BOULEVARD S A I NT- MA RTI N
Tou$ droite ré$ervét
EN AMÉRIQ.UE
S'il est vrai que les voyages forment Tesprit et le cœur, je. dois avoir le cœur et Tesprit admirablement formés, car j'ai terriblement voyagé dans l'ancien comme dans le nouveau monde.
Mais, en admettant que les voyages n'aient pas sur le cœur et sur Tesprit toute rinfluence qu'on a voulu leur accorder,
en supposant qu'ils ne servent qu'à satisfaire le sentiment de curiosité et le besoin d'émotion commun, à tous les hommes sensibles et doués d'imagination, ils seraient encore fort utiles et justifieraient Famour qu'on a pour eux. Voir, apprendre, être ému, n est-ce pas vivre? Certes, les émotions ne sont pas toutes agréables dans les longs et difficiles voyages d'outre-mer*, mais les émotions, inême les plus fâcheuses, ont cela de bon qu'elles s'emmagasinent pour ainsi dire en nous et nous font vivre dans le passé. Or îe passé vaut presque toujours mieux que le présent, qui vaut très-souvent mieux que l'avenir.
Pourtant tout le monde ne peut pas voyager.
C'est donc à ceux .qui ont été à même de voir et d'admirer les diflérentes scènes du grand théâtre du monde, à faire part de leurs observations en cooioiuniquant leurs impressions.
Je ne sais si le lecteur tirera quelque utile enseignement de ces pages dj* souve-
nirs écrites sans aucune prétention littéraire ni scientifique , mais à coup sûr il y trouvera des aperçus sur fart qui a été l'étude de toute ma vie, des anecdotes récréatives; il y verra des traits de mœurs originaux, des coutumes souvent curieuses, des faits saisissants et caractéristiques, notamment lorsque je le conduirai en Californie, où je débarquai dans les premiers temps de la colonisation.
En me décidant à quitter la France que j'aimais tant, pour visiter l'Amérique que je ne connaissais pas, j'obéissais à mon penchant naturel pour les voyages, en même temps que je me rendais aux désirs qui m'avaient été souvent exprimés de me faire entendre aux États-Unis.
Muni d'un bon piano, — mon outil, — d'un sac de nuit et d'une seule petite malle, je partis pour le nQUveau monde comme d'autres vont de Paris à Versailles pour y voir jouer les grandes eaux.
Je^saluai la vieille Europe le cœur gonflé de cette aspiration fiévreuse mélangée
d'une crainte vague et d'une douce tristesse, qui est là première et peut-être la plus délicieuse émotion du voyageur.
En effet, je quittais des parents, des amis, la terre! mais j'allais voir l'Amérique, vivre d'une vie toute remplie d'attrayants dangers, sur ce monde liquide qu'on appelle l'Océan; j'allais jouir d'un ciel nouveau, respirer les senteurs d'une végétation inconnue, fouler le sol mystérieux que le génie de Colomb avait deviné, et c'étaient là de nobles et poétiques compensations aux tranquilles douceurs de la vie sédentaire.
Il me semblait que j'allais me détacher de notre globe pour prendre possession d'une planète nouvelle, et si j'avais été poëte, j'aurais trouvé de sublimes inspirations dans ce moment de trouble voluptueux où l'homme me parut plus grand et le monde plus vaste.
C'est le 2 novembre 1846 que je partis de Liverpool pour Boston, sur le steamer anglais le Caledonia.
Comme j'étais sur le point de m'embarquer, je vis un homme dont le visage ne m'était pas inconnu, qui allait et venait d'un air inquiet, demandant à parler au capitaine du bord.
L'histoire de ce personnage, possesseur d'une grande fortune et très-connu à Paris, mérite d'être racontée. Elle est à la fois sinistre et très-amusante, et nous ne dirons rien qui ne soit l'exacte vérité. Je ferai , si vous le voulez bien, de ce court récit le premier chapitre de ce livre.
Histoire de M. X.,
— Le capitaine? le capitaine? où est le capitaine? disait M. X...
Le capitaine arriva.
— Mes malles, monsieur le capitaine?
où sont mes malles?
— Je ne vous comprends pas, répondit en anglais le capitaine.
— Diable de langue! fit M. X... Pourquoi les Anglais ne parlent-ils pas français : ce serait bien plus commode?... Si
encore je savais où sont mes malles...
-Voyant Tembarras où se trouvait M . X. . . , je m'offris à lui servir d'interprète auprès • du capitaine, bien que la langue de lord Byron ne me fût pas très-familière à ce moment.
— Monsieur, quel service vous me rendez! me dit M. X... en me prenant affectueusement la main. J'ai dix-huit malles, et...
— Vous avez dix-huit malles! dis-je très-étonné.
— Sans doute, et ce n'est pas trop, lorsqu'il s'agit d'aller dans l'autre monde. Malheureusement , au moment de m'embarquer, impossible de savoir ce que sont devenus mes bagages. Et pourtant dixhuit malles, ça doit se retrouver.
Je pris des informations, et les dix-huit malles de M. X... furent retrouvées et embarquées.
Une heure après, nous roulions sur l'Océan.
La mer était tranquille, mais la brise
fraîchissait et présageait du gros temps pour le lendemain.
— L'Océan, me dit d'un air dédaigneux M. X..., n'est pas ce que je croyais. C'est ♦ grand sans doute, mais c'est plat.
— Ce n'est pas toujours plat, répondisje, et peut-être demain regretterez-vous qu'il se soit trop soulevé.
— Je crois, monsieur, qu'on a beaucoup surfait la mer, pour humilier les rivières.
C'est d'autant plus injuste que je ne sais pas ce que serait la mer sans les rivières.
Particulièrement, je n'ai aucune raison de vanter les rivières au détriment de l'Océan, mais je suis juste, et je persiste dans mon opinion, la mer, c'est plat.
La brise fraîchissait de plus en plus.
Bientôt le steamer eut de la peine à se frayer un passage au milieu des lames qui, molles d'abord, grandirent et se brisèrent avec fureur sur l'avant du vaisseau.
M. X... pâlit.
A mon tour j'éprouvai les premiers effets du roulis.
— Je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui,* me dit M. X..., je ne me sens pas bien.
— Moi non plus.
— J'ai pourtant bien déjeuné.
— Moi aussi.
— Mais je cjois que je ne dînerai pas de bon appétit.
— Moi non plus, répliquai-je en souriant, mais en souriant jaune.
— C'est l'estomac.
— Moi aussi.
— Tiens! c'est bizarre!
— Mais non, 'c'est très-naturel.
— La mer est moins plate, il me semble.
— Êtes-vous plus content d'elle?
— Oui, mais je suis moins content de moi... Comme le steamer se balance!...
C'est agréable... Et pourtant... Ah! mon Dieu!... Serais-je empoisonné?
— Non, mais vous avez le mal de mer comme moi.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr.
• ^ N'importe, je suis heureux de m'être embarqué.
A ce moment, une personne m'ayant appelé par mon nom, M. X.,. me serra affectueusement la main et me demanda quel était le but de mon voyage.
— Voir l'Amérique, lui réppndis-je, et donner des concerts.
— Mais moi, me dit-il, vous ne vous douteriez pas du motif de mon dépar.t. Je vais à la Nouvelle-Orléans. Je suis amoureux.
— Amoureux, c'est grave.
> — Oui, amoureux d'une femme que j'ai rencontrée à un bal de l'hôtel de ville. Je n'ai jamais rien vu de pareil, Belle, grande, œil fascinateur, et quelque chose de superbe dans la démarche qui embrase les sens tout en inspirant le î;e3pect. Bref, une merveille. ^
— Et cette mcrveilie est une demoiselle sans doute? •
— Non, elle est mariée, et son mari habite avec elle à la Nouvelle-Orléans,
' HîSTOIRE DE M. X... 11
— Mais alors,., si elle est mariée?...
— Oh ! ce ne sera pas une difficulté.
— Que voulez- vous dire?
— J'espère faire enfermer son mari comme fou. Une fois reconnu fou, le divorce sera prononcé, et je me marierai avec ellc^Cest dans cette prévision que j'ai rempli une partie de mes malles de cadeaux destinés à ma future épouse.
