‹ Mes voyages en AmériqueChapitre 9 sur 10 · PROGRAMME · texte numérisé non relu

PROGRAMME

1^ Hommage à Washington^ cantate à huit voix, avec soit et chœurs, exécutée par cinq orchestres et dix-huit cents chanteurs. Nota. Le buste du père de la patrie sera couronné aux derniers accords de la cantate.

2° Concerto de la Constitution^ expressément composé pour cette solennité, par Henri Herz et exécuté par l'auteur.

3° Lecture sur le génie du peuple américain et sur les droits de la femme, par miss (le nom était en blanc).

4° Grande marche triomphale dédiée à la jeune Amérique et arrangée pour quarante pianistes, par Henri Herz.

6° Le Ca/ïYo/e, -chœur apothéosiaque aux mânes des présidents des Etats-Unis.

6^ Air national hail Columbia, exécuté par toutes les bandes de musique militaire de Philadelphie et des villes environnantes, réunies pour cette circonstance.

N. B. Les illuminations à Tintérieur de

la salle formeront des figures allégoriques rappelant les hauts faits de la patrie.

Prix des places : six dollars.

Je regardai Ulmann d'un air étonné. Je ne savais si c'était une plaisanterie ou s'il agissait sérieusement.

' — Mes calculs sont faits, me dit-il avec la plus grande confiance. Nous aurons huit mille dollars de frais, et nous ferons seize mille dollars de recette, résultat : huit mille dollars en caisse.- Me donnez- vous votre consentement ?

— Jamais, répondis-je à Ulmann.

— C'est fâcheux, ajouta-t-il, et votre refus prouve que vous ne connaissez pas le caractère américain. Vous verrez par la suite des artistes, mieux inspirés que vous ne l'êtes en ce moment, organiser des concerts plus audacieux encore que celui dont je viens de vous soumettre le plan.

Mon jeune, mais déjà fort intelligent secrétaire, avait vu juste dans l'avenir. Je pensai à lui lorsqu'il y a quelques années

on me communiqua le programme d'un concert donné par un des plus éminents pianistes de notre époque, dont le caractère est à la hauteur du talent, mais qui, pour stimuler la curiosité blasée des Américains, s'était vu forcé d'avoir recours à des moyens qu'il eût certainement désavoués en Europe.

Dans ce concert, on offrit Siuxdilettanti^ outre un orchestre de quatre cent cin-quante musiciens, une chasse royale avec les fanfares de trompe et tous les épisodes de la chasse; une symphonie romantique avec accompagnement de tambourins et de six harmoniflûtes; une fantaisie arrangée pour quarante pianistes (le chiffre d'Ulmann) ; une marche guerrière avec quatrevingts clairons et tambours-, enfin, et pour varier des plaisirs déjà si variés, une comédie en deux actes.

Un autre pianiste, plus célèbre encore, un pianiste magistral qui joue comme Lamartine parle, comme Michel-Ange peignait, entraîné par l'esprit de la spécula-

tion américaine, s'est fait restaurateur en même temps qu'il est resté virtuose. Je trouve ce fait consigné dans un ouvrage qui fait autorité (i), et voici comment s'exprime l'auteur :

« Le restaurant eût peut-être réussi sans la musique, mais il fallait à la musique l'utile attrait du restaurant.

« On écoutait le chef de l'école moderne du piano une cuisse de poulet d'une main et un verre de madère de l'autre.

« Entre une soupe aux huîtres, une tranche de jambon et une tarte aux fruits, les ladies émerveillées du talent de l'artiste le priaient de vouloir bien recommencer quelqu'une de ses belles fantaisies sur Moïse^ sur Don Juan ou sur la Muette.

Comment, je vous prie, résister aux prières de consommatrices aussi gracieuses et de si bon appétit ? Aussi le grand pianiste ne résistait-il pas : il souriait à travers les

(i) Trois ans aux Etats-Unis, par Oscar Comettant.

4-.^*c .lie :.:cj=jt pi*^ £c^ 1 -t^ii-pnruci et id . :rîi^.c. it Li zjcL':cjc ec i* baa:-

^^ .M<:*. aroitt le rr:«±î!!::'i îcTTTaîn, que r/^/T,* pB»* été 'jt'lijé^ ie ttr^er les artstes 'î-^r,» *o'i:!e- 'e* vflleî de ' Urïioît |Xî«r vaincre ;":r,d:fférer:-ce sfron 'a îrv'îJettr Jes Améf rcair,», tout cr.trers aux spirulacoos commirda:e^ !

♦ Un ^ioIorLste a eu i'idée, dans une vilîe de l'Ouest, de s'habiller en diable avec dt^ cornes et une longue queue, pour jouer \ts diaboliques variations du Carnaval Je Venine de Paganini. En outre, il avait afXiÀté sur plusieurs points de la salle des musiciens cachés qui devaient tour à tour,

à la manière des cors russes, se partager la mélodie avec le violon.

« Ce concert satanique fut annoncé au moyen de prospectus et de réclames de nature à surexciter les esprits les plus calmes. Enfin le jour du concert arriva, et le diable parut. Son entrée fut saluée par d'unanimes applaudissements; sa mise parlait en sa faveur : rien n'y manquait; ses cornes étaient belles, sa queue était longue et traînante, sa peau rouge comme la carapace d'un homard cuit. En tant que diable, c'était un beau diable.

« Durant quelques minutes, il se promena sur la scène, prenant de temps à autre des poses propres à frapper l'imaginati.on des spectateurs et à préparer l'effet des premières notes 'de la mélodie satanique. Puis il s'arrêta tout à coup, épaula lentement son violon, contempla son archet et attaqua brusquement, comme un signal de l'enfer, l'infernal Carnaval de Venise.

