne faut -il pas en acheter la jouissance par le travail, et le travail n'est -il pas pour un Charmas ce qu'il y a de plus cruel au monde? La faim seule, l'inexorable faim, les force à sortir de cette honteuse apathie. Alors , le lazo en main , ils courent après les chevaux sauvages, les taureaux indomptés et les autruches agiles. Leur adresse à manier le lazo est vraiment admirable; à l'aide de cette arme on les a vus enlever, au milieu des cavaliers espagnols , Diego de Mendoza , le général Paz, et plusieurs autres adversaires non moins distingués. Depuis que les chevaux se sont si prodigieusement multipliés parmi eux, les Charmas sont devenus de très -habiles cavaliers. Nourrissant une haine implacable contre les Européens,

ils vivent depuis trois siècles en état d'hostilité avec eux , et n'ont jamais voulu souscrire aux conditions de paix qui leur ont été proposées en plusieurs occasions; aussi leur voisinage était -il des plus incommodes pour Montevideo. Enfin le président de la république de l'Uruguay, don Fructuoso Ribera, les a presque entièrement détruits en 1832 (1).

Auprès des Charruas vivent quelques peuplades qui j>araissent leur appartenir par une origine

commune et des mœurs identiques. De ce nombre sont les Minoanes et les Costeros; d'autres, les

(1) Parmi ceux qui ont échappé au vainqueur, trois hommes et une femme furent conduits en France Tannée suivante , et amenés à Paris, où ils devinrent Tobjet d'une curiosité si fatigante, et en même temps si humiliante, que Tun d^eux, Sénaqué, dit le Médecin, en mourut de désespoir. Près de rendre le dernier soupir, ce malheureux recueillit ses forces et s'écria, d'un ton si douloureux que tous les assistants en furent émus : Paris! Paris!

VdimacorPérou , dit le Chef, TacoMuibé, le jeune guerrier, et sa compagne GuywavMi, furent traînés de ville en ville, et livrés partout à Tintolérable indiscrétion de ces mêmes Européens chez lesquels ils comptaient trouver une franche et noble hospitalité. Un journal de Lyon, du mois de juillet 1834, annonçait que la jeune (rtiyunttôa et un enfant à la mamelle avaient seuls survécu. Dès lors on n'a plus entendu parler de ces malheureux.

Bohanes et les Yaros, ont été exterminés , et Ton peut dire dévorés par les Charruas; car tous ces peuples sauvages étaient ou sont encore anthropophages, à l'exception de ceux qui se sont convertis à la religion chrétienne^ et d'un très -petit nombre d'autres à qui le contact des Européens a fait renoncer à cet usage barbare.

Les Pampas vivent dans les vastes plaines auxquelles ils ont donné leur nom , et qui sont situées entre le trente - cinquième et le trente - neuvième degré de latitude sud; ils sont connus également sous le nom de Querandis, et sous celui de Puelches. Cette nation , moins farouche que ses voisines , fait un commerce d'échange avec les Européens.

Les autres peuplades qui errent sur le sol des républiques argentines, ne semblent être que des variétés des races principales que nous avons mentionnées. Elles sont confondues sous des noms divers 9 empruntés la plupart à des arbres, des fleuves ou des montagnes. Nous nous bornerons à mentionner les Aticas, les Chiriguanes, les Chanos, les Tupys, les Lules, les Enimagos, les Chiguitos et les Italines.

Lorsque ces Indiens , décimés par la guerre et refoulés dans des solitudes où la subsistance devient trop précaire , sont réduits à demander grâce et asile aux colonies européennes, on leur concède des terres à cultiver sous la condition d*une redevance en nature; ce sont ces établissements qui sont connus sous le nom de Réductions.

Langage. — Le langage de ces peuples est guttural; glapissant et presque impossible à rendre par nos lettres. Les idiomes varient à Tinfini, puisque dans la seule province du Paraguay on en compte plus de cinquante ; mais tous se ressemblent en un point essentiel, la profusion des métaphores. L'Indien, même dans ses rapports de famille, ne parle que par allusion, par syllepse, allégorie, périphrase ou hyperbole, et ce n'est pas pour les peuples policés le moindre sujet d'étonnement que cette richesse de figures oratoires propre aux aborigènes de l'Amérique.

Longévité. — On a cité, en parlant de ces Indiens, qui ne connaissent pas leur âge, de nom-

breux exemples d'une longévité extraordinaire; mais ils ne reposent sur rien de certain. On a vu, dit -on, des hommes de cent à cent vingt ans monter à cheval, aller à la chasse et même à la guerre. Il est difiScile de croire à de pareils phénomènes chez des nations que les guerres, le climat et leurs propres mœurs environnent incessamment de tant de causes de destruction. Il semble plus raisonnable d'entrevoir, au milieu des faits que nous venons d*esquisser, une amélioration dans la vie sauvage , plutôt qu'une marche décisive vers

la civilisation. Les Indiens sont depuis si longtemps stationnaires, et ont résisté avec tant d'opi-

niAtreté à toutes les tentatives par lesquelles

l'Europe a voulu les élever à son niveau, qu'on

serait tenté d'en conclure qu'ils ont fait tous les

progrès dont ils sont susceptibles. Refoulés dans

leurs forêts par les empiétements progressifs des

nations policées , un jour leur race dispar^utra de

la surface du globe, et leurs derniers rejetons,

mêlés aux espèces étrangères, vivront dans les

pampas de l'Amérique , comme les Tatars dans les

steppes de la Russie; nomades, bons cavaliers et

braves soldats, dormant sous des tentes, vêtus d'habits adaptés au climat et à la localité, tributaires et alliés, mais jamais sujets de leurs voisins.

A côté des populations indigènes dont nous venons d'esquisser les traits, le bassin de la Plata renferme une population composée d'éléments hétérogènes, et qui n'y existe que depuis la conquête. Ce sont : T les créoles, descendants de race pure des Européens qui vinrent à diverses époques s'établir dans le pays; 2** les mulâtres, issus d'un blanc et d'une négresse, et qui forment à peu près la cinquième partie de la population; S"" les métis, provenant du blanc et de l'indigène américain ; 4* les zambi, du nègre et de l'Indien.

Je ne dirai rien ici sur les mœurs et les usages de cette population coloniale, parce que le récit de mon voyage amènera des détails sufiSsants à ce sujet. Seulement je ferai dès à présent observer, d'une manière générale, qu'on retrouve dans cette partie de la population le caractère espagnol, exagéré en certaines localités par l'ardeur du climat, altéré en d'autres lieux par la rareté des

communications, et partout soumis à l'influence du croisement des races, à celle de la privation de certains objets d'art ou de luxe, à celle enfin d'une existence que la terre et le ciel sembleraient inviter à l'indolence et au bonheur, mais qui est sans cesse troublée par le voisinage des animaux malfaisants, par les incursions des Indiens, par la politique de l'Europe, et depuis cinquante ans par les révolutions et les guerres civiles.