— Voilà, dis-je à M. X..., une excellente idée, en vérité, et qui prouve chez vous une imagination féconde.
— L'amour nous rend ingénieux. Et je l'aime tant, elle est si belle!... Descendez avec moi dans ma cabine, je vais vous faire lire quelques-unes des lettres qu'elle m'a écrites. Vous verrez quel style élégant et passionné. C'est Héloïse née créole, c'est-à-dire la nonchalance voluptueuse alliée aux sentiments les plus exaltés.
— Vous êtes un homme bien heureux.
— Oh ! oui, bien heureux, bien heureux !
J'aurais voulu rester sur le pont, ayant.
le plus grand besoin de respirer le grand air; mais M. X... insista tant et si bien qu'il me fallut céder.
En voyant qu'il y avait plusieurs lits dans sa cabine, M. X... entra dans une sainte fureur.
— Cest une horreur, dit-il, je suis trompé. Comment! j'aurai payé deux mille quatre cents francs pour n'être pas seul dans ma chambre!... Et qui va coucher avec moi ?
* — Monsieur, lui dit le maître d'hôtel, c'est un Anglais.
— Un Anglais! reprit M. X..., et pourquoi un Anglais? Est-ce parce que je ne sais pas parler anglais? Non, je n'ai jamais couché avec un Anglais et je n'y coucherai jamais.
Le capitaine fut appelé, et comme M ; X. . .
vit bien qu'il n'aurait pas une cabine pour lui seul, il me supplia de prendre la place de l'Anglais. Celui-ci ayant consenti à opérer cet échange de cabine, je devins le compagnon de M. X..., qui chaque jour me
faisait lire deux ou trois lettres de sa belle créole. Il en possédait au moins quarante.
Il y avait quelques mois que j'étais en Amérique lorsque, ayant débarqué à la Nouvelle-Orléans, je rencontrai M. X...
— Eh bien! me dit-il, cela a parfaitement réussi.
— Quoi cela?
— Mon projet... J'ai fait enfermer le mari comme fou, le divorce a été prononcé et j'ai épousé sa femme.
M. X... parlait très-sérieusement, et je me sentis pénétré d'horreur à la pensée d'un acte aussi monstrueux.
— Vous avez, dis-je à M. X..., employé pour satisfaire votre amour un moyen abominable. N'avez- vous pas de remords?
— Je n'ai pas de remords, mais j'ai quelque regret d'avoir si bien réussi. S'il n'était pas beaucoup plus difficile de faire sortir de la maison des aliénés un homme sain d'esprit que de l'y faire entrer, de déclarer nul un divorce que de rompre un mariage, et s'il n'était pas impossible
à un mari démarié de le décider à se remarier avec sa propre femme, il y a longtemps déjà que le pauvre diable aurait reconquis sa position première et moi la mienne.
«- Vous n'êtes donc pas heureux en ménage?
— Hélas! je Tai vu, mais trop tard, le bonheur n'est d'aucun monde, pas plus de l'ancien que du nouveau.
La séduisante créole qui s'était prêtée de si bonne grâce à faire passer pour fou son premier mari, rendit le second si malheureux par ses exigences de tous les moments, que M. X... devint fou réellement. Il fut enfermé pour le bon motif, celui-là, et mourut bientôt après dans un état de prostration complet.
Quant au premier mari, au faux fou, il rit beaucoup en apprenant la fin tragique de son successeur aux faveurs de son extendre moitié. Ayant obtenu sa mise en liberté, il avoua qu'il s'était prêté de bonne grâce à jouer le rôle de fou, dans la craintç
de le devenir réellement et pour se débarrasser de sa femme.
Le plus fou des deux n'était donc pas celui qu'on croyait.
Entre Tancien et le nouveau monde. — La vie à bord. U Écume de mer.
Pour le passager de première classe qui n'a pas le mal de mer, la vie est douce à bord des steamers transatlantiques. La table y est aussi riche et aussi bien servie que dans les premiers restaurants de Paris, et on peut, moyennant un supplément de prix, boire des vins français et étrangers des meilleurs crus.
Malheureusement pour la plupart des passagers, ils ne peuvent guère profiter de
ENTRE -ï. ANCIEN ET LE NOUVEAU MONDE 17
ces magnificences gastronomiques, Testômac suivant trop fidèlement les mouve- . ments aussi peu appétissants que possible du vaisseau sans cesse ballotté.
Sans être précisément malade, je ne me sentais pas bien , et ce n'est que du bout dés lèvres que je goûtais à la nourriture qui m'était offerte. Le crépitement de la machine et le bruit des roues mordant la lame écumeuse m'incommodèrent pendant les premières heures de navigation ; mais je m'y habituai peu à peu, au point de n'y plus faire attention.
Je passais une partie du temps, lorsqu'il ne pleuvait pas, assis sur la dunette à côté du timonier, contemplant le ciel et la mer et cherchant des yeux les limites d'un horizon qui semblait s'éloigner à mesure que nous avancions.
Les moments qui s'écoulèrent ainsi pour moi dans une rêverie qui tenait de l'extase furent à la fois tristes et doux.
Cherchant à comparer l'infini qui m'environnait de toute part au steamer perdu
.dans Tespace, je fis sur les choses et les hommes une foule de réflexions philosophiques qui berçaient et endormaient mon .
esprit.
J'étais heureux des sensations nouvelles qui s'éveillaient en moi, mais à ce bonheur venait toujours se mêler un sentiment de profonde mélancolie, et le regret d'avoir quitté la France.
Le plus souvent je n'étais interrompu • dans mes rêveries que par les chants plaintifs de l'équipage exécutant la manœuvre. Alors je descendais dans ma cabine, où, trois fois sur quatre, je trouvais M. X... relisant les lettres de sa délicieuse créole.
Je ne suis pas de ceux qui croient que, pour décrire la nuit, le poète ou le compositeur doit se placer dans les ténèbres, et je sais bien des pastorales qui ont été écrites au milieu du tumulte des villes, entre quatre murs étroits. Pourtant, un jour, à la vue des lames vertes venant se briser en poussière blanche et
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frémissante le long du steamer, J'eus Pidée d'une composition musicale caractéristique.
Il n'y avait point de piano à bord du Caledoniaj mais depuis longtemps je m'étais accoutumé à penser en musique sans le secours d'aucun instrument. De mes méditations sur ce sujet il résulta le morceau de piano que >e publiai sous le nom de l'Ecume de mer.
Les sujets de distraction sont rares à bord, où la vie est si uniforme et où, sauf les accidents de température, les jours se suivent et se ressemblent de tout point.
Je fis, heureusement, la connaissance d'un vieux marin qui se rendait au grand banc de Terre-Neuve pour surveiller des pêcheries dans lesquelles il était intéressé. Il me parla dans le plus grand détail de la pêche à la morue américaine et des pêches analogues qu'il avait longtemps faites sur les côtes d'Afrique. Ce qu'il me dit était si nouveau pour moi, si intéressant, que je
pris à ce sujet des notes que j'ai conservées. Elles trouvent ici tout naturellement leur place, et j'espère qu'elles paraîtront à la plupart de mes lecteurs aussi nouvelles et aussi intéressantes que je les ai trouvées moi-même.
Quelques mots sur la pêche de la morue. — Les crabes, les homards et les mollusques des bancs de Terre- Neuve. — Les pieuvres.
La pêche, on Ta dit justement, est Tagriculture de la mer. Toutefois, il y a cette diflférence entre l'agriculture de la mer et celle de la terre, que cette dernière est le privilège exclusif du propriétaire du domaine cultivable, tandis que la première appartient à tous.
Le bâtiment du pêcheur, me disait le marin dont j'ai parlé plus haut, peut être assimilé à une métairie; la mer qu'il sil-
lonne répond au champ que laboure le fermier; les matelots de Tun représentent les ouvriers de Tautre; les filets et les différents engins de pêche sont pour le premier ce que les instruments de labour sont pour le second.
Au lieu de blé, de raisin^ d'avoine, la récolte se compose de morues et de harengs, et la consommation générale s'empare également des deux produits. Aussi Franklin a-t-il pu dire justement que tout homme qui pêche un poisson tire de la mer une pièce de monnaie.