9 A peine l'archet eut-il tiré des cordes rrémissantes le premier membre de phrase

de ce thème damné, qu'un instrument invisible et étrange continua la mélodie, continuée successivement par d'autres instruments également invisibles et encore plus étranges qui partaient de tous les points de la salle. Pendant ces dialogues des esprits infernaux, le diable se promenait à grands pas sur la scène, troublant de temps en temps ce concert par des rires sardoniques et répétant à son tour avec d'horribles variations la mélodie fatale que les échos de la salle chantaient de toutes parts. Le concert finit par un tutti à faire dresser les cheveux. On parla longtemps de ce concert et on en parle encore.

« L'imagination des concertistes est à bout. On a tout essayé. On a donné des concerts costumés, des concerts eiî^ action avec tombola, des concerts religieux, dés concerts dansants, des concerts historiques, des concerts improvisés, des concerts sérieux, des concerts comiques, des concerts pyrotechniques, des concerts énigmatiques, des concerts bachiques, et, nous

venons de le voir, des concerts gastronomiques et diaboliques.

« Un homme, doué d'une voix détestable, a donné, seul, des concerts productifs en chantant sans accompagnement, et pendant trois heures consécutives des psalmodies soporifiques de toutes les religions et de toutes les sectes. J'ai entendu cet homme à Boston.

flf Un compositeur a eu l'idée d'écrire une symphonie animale ayant pour titre :

r Arche de Noé. On entendait dans cette oeuvre imitative et tout à fait romantique le braiement de l'âne, le bêlement du mouton, le beuglement du veau, le grognement du porc, le sifflement des serpents, le chant des oiseaux, le rugissement du lion, sans oublier la voix de l'homme^ le tout accompagné d'un programme descriptif digne de passer à la postérité, à côté des prospectus les plus odontalgiques.

« Il faut encore citer un violoniste italien qui crut faire fortune en imitant à s'y méprendre, sur son instrument, la voix d'une

vieille femme en colère. Gela ne me parut que médiocrement agréable. »

De semblables manifestations musicales sont un trait de mœurs qui trouve ici tout naturellement sa place.

Au reste, des concerts tout aussi peu artistiques et quelquefois presque aussi extravagants que plusieurs de ceux que nous venons de citer ont été donnés en Angleterre et ont parfaitement réussi sous le nom significatif de concerts monstres.

Je lisais dernièrement dans un journal anglais que quatorze m iV/e auditeurs avaient assisté à Londres à un festival organisé par M. Distin, au palais de Cristal. Les chanteurs, par milliers, accompagnés par des bataillons d'instrumentistes, ont fait entendre aux Gargantuas de Tharmonie accourus à ce colossal festin quarante-trois morceaux, petits ou grands !

C'est méconnaître les qualités de la musique et pervertir le goût que d'offrir au public de semblables concerts.

Il est vrai que deux des derniers festivals

anglais ont produit des sommes qu'Uimann, avec je ne sais plus quel personnage de Balzac, n'eût pas trouvées déshonorantes.

Ainsi la recette du premier de ces festivals, celui de Leeds, s'est élevé à 7,600 livres sterling (187,500 fr.); celle de Birmingham, à 10,800 livres sterling (270,060 fr.).

Il est incontestable que les concerts sont de toutes les distractions admises par la bonne société l'une des plus nobles et des plus charmantes, sinon la plus noble et la plus charmante. Si dans les concerts le plaisir des yeux est moindre qu'au théâtre, en revanche nous ne craignons pas de dire que le plaisir du cœur y est plus vif et surtout plus pur. J'ajouterai que Paris est la ville des concerts par excellence. On ne s'en lasse jamais lorsqu'ils sont bons, et l'artiste de mérite est toujours assuré d'y trouver un public empressé, connaisseur et sympathique.

Et voilà précisément ce qui explique l'ardent désir de tous les virtuoses étrangers à se faire entendre à Paris, où ils re-

çoivent véritablement là consécration de leur talent. Avoir mérité les suffrages du public parisien et ceux de la critique spéciale, généralement confiée à des hommes supérieurs, joignant à Part d'écrire les connaissances approfondies de Tart musical, c'est avoir obtenu un diplôme de docteur, respecté dans le monde entier.

Si la musique à vapeur devait être inventée quelque part, c'est aux États-Unis.

Et la musique à vapeur est inventée et inventée par les Américains. Notre compatriote M. Régis de Trobriand a été une des premières victimes de cette harmonie de l'autre monde, et voici comment il raconte l'histoire :

« Après une excursion de quelques jours à la campagne, dit-il, nous descendions la rivière du Nord pour rentrer à New- York.

En débouchant des gorges de West-Point, nous vîmes arriver de loin en sens inverse du Hero qui nous portait le Glencove se rendant à Albany. Les deux vapeurâ, se rapprochant de plus en plus, n'allaient pas

tarder à se croiser, lorsque tout à coup, dans l'air pur et calme du matin, éclata une sorte de fanfare; — non, ce n'était pas une fanfare, mais un fracas modulé, que nous ne savions à quoi comparer pour en donner l'idée. L'instrument qui produisait cette étrange et furieuse combinaison de bruits semblait avoir emprunté ses effets aux rugissements du lion, aux mugissements du taureau, aux braiements de l'âne, aux aboiements du chien. Dans l'échelle des discordances animales, il ne laissait guère à désirer que les miaulements du chat, d'une mélodie trop langoureuse.

