CHAPITRE I
Ce que c'était que le docteur Pbilips. — Projet de voyage dans les républiques de la Plala. — Embarquement à bord d'un bâtiment anglais, U Wesi-Indian. — Motifs de ce choix. ~ Les passagers.
— Le capitaine FalslafT. — Arrivée dans les eaux de la Plata. — Effet produit sur les passagers par l'annonce de la terre. — Transports de joie. — Acclamations en l'honneur du capitaine. — Changement de vent. — Marche rétrograde. — Murmures contre le capitaine. ~ Le pampero. — Fin de la tempête* — Rentrée en rivière.
— Mouillage devant le port de Montevideo. — Détails sur le pampero*
Quelques mois après la mort de mon père^ je reçus la visite d'un de ses anciens amis^ le doc-
teur Philips, qui arrivait d'une excursion en Perse et dans d'autres contrées de l'Orient. Après m'avoir adressé des compliments de condoléance sur la perte récente que j'avais faite, et m'avoir exprimé toute la douleur que lui causait à luimême la mort de son meilleur ami , il me proposa tout à coup et sans transition de l'accompagner dans le nouveau voyage qu'il allait entreprendre; car je dois prévenir le lecteur que M. Philips était un voyageur intrépide, qui depuis quinze ans ne cessait de parcourir les diverses contrées du globe, et ne se reposait des fatigues d'im voyage terminé qu'en faisant les préparatifs d'un autre. « Ce sera, mon cher Armand, me dit- il, un puissant moyen de distraction pour vous, et de- plus une occasion d'acquérir des connaissances et par conséquent des jouissances nouvelles dont vous n'avez pas même l'idée. J'espère que ce projet vous sourira; vous n'avez pas, je suppose, les goûts casaniers de votre père, que je n'ai jamais pu déterminer à faire avec moi une petite promenade en Asie ou en Amérique. »
Non certes, j'étais loin d'avoir les goûts casaniers; depuis longtemps j'éprouvais un vif désir de voyager; seulement divers obstacles s'y étaient
opposés jusque-là , et le principal était la crainte de contrarier mon père, qui m'eût vu avec chagrin m'éloigner de lui surtout dans les dernières années de sa vie. Mais maintenant j'étais libre, complètement Ubre, et je m'empressai de répondre à M. Philips que j'étais prêt à le suivre, après toutefois qu'il m'aurait fait connaître la contrée qu'il se proposait de visiter.
« C'est juste, répondit- il en souriant. Eh bien,
Jt vous vùiturerai, par mer, en Amérique :
Vous verrez mainte république , Maint royaume, maint peuple; et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant (1) ,
ainsi que son cher fils Télémaque ; et si vous voulez faire comme celui-ci, je m'offre, autant que j'en suis capable, à vous servir de Mentor.
— Je n'en pourrais pas choisir un plus digne que l'homme qui fut le meilleur ami de mon père. Et vers quelle partie de l'Amérique dirigeronsnous nos pas?
— Vers l'Amérique du Sud; nous virons Buenos -Ayres, nous traverserons les Pampas, et si
(-1) La Fontaine, fable 3, Ht. X.
nous en avons le temps ^ nous franchirons les Andes , et nous visiterons le Chili et le Pérou.
— Très -bien, répondis- je, ce voyage me sourit ; et à quand le départ?
— Dans quinze jours nous nous mettrons en route pour l'Angleterre; puis nous nous embarquerons à Falmouth sur un navire qui va directement à Rio-de-la-Plata, sans relâcher nulle part en route. C'est un des motifs qui m'ont fait choisir ce navire, parce que je désire arriver le plus promptement possible à Buenos- Ayres, et que je connais ce bâtiment pour être un excellent marcheur. Un autre motif encore , c'est que son capitaine est une de mes anciennes connaissances, avec qui j'ai fait maintes traversées; quoique parfois un peu original, c'est au fond ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant. Vous auriez peut-être, ajouta-t-il, préféré naviguer sur un navire français; mais outre qu'il n'y en a point en ce moment en partance, ni au Havre, ni à Bordeaux, pour cette destination, ce qui aurait retardé indéfiniment notre voyage, une raison plus puissante encore me fait donner la préférence à un bâtiment anglais : c'est que dans ce moment- ci Buenos -Ayres est en guerre avec Montevideo, et que, dans ce conflit,
bien que nous soyons neutres comme les Anglais , ceux-ci savent mieux faire respecter leur pavillon , et qu'ils ont dans les eaux de la Plata des forces plus imposantes que les nôtres. Enfin une dernière considération, qui vous touche personnellement, c'est que, pendant les deux à trois mois que durera notre traversée, vous pourrez prendre l'habitude de la conversation anglaise, habitude qui vous manque tout à fait, quoique vous ayez fait une étude assez approfondie de cette langue.