Le grand banc de Terre-Neuve, qui a cent cinquante lieues de long, est, avec les atterrages de Tlslande, la station privilégiée des morues et des harengs, avec deux ou trois espèces d'autres poissons éminemment producteurs.
Les crabes et les homards sont aussi nombreux que des fourmis dans certaines parties de ce richis banc de l^rre-Neuve^ qui n'est pas moins abondant en mollusques de tous les genres* La pietipre^ dont
"Sur la pêche de la morue
on a tant parlé depuis la publication des Travailleurs de la mer de M, Victor Hugo^ s'observe en abondance dans ces parages, et son poids excède rarement deux ou trois kilogrammes. Mais on comprend que, pour Tintérct de son récit, le poctc ait choisi une exception parmi les animaux gigantesques de cette espèce. Il suffit que le poulpe qui attaque Giliatt ait pu exister. Or il résulte du rapport du lieutenant Rouger^ commandant le bateau à vapeur lAlccion^ se rendant à Cayenne, dans le cours de l'année i85i, que cet aviso avait rencontré entre Madère et Ténérifle un poulpe de 5 à ù mètres de long, sans compter les huit bras, dont la bouche en bec de perroquet ne mesurait pas moins d'un demi-mètre, et dont le poids total ne pouvait pas être évalué au-dessous de 2,000 kilogrammes.
L'équipage essaya de s'en emparer à i'aide d'un nœud coulant. On tira sur le monstre plusieurs coups de fusil, mais sans effet appréciable. On l'attaqua vainement
avec des harpons : ils glissaient sur sa chair molasse. Cette chasse dura trois heures.
Enfin rénorme animal fut atteint par une balle qui pénétra dans son corps et provoqua l'éruption d'une grande quantité de sang, d'écume et de matières gluantes répandant une forte odeur de musc. On profita de son étourdissement pour le saisir à Taide d'un nœud coulant. Mais le poids de cette masse était tel qu'elle se sépara en deux ; la partie postérieure resta seule à bord du vaisseau. L'autre partie retomba dans là mer et disparut.
La pêche à la pieuvre ne sera jamais qu'un simple amusement, et c'est des pêches utiles que m'entretint le vieux marin dont je vous ai parlé plus haut.
La pêche de la morue est aujourd'hui si importante que, si ce poisson venait, par "impossible, à disparaître tout d'un coup, il en résulterait une perturbation dans nos habitudes, et la disette serait partout à craindre.
Qu'on en juge par quelques chiffres.
La pêche à la morue emploie 6,000 navires de dilBFérentes natures;
100,000 marins y sont occupés, et leur active industrie produit chaque année le total énorme de 48 millions de kilogrammes de poisson.
La pêche à la morue se fait avec des lignes de fond.
Ce poisson pullule en si grande abondance sur le banc, qu'il semble attendre avec impatience l'hameçon du pêcheur pour s'y faire accrocher.
Le nombre des morues qu'un homme peut prendre en un seul jour est d'envi* ron quatre cent cinquante, et l'on estime à deux mille cinq cents de ces voraces habitants des mers la pêche de chaque homme pendant la durée d'une campagne.
Que penseront de ces résultats presque fabuleux les modestes et patients pêcheurs de goujons qui passent, au bord de la Seine, de longs jours d'attente à suivre d'un regard mélancolique et régulier un
bouchon à flot, lequel ne plonge, . hélas !
trop souvent que pour ramener à la surface une ingrate semelle de botte ou, ce * qui est moins gai, le cadavre d'un noyé !
Mais, si la pêche est productive au banc de Terre-Neuve, elle ne saurait l'être jamais assez pour récompenser le rude travail et l£t constante énergie des marins qui se livrent à ce labeur.
Sur le banc et les atterrages de Terre- Neuve, les coups de vents sont pour ainsi dire l'état normal, le brouillard pénètre les plus solides étoffes , le froid est excessif et les sinistres sont fréquents et horribles. Les glaces entourent les marins, et les banquises, dont quelques-unes atteignent les proportions 'd'une montagne , en ferment les navires de Terre-Neuve jusqu'en mars et en avril.
Le capitaine Le Roy, du port Saint- Pierre, a fait sur l'état de l'atmosphère dans ces contrées tempétueuses, des observations qui se traduisent par des chiffres éloquents. Les voici :
lOVM
Pluie 87
Brume 92
Neige 61
Temps plus ou moins beau 125
Dans un pareil climat, observe M. Sabîn Berthelot, une imjpérieuse nécessité^ oblige le matelot à des dépenses qui le privent d'une partie de ses profits, car il doit, avant toute autre chose, se précautionner contre les rigueurs du froid; ses lourds vêtements, le baquet couvert dans lequel il se pose pour procéder à ses travaux journaliers, Je tiennent dans une gêne continuelle au milieu d'une mer tourmentée.
Siir 240 jours de mauvais temps (pluie, temps couvert, brume, neige ou poudrin), il en faut compter 109 de gelée.
— Ne trouverait-on pas, dis-je au marin qui me donnait ces explications, des morues ailleurs que sur ce froid et tempétueux banc de Terre-Neuve et dans rislande glacée?
— Si bien, me répondit-il, et la pêche de la morue et de différents autres poissonsplus délicats que ce dernier, et tout aussi propres à la salaison, serait plus abondante sous le ciel chaud et clément du littoral africain, que sur le banc de Terre-Neuve.
Mais il a fallu cent ans pour établir des pêcheries en Amérique, il en faudra peutêtre autant encore pour en établir sous les latitudes méridionales.
— La routine, à ce qu'il paraît, est de toutes les mers comme elle est de tous les pays.
— Vous avez raison, et pour vous donner une idée de la puissance de la routine relative aux pêches, je n'aurais qu'à vous faire, d'après George Glas, le tableau édifiant des pêches si fructueuses, mais en petit nombre, qui se font non loin des îles Canaries. Mais que voulez-vous obtenir de matelots qui soutiennent savoir sur la morue tout ce qu'on peut en savoir, et même connaître leurs opinions politiques?
— Comment, leurs opinions politiques?
— Certainement. En i835, un patron de barque me dit, avec conviction, que. la ^che était très-précaire depuis la révolution de Juillet.
— Ainsi la morue serait légitimiste, et bouderait au plus profond des mers Tavénement des Orléans ! Adorable, en vérité. . . Et sur la côte occidentale d'Afrique, la morue est-elle aussi légitimiste?
— Je n'en sais rien; il faudrait demander cela au patron de la barque. Ce que je puis assurer, c'est que la morue, pas plus que les autres poissons propres à la salaison, et<lont la pêche sérieusement organisée serait une source nouvelle et inépuisable de revenus, n'a jusqu'ici boudé l'hameçon d'aucun parti politique dans cette Californie ichthyologite.'
— Vous m'avez promis de me donner un tableau des pêches de la côte septen-
'trionale d'après George Glas, je vous écoute.
— Très-volontiers. Et d'abord établissons que les poissons de ces parages re-
montent au nord à la fin de Thiver par bandes de plusieurs millions, pour redescendre ensuite graduellement vers le midu Ces migrations n'ont rien de préjudiciable aux pêcheurs qui les suivent et les attrapent partout en profusion.
La première chose que fait le pêcheur qui arrivé dans ces mers poissonneuses est naturellement de se procurer les appâts nécessaires. Ces. appâts simulent de petits poissons quand c'est le tessard qu'on veut pêcher. Les lignes sont faites de six fils de cuivre tressés ensemble; les hameçons ont environ cinq pouces anglais de l^g; ils sont sans barbillon ou crochet; enfin la verge, qui est recouverte de peau de poisson jusqu'à sa partie recourbée, est disposée de manière à rester horizontale.
Le coup d'œil offert par les barqiles au moment où s'ouvre la pêche est original et pittoresque.
Arrivées à environ un quart de lieue de la côte, elles forcent de voiles de manière à courir de cinq à six nœuds à l'heure.
Les lignes sont mises 'à l'arrière et la vitesse^de la marche fait rester les appâts à la surface de Peau. Les tessards se pré-, cipitent* sur cette proie trompeuse, et, croyant avaler un petit poisson, avalent rhameçon malgré sa longueur. Ils y vont de si bon cœur, ces voraces tessards, qu'il faut quelquefois les éventrer pour retirer rhameçon.