« A la première détonation, madame B. . . , qui a la voix d'un ange et les nerfs d'une femme, bondit comme un choc électrique.

Notre ami le maestro M..., qui a toujours la tête pleine d'harmonies, écrites ou non, se cabra violemment près du bordage, où nous le saisîmes par son habit de peur d'accident. Les autres passagers se mirent à courir ou à sauter pêle-mêle, selon la sensibilité de nerfs acoustiques. Un nègre

se livra à une foule de contorsions désordonnées. Beaucoup de dames se bouchèrent les oreilles avec efifroi, et un chien qui se trouvait à bord compléta le désordre en se ruant parmi les passagers, la queue entre les jambes et avec des hurlements plaintifs. Tel fut, à bord du Hero, le premier effet de la calliope, entendue à un quart de mille de distance.

« Car c'était la calliope installée à bord du Glencove qui nous saluait d'une aubade. La calliope est un instrument de musique à vapeur, frais éclos. Il n'y avait au monde qu'un Américain pour l'imaginer. Tous, nous connaissons cet effroyable sifflet de la machine à vapeur, qui sert de signal sur les chemins de fer. Eh bien ! la calliope n'est autre chose qu'un chalumeau féroce, composé d'autant de sifflets de ce genre qu'il y a de notes dans la portée de l'instrument. Au moyen d'un mécanisme dont je n'ai point eu pôunna part l'occasion d'admirer l'ingénieuse combinaison, la vapeur se précipite alternativement et

avec une durée marquée dans Pun ou l'autre de ces sifflets infernaux, lesquels émettent ainsi des sons à fendre les rochers. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que la note est en quelque sorte visible, par 3uite du jet de vapeur qui la produit. L'air hurlé non-seulement bat le tympan de l'oreille comme le tampon la peau d'une grosse caisse, mais encore il frappe les yeux par une série de bouffées blanches analogues à celles J'un feu de iSle, par une compagnie de tirailleurs. C'est l'idéal de l'étrange.

« Remis de la surprise d'une première bordée, nous nous aguerrîmes assez pour écouter le tintamarre noté, et alors nous pûmes distinguer assez clairement un air connu de contredanse qui semblait sortir des poumons essoufflés de Pelionetd'Ossa, accentué à peu près ainsi : Hhouff ! — Houff! Houff! — Hhhhooouff! — Houf!

Houf! Houf! - Hhhoooouf! Houfffif...

st ! etc., etc. — Avec une aspiration avant, et* un sifflement après chaque note plus ou

moins prolongé, mais toujours colossal, suivant la durée définie du son. Et tout cela, en mouvement d'allegretto , à faire entrer en danse les montagnes de West- Point.

« Autre particularité : chaque sifflet ne produit le même son qu'à la condition que la pression du jet de vapeur soit la même.

Si la pression est plus forte, la note monte ; si plus faible, la note baisse. Or, jusqu'ici réchappement de la vapeur n'est décidément pas réglé d'une façon uniforme. D'où il suit d^s écarts inharmoniques d'une strideur qui inondait M. M... d'une sueur froide.

« Tout cela n'empêcha pas un échange de hourras frénétiques lorsque les deux bateaux à vapeur se croisèrent bord à bord.

Au contraire. C'est du reste facile à comprendre. On crierait pour moins que cette musique endiablée. Ah ! il m'en souviendra de la calliope du Glencove!

« Les Anglais vont bien envier cette invention à l'Amérique, et je ne doute pas

qu'ils ne rappliquent bientôt à leurs bâtiments. A bord des vapeurs de guerre, elle constituera un orchestre économique dont il ne faudra ni payer ni nourrir les musiciens. Si donc la guerre éclate un jour entre les deux peuples rivaux, lorsque deux vaisseaux se rencontreront, ils préluderont à la bataille par une musique martiale. L'un jouera le Yankee doodle, et l'autre le God sape the king! ce qui, joint à l'accompagnement des bordées pour basses et de la mousqueterie pour fioritures, ne peut manquer de porter jusqu'à la frénésie l'ardeur des combattants. Les vagues en seront émues et danseront coriime les collines du Psalmiste, et si , dans les profondeurs de l'Océan, quelques monstres marins ne sont pas tout à fait insensibles à la mélodie, ils se réjouiront que la civilisation humjaine ait enfin songé à eux en imaginant une musique à leur portée. »»

Si la calliope avait été connue à Munich, elle eût certainement figuré dans une expérience toute récente et qui prouve que

les excentricités sont un peu de tous les pa3rs et que, quand ils s'y mettent, les Allemands valent bjiii les Américains sous ce rapport.

Vers midi, le 1 8 du joli mois de mai 1866, — c^était hier, — on entendit soudain dans la bonne ville de Munich la canonnade et des salves d'infanterie accompagnées de musique et de roulements sie tambour. C'était un vacarme à ébranler les nerfs les plus forts, et tout près de l'endroit où les troupes s'efforçaient de produire le bruit le plus assourdissant, on remarquait des malades de l'hôpital militaire qu'on avait transportés là pour voir s'ils supporteraient ce bruit sans inconvénient.

Cette expérience singulière a été faite par ordre de l'autorité militaire, qui a l'intention de faire construire un nouvel hôpital militaire près de l'emplacement du tir.

J'ai fait des promenades charmantes aux environs de Philadelphie, et je n'ai point manqué, comme tous les curieux, d'aller

Imircr les machines hydrauliques du thuylkill, qui alimentent d'eau douce les babitants de la cité de Tamour fraternel.