— Mais, objectai -je, il me semblait que l'es- * pagnol m'eût été plus nécessaire que l'anglais ^ car
la langue castillane doit être dominante dans tous les pays que nous nous proposons de visiter.
— Sans doute; maïs vous en savez assez pour être au bout d'un mois de séjour en état de la parler convenablement. L'usage de cette langue devient promptement familier à un Français qui a étudié le latin; il n'en est pas de même de l'anglais, et je tiens beaucoup aussi à vous voir le parler couramment , car c'est la langue la plus répandue sur tout le globe; et, comme nous ferons ensemble , je le pense , d'autres voyages que celui qui est actuellement en projet, il est indispensable que vous vous munissiez le plus tôt possible d'un
des instruments les plus nécessaires dans vos futures pérégrinations.
— Je ne demande pas mieux ^ répondis -je en souriant; mais j'aurai beau faire » je ne parviendrai jamais à manier cet instrument avec autant de perfection que vous. »
EflFectivement M. Philips, quoique né et élevé en France , parlait l'anglais comme un habitant de Londres qui n'aurait jamais quitté cette ville. Ceci n'avait rien d'étonnant; son père, naturalisé Français et marié avec nue Française , était né en Angleterre; de sorte que le fils avait été exercé dès son enfance à s'exprimer indifféremment dans l'un ou l'autre idiome, et était parvenu à les parler tous deux avec une égale pureté. J'ajouterai que quoiqu'il conservât un sincère attachement pour le pays de ses ancêtres paternels, la France était à ses yeux sa véritable patrie, et qu'il avait pour elle une affection toute filiale. Du reste, il tenait de sa double origine , d'ime part l'énergie et la ténacité de la race anglo-saxonne , de l'autre tout l'entrain , toute la vivacité française.
Une fois nos arrangements pris, nos préparatifs furent bientôt faits, et le vingtième jour après celui où s'était tenue la conversation que je viens de
rapporter, nous quittions le port de Falmouth à bord du trois -mâts le West-Indian , et nous faisions voile pour FAmérique du Sud. Nous étions vingt -cinq passagers^ tous Anglais, à l'exception du docteur Philips et de moi; et je pourrais dire de moi seul , car le docteur , une fois à bord , ne prononça plus un mot de français, même quand nous nous trouvions tète à tête, affectant d'un air goguenard de ne pas me comprendre si parfois je m'avisais de lui adresser la parole en français. Force me fut donc de m'habituer à parler anglais, et je fis en peu de temps dans la prononciation de cette langue des progrès qui me valurent l'approbation dé mon mentor.
Je ne vous dirai rien de mes compagnons de voyage. C'étaient pour la plupart des négociants, qui ne parlaient que d'opérations de commerce et de bourse. Il y avait aussi quelques ingénieurs civils, envoyés par des compagnies anglaises dans les régions de la Plata pour visiter les anciennes mines qui se trouvent dans plusieurs provinces de la république Argentine ou en explorer de nouvelles, dans l'espoir d'obtenir quelques concessions avanti^euses. Car, malgré les pertes et les déceptions éprouvées depuis plus de vingt ans par diverses compagnies
minières, il n'est pas d'année où des spéculateurs ne fassent quelques tentatives de ce genre. Ces ingénieurs étaient jeunes, intelligents, instruits; je me liai facilement avec eux, et leur conversation intéressante ne contribua pas peu aux progrès dont j'ai parlé.
Notre capitaine mérite une mention à part.