Trois hommes prennent souvent deux cent cinquante et même trois cents de ces gloutons en une heure. •
Il est des barques de cent tonneaux qui, en peu fle jours, ont complété leur chargement avec ce seul poisson.
-*- Mais qu'est-ce que le tessard?
«^ C'est une sorte de gigantesque maquereau sans écaille, de la grosseur des saumons, avec lesquels on pourrait les confondre une fois salés et séchés. Mais ce n'est pas là, à proprement parler, la grande pêche qui se fait par quarante et cinquante brasses de profondeur. Des lignes plombées remplacent les lignes faites pour flot-
ter, et le pont e^t bientôt couvert de morues qui sont aussitôt éventrées et salées.
.Lorsque le vent devient trop fort, le patron de la barque fait rentrer toutes les lignes, et Ton cingle vers un des promontoirs de ht côte, où Ton trouve un abri. Comme il faut se nourrir, les matelots songent à faire la cuisine et à prendre leur repas, qui sera Tunique de la journée : ils apprêtent une soupe avec de la morue, des samas ou des curbinas, excellents poissons qu'ils assaisonnent d'oignons, de piments rouges et de vinaigre. Rien n'est plus appétissant.
— Je le crois.
— Le poisson bouilli est jeté à la mer, et, pour second plat, on n'a que l'embarras du choix parmi les poissons à faire griller qui vivent dans ces riches parages avec la morue. Ce sont, dans la famille des gades, les merlans, les lottes, les mustèles, les brosmes, les phycis, etc. ; parmi les scombres, les bonites, les pélamides, les espadons, les çaraux, etc. ; enfin, les sujets si variés et si savoureux de la famille des
coriphènes, de celle des clupes, de celle des samones, etc.
' Après ces explications, et beaucoup d'autres dont je fais grâce au lecteur, ce livre n'étant pas un* traité de pêche, mon vieux marin (qui pourtant allait surveiller, nous Pavons dit, des pêches sur le banc de Terre-Neuve, dans lesquelles il avait pris un intérêt), mon vieux marin resta convaincu que l'avenir des grandes pêches était sur la côte africaine. Il résumait ainsi les avantages de la pêche africaine sur celle de Terre-Neuve :
i<* Avantage de proximité pour les pêcheurs européens;
2° Avantage d'emplacement ou de station;
3° Avantage de climat ;
4*^ Avantage de produit.
Je soumets au jugement de ceux que cela peut intéresser plus particulièrement tant d'avantages accumulés, et je m'arrête pour regarder au loin la première terre américaine qui s'offre à notre vue.
On dirait un nuage à Thorizon dont les teintes bleues se dessinent de plus en plus vigoureuses.
Mon cœur palpite à cette vue de la terre vers laquelle m'attire un irrésistible besoin.
Je n'ai jamais si bien compris que ce jour-là, qu'on ne contrariait pas en vain les instincts de la nature, et que si la mer est une belle chose pour les poissons, c'est la terre qu'il faut à l'homme.
Encore quelques tours de roues et nous touchons à Halifax,
Halifax et les chien» de Terre-Neuve.
Nous n'avions que de courts moments à rester dans la vaste baie d'Halifax : le temps de mettre à terre les dépêchés européennes et de prendra quelques colis pour Boston, notre destination dernière.
J'étais avec tous les autres passagers du Caledonia sur le pont^ nourrissant mes yeux de tout ce qui pouvait s'offrir à ma vue, et ne voyant jamais assez de choses pour satisfaire mon impatiente curiosité.
L'entrée de la baie est partagée en deux
passes par une île boisée, riante et qui me parut émaner de frais et doux parfums balsamiques.
C^est rîle appelée Nabs-Island, , L'une de ces passes, celle du côté ouest, est accessible aux vaisseaux du plus fort tonnage, et j'en vis un certain nombre au mouillage.
L'autre passe, celle de Test, est moins profonde, et je n'y ai vu que des navires d'un faible tirant d'eau.
Deux phares éclairent l'entrée de la baie d'Halifax, considérée comme une des plus belles de la côte orientale de l'Amérique du Nord.
Un des phares est placé sur l'île Sambro, ^ à environ douze milles de la ville. Il s'élève à cent trente-deux pieds au-dessus de la mer.
L'autre phare n'^ que cinquante-huit ^ pieds de haut, et se trouve placé plus avant dans la mer sur l'île Nabs.
La capitale de la Nouvelle- Ecosse est une petite ville proprette, passablement
bâtie, d'un aspect engageant et remplie de mouvement.
Un certain nombre de maisons sont eii bois peint, les autres en briques.
* Notre steamer alla s'amarrer à l'un des -^
beaux quais, tout garnis de nombreux et vastes magasins où les navires peuvent transborder facilement leur cargaison, et .
de là nous pûmes jouir de la vue complète d'Halifax s'étendant sur une colline d'environ deux cent cinquante pieds de hauteur.
La population, que je ne fis pour ainsi dire qu'entrevoir, me parut intelligente et active.
Il y a vingt ans qu'Halifax n'avait guère que vingt mille habitants; on en compte aujourd'hui quarante mille.
Cette ville, dont l'avenir est considérable, grâce à sa situation qui en fait un point de station pour les navires dans leui's voyages entre l'Europe et l'Amérique, possède déjà plusieurs banques, une chambre de commerce, des chantiers de constrûc-
tion , des écoles et deux ou trois journaux. Des fils pour la télégraphie électrique mettent en contact immédiat et constant Halifax avec tout le continent américain.
A peine les steamers venant .de Liverpool arrivent-ils dans la capitale de la
Nouvelle - Ecosse, qu'ils transmettent à toutes les villes des États-Unis les principales nouvelles d'Europe.
En échange des produits qu'il reçoit des Antilles et des États-Unis, Halifax donne, comme principaux articles d'exportation, des morues salées, des maquereaux, des saumons, des harengs; de Thuile de foie de morue, de Phuile de phoque, de Thuite et du blanc de baleine, des fourrures, des viandes fumées et du charbon de terre tiré des mines de Sidney et de Picton; enfin tes chiens fameux de l'espèce si belle de Terre-Neuve.
J'aime les chiens avec une sorte de passion, et tous mes amis savent avec quel soin quasi paternel je les élève et je les
soigne. Mes caniches font Tadmiration de tous ceux qui viennent me voir, autant par la beauté de leur toison, qui pourrait lutter avec celle des mérinos d'Espagne, que par leur rare intelligence et kur bon naturel. Mes levrettes n'ont qu'un tort , celui d'être trop grasses, contrairement à ce qu'on exige d'elles, et j'avais un chien de Terre-Neuve qui a toujours sa place dans me& meilleurs souvenirs.
Naturellement je pensai à cette belle et forte espèce de chiens en approchant du pays qui leur est originaire.
La pêche à la morue racontée par le vieux marin m'.avait intéressée, mais ^'est surtout sur les chiens de Terre-Neuve que )e voulais avoir des notions exactes.
Je fus servi à souhait, car un habitaat dfc Terre- Ncuv€ ayant monté à bord avec quatre magnifiques chiens de cette admi* rable race^ noiis aigageâmes bi^itôc la ccmversation sur ce sujets
J'ftppmde i^i qu'il y a dieux e^)6êes et
chiens de Terre-Neuve, les poils ras et les poils longs.
Les poils longs sont incontestablement plus beaux que les poils ras, et ce sont les seuls qu'on connaisse généralement en Europe; mais les poils ras sont plus estimés que ces derniers dans le pays, parce quils sont plus vigoureux et plus capables, en conséquence, de rendre les services qu'on exige d'eux, et dont ils s'acquittent avec tant de zèle et d'intelligence.
On les dresse à déterrer le bois sous la neige et à le traîner jusqu'à l'habitation de leur maître. On les attelé à des chariots chargés très -lourdement souvent, et ils sont employés avec avantage à la pêche au loup marin , et même à la pêche à la morue lorsque la mer est couverte de glaçons.
La pêche à la morue par les chiens de Terre-Neuve est à coup sûr fort originale.'
Des trous sont pratiqués dans la glace et des lignes y sont introduites ; on donne ensuite le bout de la ligne au chien qui la
tient dans sa gueule. Dès que le chien sent que le poisson a mordu, il court entraînant la morue, que les hommes vont ensuite recueillir sur la glace. Puis on jette de nouveau la ligne à la mer, et le chien se remet en pêche.