Icij comme dans beaucoup d'autres endroits aux États-Unis,. Thomme a lutté • contre les plus grandes difficultés opposées par la nature, et en est sorti triomphant.

Il ne îallait rien moins que forcer Teau 1 la rivière à entrer dans un réservoir assez fraste pour que tout Philadelphie fût abon- Idamment approvisionné.

Et Dieu sait la consommation d'eau qui [se fait en Amérique, où chaque maison est coniortablement pourvue d'une salle de t>ain, où toutes les ménagères font faire thez elle le blanchissage du linge, où les Chambres sont généralement munies de robinets d'eau froide et d'eau chaude, où, chaque samedi, les domestiques lavent la jraçade des maisons au moyen de pompes, [comme s'il s'agissait d'éteindre un incendie. Les machines hydrauliques de SchuylkîU sontj je crois, construites dans le genre de notre ancienne machine de Marly. Les

réservoirs contiennent 22 millions de gallons d'eau, laquelle est distribuée par des tuyaux souterrains d'un développement considérable. On admire la machine renfermée dans un bâtiment construit en pierres, ayant une façade sur la rivière ; mais surtout on jouit dans ce frais et délicieux endroit des beautés de la nature qui vous entourent de toutes parts. Quel paysage ravissant, et comme Part, un art simple mais riant, a partout ici secondé l'œuvre du Créateur ! L'eau qui charme l'œil et assainit l'air serpente sur des rochers en filets cristallins ; le catalpa étend sur les gazons et sur la pierre son ample feuillage et ses fleurs argentées ponctuées de pourpre, que semblent envier les naïades d'un élégant bassin de pierre ouvert dans le roc, et d'où ^ s'élance un jet d'eau perpétuel. Une douce et vague harmonie semble s'échapper de ces lieux quasi mythologiques, où l'esprit sommeille voluptueusement bercé par des songes riants à la fois et mélancoliques.

Je n'étais point allé seul faire cette pro-

menade, dont le souvenir m'émeut encore aujourd'hui ; je m'y trouvais en compagnie d'une très-aimable famille, chez laquelle j'ai passé mes meilleures soirées à Philadelphie.

En faisant une courte description de chacun des personnages qui composaient cette famille et en traçant le tableau de la journée de tous, j'aurai présenté le type des honnêtes ménages de cette honnête et rigide Pensylvanie.

Une famille typique. — Concert d'adieux à Philadelphie. — Coup d'oeil sur les machines à coudre. — Les faux-coU et les chaussettes en papier. —Un coup de

fourchette caractéristique.

Cette famille se composait de M. Thomas G..., négociant, d'une cinquantaine d'années; de sa femme, âgée d'environ trente-cinq ans et dans tout l'épanouissement d'une beauté chaste et sévère; d'un fils de dix-sept ans et de deux filles jumelles, de trois ans plus jeunes que leur frère, toujours identiquement vêtues et d'une ressemblance telle, qu'il est arrivé à M. Thomas G... de prendre Jane pour

Mary. La mère, elle, ne s'y trompa jamais.

Les, femmes ont des yeux au cœur qui voient toujours juste en pareil cas.

M. Thomas G..., né à New- York, de parents anglais, avait commencé sa carrière de négociant par être commis dans un magasin de nouveautés. A douze ans on lui confiait la mission d'aller en recouvrement, et il lui est arrivé de voyager seul avec dix mille dollars dans sa poche. A seize ans il avait la signature de la maison, et à vingt-quatre ans il prenait un établissement à son compte.

Sa JeuneSwse se passa sans qu'il connût aucun des plaisirs de la jeunesse, et ses .

facultés étaient toutes concentrées vers un but qui ne pouvait lui échapper ; s'enrichir par le travail.

Des organisations dans le genre de celle de cet austère négociant, on les compte par milliers aux États-Unis.

A-t-il jamais existé en France un enfant qui fût autre chose qu'un enfant ?

Ce n'est ni une critique ni un éloge que

j*entends faire ici; je constate un fait caractéristique, voilà tout.

Possesseur d^une fortune évaluée à trois ou quatre millions de francs, M. G... n'en continuait pas moins les affaires, sans qu'il eût jamais modifié en aucune façon son genre d'existence.

Au plus fort même de l'hiver, il se levait avec le jour, prenait une tasse de thé et sortait de la maison somptueuse qui était sa résidence particulière, pour se rendre dans un hiéchant petit local, mal meublé, mal aéré, dans une sorte d'immense baraque toujours bloquée par des ballots de marchandises, et qu'il appelait son office.

Dans ce misérable réduit, assis sur un fauteuil usé et presque déchiré, M. G...

concluait chaque jour des affaires plus ou moins considérables, avec ce calme et cette rectitude d'esprit qui est le génie de la race anglo-saxonne. Ni la pluie, ni la neige, ni la glace ne l'arrêtaient. Quand les rues étaient couvertes de verglas et qu'il y avait danger de se rompre les jambes, il appli-

quait aux semelles de ses bottes un petit appareil composé de crampons, et ainsi ferré à glace, il se rendait à son office, comme un soldat se rend à son poste, un prêtre à son église. Évidemment, pour lui comme pour la plus grande partie des négociants américains, le commerce était plus qu'un moyen de gagner de l'argent; c'était un véritable sacerdoce.

' En arrivant à son bureau, il compulsait ses livres et les mettait en ordre. Ses commis arrivaient toujours une heure au moins après lui dans ce temple des affaires, où l'air était saturé d'austères soucis, où l'homme devenait fourmi par le labeur.

A neuf heures, M. G... quittait son fauteuil de busines's man (homme d'affaires) pour aller déjeuner dans un restaurant fréquenté par des négociants.