Enfin il est une classe d'hommes que nous aurons plus d'une occasion de signaler ; c'est celle des Gauchos et celle des Péons ou pâtres des plaines. Si les Indiens offrent le triste spectacle d'une race sauvage qui n'a pu entrer dans les voies de la civilisation, les Gauchos, et les Péons surtout, présentent celui, non moins déplorable, d'une race

jadis civilisée, que le temps et la solitude ont rapprochée de l'état sauvage.

Aperçu historique. — Découvert eu 1515 par Dias de SoUs, soumis à la domination espagnole, le bassin de la Plata dépendit du Pérou jus-

qu'en 1778, époque à laquelle il fut érigé en vice -royauté, avec Buenos -Ayres pour capitale.

En 1777, un édit du roi d'Espagne accorda la liberté du commerce à la vice-royauté de Buenos- Ayres avec la mère patrie. Cet édit profita aux sujets et aux navires marchands de la France, assimilés aux nationaux dans toutes les possessions espagnoles, en vertu du traité de 1761 , connu sous le nom de Pacte de famille. C'est là le point de départ de l'influence que la France devait acquérir plus tard dans cette partie de l'Amérique, influence basée sur des affinités de langue, de race et de reUgion, sur d'anciennes habitudes et sur des relations d'intérêt et d'amitié. Tels étaient les avantages du traité de 1761, chef-d'œuvre de la politique du duc de Choiseul, que la France républicaine, toute teinte encore du sang de Louis XVI, n'eut rien de plus pressé que de renouveler, par les traités de Bâlc et de Saint-Ildefonse, les stipulations du pacte qui avait réuni toutes les branches de la maison de Bourbon.

L'empereur Napoléon I" suivit la même marche dans ses relations avec l'Espagne; mais sa poli-

tique fut fatale à cette monarchie en l'entraînant dans l'orbite de sa toute -puissance. Pendant que les idées de la révolution française pénétraient avec l'alliance de la France dans les colonies espagnoles , l'AngleteiTe cherchait , en y soufflant de son côté des ferments de révolte, à se venger de cette alliance et de la perte de ses propres possessions de l'Amérique du Nord , consommée jadis par l'union des deux cours de Versailles et de Madrid.

Les événements qui devaient amener la séparation de l'Amérique espagnole et de la mère patrie, suspendus par la pacification passagère d'Amiens (1801), ne tardèrent pas à reprendre leur cours ; la guerre de 1 804 et l'invasion de l'Espagne en 1808 achevèrent de la précipiter (1). Le 21 octobre 1 805 , la marine espagnole partagea à Trafalgar le désastre de la marine française, et, au mois de juin 1806, une escadre anglaise, commandée par l'amiral Popham et portant douze cents hommes de troupes de débarquemeut aux

()) A. DE Brossard, Considérations histonques et politiques sur les républiques de la Piata,

ordres de sir William, depuis lord Beresford, se présenta dans la Plata.

La ville de Buenos- Ayres, contre laquelle se tournèrent immédiatement les efforts de l'expédition anglaise, était hors d'état de lui opposer une résistance sérieuse. De mémoire d'homme, Buenos- Ayres n'avait vu la fumée d'un camp européen , et ses habitants ne connaissaient de la guerre que le brigandage des Indiens; aussi l'apparition des Anglais produisit- elle une profonde impression de terreur et de découragement. Le vice-roi, marquis de Sobremonte, se montra faible et indécis. Beresford, débarqué sur la plage de Quilmes, à quelque distance au sud de Buenos - Ayres , se logea sans coup férir dans le fort, et de ce point dicta ses conditions au vice -roi et à la ville, qui capitula sans plus de résistance.

Mais ce succès des Anglais n'était que passager. Le premier moment de surprise passé, l'orgueil et la haine de toute domination éti*augère , sentiment naturel à tous les hommes de race espagnole, reprirent le dessus. Ln Français, M. Liniers de Bremont, contre - amiral au service d'Espagne, sortit

de Montevideo, se mit à la tête des milices du pays , bloqua la ville , et attaqua Beresford sur plusieurs points avec tant d'audace et de résolution, que ce général, resserré dans le fort, dut se résoudre à capituler.

L'amiral Popham ne se tint pas pour battu. Le 28 octobre, il bombarda sans succès Montevideo; mais douze mille hommes de troupes anglaises ne tardèrent pas à arriver pour venger l'échec de Beresford. Cette fois leurs efforts se portèrent sur la rive gauche de la Plata, où ils avaient derrière eux les Portugais du Brésil, leurs alliés. Ils attaquèrent d'al)ord Maldonado avec beaucoup de résolution , et enlevèrent cette place malgré une vive

résistance. De là, ils se portèrent sur Montevideo. Après avoir repoussé plusieurs sorties de la garnison , les Anglais^ dans une dernière action (3 février 1807), abordèrent avec impétuosité le front de la place et la citadelle. Montevideo, emportée d'assaut, tomba en leur pouvoir. La valeur française le disputa encore dans cette occasion à l'intrépidité britannique. Un ancien corsaire français, le colonel Mordell, avait formé un corps franc,

composé de ceux de ses compatriotes établis dans la Plata qui étaient en état de porter les annes. Il avait puissamment contribué à la défense de la place ; il périt sur la brèche.

Au mois de juillet de la même année ^ les Anglais , encouragés par ces premiers succès^ et grossis des renforts que leur avait amenés le général Crawford, dirigèrent de nouveau leurs efltorts contre Buenos- Ayres. Liniers , auquel le choix public , confirmé par la cour de Madrid y avait décerné la vice -royauté à la place du marquis de Sobremonte ^ y commandait encore. Les Anglais , ayant à leur tête le général Whitelock, attaquèrent encore Buenos -Ayres par le sud. Cette première attaque y bien que couronnée de succès, leur coûta beaucoup de monde ; mais le combat devint encore pbis meurtrier lorsqu'ils se furent engagés dans les rues fangeuses de Buenos - Ayres , que les habitants avaient hérissées de travaux et de barricades. Les Espagnols, retranchés derrière les haies de cactus qui bordent les enclos, ou bien embusqués sur les terrasses de leurs maisons, faisaient pleuvoir à chaque pas la mort sur les Anglais. Ceux-

cî^ après une marche de plus d'une lieue et de plusieurs heures sous un feu continuel, gagnèrent enfin Textrémité opposée de la ville. Mais, épuisés par une lutte aussi acharnée, décimés par ce combat sanglant, il ne leur resta plus qu'à se barricader dans le couvent de Santo- Domingo et dans l'amphithéâtre du Retiro, où, dès le soir même, leur chef fut obligé de signer la capitulation qui remettait aux mains des Espagnols toutes les places qu'ils avaient perdues dans la Plata.