Les habitants de Terre-Neuve ont tous un certain nombre de ces utiles animaux, et ce sont les plus pauvres qui en ont le plus.
C'est tout profit, car les chiens ne coûtent rien à nourrir.
Ils pourvoient cux-mcmes à leur subsistance, en maraudant autour des établissements de salaison, où les têtes et les nageoires de morues ne manquent jamais.
Beaucoup de colons font le commerce des chiens à long poil. (]es races sont trèsfécondes, et chaque chien, pris sur les lieux, se vend de douze à quin/.e shillings anglais.
On peut dire que le terre-neuve tient le milieu entre Tanimal essentiellement ter-
rcstre et Tamphibie. A terre, il est indolent, lourdj et son regard a le plus souvent un caractère languissant. ATeau, sa nature semble radicalemenfchangée; il se montre souple^ vigoureux, plein d'énergie, et son œil transfiguré lance des éclairs. Il nage avec l'aisance d'un phoque, et son instinct le porte à s'emparer de tout ce qui flotte, pour l'entraîner sur le rivage. Il est beau dans ce noble exercice de sauvetage, c'est sa gloire, et il le comprend. Et voilà pourquoi ses forces se décuplent et son œil brille.
Un jour, un petit chien tracassièr, comme toutes les petits espèces, dresse les oreilles, montre ses dents, hérisse son poil, et se présente, insolent et provocateur, auprès d'un superbe chien de Terre-Neuve, sous lequel il aurait passé comme sous un pont suspendu. Cela avait lieu au bord de la mer.
Le majestueux insulté détourne la tête dédaigneusement pour ne pas voir le pygmée qui ose lui chercher noise, et attend
que la réflexion calme cette ridicule querelle. Mais les passions sont aveugles, et le petit provocateur, prenant la commisération de son superbe ennemi pour de l'hésitation ou de la crainte, redouble de fureur, et va même, je croîs, jusqu'à faire mine de lui mordre les pattes; Il n'aurait pas pu atteindre plus haut. C'en était trop, et le privilège des faibles a ses limites comme la complaisance des forts.
Notre tercc-neuve ne se met pas en colère, mais il prend délicatement son provocateur par la peau du dos, et le porte, à quinze pas du rivage, dans la mer. Puis il le lâche et revient. Soit que la fraîcheur de l'eau eût calmé les transports du petit chien, soit qu'il ne sût pas nager, il barbota maladroitement^ renifla l'eau salée, tourna deux où trois fois sur lui-même, et disparut dans les flots en faisant entendre un douloureux gémissement qui semblait dire : Grâce!
Le terre-neuve était bon prince ati fond, et ne voulait pas la mort du pécheur.
Aussitôt il se jette à la nage, avance par une coupe hardie et savante jusqu'au point où Teau écumante et tournoyante 'montre Tabîme dans lequel le téméraire a disparu, et se lance à sa recherche. Il le voit au fond grattant le sable, le prends comme il avait fait la première fois, délicatement par la peau du dos, et le ramène à terre sain et sauf, et sans doute à tout jamais guéri de la détestable envie de chercher querelle à plus fort que soi et de batailler.
Rien qui mérite d'être rapporté ne marqua notre départ d'Halifax.
Nous reprîmes la mer, et nous arrivâmes à Boston après dix-huit jours de traversée à partir du moment où nous quittâmes Liverpool.
Aujourd'hui on fait cette même traversée en dix ou onze jours.
Nous n'étions pas encore à quai, qu'un Américain, monté à bord je ne sais commeiit ni à quelle heure, vint à moi.
— Comment trouvez-vous l'Amérique?
me dit-il. N'est-ce pas que c'est un admirable pays?
Attendez au moins que je débarque, répondis-je.
L'orgueil national du Yankee venait de se faire jour par ce seul mot, qui peint tout un caractère.
Boston et la fumée de 'tabac.
Si rAméricain dont je viens.de parler avait attendu que j'eusse mis pied à terre pour m'adresser cette question, j'aurais répondu affirmativement, car les quais et les docksd'une grande dimension, le mouvement considérable du port et la ville de Boston elle-même me donnèrent à première vue la meilleure opinion des États-Unis.
J'étais d'ailleurs si heureux de me retrouver sur une terre quelconque, après ces dix-
huit grands jours de mer, que j'aurais trouvé admirable le Groenland ou la terre de Van-Diémen.
Je ne fus pas moins heureux de Taccueil si flatteur qui me fut fait par une députation 'd'artistes et de notables du pays, lesquels, ayant su par les journaux anglais mon embarquement à bord du Caledontây vinrent très-aimablement à ma rencontre.
Ces messieurs insistèrent de la manière la plus flatteuse pour me décider à me faire entendre d'abord à Boston; mais j'avais résolu de débuter à New- York, et je les priai de me laisser partir pour la cité impériale^ leur promettant de revenir bientôt parmi eux.
Boston a été nommée la nouvelle Athè^ nés, tant les puritains austères qui la peuplèrent dans le principe, et la peuplent en grande partie encore aujourd'hui, ont montré d'ardeur à l'étude et ont favorisé la création d'établissements consacrés à l'instruction. On me fit visiter plusieurs de ces établissements, que je trouvai parfaitement
tenus, et j'allai saluer rhistorique et illustre Faneuil Hall.
C'est dans cet édifice d'un aspect si simple, et dont la vue élève Tâme et fait battre le cœur, que les libérateurs de r Amérique délibérèrent, dans les moments les plus difficiles, sur les moyens d'affranchir la patrie et d'en chasser l'ennemi.
L'hôtel où je descendis était, comme presque tous les hôtels en Amérique, d'un confortable qui étonne et ravit le voyageur, européen. Vaste table d'hôte admirablement servie, sinon toujours excellente (il n'y a guère de bons cuisiniers qu'en France); vastes lavabos dans les chambres avec robinets d'eau froide et d'eau chaude; becs de gaz; tapis partout; grand salon de compagnie dans lequel je vis pour la première fois un piano américain, si carré, si lourd, que de loin on aurait pu le prendre pour un de ces animaux antédiluviens dont Cuvier a reconstitué l'espèce.
Dans l'hôtel même, au rez-de-chaussée, un bar-rootriy ou taverne, offrait aux voya-
BOSTON ET LA FUMEE pE TABAC 49
geurs d'excellentes boissons américaines avec un grand nombre de Journaux, étendus un peu partout, et sur lesquels même on marchait* parfois irrespectueusement.
Un usage aussi peu digne qu'irritant le plus souvent est celui que cultive en France, sous \t nom de pourboire^ tout un monde de serviteurs.
Cet usage n'existe pas en Amérique, et j'en félicite ce pays. Dire à un homme, écrit quelque part le critique musical M. Azevedo: — Tiens, mon ami, voilà pour boire !
— c'est lui dire implicitement : — Je te crois porté à l'ivrognerie et je viens encourager chez toi cette passion en te donnant les moyens de la satisfaire.
Malheureusement cette calamité du pourboire n'est pas près de finir, car elle a pour bases la vanité de ceux qui donnent et la bassesse de ceux qui reçoivent. Or bassesse et vanité ne paraissent pas avoir envie de déposer de sitôt leur démission sur les autels de la modestie et de la dignité.
Toutefois, et comme tout finit par se gâ-
ter, même en Amérique, j'ai ouï dire que les gratifications de ce genre commençaient à être mises en pratique dans quelques villes des Etats-Unis où; la fashion va plus particulièrement passer la saison des chaleurs. Dans certains hôtels de ces stations d'été, les pourboires sont une véritable rançon de famine, si j'en crois la petite aventure suivante :
M. T... venait d'arriver dans un des hôtels les plus fashionables dç Saratoga.
A l'heure du déjeuner, il descend dans la salle à manger, et commande un filet de bœuf. Au bout d'un moment, le garçon revient de la cuisine annoncer qu'il n'y a, pas de filet.
— Comment! pas de filet à cette heure?
— Peut-être s'en trouverait -il, monsieur, mais le chef refuse de vous en fournir, parce que, dit-il, « il ne vous connaît pas. » •
— Fort bien, fait le voyageur ; mais si le chef ne me connaît pas, le maître de la maison me connaît, lui, et je vais lui parler.