En cinq minutes, et pour ainsi dirf sur le pouce, il faisait ce repas invariablement composé d'un morceau de côte de bœuf et d'un plat classique de cresson cru assaisonné de vinaigre et de moutarde.

Puis il rentrait à Toffice, recevait ses clients, lisait les journaux, se rendait à la Bourse, et faisait un tour à la douane pour revenir à son office donner ses derniers ordres, et finalement rentrer dans sa demeure privée, suivant l'expression anglaise.

Il dînait en famille silencieusement, en un quart d'heure, et passait les soirées dans un petit appartement réservé à son usage particulier, quand il n'allait pas à un club de savants dont il faisait depuis longtemps partie.

L'homme le plus riche de tous les Etats- Unis, M. Astor, de New- York, dont la fortune se chiffre par quelque chose comme quarante millions de dollars (environ deux cents millions de francs) ne vit pas autrement que M. G... Un petit bureau d'un étagç, situé à New- York et dans Prince Street, à deux portes de Broadway, avec des barreaux de fer qui le font ressembler à une cellule de prison, est le modeste asile où il fait ses petites affaires. Là, il s'occupe

personnellement de tout, sait chaque dollar qui entre dans sa caisse ou lui est dù> reçoit, paye de ses mains et tient ses livres.

Il descend ordinairement la ville en omnibus, de bonne heure, le matin, et reste absorbé dans des occupations jusqu'à cinq heures. Il fait peu d'exercice et ne prend guère de plaisir qu'aux affaires. Il ne sort de son bui:eau qu'à cinq heures et remonffe lentement Broadway à pied jusqu'à Lafayette Place.

Pour en revenir à M. Thomas G..», nous dirons qu'il avait l'amour de l'étude en même temps que la passion des affaires.

Il préparait depuis longtemps déjà, lorsque j'eus le plaisir de faire sa connaissance, un travail complet sur la statistique des États-Unis depuis le jour de leur indépendance. Il voulut bien me donner connaissance de quelques parties de son curieux manuscrit, et me permit de relever quelques chiffres qui trouveront leur place dans le courant de ce récit.

Passons à madame G...

Cette dame, conformément aux usages établis en Pensylvanie, se levait en toute saison de très-bonne heure, et ne sortait jamais de sa chambre à coucher que parée* comme pour aller en ville. Ses deux fillettes, propres, élégantes sans affectation, apparaissaient un peu plus tard. A huit heures, qu'on fût au mois de janvier ou au mois cTaoût, le déjeuner était sur la table.

Quatre-vingts fois sur cent, on servait du jambon cuit dans la poêle avec des œufs; pour boisson, du café très-clair dans de grandes tasses.

Après le déjeuner, les jeunes filles prenaient leurs livres de classe, et allaient seules à Técole.

Jane et Mary sorties, madame G. . . fixait autour de sa taille un tablier blanc comme la neige, et commandait les doniestiques en leur donnant l'exemple du travail, ' mettant, comme on dit, la main à la pâte. La maison était chaque jour nettoyée et mise en ordre, du sous- sol au grenier. Quand tout se trouvait rangé , avec une symétrie

un peu froide, il est vrai, "mais irréprochable, madame G... se retirait dans son appartement, où elle faisait une seconde toilette .

Soit en voiture, soit à pied, elle sortait invariablement de deux à cinq heures pour aller faire des visites et courir les magasins de nouveautés. Le plus souvent, sans avoir aucune envie de rien acheter, elle faisait déplieV vingt pièces d'étoffes, inspectait des cartons entiers de rubans, et essayait une douzaine de châles. Cette manière de passer le temps, — désespoir des commis de magasins, — est si habituelle parmi les Américaines qu'on lui a donné un nom; cela s'appelle shopping [magasiner).

Quant à M. G... fils, il était employé dans les affaires de son père, sans répit aucun, du matin jusqu'au soir. Après dîner, il allait au spectacle ou se retirait dans une pièce du sous-sol {baisement) pour y prendre successivement une leçon de piano et une leçon d'allemand.

Telle était la vie de la famille G..., et

telle est la vie de presque toutes les familles de négociants aux États- Unis, quelle que soit d'ailleurs leur position de fortune.

C'est avec ce jeune homme que j'eus l'occasion de voir l'acteur Booth dans une pièce de Shakespeare. Il avait appartenu au théâtre de Drury Lane, à Londres; et, sans être un Talmà, ni un Kean, ni uti Rossi, je lui trouvais du talent et il avait du succès. Qui aurait pu prévoir alors que le fils de Booth deviendrait l'assassin exécré du président Lincoln?

Ulmann, qui n'abandonnait pas facilement les idées qu'il avait conçues et jugeait bonnes, revenait de temps à autre sur son programme de concert politique. Il insistait surtout sur le bon effet que ne manquerait pas de produire une marche triomphale arrangée pour quarante pianistes.

Mon secrétaire fit tant et si bien, que* je consentis enfin à écrire un morceau, non pas pour quarante pianistes, mais pour huit; ce qui me parut très-suffisant.

Le concert avec les huit pianistes jouant à la fois sur quatre pianos fut annoncé, et le public, par son empressement à aller voir cette exhibition d'un nouveau genre alors, donna raison à mon habile secrétaire. Il y avait tant de monde dans la salle lorsque je m'y présentai pour me faire entendre, qu'il fallut littéralement me porter. On étouffait, mais les huit pianistes en perspective faisait tout oublier. On se serait certainement battu s'il y en avait eu quarante.

Ce concert avec huit pianistes fut mon concert d'adieux à Philadelphie.