Liniers avait une seconde fois conservé à l'Espagne, mais pour bien peu de temps, cette riche colonie; ce triomphe, en exaltant le courage des Portenos (nom que l'on donne aux habitants de Buenos - Ayres , à cause de l'importance de leur port), devait les rendre plus jaloux de leur indépendance (1). Ils ne tardèrent pas à la proclamer.

(1) On verra dans le récit de ce voyage que le souvenir de cette journée se conserve vivant dans la population do Buenos- Ayres, qui montre avec orgueil les traces des boulets et des balles sur la façade de Santo-Domingo, et les drapeaux anglais append us aux voûtes de leur cathédrale.

La nouvelle des événements d'Aranjuez, où l'héritier du trône força son vieux père à en descendre pour lui céder la place; l'apparition des troupes françaises en Espagne , tous ces symptômes précurseurs de la dissolution d'une grande monarchie , avaient produit une vive impression en Amérique. Les Hispano - Américains y avaient vu,

dans une perspective prochaine, tout au moins la chute du système que la métropole faisait peser sur eux, en entravant, malgré des progrès réels, leur commerce et leur industrie , et en leur refusant toute participation aux honneurs et aux emplois publics de quelque importance. Froissés dans leur amour -propre plus encore peut-être que dans leurs intérêts , ils attendaient avec impatience l'occasion d'effacer l'injure de ces restrictions et de ces distinctions importunes. La double défaite des Anglais leur avait donné le sentiment de leur valeur; et ice sentiment avait été bientôt porté jusqu'à l'exagération chez un peuple doué d'une imagination vive, et dans les veines duquel l'orgueil coule avec le sang.

La philosophie du xviii' siècle, certaines idées

confuse? de libertés politiques^ de constitution, s'étaient infiltrées , avec l'alliance de la France , dans un pays jusqu'alors étranger à toute représentation nationale 9 à toute action de la tribune ou de la presse. Ces idées avaient été nourries par les relations que le cabinet de Madrid avait pris soin de nouer lui-même entre les Américains du Nord et ses sujets du Rio-de-la-Plata, et de toutes ses autres possessions transatlantiques. Pendant la guerre de 1796, en eflfet, ce cabinet, pour éviter la ruine complète de ses colonies, avait favorisé un commerce de contrebande sur une très -grande échelle entre ses possessions d'Amérique et les États- Unis, le seul État qui fut alors également en paix avec toutes les puissances belligérantes , l'Espagne , la France et l'Angleterre. Commercialement cela pouvait être habile ; politiquement ce fut une trèsgrande faute. Il n'y eut dès lors pas un Hispano- Américain , doué de quelque audace et de quelque ambition , qui , dans ses songes de gloire et de célébrité, n'entrevit le rôle de Washington (1).

(-1) A. DE Brossard, Considérations historiques et politiques sur ks républiques de la Plata,

Tandis que ces pensées fermentaient surtout dans l'esprit des habitants des villes, plus sensibles aux influences du dehors, et, en raison de leurs richesses, plus accessibles à l'ambition, le

contre -coup se faisait aussi sentir chez les habitants de la campagne, principalement chez les Gauchos, moins immédiatement soumis au joug de l'autorité et d'autant plus disposés à le secouer.

Sur ces entrefaites arriva, dès le mois d'août 1808, la nouvelle des événements de Rayonne, c'est-à-dire la renonciation de Charles IV à la couronne d'Espagne et des Indes, la translatioh de ses droits à l'empereur Napoléon Y% et l'abdication forcée de Ferdinand. Le 13 août, un envoyé de Joseph Bonaparte se présenta pour réclamer Vobéissance à un nouveau roi , en l'honneur duquel les étendards venaient d'être levés à Madrid, pour Castille et pour Léon, suivant l'ancienne coutume de ces royaumes. L'opinion publique ne vit dans les transactions de Bayonne qu'une usurpation; l'orgueil national se révolta contre un souverain imposé par la force. L'envoyé de Joseph fut repoussé. Le 21 août, Ferdinand VII fut proclamé

avec enthousiasme, malgré Liuiers, qui. Français d'origine et de cœur, inclinant naturellement vers sa patrie et vers le chef illustre qui en faisait la gloire y eut volontiers proclamé Joseph.

Bientôt après la junte de Séville , qui avait pris le gouvernement de la monarchie espagnole au nom de Ferdinand VII , captif à Valençay, envoya à Buenos- Ayres un nouveau vice-roi , don Balthasar de Cisneros. Celui-ci apportait à Liniers le titre de comte de Buenos- Ayres , et Tassignation d'une rente annuelle de cent mille réaux, mais en même temps l'ordre de quitter l'Amérique et de se retirer en Europe. Liniers refusa d'obéir; il se retira à Mendoza, où il ne tarda pas à être rejoint par d'illustres proscrits: Gutierrez de la Coucha, l'évêque de Cordova, don Joachim Moreno et quelques autres.

Le nouveau vice -roi était d'un esprit faible et irrésolu. Il s'effraya de l'esprit d'indépendance qui se manifestait chaque jour dans les populations soumises à son autorité. En effet , les Hispano- Américains se demandaient quel besoin ils avaient de demeurer, à l'égard de la Péninsule, dans une

servile dépeudance. Et d'ailleurs cette vieille Espagne ^ déchue de son rang^ n'était- elle pas en ce moment hors d'état de se gouverner ellemême? Comment supporter l'idée de reconnaître la suprématie d'un pays qui n'obéissait plus à ses propres lois, et qui subissait le joug de l'étranger? Et cependant, malgré son abaissement, l'Espagne conservait la prétention de ne conférer les postes les plus importants des colonies qu'à des hommes nés dans ses provinces d'Europe , comme si l'Amérique ne renfermait pas une foule d'hommes plus capables de l'administrer qu'un Cisneros et ses pareils I

Il sufiisait de quelques hommes résolus pour transformer ces idées en faits. C'est ce qui arriva. Quelques citoyens formèrent le projet d'une révolution, dont l'indépendance de leur pays devait être le but. A leur tête figuraient Juan -José Castéli et Manuel Belgrano. Le 14 mai 1810, les conjurés font répandre les bruits les plus alarmants sur la situation de l'Espagne , et insinuent au peuple qu'il est désormais ridicule d'obéir à un vice -roi dont le mandat vient d'un pouvoir qui n'existe plus.