Aces mots, M. T... se lève, et se rend au bureau de Thôtel, où il raconte ce qui vient de lui arriver. M. M..., Thôtelier, se confond en excuses, blâme Tinsolence de son cuisinier, et séance tenante lui envoie un ordre écrit de servir à M. T... le meilleur morceau de filet qu'on puisse trouver parmi les provisicms de boucherie. Cela fait, M. T... retourne prendre sa place à table et attend.
Il attendit un quart d'heure, puis s'adressant au garçon :
— Le cuisinier a reçu Tordre de M . M ... , demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Eh bien! et le filet?
— Le cuisinier dit que Tordre n'y fait rien, et il répète qu'il ne vous en servira pas « parce qu'il ne vous connaît pas. »
Nouvelle plainte au maître de la maison, qui n'y put rien. S'il était entré an conflit direct avec son cuisinier, celui-ci, une heure après, eût planté là l'hôtel et ses trois ou quatre cents hôtes sans dîner. Il eût fallu
quelques jours pour le remplacer, fort imparfaitement peut-être. M. T... le comprit ; mais pour ne pas se soumettre à l'exaction, il alla manger et loger ailleurs. Cette fois il fut bien traité ; il avait eu soin, 'en arrivant, de faire la connaissance du chef "de cuisine, et de s'assurer les bons office? du garçon. Total : — 25 shillings. C'était 4 de plus qu'il n'eût à payer à l'hôtel pour la semaine qu'il y séjourna.
Il est peu de pays où le vin ne soit pas une boisson de luxe. La France, sous ce rapport comme sous bien d'autres, fait une heureuse exception à la règle.
En Amérique on ne boit habituellement que de l'eau à tous les repas.
Quand on veut faire un extra on demande du vin de Champagne.
Ce vin, au reste, a le privilège de plaire sous toutes les latitudes, et on a dernièrement dressé un tableau assez curieux de la consommation de ce pétillant et joyeux liquide dans les différents pays du monde.
Ce tableau nous donne un total de .trente
millions de bouteilles^ réparti de la manière suivante :
Pour la Belgique 5oo,ooo
— Hollande 5oo,ooo
— France 2,5oo,ooo
— Angleterre 5,000,000
— Allemagne i,5oo,ooo
— Espagne et Portugal 3co,ooo
— Italie 400,000
' — Russie et Nord 2,000,000
— Afrique , 1 00,000
— Amérique. 10,000,000
— Indes 5,000,000
— Pays divers, avec appoint
pour arriver à un chiffre rond 2,200,000
Total 3o,ooo,oco
On voit que c'est TAmérique qui, de tous les États du monde, consomme le plus de vin de Champagne.
Mais la Champagne produit-elle tout ce vin?
A coup sûr il se fabrique beaucoup de faux vin de Champagne comme il se fa-, brique beaucoup de faux vin de Médoc ; toutefois la Champagne est assez fertile pour fournir de sa liqueur mousseuse aux
cinq parties du globe. En effet, les trente millions de bouteilles que nous venons de trouver au total de la consommation générale ne représentent que cent mille pièces de la contenance de 260 bouteilles.
Or, la seule portion du territoire de la Champagne plantée de vigoes donne, bon an mal an, un rendement moyen d'au moins trois cent mille pièces, y compris toutefois les vins rouges et blancs affectés à la consommation locale ou à la vente en fûts, et qui correspondent approximativement au chiffre de cent quatre-vingt mille pièces. Ces derniers sont donc dans la proportion de trois cinquièmes de la totalité de la production, alors que les vins mousseux n'absorbent que deux cinquièmes de cette même production.
On voit par ces divers chiifres, et se crûton fondé à en discuter quelques-uns, que • le sol de la Champagire produit bien au delà de ce que peuvent réclamer les besoins de la consommation universelle de ces célèbres vins. .
Je reviens à mon hôtel de Boston.
Dans le bar-rooffiy je vis une vingtaine d^Américains fumant dans la position burlesque et très-originale qui a servi de texte à tant de foyeuses critiques. Ils étaient assis les jambes plus haut que la tête et présentaient aux passants de la rue la semelle de leurs bottes. Ces semelles étaient si bien alignées qu'on aurait pu croire à une inspection de chaussures.
Au reste, toyt est bien aligné à Boston :
les constructions comme les rues, dpnt la plupart sont bordées d'arbres d'un effet charmant à la vue et propres à purifier l'air.
Après avoir jeté un coup d'œil sur les trois villes de Charlestown, de Cambridge et de South-Boston, reliées à la capitale de l'État par six ponts, dont l'un ne mesure pas moins de 6, 1 90 pieds de long sur 40 de large, j'examinai- plus attentivement, à Charlestown, une aiguille en granit, de 222 pieds de haut, érigée en commémoration d'une victoire décisive remportée par
les volontaires américains sur les troupes anglaises.
Je fis mes adieux à M. X..., qui partit avec ses dix-huit malles à la conquête définitive dé sa belle créole, et je me dirigeai vers New- York, où j'avais hâte d'arriver pour ouvrir la série de mes concerts.
Un conimissionnaire se chargea de mes légers colis, et je le suivis à pied après avoir allumé un cigare. Je n'avais pas fait dix pas dans la rue qu'un agent de police vint à mo^ d'un air sévère :
— Monsieur, il est défendu de fumer,
— Vous voulez rire, monsieur l'agent.
— Je ne ris jamais. Il est défendu de fumer dans la rue. Si vous voulez absolument fumer, rentrez chez vous.
— Mais j'ai vu hier vingt personnes fumer les jambes en l'air. Est-ce qu'il n'est permis de fumer que dans cette posture réjouissante ?
— On a le droit de fumer dans toutes les postures, mais chez soi seulement. Une loi interdit formellement de fumer dans la
rue. Cette infraction à la loi devient plus choquante et plus blâmable le dimanche, qui est le jour consacré à la gloire de Dieu.
— En quoi la fumée de mon cigare peutelle contrarier les méditations de ceux qui lisent la Bible?
— C'est inconvenant et défendu..
Je ne pus m'empêcher de trouver bien tyrannique cette interdiction dans le pays de toutes les libertés, mais il me fallut obéir.
Aujourd'hui, à ce que j'ai ouï dire*, on peut fumer partout et tous les jours à Boston. C'est un progrès, disent les uns ; c'est une irrévérence, disent les autres. Pour moi c'est la chose la plus simple et la plus naturelle du monde.
New- York. Les églises et les quakers. — Staten-fsland. Un employé à cent francs par mois.
Un accueil semblable à celui que j^avais reçu à Boston m'était réservé à New- York.
Si les différents corps de pompiers de la cité impériale ne m'attendirent pas munis de leurs pompes pour me souhaiter la bienvenue^ ainsi qu'ils le firent plus tard à l'occasion de l'arrivée en Amérique de mademoiselle Alboni, du moins je reçus la visite des principaux artistes de la ville et de
quelques personnages célèbres dans les lettres et la politique. Les directeurs de théâtre et les entrepreneurs de plaisirs publics ou managers me firent à Tenvi les offres les plus séduisantes. Mais je voulais être libre d'agir à ma fantaisie, et je refusai toute proposition d'engagement.
Avant de songer à donner mon premier concert sur cette terre du nouveau nionde que j'avais tant désiré connaître^ je voulus voir la ville et me former une idée de l'étrange civilisation de ce peuple laborieux et hardi que je n'avais fait qu'entrevoir à Boston.
Un jeune homme^ fils d'un des jJus riches planteurs de la Havane, s'offrit à me piloter* J'acceptai les propositions de don Manuel qui, après av<OT parcouru l'Eu-rope, visitait les États-Unis avant de ren* trer au bercail paternel.
New^York me fit l'effet d'un champ de foire par le nombre prodigieux de colis de marchandises que je vis sur le port, et par le niouvemcnt commercial qui régnait par*
tout. Une activité fiévreuse semblait dévorer ces habitants du nord de PAmérique, .
qu'on a justement comparés à des fourmis.
J'étais, je crois, le seul flâneur avec don Manuel, dans cette fourmilière humaine.
New-York a bien changé, m'a-t-on dit, depuis le moment où je le vis; mais déjà, à cette époque, c'était une grande ville, rappelant par la construction des maisons et des églises les villes anglaises.