C'est à Philadelphie que, parlant un jour du génie des Américains pour la mécanique, on m'engagea à voir une machine, toute nouvelle alors, bien connue aujourd'hui et dont je demande la permission au lecteur de dire quelques mots.

Je veux parler des machines à coudre.

Ce n'est guère qu'en i853 qu'elles ont commencé à fixer l'attention des fabricants, bien que M. Howe ait pris son brevet en

1846 et qu'il se soit d'abord ruiné pour les faire connaître. Désespérant de réussir en Amérique, il partit pour l'Angleterre. Mais, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, la routine, cette reine du vulgaire, se mit en opposition avec l'inventeur, et le malheureux, complètement découragé, à bout de ressources, voulant au moins terminer ses misérables jours dans sa patrie, se rembarqua pour les États-Unis. Toutefois, n'ayant pas l'argent néc^essaire à son passage, il s'engagea comme aide-cuisinier à bord du bâtiment the Miss-Clary. Arrivé dans le Massachussets, il travailla dans une fabrique en qualité d'ouvrier mécanicien.

Mais le temps avait fait son oeuvre, et les machines à coudre commençaient à être employées. Seulement il arriva ce qu'il arrive si souvent; l'inventeur fut entièrement oublié, et la contrefaçon, avec l'impudeur qui la caractérise, prétendit bénéficier seule de tous les avantages de l'invention.

Il y a dans le droit quelque chose de si respectable et dans le vol quelque chose de si odieux, que Howe trouva des amis dévoués pour lui faire rendre justice. A force d'énergie, de persévérance et d'argent dépensé, l'inventeur finit par établir ses droits d'une manière si victorieuse que, depuis les dernières décisions des tribunaux américains, toutes les machines à coudre reposant sur le principe établi par le brevet de l'inventeur, c'est-à-dire usant d'une aiguille à pointe trouée et de deux fils, furent reconnues comme des contrefaçons. Il avait donc un droit de redevance sur chacune de ces machines, et ce droit est tel que, pour la seule année de 1 869, il s'est élevé à la somme de 142,926 dollars, soit 714,630 fr.

Il est curieux de suivre année par année le progrès de cette invention qui, à notre avis, est une des plus importantes de ces dernières années, parce qu'elle a eu une influence considérable sur le sort des ouvrières, non-seulement en Amérique, mais

partout en Europe où les machines à coudre sont employées*

Voici le relevé des machines sur lesquelles M.' Elias Howe a prélevé un droit de poinçonnage, établi dVbord à raison de treize dollars Tune^ et réduit par la suite à trois dollars seulement :

En i853 2,509 machines.

1857 iî>7i3 —

Total, 95,658 machines à coudre vendues aux Etats-Unis dans l'espace de sept années.

C'est là un succès véritablement prodigieux par son extrême rapidité.

Mais comment pourrait-il en être autrement quand on considère les avantages extraordinaires offerts par cette couturière mécanique.

D'après MM. Wheeler et Wilson, le

rapport du temps employé par une de leurs machines et par une bonne ouvrière couturière seraient les suivants :

LA MACHINE l'oUVRIÈRB

Chemise d'homme. . . i h. 16 m. — 14 h. 26 m.

Paletot. 2 38 - 16 35

Gilet de satin i 14 — 7 19

Pantalon de drap.... » 5i — 5 10

Robe de soie i l3 — 10 22

— de mérinos . . . . i 04 — 8 27

— d'indienne » by — 6 37

Tablier ordinaire ... . >> 08 — i 26

A mon retour en France, j'eus l'occasion de parler de cette invention de M. Howe, et je ne fus pas peu surpris d'apprendre que l'idée première de cette ingénieuse machine appartenait à un Français nommé Thimonnier. C'est l'éternel sic vos non vobis de Virgile. En effet, il est dit dans le Livre d'or^ que, le 17 avril i83o, M. B. Thimonnier aîné, tailleur à Amplepuis , département du Rhône , prit un brevet pour une machine à coudre.

Cette machine formait un point de chaî-

nette, elle cousait avec un seul fil. L'aiguille était à crochet et fonctionnait verticalement; en s'abaissant elle perforait l'étoffe et allait saisir le fil au-dessous de celle-ci pour le ramener en-dessus. Un point arrière se formait en dessous et un point de chaînette en dessus comme dans la broderie au crochet. M. Thimonnier apporta à sa machine diverses améliorations, il existe des brevets de lui aux dates suivantes :

1845,. 10 juin. Application du système de point de la broderie au crochet à la mécanique, et par suite à la couture.

1845, 21 juillet. Machine perfectionnée dite métier à coudre au point de chaînette.

1 848, 5 août. Thimonnier et Magnin.

Machines à coudre, broder et faire les cordons.

M. Thimonnier paraît n'avoir tiré aucun profit de son invention ; que l'honneur au moins lui reste !

Il est juste de dire, toutefois, que des essais plus ou moins informes sont anté-

rieurs aux siens ; il efl est qui remontent à 1804.