M. Philips l'avait flatté en disant qu'il était un peu original ; c*était bien le marin le plus singulier que j'aie jamais rencontré. Sa physionomie était des plus grotesques; je ne saurais mieux le comparer qu'à ces espèces de magots que les marchands de tabac exposent dans leurs vitrines, au ventre rebondi , à la figure rouge et bouffie , au petit chapeau plat, aux yeux injectés, aux lèvres épaisses ornées d'une courte pipe vulgairement appelée brûle- gueule. Les passagers l'avaient surnommé Falstafi", et , loin de s'en formaliser , il se trouvait fort honoré d'avoir quelque ressemblance avec « un personuc^e créé, disait -il, par le génie de l'immortel Shakespeare. » Ce qui était curieux, c'est que malgré cette obésité, malgré ses jambes trapues, il grimpait lestement dans les enfléchures d'un mât, et s'installait dans une hune, où il restait quelquefois des heures entières à observer le
temps et la mer, à fumer sa pipe et même à sommeiller au roulis du vaisseau. Du reste, il ne manquait pas d'instruction, et surtout d'une certaine pratique nautique, plus utile souvent que la théorie. A l'exemple de son patron shakespearien, c'était un mangeur vorace et un buveur infatigable. Entre ses repas, il ne cessait de boire tantôt un verre de grog , tantôt du rhum ou du porto ; cependant , quoiqu'il fût souvent ce qu'on appelle « entre deux vhis, » je ne l'ai jamais vu complètement ivre; et, ce qui est étonnant, si le temps devenait mauvais, s'il fallait faire exécuter à l'équipage quelque manœuvre difficile et compliquée , son commandement était clair, précis, rapide, toujours calme et de sang^froid. Et cependant il ne cessait de boire tant que durait la bourrasque; et quand le calme était revenu, il descendait gravement dans sa cabine, s'étendait sur son hamac, laissant à son second le soin de diriger le navire.
Je ne dirai rien des incidents de notre navigation, qui, du reste, fut assez heureuse jusqu'au moment où nous approchâmes de notre destination. Le 5 février 1845, nous trouvant par les 34* 51' de latitude sud, le capitaine nous annonça de sa voix la plus solennelle que nous allions entrer dans
les eaux de la Plata, ce qu'il reconnaissait à des signes infaillibles , le changement de la couleur de l'eau de la mer, et son peu de profondeur. La sonde accusait cinquante brasses, fond de sable noir.
Cette nouvelle mit tout le monde en émoi. Toutes les lunettes furent aussitôt braquées dans la direction où l'on supposait que devait apparaître cette terre tant désirée; mais personne, pas même les vigies placées en haut des mâts, ne découvrirent rien. Pendant ce temps -là, le capitaine se promenait tranquillement sur le pont, les mains derrière le dos , exhalant à temps égaux des bouffées de tabac de ses lèvres souriantes. Enfin , quelques passagers, fatigués de ne rien voir, commençaient à murmurer et à croire que le gros FcUstaff avait voulu nous mystifier.
c( Comment se fait -il, capitaine, lui demandèrent-ils, si nous sommes à l'embouchure d'un fleuve qui doit nécessairement avoir deux rives, que nous n'apercevions la côte ni d'un côté, ni de l'autre?
— D'abord je ne vous ai pas dit que nous étions à l'embouchure de la Plata, mais seulement que nous entrions dans ses eaux, ce qui peut se re-
marquer à plus de quatre-vingt-dix milles (cent
vingt kilomètres) de son embouchure ; pui!ls nous pourrions nous trouver au milieu de cette embouchure, quia plus de cent milles de large , que nous n'apercevrions pas davantage la terre pour cela; car la côte est peu élevée , et l'on ne peut guère l'apercevoir qu'à huit à dix milles. Serrez, pour aujourd'hui, vos lunettes dans leur étui, et demain vers midi, si le vent continue à nous favoriser, nous pourrons découvrir la terre. »
Il fallut se contenter de cette réponse et de cette espérance. On se coucha ce soir un peu désappointé; mais plus d'un passager, et je fus de ce nombre, ne ferma pas l'œil de la nuit.