Cisneros, ne pouvant se faire illusion sur les dispositions de l'opinion 9 et n'attendant aucun secours de la junte de SéviUe , alors renfermée dans l'île de Léon, convoqua les notables de Buenos -Âyres pour aviser à ce qu'il conviendrait de faire dans cette circonstance. Cette assemblée^ composée de six cents citoyens , se réunit dans le local consacré aux séances du cabildo, ou municipalité de Buenos-Ayres, et prit elle-même le nom de cabildo obier to.

Après six jours de délibérations plus ou moins tumultueuses 9 le cabildo proclama le droit du peuple de Buenos- Ayres à se gouverner lui-même au nom de Ferdinand VII, et en même temps il nomma une junte composée de neuf personnes , toutes nées dans le pays, pour exercer les fonctions gouvernementales jusqu'au moment où les provinces auraient envoyé leurs députés pour former un congrès général. Alors Cisneros se détermina à abdiquer la vice -royauté. Il était le dernier des trente gouverneurs et des treize vice -rois qui, au nom des rois catholiques, avaient commandé à Buenos-Ayres depuis 1618.

Le nouveau pouvoir signala son avènement par un acte qui excita un vif enthousiasme , c'était un décret qui abolissait la cour des comptes, le traitement de vice -roi et les droits sur le tabac. Le second acte de la junte fut d'envoyer une force imposante à Cordova, où Liniers était parvenu à réunir un corps de deux mille hommes et à proclamer le roi Joseph. A l'approche des Buenos- Ayriens l'armée de Liniers se débanda; lui-même et tous les autres chefs tombèrent entre les mains de leurs ennemis. En apprenant cette heureuse issue d'une campagne exempte de périls , la junte voulut frapper un coup d'État pour intimider les partisans de Liniers et ôter à celui-ci tout espoir. Elle craignait d'ailleurs que le souvenir des éminents services rendus par Liniers ne portât le peuple à s'apitoyer sur le sort de l'illustre prisonnier. Juan -José Castéli reçut, en conséquence, l'ordre de se rendre au-devant des captifs que l'on amenait alors à Buenos-Ayres. Il les rencontra près du mont Papagallo , et les fit mettre à mort sans forme de procès. L'évèque de Cordova fut seul épargné, non par respect pour son caractère, mais pour ne

pas irriter le peuple. Ce furent les premières victimes des guerres civiles qui depuis lors n'ont presque jamais cessé d'inonder de sang ce malheureux pays.

Le vice-roi du Pérou voulut tenter de faire rentrer les indépendants sous l'obéissance absolue de l'Espagne. Il envoya contre eux un petit corps d'armée , qui fut battu , le 7 novembre , à Suipacha. Les che& de cette expédition subirent le sort de Liniers et de ses compagnons , et furent fusillés sur le champ de bataille. Le vice -roi fit alors demander une trêve, que la junte voulut bien lui accorder.

Le Paraguay, seul des autres provinces de la Plata, n'avait pris aucune part au mouvement des Buenos -Ayriens. Tranquille sous l'administration paternelle de don Bernard de Velasco sou gouverneur, il ne montrait aucune sympathie pour la cause de l'indépendance. La junte de Buenos- Ayres envoya contre cette province un corps de troupes pour la réduire à l'obéissance; mais les Paraguays battirent les Buenos-Ayriens dès la première rencontre. Enflés d'orgueil par cette victoire,

ils conçurent à leur tour des idées d'indépendance et de liberté; seulement^ au lieu de se réunir aux provinces voisines , ils résolurent de former un État indépendant même de la monarchie de Ferdinand VII, au nom duquel jusque-là la junte de Buenos-Ayres était censée gouverner. Au commencement de 1811, une junte d'État fut formée, et composée d'un président, de deux assesseurs et d'un secrétaire ayant voix déUbérative. Ce dernier emploi fut confié au docteur Francia, membre du cabildo ou municipalité de l'Assomption. Nous n'entrerons pas ici dans de plus longs détails sur le Paraguay, nous réservant d'en parler plus au long dans le cours de ce voyage.

Au mois de décembre 1810, toutes les provinces du Rio-de-la-Plata se créèrent chacune une junte particulière qui envoya des députés à la junte centrale, ou du gouvernement, résidant à Buenos- Ayres. La création des juntes provinciales fut un nouveau pas vers le démembrement de l'ancienne vice-royauté , et elle n'était qu'une préparation au dénoûment prévu de l'insurrection.

Dans un premier moment de condescendance.

les Cortès extraordinaires , réunies à Cadix le 20 septembre 1810, avaient admis en principe, par une déclaration du mois d'octobre suivant, Tégalité civile et politique de tous les Hispano- Américains, et leur droit d'être représentés aux Cortès ordinaires, conmie les Espagnols d'Europe, par un député sur cinquante mille âmes. Mais les Cortès de Cadix ne tardèrent pas à s'apercevoir que ce mode donnerait aux représentants de l'Amérique espagnole une influence numérique trop marquée, et la constitution du 18 mars 1812 décida qu'aucun métis, à quelque' degré que ce fût, ne pourrait être électeur ni éligible , représenté ni représentant. Cette disposition de la loi fondamentale fut particulièrement odieuse aux habitants des provinces de la Plata; car elle équivalait, d'après ce que nous avons dit sur les éléments de la population de ces contrées, à une véritable interdiction des droits politiques pour la presque totalité des colons. Cette règle tracée par la constitution ne fit donc qu'élargir entre la mère patrie et ses colonies la scission que la politique imprudente de

Ferdinand VU ne tarda pas à rendre irréparable.