On a cru que les machines à coudre, en se propageant, allaient aggraver la position des couturières, qui ne pourraient pas soutenir la concurrence. La fâcheuse position des couturières, en général, ne peut plus s'aggraver, hélas! Depuis longtemps déjà le travail à l'aiguille est reconnu insuffisant à nourrir l'ouvrière, dans les conditions indispensables au maintien de ses forces et de sa santé. Le mieux qu'il puisse arriver pour un grand nombre d'ouvrières, c'est que les machines à coudre les obligent à changer de profession. Voifi, du reste, ce que dit à ce sujet le Datif "Times, journal des États-Unis :

« Contrairement à l'idée généralement conçue à l'introduction de cette machine, les ouvrières à ^aiguille ont vu leur sort amélioré par cette invention; des milliers se sont trouvées payées, et cela par un travail bien moins fatigant. Tous les jours

on voit des ouvrières qui, Jadis, en travaillant à leur aiguille nuit et jour, ne pouvaient gagner que de i à 2 dollars par semaine (5 à 10 francs) gagner maintenant de 3 à 10 dollars (de i5 à 5o francs) par semaine pour manœuvrer une machine pendant deux tiers moins d'heures par jour, et pour un travail bien autrement facile. Beaucoup d'entre elles, possédant leurs machines à elles, gagnent plus de |0 dollars {5o francs) par semaine. »

La machine à coudre m'a conduit un peu plus loin que je ne le voulais.

Et pourtant que de choses crâneuses n'aurais-je p^ à dire encore, si je voulais m'étendre sur le génie inventif des peuples du nouveau monde ! Par exemple l'invention des faux-cols en papier, si bien accueillie en France, nous est venue des Américains. Et voilà déjà qu'aujourd'hui les Yankees, cherchant à étendre l'usage du papier dans l'habillement, font, avec un mélange de papier et de mousseline, des bas et des chaussettes qui ne coûtent pas

la moitié du prix du simple blanchissage des bas de coton ou de laine.

Je reviens à mes impressions personnelles.

Avant de quitter la ville de Tamour fraternel pour aller me faire entendre à Baltimore, il m'est arrivé une petite histoire éminemment caractéristique qu'il me faut raconter.

J'étais à table d'hôte à c^téd'un Français avec qui j'avais fait connaissance. Le dessert arrive, et il ne reste plus dans un plat qu'un seul gâteau. Le Français me l'offre; je refuse, en le priant de le garder pour lui. Il insiste avec courtoisie et veut absolument que je l'accepte. Le gâteau avait bonne mine, et je réitérai mes prières.

— C'est pour vous, dis-je à mon obligeant voisin.

— Je n'en ferai rien.

— Mais si.

— Vous me désobligeriez.

— Allons, puisque vous le voulez à toute force, je l'accepte*

J'allais le prendre, quand un Américain, placé vis-à-vis de nous deux et témoin de nos instances réciproques, s'empara bravement d'une fourchette, se coucha à demi sur la table, allongea le bras et piqua trèsadroitement le gâteau, qu'il enleva dextrement, à notre grande stupéfaction. Il le mangea tranquillement, ne paraissant pas se douter qu'il y eût dans ce procédé la moindre inconvenance.

Baltimore. — Une nouvelle proposition d'Ulmann. — Coup d'oeil sur la ville des monuments. — Les grands chefs-d'œuvre du nouveau monde. — Les sectes en Amérique et M. de Talleyrand. — Le plus galant des pianistes. — Mes improvisations en public. —>• Nouvelle manière d'essayer les pianos. — Le morceau de piano qui a fait ma réputation en Amérique. — Un club excentrique. — Retour à Nev^^- York;

Baltimore n'est séparé de Philadelphie que par une distance de quatre-vingt-dix milles. ,

Nous fîmes ce trajet en voiture Ulmann et moi.

Pendant que j'admirais le paysage, plein de richesses végétales dans ces parages

no MES VOYAGES EN AMERIQUE'

pittoresques, Ultnaniij lui, pensait à Torganisation de nos concerts futurs.

— Savez-vous improviser? me dit-il.

. — Je n'ai jamais fait, lui répondis-je, une étude spéciale de Timprovisation, néanmoins je m'en tire comme un autre au besoin. Mais pourquoi cette demande?

— Elle n'est pas sans but, croyez -le bien.

— Est-ce que vous voudriez me faire improviser ?

— Cela me ferait plaisir, en effet.

— Soit, je puis vous satisfaire, et quand nous ne serons que nous deux, je vous varierai quelques thèmes à votre choix.

— Oh ! je ne vous demande pas d'improviser pour moi seul ; je ne suis pas si çgoïste. Je vous demande d'improviser en public, bien persuade que cet attrait serait irrésistible.

— Improviser en public ! c'est scabreux.

On peut être mal. disposé, et il est cruel d'étaler devant tous une prétentieuse impuissance. A moins pourtant de faire

BALTIMORE • Hl

comme certains improvisateurs que j'ai connus, et qui apprenaient par cœur toutes leurs improvisations. '

— Cette précaution est assurément fort sage, dit Ulmann, mais elle ne serait pas applicable en Amérique, où il faut laisser chacun libre d'offrir un thème à l'improvisateur.

— Ainsi vous voulez que j'improvise réellement en public ?

— -Il le faut, et rien ne vous sera plus facile. Lorsque vous vous sentirez mal disposé, que l'inspiration sera rebelle, si elle Test jamais, ce dont je doute fort...

— Ulmann, vous me flattez, dis-je en l'interrompant.

— • Eh bien ! dans ce cas, continua-t-il, vous jouerez le thème d'une main et vous ferez des gammes chromatiques et de longs arpèges de l'autre. Les gammes chromatiques et les arpèges s'accordent avec tout, dispensent de toute combinaison harmonique et font le plus grand effet sur les masses ravies d'une si brillante exécution.

n2. MES VOYAGES EN AMERIQUE

— Ulmann, vous êtes né improvisateur; il ne vous manque que de savoir faire des gammes chromatiques et des arpèges.

— Donc c'est convenu, vous improviserez à Baltimore.