Le lendemain matin , au point du jour, tout le monde était sur le pont, la lunette en main, quoique l'apparition de la terre n'eût été annoncée que pour midi ; mais rien , rien encore , et le capitaine continuait de fumer et de se promener en souriant d'un air narquois, comme s'il eût voulu se moquer de notre impatience. En cet instant, la cloche du déjeuner sonna, a Allons, Messieurs, à table! cria le capitaine ; vous vous fat^ez les yeux inutilement; une tranche de jambon et un bifteck arrosé de quelques verres de porto vous éclairci-
ront la vue, et vous n'aurez plus besoin d'user les verres de vos lunettes à force de les frotter comme vous le faites depuis deux heures. »
On suivit son conseil, et chacun descendit dans la salle à manger, avec Fintention de faire honneur au déjeuner, car la brise matinale avait vivement aiguisé Tappétit. Mais à peine étions -nous assis autour de la table, à peine avions -nous déplié nos serviettes, que le bienheureux cri de a Terre 1 terre 1 » tomba du haut des mâts , et fut répété avec enthousiasme par les hommes de l'équipage restés sur le pont.
A ce cri chacun de nous se lève, jette sa serviette, renverse sa chaise et se précipite vers l'escalier qui conduit sur le pont. Il faut avoir passé près de trois mois en mer, comme nous venions de le faire, pour comprendre l'effet que l'amour de la terre produit sur tout ce qui se trouve à bord d'un navire , non-seulement sur les passagers qui ne sont point habitués à la mer, mais aussi sur les vieux marins eux-mêmes. Tout le monde semble renaître à la vie, et éprouve des sensations qu'on ne saurait décrire. Pour moi jamais musique harmonieuse ne frappa plus délicieusement mes oreilles que ce cri de « Terre 1 teiTel » poussé par les voix
rauques des matelots. Les passagers étaient dans un véritable délire. Les uns, oubliant leur flegme britannique, se livraient aux plus bizarres excentricités ; ils riaient, ils chantaient , ils dansaient en même temps; les autres se frottaient les mains, trépignaient d'impatience, ou bien ils appelaient leurs domestiques sans avoir rien à leur demander. C'étaient des hourras frénétiques, des poignées de mains à briser les doigts. L'équipage tout entier partageait ces transports , et il n'était pas jusqu'à Lovelace, le chien du bord, qui, se tenant sur le passavant, semblait respu*er avec délices les émanations arrivées de terre , et qui manifestait par les mouvements de sa queue la satisfaction qu'il lisait sur tous les visages.
Cette première effervescence calmée, l'attention générale se porte sur le capitaine, qui arrive en ce moment sur le pont. Comme dans un naufrage son devoir est de rester le dernier sur le navire dont il a le commandement, il avait le dernier abandonné la table, non sans jeter un coup d'œil de regret sur les biftecks qui allaient refroidir. Sa figure était plus enluminée qu'à l'ordinaire, ce que les uns attribuaient à l'émotion, et les autres à quelques rasades qu'il avait trouvé le temps
d'avaler avant de suivre ses pensionnaires. Il avait ôté la pipe de sa bouche pour donner à sa physionomie un peu plus de gravité; il traverse la foule en silence , et, sa longue-vue passée en bandoulière y il monte au grand mât avec un empressement plein de dignité. Il était suivi d'un de nos matelots les plus alertes , espèce d'aide de camp maritime. Tous deux grimpent ensemble dans les vergues des huniers, et, l'instrument braqué vers l'horizon, ils cherchent simultanément à s'assurer de l'escarpement du rivage.
 peine le capitaine est -il descendu, qu'il est accueilli par un feu croisé de questions , assez difficiles à résoudre , vu la distance à laquelle le bâtiment se trouve de la côte. « Apercevez-vous des maisons, des bois, des hommes à cheval, ou des troupeaux paissant sur la plage? — Il doit y avoir des vaches? Ah! quel plaisir de nous procurer du lait et du beurre frais pour le thé 1 »
Mais lui, conservant une gravité mystérieuse , n'a pas l'air d'entendre les paroles qu'on lui adresse; il lâche un coup de pied à l'innocent Lovelace, qui, pour prendre sa part des informations, était venu se camper fièrement devant son maître, et lui barrait le passage; puis, escorté de son aide de camp.