A peine rétabli sur son trône par suite des événements de 1814 et de la chute de Napoléon, Ferdinand publia (juin 1814) une proclamation par laquelle il ordonnait à tous ses sujets d'Amérique de mettre bas les armes, et de rentrer purement et simplement sous son autorité absolue, comme par le passé. Alors commença dans toute l'Amérique espagnole cette guerre de l'indépendance dont le récit ne saurait entrer dans notre plan. Nous dirons seulement que les provinces de la Plata furent les premières à repousser les troupes royales envoyées pour les reconquérir, et que l'armée buenos-ayrienne franchit les Andes et contribua à l'indépendance du Chih et du Pérou. Nous n'entrerons pas davantage dans des détails sur les actes des divers gouvernements, tous frappés d'instabiUté , qui se sont succédé dans les provinces de la Plata jusqu'au jour de la déclaration

de leur indépendance. Cette déclaration fut prononcée solennellement, le 9 juillet 1816, à San- Miguel de Tucuman, dans le congrès composé des députés de toutes les provinces , convoqué en cette ville au mois de mars précédent. Par cet acte, les

anciennes provinces de Tex-vice-royauté de Buenos- Ayres étaient constituées en nations libres y et indépendantes de Tautorité de la métropole et du roi d'Espagne. Mais la déclaration d'indépendance fut loin d'amener la paix au dehors et au dedans. Tandis que les hostilités continuaient avec l'Espagne , l'ambition des chefs et les partis divisaient la nouvelle république; nous disons république, car cette dénomination gouvernementale fut généralement adoptée. Mais quelle forme devait -on donner à cette république? Question qui divisa aussitôt les esprits , et forma deux grands partis, les unitaires et les fédéraux.

Buenos - Ayres , avec ses quatre* vingt mille habitants , leurs richesses , la supériorité relative de leurs lumières, avec sa position privilégiée comme unique débouché de la rive droite de la Plata, et comme lien de ses relations avec l'Europe, Buenos-Ayres se crut naturellement appelé à exercer sur les autres villes bien moins importantes des provinces argentines, et sur la population des campagnes, la suprématie qu'Athènes avait exercée sur la Grèce, dans des circonstances à peu près

analogues. Ses citoyens visèrent à établir un seul gouvernement armé d'un pouvoir direct sur toute l'étendue de la nouvelle république. Les hommes qui auraient désiré le maintien de la monarchie, tous ceux qui étaient partisans d'un pouvoir con* centré et fort, soit qu'ils ne voulussent que l'autorité d'une assemblée unique, comme était celle de la république française, soit qu'ils eussent en vue les États-Unis de l'Amérique du Nord avec leur suprême magistrature et leur congrès général, se rallièrent au parti qui de son but et de ses tendances fut appelé unitaire. Les San- Martin, les Puyrredon, les Rivadavia, les Paz, les Lavalle, les Aguerre, les Varela en furent à diverses époques les représentants les plus illustres. Ils comptaient parmi eux plusieurs hommes d'épée renommés, mais encore plus de savants, d'orateurs et de gens de lettres.

De l'autre côté l'on vit tous les chefs de guerre à demi sauvages, qui avaient pris une part plus ou moins active aux troubles dont le pays était agité depuis plusieurs années, tous les hommes qui, dans les chefs -lieux de provinces^ s'étaient

acqais une influence personnelle, tous ceux des estancïeros (cultivateurs) qui exploitaient eux-mêmes leurs domaines. Ils se grossirent de quelques transfuges des rangs opposés et du cortège obligé des adorateurs-nés du pouvoir, qui acceptent avec enthousiasme le parti le plus fort. Les Balcarce, les Viamont, les Lopez, les Quiroga, les Dorrego, les Anchorena et les Rosas furent les coryphées de ce parti, qui, pour donner une large satisfaction aux intérêts locaux et aux ambitions particuhères, voulait des Étais indépendants, unis seulement par un hen commun d'alhance contre le dehors, et qui fût par ce motif quahfié de fédéral.

Le tableau que présentent depuis cette époque les provinces insurgées est un des plus tristes qui puissent être offerts comme exemple à la sagesse des gouvernements et au bon sens des peuples. Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres, au grand préjudice de la tranquiUité publique; les soldats avaient rompu les hens de la subordination, et c'était par caprice qu'ils acceptaient ou refusaient leurs officiers;

quelques-uns, tels que le féroce Artigas, combattaient pour leur propre compte, les Portugais pour l'agrandissement du Brésil , les Montevidéens pour avoir la vie sauve , et les Buenos-Ayriens pour avoir la prépondérance sur les provinces unies; et, dans ce conflit de toutes les passions , chacun prenait parti selon son cœur ou selon son intérêt.

En 1819, le gouvernement des États-Unis de l'Amérique septentrionale ayant envoyé des commissaires dans les provinces du Rio-de-la-Plata pour nouer des relations commerciales, et offrir sa médiation aux différents partis, cet événement rendit quelque courage aux bons citoyens , qui aspiraient à redonner la paix à leur malheureuse patrie. Sous l'influence des envoyés de Washington , les diverses provinces , au nombre de vingt , formèrent une confédération, dite des Ëtats-Unis de la Plata. Mais la constitution qui fut promulguée à cette occasion n'eut qu'une existence éphémère , et l'anarchie, qui depuis dix ans ruinait ces provinces , ne fit qu'augmenter. Les fédéralistes et les unitaires entrèrent en lutte, et lorsque, après des succès variés , un congrès eut essayé de donner en

1826 une constitution unitaire au pays, la plupart des provinces se soulevèrent. Les unitaires furent vaincus 9 principalement par le fameux Rosas^ qui arma contre eux les Gauchos , et la confédération se trouva ainsi dissoute. Les provinces du nordouest se réunirent en 1827 à la Bolivie. Le Banda-- Oriental, ou l'État d'Uruguay, se constitua, en 1 829 , en république indépendante , et c'est là que se réfugia le parti unitaire. L'État de Buenos- Ayres , qui , après le triomphe de Rosas , l'avait pris pour capitaine général , conclut des traités successifs avec les autres États pour essayer de renouer en partie le lien fédératif , et de ces traités il résulta : l'indépendance complète de chacune des provinces; leur alliance offensive et défensive contre une invasion étrangère; la délégation au capitaine général de Buenos-Ayres , à Rosas, de la direction des affaires extérieures de toutes les provinces; la réunion d'un congrès qui devait régler les questions fédérales et constituer la république Argentine. Ce congrès ne fut jamais réuni ; la fédération n'existe donc pas en réalité; mais Rosas sut pendant vingt-deux ans rendre durable ce provisoire ,

gouverner ce pays ingouvernable, et augmenter successivement son pouvoir, qui devint absolu et despotique. Sa dictature ne fut d'aiUeurs qu'une longue et sanglante lutte , tantôt avec le Paraguay, tantôt avec le Chili , la Bolivie, le Brésil , pour des questions de territoire ; tantôt avec la France , qui voulait faire ouvrir la Plata au commerce européen; tantort avec l'Uruguay, province protégée par la France, et d'où partaient des attaques continuelles contre Rosas. Enfin, en 1852, le dictateur, ayant été vaincu par les Brésiliens et la république de l'Uruguay, s' enfuit de Buenos-Ayres sur un navire anglais , et vint chercher un refuge à Cork en Irlande. Nous aurons occasion, dans le cours de notre récit, de revenir sur ce personnage, une de nos plus grandes célébrités contemporaines, et nous pourrons donner à nos lecteurs sur sa vie, son caractère et son gouvernement , des détails qui ne manqueront pas de les intéresser.