A Textérieur, les églises n'ont rien de curieux; ce sont des bâtisses très-ordinaires, en briques pour là plupart, surmontées d'une flèche dont l'extrémité est en bois peint. Mais à l'intérieur elles offrent au philosophe un vaste champ d'observations curieuses.
Toutes les religions, toutes les sectes sont représentées dans la libre Amérique, qui a voulu placer en tête de toutes les libertés auxquelles l'homme a droit la liberté de conscience.
Nous entrantes, don Manuel et moi, dans plusieurs temples appartenant à plu-
NEW-YORK ei
sieurs sectes et, pour la première fois de ma vie, je vis à New- York un spécimen, mâle, et femelle, de la secte célèbre des quakers.
Ce couple, austère et fort respectable au moral, j'en suis sûr, était, au physique, passablement ridicule.
En Amérique, où tout le monde s'habille comme tout le monde, où les prêtres catholiques eux-mêmes ne portent dans leur costume rien ou fort peu de chose qui puisse les faire distinguer des autres hommes, les quakers ont adopté le plus laid des. uniformes.
Pour les hommes, cet uniforme consiste en un habit de couleur sombre, un pantalon large, des souliers évasés et lourds, un chapeau bas de forme et à larges bords; plus une canne comme en portaient les docteurs du dernier siècle en France, et comme de nos jours M. Joseph Prudhomme continue seul d'en avoir une.
Les femmes, chaussées aussi de gros souliers et de bas de laine bleue, ornent
leur tête d'une sorte de chapeau en forme de capuchon, et leurs épaules d'un châle en pointe, grand comme quatre fois le creux de la main.
Dans leur robe étroite et sans plis elles entrent confime un parapluie dans son fourreau, et. leur démarche roide et compassée contribue à rendre cette comparaison plus exacte. Joignez à eela un tablier vert, et dites-moi si les grâces de la Vénus de Médicis elle-même résisteraient à un pareil ajustement.
C'est surtout dans leurs temples qu'il faut voir ces sectaires. Ils tremblent pour appeler sur eux les faveurs du Saint-Esprit, et prêchent sans distinction d'âge ni de sexe, quand ils se croient inspirés par la Divinité. Dieu sait les sermons extravagants que les quakers lui font tenir à cette malheureuse Divinité !
Mais, à côté de ces folies, les quakefs ont de réelles qualités et une douceur de Sentiment qui les distingua^ dès le principe de leur formation , deâ presbytériens
avec lesquels ils se trouvèrent un moment liés en Angleterre.
Leurs dogmes, au nombre de quatre, sont sociaux et politiques autant au moins que religieux. On les connaît généralement assez peu pour que nous puissions les rappeler ici :
i^ L'autorité civile ne peut exercer aucun droit sur la croyance religieuse.
2^ Les serments exigés par les juridictions civiles sont illicites; une simple déclaration négative ou affirmative suffit.
3** La guerre est une chose illégitime; aussi doit-on refuser de porter les armes et ne témoigner aucune joie à la nouvelle d'une victoire.
4® Les ministres de la loi ne doivent recevoir aucun salaire; ils doivent être nourris par les offrandes des fidèles comme les apôtres. Tout quaker peut d'ailleurs obtenir ce titre sacerdotal 'sans aucune forme d'ordination et par le seul consentement de l'assemblée.
L'association des quakers, qui eut pour
fondateur, en Angleterre, George Fox, cordonnier du village de Driton, dans le comté de*Lèicester, se nomma d'abord /amilie d'amour. En 1680, Guillaume Penn ayant hérité une créance de-400,000 francs due à son père par le gouvernement anglais, se fit céder en échange de cette somme la propriété et la souveraineté du vaste territoire américain -contigu au New- Jersey, à l'ouest du Delaware. Penn, entouré d'un certain nombre de quakers, prit possession de ses terres, qui furent appelées Pensylvanie. La Pensylvanie devint en quelque sorte la patrie des quakers, qui se firent aimer des indigènes américains autant que les 'représentants du gouvernement britannique s'en faisaient craindre partout ailleurs. Amis de la justice et de la liberté, les quakers se sontj dès leur arrivée en Amérique, déclarés les adversaires du despotisme qui pesait sur les colons.
Quand Washington leva l'étendard de l'indépendance, un certain nombre de quakers comprirent qu'il ne suffisait pas pour
assurer le succès des indépendants de trembler dans les temples et de discourir. Ils formèrent une secte de quakers indépendantSj prirent les armes coqtre les Anglais, se battirent courageusement, et quelques-uns d'entre eux devinrent des officiers distingués.
Il va sans dire que les quakers orthodoxes de la première Eglise trouvèrent la conduite des quakers indépendants passible de tous les blâmes, et qu'ils continuèrent d'observer avec la même rigueur leur dogme n*^ 3, comme un des plus respectables.
Avec ces quakers ultrapacifiques, et à côté de la secte des quakers indépendants qui ne tremblent que devant Dieu et savent se défendre contre les ennemis de la liberté, il existe dans le Labanon, à cent quarante milles de New- York, un établissement de shaken -quakers (quakers-dansants).
Ces quakers, plus convulsionnistes que les autres, ont pris pour base de leur foi le verset de l'Ancien Testament où il est dit que David dansa devant l'arche du Seigneur.
De ce fait ils ont conjecturé que la danse devait plaire infiniment au Seigneur^ et que le meilleur moyen de se mettre .dart s ses bonnes grâces était de danser le mieux et le plus possible.
Ils dansent donc comme d'autres prient, et tous les dimanches, au temple, ils ou»
vrent le bal en dansant, les hommes d'un côté, les femmes de Tautre.
Si je me suis étendu quelque peu sur cette secte bizarre, c'est qu'elle est une des curiosités de ce curieux nouveau monde et que par les idées morales et la conduite austère de ceux qui la composent, elle a de tout temps exercé en Amérique une influence très-salutaire.
Apfès avoir visité la ville, après avoir admiré les beaux quartiers, tels que Broadway, et m'être un peu aventuré dans les Cinq-Points y où croupissaient dans un affreux pêle-mêle des malfaiteurs de tout genre et de toute couleur, j'allai, toujours en compagnie de don Manuel, respirer r^ir frais et salin dans le site pittoresque
qu'on appelle Staten- Islande Cette île, très-rapprochée de New- York, est le rendez-vous habituel des New-Yorkers, qui viennent y passer une partie du dimanche pendant la belle saison.
L'hôpital de la Quarantaine, que je visitai, se trouvait^ et sc^trouve aujourd'hui encore, je crois, kStaten-Island.
Cette île charmante qui s'élève des eaux, riante et fleurie, mesure dix-huit milles de longueur sur sept de largeur. Elle fut vendue en 1637 par les Indiens aux colons hollandais, à des coîiditions aussi avantageuses qu'originales.
Les Hollandais ne la payèrent point en argent, mais erï nature.
L'acte de vente, passé devant les autorités tatouées, porte que l'île est acquise aux Hollandais, en toute propriété et à perpétuité, moyennant :
Dix chemises neuves en bonne toile;
Trente paires de bas également neufs ;
Dix fusils ;
Trente lingots de plomb à faire des balles;
Trente l^yres de poudre ;
Trente chaudières ;
Trente haches ;
Vingt pioches ;
Une boîte de couteaux et d'alênes;
Douze vestes.
Si avantageux que puisse paraître ce marché, il s'en est fait en Amérique de plus avantageux encore. Les Anglais n'ontils pas acquis la côte de Honduras, qu'ils convoitaient depuis longtemps, moyennant deux bouteilles de rhum absorbées par le chef de la tribu des Mosquîtos ?
Il y avait à Staten-Island, — elle existe je croîs encore aujourd'hui, — une fabrique de chandelles, ou si le mot vous paraît passé de mode , une fabrique de bougies. Parmi les employés aux écritures était un Italien.
Il gagnait vingt dollars par mois, et il donnait presque tous ses modiques appointements aux Italiens réfugiés plus pauvres que lui.
Cet employé à cent francs par mois, c'était Garibaldi !!!