il se rend daos Thabitacle pour consulter sa boussole. La foule inquiète se presse silencieusement sur ses pas. Là il déroule une vieille carte, et après cinq minutes d'observations il daigne rompre le silence : « Tom , crie-t-il de sa voix de stentor, un verre de vin 1 » Le mousse s'empresse de le servir. « A votre santé, Messieurs (il boit). Vous désirez savoir où nous sommes, je vais vous l'apprendre : nous sommes à quatre milles de la côte , si j'en crois mes calculs sur les distances, et à six milles , si le chronomètre ne me trompe pas. »
Personne ne doute de l'exactitude de ces renseignements, que, d'ailleurs, bien peu d'entre nous étaient capables de contrôler; ceux qui, comme le docteur Philips, auraient été en état de le faire, se trouvaient en minorité, et d'ailleurs n'avaient aucune envie d'entrer en contestation avec l'oracle qui venait de jeter la foule dans une joie délirante.
Un cri général d'approbation se fit entendre, auquel succéda un débordement de félicitations sur les manœuvres de l'équipage , et surtout sur la rare habileté de notre capitaine, « qui a dirigé avec tant de succès la longue et périlleuse expédition si heureusement accomplie. » Personne alors ne se serait
avisé de l'appeler FalstaflF. Voyez-vous , en ce moment, s'épanouir la figure de notre digne chef, et les bons mots se presser sur sa bouche? La flatterie est un régal de roi , et le capitaine est roi sur son bord. Avec une bienveillance toute princière, il s'adresse au maître d'hôtel : « Faites-moi le plaisir, mon cher, de descendre dans le caveau de réserve et d'en extraire quelques bouteilles de vieux médoc et de roussillon. » Puis se tournant de notre côté : c< Allons, Messieurs, à table; nous sommes en retard pour le déjeimer. »
Une bruyante gaieté accompagna ce repas. Bientôt le médoc et le roussillon figurent sur la table , à laquelle sert de nappe la vieille carte à moitié déroulée. Le capitaine, après plusieurs libations copieuses, nous quitte cette fois le premier pour grimper de nouveau à son observatoire. Cependant son vin circule; les toasts, les acclamations en son honneur se succèdent rapidement avec le choc des verres; et, à la descente de la hune, une députatation vient solennellement lui transmettre sur le pont l'expression de la reconnaissance générale. Il leur prodigue à son tour les remercîments , et daigne déclarer cette fois qu'avec la meilleure volonté du monde il ne pourra opérer le débar-
quement que le lendemain. Il faut donc prendre patience, et rester toute la journée en vue de la terre sans pouvoir en approcher. La sonde ne donnait plus que quatorze brasses , et il n'eût pas été prudent de s'aventurer plus avant dans ces parages 9 au risque d'être surpris pendant la nuit par quelqu'une de ces bourrasques assez fréquentes dans cette saison.
Le premier point de la côte que nous avions aperçu était le cap Sainte - Marie , puis l'ile de Lobos (l'île des Loups ou Veaux-Marins). Le cap Sainte -Marie» situé à trente - quatre degrés trentesept minutes de latitude sud, est la limite septentrionale de la rivière de la Plata, comme le cap Saint-Antoine, situé à trente -six degrés dix -neuf minutes, en est la limite méridionale. L'espace compris entre les deux caps est donc de trente -cinq lieues marines, diamètre de l'embouchure de cet énorme fleuve, le plus large qui existe au monde (1).
(1) M. V. Martin de Movsst, dans le remarquable ouvrage qu'il publie en ce moment sous le litre de Pescrtptton géographique et statistique de la Confédération Argentine, dilen noie (lom. I*', p. 72): ff Quelques géographes donnent à l'embouchure de TAmazone quatrevingts lieues de large, parccqu'ils y comprennent llle de Marajo. Or la branche septentrionale de TAmazone, par Macapa, n'a que huit lieues de large, et celle du sud n'en a que quatre; cela ne fait que douze lieues en tout. »
Malheureusement sa profondeur ne répond point h sa largeur, et des bancs nombreux formés par les vases et les sables que charrient les deux grandes rivières qui le forment, gênent et rétrécissent son cours, et obligent à naviguer avec beaucoup de prudence dans ses canaux.