Division politique. — La chute de Rosas amena d'abord la séparation complète de l'État de Buenos-Âyres d'avec la Confédération Argentine ; mais,

depuis novembre 1859, Buenos- Ayres s'est enfin ralliée à l'unité nationale, de sorte que le bassin de la Plata se trouve divisé aujourd'hui en trois républiques : !• la Confédération Argentine, composée de quatorze provinces et dont le chef- lieu fédéral est Pavana ou Bajada ; 2* l'Uruguay ; 3* le Paraguay.

La Confédération Argentine a une superficie qui représente plus de quatre fois l'étendue de la France. Les quatorze provinces qui la composent sont:

!• La province de Buenos-' Ayres. — Buenos- Ayres, livrée d'abord à elle-même, n'était plus, il est vrai, qu'un petit État, qu'une sentinelle impuissante placée à l'entrée du Rio -de -la -Plata; mais sa situation même lui donnait une importance propre qui grandira par son union avec la Confédération. C'est dans cette ville, qui aux yeux de l'Europe personnifie le pays tout entier, que vient se concentrer la majeure partie du commerce étranger; et les douanes, qui en Amérique constituent à peu près toutes les ressources financières

des États, lui assurent des revenus considérables. Sa population est aujourd'hui de plus de cent vingt mille âmes.

2* La province de Mendoza, sur le versant oriental des Andes. — Elle est fertile en céréales, en fruits et en bestiaux. C'est par cette province que passent les deux routes qui conduisent de Buenos -Ayres à Santiago, capitale du Chili. Son chef-lieu, Mendoza, est une ville grande, propre, bien bâtie, ayant une population de douze mille âmes.

S*" La province de San-JtMriy chef- lieu San- JiMn-de-lorFrontera , présente à peu près les mêmes caractères que la précédente.

4** La province de San-Lutz, interposée entre Mendoza et Cordova, occupe une des parties les moins connues de l'Amérique. Elle est traversée par de petits cours d'eau qui se perdent dans des lagunes.

5"* La province de Rioja, située, comme celle de San -Juan, sur le versant des Andes Chiliennes, est divisée par deux contre -forts de ces montagnes en trois grandes vallées parallèles, Guandacol, Fan-

catma et Arauca; au sud et à Test s'étendent les Uanos on pampas.

6'' La province de Catamarca est en grande partie formée par une longue vallée inclinée au sud -est, qui s'étend entre deux branches des Andes , et renferme plusieurs rivières qui se perdent dans des lacs. Son territoire fournit du coton en abondance.

7* Au nord-est de la province de Catamarca s'étend le Tucuman y une des plus riches et des plus fertUes provinces de la Confédération.

8" et 9* Les provinces de SaMa et de Jujuy, les plus septentrionales de la Confédération, sont adossées à d'importants rameaux de la Cordillière des Andes. Elles renferment des vallées fraîches et fertiles, qui étalent une belle végétation. On y trouve de belles forêts et d'excellents pâturages, où paissent des troupeaux de chevaux , de mulets , de moutons et de vigognes , dont les habitants font un très -grand commerce avec le haut Pérou.

lO"" La province de Santiago, située au sud du Tucuman , est traversée par le Rio-Dolce et le Rio- Salado, et bordée à l'ouest par les vastes déserts

salés qui s'étendent entre les provinces de Catamarca, Rioja et Cordova. On y trouve des bois précieux y des céréales ^ du miel, des dépôts de salpêtre^ et quelques fabriques de tissus de laines, n y a aussi de nombreux troupeaux.

!!• La province de Santa- Fé, qui s'étend sur la rive droite du Rio-Salado, possède de nombreux troupeaux, qui forment à peu près la seule richesse de ses habitants. Santa- Fé , la capitale , est une petite ville de quatre mille âmes , avantageusement située sur la rive droite du Parana , à proxi* mité de la rive gauche du Rio-Salado. Une autre ville de cette province est devenue bien plus importante depuis que Buenos-Ayres s'est séparée du reste de la Confédération ; nous votdons parler de Rosario, qui, placée sur la rive droite du Parana, est aujourd'hui le point de transit et d'entrepôt du commerce de Montevideo et de Buenos-Ayres avec les provinces de l'intérieur. A peine la population s'élevait - elle avant cet événement à deux à trois mille âmes ; en peu d'années elle a atteint le chiffre de douze à quinze mille.

12* La province de Cordova, placée entre celles

de Santa -Fé et de San-Luiz, a une population d'agriculteurs et de pasteurs disséminés dans les estancias ou grandes exploitations agricoles. Cordova ou Cordoue y sa capitale y est la résidence d'un évêque et une des principales villes de la Confédération.

Au nord de la province de Cordova et à l'est de celle de Tucuman s'étend, sur la rive droite du Rio-Paraguay jusqu'au Rio-Salado, le désert du Grand-Chaco, formant un immense territoire dont la possession est encore indivise entre la Confédération Argentine et la république du Paraguay. C'est un pays à peu près inconnu , légèrement accidenté à l'ouest y formant à Test d'immenses plaines basses et marécageuses ou complètement inondées y au sud de vastes déserts sablonneux et salins ; deux grands affluents du Paraguay, le Pilcomayo et le Vermejo, traversent cette région, où l'on trouve d'immenses forêts vierges, et dont les parties arrosées déploient une belle végétation. Elle est presque entièrement occupée par des tribus indigènes restées à l'état sauvage, et dont nous avons parlé plus haut.

13" La province de Corrientes est la plus importante de la Confédération Argentine; elle est comprise entre les deux grands cours d'eau Parana et Uruguay, depuis la rivière Guayquiraro, qui la sépare BXh sud de TEntre-Rios, jusqu'aux limites du Brésil au nord-est. C'est un mélange de vastes prairies arrosées par de nombreuses rivières , de lacs et de terres inondées. Les bas -fonds qui se trouvent vers le nord et le nord -est forment deux grandes plaines basses ^ VIbera et la Malhoga, réunion d'un grand nombre de lacs entremêlés de forêts impénétrables. Le climat est assez sain, l'hiver doux, la température très -variable. La province est divisée en dix-neuf départements , administrés par des juges de paix assistés d'im conseil de cinq membres nommés par le peuple. La population se compose surtout de métis provenant du mélange des trois races espagnole, indienne et nègre. Les Européens, surtout les Français et les Italiens , y sont assez nombreux.