Cçup d^£iI sur la marine américaine et ses premiers exploits. — Je rencontre un jeûne officier de marina. — Combat de la frégate américaine la ConstU tution contre la frégate anglaise la Guerrière, — L'escadre américaine contre Tescadre anglaise sur les lacs f)ric et Champlain. — Bénéfice des marins sur leurs prises. — Les progrès de la guerre.
Dès les premiers jours de mon arrivée à New- York, je fus assez heureux pour être présenté à un jeune officier de marine qui se mit gracieusement à ma disposition, et m'offrit de visiter avec lui les chantiers de construction de marine de la ville impériale.
Les Américains sont extrêmement fiers
de leur marine, et en cela ils n'ont point tort.
Les annales de la marine des États-Unis gont remplies de faits extrêmement flatteurs pour leurs vaisseaux autant que pour leurs marins. Après avoir pris une place importante dans la marine de commerce, la grande république s'est distinguée comme marine de guerre. Dans quatre occasions différentes elle n'a pas craint de se mesurer avec la France, Tripoli, Alger et l'Angleterre, et chaque lois la lutte a été terminée par des traités honorable^ et avantageux pour les États-Unis.
Les Américains ont un musée maritime qui est en quelque sorte l'histoire au pinceau des victoires remportées par eux sur leurs différents ennemis. Naturellement mon jeune officier de marine me proposa de visiter ce musée, et j'acceptai. Ces yeux brillèrent du feu de l'enthousiasme patriotique, quand,, arrivant à la galerie anglaise^ il me raconta les combats navals livrés paroles indépendants du Nouveau
SUR LA MARINE AMERICAINE >7l
Moiule contre leurs anciens maîtres : ics souverains de la mer.
— Cefut^ mye dit-il, le i8 juin i8i8qiui nous déclarâmes la guerre à la Ck^ande- Bretagne. Cette déclaration parut en Angleterre audacieuse jusqu'à la folie. Un membre de la chambre des communes en rit beaiucoup.
— Ah! dit-il en pleine chambre^ cette républk][ue américaine est véritabiement insensée. Tous leurs vakseaux réunis ne pourraient se mesurer contre un brick an^ glais.
— Il faut pardonner, continua l'officier américain^ aux habitants des Iles Britanniques leur orgueil excessif de marin, «s songeant q«K quelques siècles leur ont suffi poui* porter leur pavillon dans toutes les mers.
-- Cela, dis^je, tient en grande partie â leur position géographique.
— Vous avez raison, r^lkjua Toffidler.
Mais la mer ne suffit pas pour qu'on devienne un peuf^ maritime, pas plus qo^cMtf
n'est la garantie du maintien de la prospérité des nations maritimes. Dans le quatrième siècle, la marine la plus formidable était celle de Venise, de Gènes et des \'illes anséatiques. Sous le règne de Henri VIII l'Angleterre louait des vaisseaux à ces républiques. On sait que le Danemari^ a régné sur les nlers, et que ses flottes ont, à diverses reprises, ravagé les côtes d'Angleterre et brûlé Londres. Que sont aujourd'hui ces petits États à côté de la puissante Angleterre? Ainsi vont les choses sur Tonde tout comme sur la terre ferme.
— Oui, dis-je à mon tour; et à considérer rhistoire, on serait tenté de nier la perfectibilité humaine, car ce qu'on appelle le progrès n'est guère que le déplacement de la civilisation.
— Je pense comme vous. Toujours estil qu'au moment où les États-Unis déclaraient assez témérairement, j'en conviens, la guerre à l'Angleterre, nous n'avions que sept frégates en état de service, deux autres qui ne valaient point les frais de ré-
SUll LA MARINE AMÉRICAINE 73
paration, et une qui était sur le chantier pour se faire radouber. Une corvette, deux bricks et trois lougres complétaient, avec quatre schooners, quatre bombardières et cent soixante-dix barques canonnières, toute notre marine.
— C'était, en effet, des forces bien peu redoutables comparées à celles des îles Britanniques.
— Sans compter les vaisseaux en construction ou en réparation, et pour ne parler que des bâtiments prêts à livrer bataille, l'Angleterre avait quatre-vingt-seize vaisseaux de ligne, — huit autres de cinquante et de quarante-quatre canons, — cent quarante-trois frégates,— r cent trente-trois bricks et yachts, — trois bombardières et brûlots, — vingt-neuf cutters et quarantehuit barques canonnières.
— Je comprends à cette heure le dédain du lord membre de la chambre des communes dont vous parliez il n'y a qu'un instant.
— Et comment se trouvaient réparties
ces forces colossales ? De la manière la plus avantageuse f)Our nos ehhemis; A Halifax^ â Terre-Neuve, dahs lês Indes dcclderitàleset dans T Amérique nléfidiônaliè^ les Anglais avaient sept vaisseaux de cinquatlte et de quarante-quatre canons^ vingt et utie frégates et soixante autres navires^ formant Un total de cent et un vaisseaux dans les mers américaines. Notre perte semblait donc inévitable, mais le patriotisme est une force invincible, et notice enthousiasme valait, et plus encore, tous les canons anglais.
— Lé premier engagement entre Américains et Anglais dut être un eonibât héroïque, dis-^jé au jeune officier^ car si les Américains sont patriotesj les Anglais^ certes, sont assez orgueilleux de leur natidna^ lité(i).
(i ) C'est surtout vis-à-vis des Français , bien plus encore que des Américains, que le caractère orgueilleux de l'Anglais se manifeste dans toute son expression et ses nuances si remarquables. Il faut entendre un Ànglâxsj M. Bulwér, traiter cfetté question dartâ son
SUk LA MARINE AMéRiCÀlNfe 15
-* L'enthousiasme est tôUjôUlrs du CÔtê des faibles, et nous l'âVôîiâ pfôuvé pfédsérnênt dès le- pfemîef engagement avec nos fedôutâblês ennemis^
C'était le 19 août î8i2, pâf une bflse
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« La vanité des Français est d'appartenir à une g^iande Aâtiôh ; êëlië de rAhgliàiÀ éBt d'étfè ft^pHé^ taire d'une grande dation» Toutes ne6 idéeé) toutes nos lois ont leur origine dans le sentiment de la propriété. C'est fnà femftiô ^ùe VbtiS hé dêfe^ pâ§ îftsuiter; c'est ma patrie que vous ne deves pas tromper \ et par une application aux choses célestes, c'est mon Dieu c^Ue VôUb fié deVe2 pas blasphémer.
ce L'Anglais est vain de %^)X pàyi. PëUrqUôl \ è «ÈâUèe des monuments publics ? il n'y entre jamais | des lois i il en dit tout le iftaî possible; des hommes d'État? ce sont des charlatans; des écrivain^? il ne les Connaît pasi II est vain de sa patrie pour une e:tcellente raison : elle lui a donné le jour, A ses propres yeux, l'Anglais est le piVBt de tôutes Choses, le eèhtfê du sys* tème solaire. Comme la vertu elle-même) il est sem:blable au soleil, et tout ce qui gravite autour de lui 6*âbi'euve à ses rayons dé lumière, de viè et de beauté.
«. il nousj est facile d'observer la différence caracté- Hstiqùe dé la vudiié nationale chez les habitants des deux coatrées, en isômpafëiit lei» élopb que le Français fait de sa patrie, avec le décourageaient sârcastiqué propre aux Anglais parlant de l'Angleterre. »
douce et un soleil radieux. Notre frégate la Constitution voguait, toutes voiles de^ hors, lorsque la vigie signala un navire qui paraissait être un Anglais. Bientôt le doute ne fut plus permis, et le brave et modeste capitaine Isaac HoU, commandant la Constitution^ envisagea avec un mélange de plaisir et de crainte l'ennemi qu'il allait combattre. C'était une frégate anglaise de première classe. Le branle-bas général fut ordonné, et le capitaine , après une courte harangue à son équipage, harangue qui fut saluée par de formidables hurrah ! prit ses dispositions de combat.
— Quelle saisissante et grandiose émotion \ m
— Oui, c'est un spectacle grandiose et terrible qu'une i:encontre en mer, et les cœurs mêmes les plus calmes d'ordinaire battent vivement dans toutes les poitrines.
Dès que les navires furent à portée de canon ils commencèrent leur feu. Je n'ai pas besoin de "dire avec quel entrain il fut conduit de part et d'autre.