Le soir, nous étions toujours en vue de l'île de Lobos , derrière laquelle nous apercevions la petite ville de Maldonado. Le vent avait beaucoup faibli, et nous n'avanicons que lentement et la sonde à la main. Enfin, quand l'obscurité ne nous permit plus de voir la côte, nous descendîmes dans nos cabines pour passer encore cette nuit à bord , espérant bien que ce serait la dernière.
Le lendemain, surcroît de désappointement: la côte n'était plus en vue; le vent, qui la veille soufflait du large , souffle maintenant en sens contraire , et avec une violence qui augmente à chaque instant. Les acclamations des passagers ont fait place aux murmures ; et le capitaine , si vanté naguère , est traité sans ménagement. Hélas I en toute circonstance l'opinion des hommes est aussi changeante que le vent.
On déjeuna tristement et en silence; les passagers paraissaient abattus; le capitaine était pensif
et réservé. Cependant le vent continuait à souffler avec une irrésistible violence. « C'est le joampero , nous dit le capitaine; il est heureux qu'il ne nous ait pas surpris en rivière; nous aurions été inévitablement jetés à la côte ou sur le hanc des Anglais, si fatal aux navigateurs de ces parages. Nous rentrons maintenant en pleine mer, et nous n'ayons plus rien à craindre. Seulement c'est un retard d'un jour ou deux au plus ; le seul remède à ce mal c'est de prendre patience , et de boire le reste de notre médoc et de notre roussillon. » Ce petit speech ramena le sourire sur quelques visages; l'abattement se di3sipa un peu, on essaya même de plaisanter sur le désappointement que nous venions d'essuyer, et qui probablement serait le dernier; mais rien ne put ramener l'entrain et la gaieté de la veille. Les rudes secousses qu'éprouvait le navire, ses mouvements continuels de tangage et de roulis , n'étaient pas faits non plus pour rendre le calme à l'esprit, et la tempête continua ainsi pendant plus de vingt- quatre heures. Enfin le terrible pampero cessa presque tout à coup. Un calme de quelques heures lui succéda; puis un vent favorable enfla les voiles du West^ Indian , et le navire rentra en rivière.
Nous suivîmes rapidement la route que nous avions déjà parcourue. A la pointe du jour nous reconnûmes Tîle de Lobos et Maldonado , qui nous avaient fciit éprouver, deux jours auparavant, le supplice de Tantale. Grâce à l'habileté de notre capitaine , nous franchîmes heureusement le banc des Anglais , célèbre autrefois par tant de catastrophes , et qu'on appelait alors le tombeau des Marins, et le soir, à la chute du jour, le West-Indian mouillait dans le port de Montevideo.
Notre capitaine , depuis l'instant où nous avions été assaillis par la tempête jusqu'au moment où nous jetâmes l'ancre devant Montevideo, avait fait preuve d'une grande prudence jointe à une grande habileté ; certes il eût bien mieux mérité les témoignages enthousiastes de la reconnaissance des passagers que dans la circonstance dont j'ai parlé plus haut. Ëh bien , pas un remercîment, pas une parole de félicitation ne lui fut adressée ; et cependant , depuis notre rentrée en rivière , nous avions rencontré , pour ainsi dire , à chaque pas des traces des ravages de l'ouragan de la veille : des navires plus ou moins avariés, et marchant péniblement comme des blessés écloppés à la suite d'un combat; d'autres jetés à la côte; d'autres, échoués sur
des bancs de sable, semblaieiit nous montrer le sort qui nous eût été réservé si notre prudent capitaine n'avait pris le parti de fuir devant la tempête. Cette ingratitude de nos compagnons de voyage me surprit, et j'en témoignai mou étonnement au docteur Philips. « Que voulez-vous? me répondit- i], bien des hommes sont ainsi faits : il en est de leur reconnaissance comme de leur argent, qu'ils dépensent souvent en futilités ; il ne leur en reste plus quand il s'agit d'acquitter une dette sérieuse. »
Je terminerai ce chapitre en ajoutant quelques détails à ce que nous avons dit, dans l'introduction , du géant Adamastor ; ce génie , préposé à la garde du cap des Tempêtes (1), paraît vouloir défendre l'enti'ée du Rio-de-la-Plata.