Le Corrientes était le principal siège des fameuses Missions des Jésuites, qui faisaient autrefois partie du Paraguay. Nous aurons occasion de

parler de ces missions dans le cours de notre voyagé.

14* La province ^ Entre --Rios, ainsi nommée à cause de sa situation entre le Parana et l'Uruguay, est fertilisée par de nombreux cours d'eau , entre autres le Rio-Gualeguay, affluent du Parana; de beaux pâturages, des terres arables, de belles forêts, seront des sources précieuses de produits lorsque le pays ne sera plus troublé par les guerres civiles. Parana, ville située sur la rive gauche du fleuve du même nom, est le chef-lieu de la province et le siège du gouvernement de la Confédération Argentine. Cette ville, fondée en 1730, s'appelle aussi Bajada (la Descente); sa population est de quinze mille âmes. Une colonie assez considérable de Français est établie à Gualeguaychu , sur l'Uruguay, et s'y livre à un commerce assez important de denrées et de productions du pays.

République de l'Uruguay ou république Orientale. — Cette république est bornée au nord par le Brésil; à l'est, par le territoire neutre compris entre la lagune de Mérins et l'océan Atlantique ; au sud , par

cet océan et le Rio-de-la-Plata; à l'ouest, par le cours de l'Uruguay. Elle a environ six cents kilomètres de longueur sur cinq cents dans sa plus grande largeur. Sa population s'élevait en 1855 à cent quatre-vingt mille habitants , dont vingt mille Français.

L'Uruguay est coupée de nombreuses chaînes de montagnes y boisées et peu élevées , qui forment de larges et fertiles vallées , des plaines et des vallons délicieux, auxquels la nature de la végétation, la douceur et la salubrité du climat donnent un charme particulier. Ce pays a une heureuse position géographique : comme il est entouré par l'Océan, le Rio-de-la-Plata et l'Uruguay, il se trouve presque de toutes parts accessible à la navigation marchande.

Le climat est partout tempéré , l'air est doux et salutaire, l'humidité produite par les nombreuses rivières est combattue par l'action des vents et par le voisinage de l'Océan. Les productions végétales de l'Uruguay sont généralement les mêmes que celles des contrées méridionales de l'Europe ; mais la culture des céréales est à peu près la seule

que Ton connaisse encore, et celle d'ailleurs qui convient le mieux à la nature du soL La véritable richesse du pays consiste dans les bestiaux et les chevaux y qui sont innombrables , et se reproduisent avec une prodigieuse rapidité.

L'Uruguay faisait autrefois partie de la viceroyauté de Buenos -Ayres, sous le nom de Bande- Orientale. En 1814, il s'affranchit de la domination espagnole; mais, en 1816, le Brésil s'en empara, et en fit une province sous le nom de Cisplatine, ce qui donnait à cet empire la possession de l'embouchure de la Plata. L'État de Buenos -Ayres, ou la république Argentine, se voyant menacé dans la jouissance exclusive de ce fleuve, fit la guerre au Brésil et parvint à s'emparer de la Bande* Orientale. Le Brésil la reprit et la constitua en État indépendant (1822), sous le nom de republtque Cisplatine. Enfin, en 1828, un traité' conclu entre les deux États prétendants reconnut Tindé* pendance de la Bande - Orientale , qui prit dès lors le titre de république de rUru-guay. Les troubles continuèrent dans cet État. Le président Oribe , qui

était l'ami de Rosas , fut chassé du pouvoir , et son

successeur Rivera donna asile aux unitaires vaincus par Rosas. Celui-ci poussa Oribe à envahir la république de l'Uruguay, et à faire le siège de Montevideo , sa capitale. Ce siège dura dix ans ; la ville fut délivrée en 1852 par les Rrèsiliens; Oribe fut vaincu^ et sa défaite amena la chute de Rosas. Depuis cette époque l'Uruguay a recouvré sa complète indépendance ^ mais non pas encore sa tranquillité intérieure. Néanmoins, grâce à' ses institutions qui favorisent l'immigration européenne, sa prospérité se développe assez rapidement, ainsi que la civilisation.

Le pouvoir exécutif, dans la constitution de l'Uruguay , est confié à un président élu pour quatre ans; le pouvoir législatif appartient à deux chambres élues pour six ans. L'État est divisé en neuf départements; chaque département est administi'é par un chef politique nommé par le président et assisté de juntes administratives chargées des intérêts du département. L'organisation de la justice est imitée de celle de France.

Les principales villes sont : Montevideo, la capitale, que nous rencontrerons dans notre voyage;

Colontih'del-Sacramento , ou simplement Colonia, à cent quarante kilomètres de Montevideo, et visà-vis de Buenos - Ayres , possède un port sur le Riode-la-Plata; et MaMonado^ cité peu importante, avec un port peu spacieux et peu sûr, près de l'embouchure de la Plata. La préparation des cuirs, la salaison des viandes, les fontes de suif, les peaux de daim et de chinchilla constituent la plus grande partie de l'industrie et du commerce de cette république.

C'est sur le territoire de l'Uruguay qu'on trouve encore quelques restes de la puissante nation des Gharruas, dont nous avons parlé plus haut. A peine les débris de cette nation forment-ils aujourd'hui une réunion de quinze cents individus.

République du Paraguay. — Le Paraguay a la forme d'un parallélogramme irrégulier, dont les limites naturelles sont indiquées à l'est et au sud par le Parana, à l'ouest par le Paraguay, au nord par le Rio-Blanco et le Rio-Yaguari. Il occupe une superficie d'environ deux cent mille kilomètres carrés, et sa population, d'un million dlBux ceni

mille habitants, est très -disséminée, car les villes sont rares; mais la campagne est peuplée. Cette population se compose en grande majorité d'In-diensdits Guaranis, de métis, de mulâtres et d'un petit nombre de blancs.

Cette contrée peut être considérée comme une vaste plaine entrecoupée de lacs, de marais, de bois et de quelques petites chaînes de montagnes, dont les sommets les plus élevés vers le nord ne dépassent pas deux cents mètres. Pendant la saison des pluies, les rivières sortent de leur lit et répandent sur le terrain qu'elles envahissent un limon gras et fertile.

Le climat du Paraguay est très -chaud et sec; l'air y est sain. La température, qui est celle du Brésil, fait naître toutes les productions de la. zone tropicale. La terre est surtout favorable au cotonnier, dont le produit deviendra probablement un jour la branche la plus importante de commerce. La canne à sucre est peu cultivée, mais elle est très-riche et sert principalement à la fabrication des spiritueux. Le mais, le riz, le manioc, les légumineux , étant la principale nourriture des habi-

tants, forment les cultures les plus étendues; le tabac est le principal article d'échange : on en évalue la production annuelle à cinq à six millions de kilogrammes. On fait aussi un grand commerce de l'herbe ou du thé du Paraguay, dont nous avons donné plus haut la description et indiqué l'usage; mais la vente de la yerha est monopolisée par le gouvernement; il en est de même des bois, dont le pays pourrait faire un important commerce , et dont la sortie est ft'appée de droits tellement exorbitants , qu'ils équivalent à ime prohibition. Ces bois, propres à la charpente, à la menuiserie et surtout à l'ébénisterie , pourrissent sur pied.

Histoire. — Le Paraguay, autrefois un des pays les plus sauvages de l'Amérique , fut civilisé , et en partie défriché et cultivé par les jésuites, qui y fondèrent, en 1610, des missions, le plus beau titre de gloire de cet ordre célèbre, et que l'humanité et la science doivent à jamais regretter. Ces établissements étaient des espèces de républiques chrétiennes, sous l'administration des je-

suites et sous la protection du roi d'Espagne y dans lesquelles les Indiens anthropophages, brutes et misérables j furent changés en hommes et en chrétiens. Nous aurons occasion , dans ce voyage, de revenir sur cet intéressant sujet et d'en entretenir nos lecteurs d'une manière moins sommaire.

Ces missions ne firent que prospérer jusqu'à la destruction de l'ordre des jésuites, en 1763; alors elles passèrent sous la domination du roi d'Espagne et furent traitées comme les autres colonies ; le Paraguay devint une des provinces de la vice -royauté de la Plata. En 1810, il s'insurgea; mais, au lieu de faire cause commune avec les autres provinces argentines, il resta isolé, comme nous l'avons dit,

et tomba sous la domination du docteur Francia , despote habile et cruel, qui rétablit l'ordre matériel dans le pays, favorisa l'agriculture et l'élève du bétail, arrêta les incursions des Indiens, et interdit l'entrée du pays à tous les étrangers. Le Paraguay resta ainsi, pendant trente ans, ignoré de l'Europe; mais il échappa aux guerres civiles des Etats qui l'avoisinaient. Francia étant mort en 1840, quelques troubles agitèrent le pays; enfin.

un congrès ayant donné le pouvoir à un président nommé Lopez, celui-ci a continué le système de Francia, toutefois en ouvrant le pays au commerce étranger, et en faisant reconnaître son indépendance par les États voisins , et par ceux de l'Europe et de l'Amérique du Nord.

Les finances du Paraguay sont en meilleur état que celles de toutes les autres républiques de la Plata j ou même des anciennes colonies espagnoles sans exception. L'État tire ses revenus de la douane y du monopole de la yerba et des bois, de nombreuses estancias , etc. Il prélève aussi un droit sur le travail des Indiens, qui vivent en petites agglomérations comme du temps des jésuites, possèdent tout en commun et sont dirigés dans leurs travaux par des agents du gouvernement. On évalue ces revenus à plus de quatre millions. L'armée permanente ne se compose que de quelques compagnies qui veillent aux frontières, et d'une garde d'honneur du président; mais on dit que celui-ci peut, en temps de guerre, réunir vingt mille hommes, dont quinze mille cavaliers, tous braves et disciplinés. Le commerce extérieur n'a pris de déve-

loppemeiit que depuis quelques aimées; il est concentré presque exclusivement à l'Assomption, ville principale et siège du gouvernement. En 1854, les opérations de ce commerce ont été évaluées à dix millions, présentant une balance à peu près égale entre les exportations çt les importations. Il est à remarquer que le tiers des importations a été fourni par la France.

Tel est le résumé sommaire de l'histoire et de la situation actuelle des contrées comprises dans le bassin du Rio-de-la-Plata. S'il est déplorable de voir ces belles provinces ainsi désolées, il l'est davantage encore de songer que de semblables désastres se font sentir dans toutes les anciennes colonies espagnoles de ce vaste continent. Le Mexique , la Colombie , la Bolivie , le Pérou , le Chili , toutes ces petites républiques de l'Amérique centrale (Guatemala, Honduras, Salvador, Costa -Rica, Nicaragua) et celles plus au sud de Venezuela, Nouvelle-Grenade et Equateur, offrent le même spec-

tacle d'oppression et de résistance , de querelles diplomatiques 9 de luttes intérieures , de scènes sanglantes de guerre civile , de rivalités d'Ëtat à État, de progrès précaires et toujours à la merci de nouvelles commotions. Nulle part,. cependant, la nature ne s'est montrée plus grcmde et plus sévère que dans cette Amérique du Sud, où à côté de tant de richesses elle a prodigué les jeux les plus variés de son inépuisable fécondité , les fleuves immenses, les montagnes gigantesques, une végétation puissante, des poisons à côté des plantes les plus salutaires, des déserts immenses et des mines inépuisables de métaux précieux. Sur aucun point du globe l'honune civilisé n'aurait eu un plus grand besoin de faire usage de cet esprit d'association, de cette fraternité qu'inspirent le christianisme et la morale de l'Évangile. Là, sur ce magnifique théâti*e où l'avait conduit la main de Dieu, en présence de cette nature sublime et terrible, l'homme devait oublier les querelles de la vieille Europe, les antipathies de nation à nation, les jalousies de voisinage et les misérables intrigues de la politique. Mais il n'en a pas été ainsi , et les

convulsions dont nous n'avons tracé qu'une esquisse rapide ont produit un retentissement si prolongé j que rien ne fait encore présager le moment où Ton pourra dire que les bienfaits de la paix ont succédé aux calamités de la guerre , et que les détestables exploits des guerriers ont fait place enfin aux paisibles conquêtes de la civilisation.

DANS LIS RÉFCBLIQXIXS

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• LeB TOTiges ne sont plm , comme nagnère , relégués dans le coin le plne obscnr des biblioUièqnes, parmi les romans et les onTrages de pare imagination ; et , sans avoir cessé de fonmir nne distraction agréable à Thomme dn monde qui ne Tent qne se délasser de ses plaisirs , la lectnre en est demeurée un besoin pour l'homme graye qni cherche à se distraire de ses étades...; d*où il soit qne les voyages entrent réellement aujonrd'hni dans le domaine de tontes les classes éclairées , et sont rindispensable complément de tonte édncation libérale. > Alc. d'Orbignt, Voy. donf I^AwUr, du Sud,

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