« Le pampero, dit M. Martin de Moussy^ ainsi nommé de ce qu'il vient du fond des pampas et les traverse avec beaucoup de violence, paraît prendre naissance vers les sommets glacés des Andes au sud du 42* degré, et se fait sentur jusqu'au tropique, par delà le travers de Rio -de - Janeiro. Il est local ou général. Local, il succède à un orage , et ne dure guère plus de douze à vingt-
Ci ) Voir les Ltmades de Carooëns.
quatre heures ; général , sa durée va jusqu'à trois jours. Les grands pamperos, qui sont les tempêtes de la Plata ( comme celui qui nous avait accueilli»), soufiQent avec beaucoup de force à l'entrée de ce fleuve aussi bien que dans le bas Parana et le bas Uruguay.
c< Le pampero- ouragan est heureusement rare. On a conservé le souvenir de ceux des 1 8 septembre 1789, 15 juin 1791, 28 septembre 1826, enfin de ceux des 9 et 10 mai 1844, qui causèrent de grands désastres sur la rive gauche de la Plata, et en particulier dans le port de Montevideo. Cette baie, ouverte au sud- ouest, reçoit alors en plein l'action de la mer et du vent, et les navires n'y tiennenj; que grâce à l'excellence du fond et à la solidité de leurs amarres.
« Les pamperos se font sentir en toutes saisons. Nos observations suivies pendant dix ans à Montevideo nous en ont donné une moyenne de seize, grands ou moyens , par année , et proportionnellement le même chiffre, c'est-à-dire quatre par saison. »
Mais si le pampero est redoutable aux navigateurs, si parfois, sur terre, il déracine des arbres ou renverse des maisons, ses effets ne sont pas
tous désastreux, et à côté des ravages qu'il peut causer, il est juste d'enregistrer les bienfaits qu'il répand.
« Le pampero , continue notre savant voyageur, est éminemment sec; c'est le vivificateur par excellence, et ce n'est pas sans raison qu'on le regarde comme une des principales causes de l'extrôme salubrité du bassin de la Plata. Il nettoie complètement le ciel de toutes les vapeurs qu'y accumur lent de temps à autre les vents du nord et du nordest, sèche avec une extrême rapidité la terre, que les brouillards et les pluies d'automne noient quelquefois dans de véritables déluges, et produit sur l'économie animale une sensation de bien-être qui est exactement l'opposé de l'action déprimante du vent du nord. En été, cette action bienfaisante rafraîchit l'atmosphère embrasée par les feux d'un soleil presque vertical; en hiver, elle sèche et assainit le sol (1). C'est à la suite du pampero que
(I) Nous croyons devoir rappeler à nos lecteurs que le bassin de la Plata, ainsi que te Chili et les contrées dont nous parlerons dans ce voyage, sont toutes situées dans Thémisphère austral, et que, par conséquent, les saisons y sont absolument l'inverse des nôtres. Ainsi leur été commence à l'époque où le soleil arrive au tropique du Capricorne, c*esl-à-dire le 23 décembre, et c'est précisément à cette époque que commence Thiver pour nous; par la même raison, ils ont l'automne au mois de mars, Tiiiver au mois de juin, et le
surviennent les petites gelées qui tuent les insectes malfaisants, fléaux de la végétation dans les hivers trop doux et trop humides (1). »
printemps au mois de septembre. ]1 résulte eocore de cette dilTérence de position géographique, que les yenls du nord, qui nous arrivent directemenl^du pôle arctique, sont froids et secs, et que les mêmes vents, leur arrivant de la zone lorride, sont chauds et humides; tandis que les vents du sud sont pour eux froids, et pour nous chauds et parfois brûlants. Remarquons enfin que, dans cette partie de la terre, quand on regarde le nord à midi ^ on a le soleil devant soi, tandis que chez nous, si à la même heure on se tourne vers le nord, on a le soleil derrière soi; d'où il résulte qu'à cette heure, dans rhémisphère austral , Tombre des corps se projette vers le sud , comme dans notre hémisphère elle se projette du côté du nord.
(1} M. V. Martin db Mousst, Description géographique et staiittique de la Confédératiim Argentine, tom. P', p. 359 et 360.