— Je me résigne, puisque vous le voulez absolument.

L'impression que me produisit cette cité, surnommée par les Américains la ville aux monuments^ fut des plus gaies et des plus charmantes.

Baltimore est bâti sur un terrain incliné et traversé par un courant d'eau qui se perd dans le Patapsco River. Des ponts nombreux relient les deux côtés de la cité, au milieu de laquelle s'élève majestueusement la colonne consacrée à Washington et couronnée de la statue du grand citoyen. Ce monument commémoratif a près de deux cents pieds anglais d'élévation, et n'est surpassé dans sa hauteur que par une certaine tour affectée à la fabrication du plomb de chasse. Cette tour, dans laquelle le plomb a grandement le temps de

s'arrondir en tombant, est considérée par les Américains comme la plus haute du monde entier.

C'est à propos de cette tour qu'un Américain me dit un jour, avec des yeux où brillaient l'enthousiasme, que si l'Europe était jolie ^ l'Amérique était belle ^ et qu'il fallait venir aux États-Unis pour admirer les grands chefs-d'œuvre de la nature.

— La plus grande cataracte du monde, mé dit-il, est la chute du Niagara, où les eaux réunies des grands lacs 'supérieurs forment une riyière large de 1,348 mètres, et plongent, après s'être resserrées soudain par-dessus les rochers, à une profondeur de 53 mètres.

La plus grande caverne du monde est le Mammouth, cave dans le Kentucky, où l'on peut faire un voyage sur les eaux d'un fleuve souterrain et pêcher des poissons sans yeux.

Le plus grand fleuve du monde est le Mississipi, qui a 4,100 milles de longueur.

La plus grande vallée du monde est celle du Mississipi, qui n'a pas moins de 5oo,ooo milles carrés, et passe' à juste titre pour être Tune des régions les plus fécondes de tout le globe.

Le plus grand lac du monde est le lac Supérieur, qui a 43o milles de long.

Le plus grand pont naturel du monde est celui de Cedar Crek, en Virginie. Il traverse un précipice de 25o pieds de profondeur sur 80 de largeur, au fond duquel coule le torrent.

La plus grande masse de fer du monde est le Pilet Knob, dans le Missouri. C'est un bloc de minerai qui a 35o pieds de haut et 2 milles de tour.

Si j'avais, après les travaux de la nature, à citer ceux des hommes en Amérique, continua, mon narrateur, la liste serait longue parmi les grandes merveilles dont nous avons raison d'être fiers, nous tous enfants du nouveau monde. Je n'en citerai qu'une : le plus long chemin de fer esfrle Grand-Central illinois, qui mesure

73 1 milles de long, et a coûté à établir 1 5 millions de dollars.

Ce que me dit cet Américain, je pus m'en convaincre plus tard, n'avait rien d'exagéré, et les États-Unis sont bien l'endroit où le Créateur a exposé à notre admiration ses plus magnifiques chefsd'œuvre.

Je ne crois pas qu'il y ait aucune ville aux Etats-Unis plus riche en églises, en chapelles et en temples à l'usage de tous les cultes que Baltimore.

Il est vrai qu'aucune restriction à la liberté religieuse n'existe dans cette république, où toutes les croyances sont également en possession de tous les droits de la conscience.

Aux termes de la constitution de l'Union, le congrès ne peut faire aucune loi relative ni à l'établissement d'une religion, ni pour prohiber son libre exercice. Aucun serment religieux ne peut jamais être requis comme nécessaire pour posséder une

place ou office public dans les Etats-Unis.

Grâce à cette disposition, on peut dire, sans aucune exagération, que toutes les sectes religieuses se retrouvent dans toute rétendue de PUnion.

Un diplomate dont le nom dit tout, Talleyrand, qui visita T Amérique, fut, comme tout le monde, frappé de la réu^ nion de tant de sectes diverses. Il nous dit ce qu'il en pense dans un mémoire peu connu généralement, sur les relations commerciales de l'Angleterre avec les États- Unis:

ce Au premier abord, il paraîtrait que, ces sectes conservant après leur transmigration leur caractère primitif, il serait naturel de craindre qu'elles ne troublassent aussi la tranquillité de l'Amérique. Mais corhbien est grande la surprise du voyageur quand il les voit existant toutes dans ce calme parfait qui ne paraît jamais devoir être troublé; quand, dans la même maison, le père, la mère, les enfants suivent chacun paisiblement et sans opposi-

BALTIMORE \ni

tion la croyance qu'ils préfèrent! J'ai été plus d'une fois témoin oculaire de ce spectacle auquel rien de ce que j'avais vu en Europe n'avait pu me préparer. Le jour consacré à la religion, tous les individus de la même famille sortent ensemble ; chacun se rend à Téglise de sa secte, et, retournés ensuite dans leur maison, ils se réunissent dans leurs occupations domestiques. La diversité des opinions religieuses n'en produisait aucune dans leurs sentiments ou dans leurs autres habitudes ; il n'y avait point de disputes à ce sujet, dont même on ne faisait jamais mention. »

Ce que j'ai vu par moi-même vient corroborer les observations du célèbre diplomate. Toutefois, j'ajouterai que, plus on s'avance dans le Sud, plus la religion catholique y est en faveur ; tandis que, dans le Nord, ce sont les sectes protestantes qui florissent.

A Baltimore, la cathédrale catholique est considérée comme un des beaux mo-

numents en ce genre. La vérité est que c'est une église spacieuse, propre à Tintérieur, mais sur les proportions de laquelle il y aurait, suivant nous, beaucoup à reprendre. On ne saurait songer un instant à comparer cette cathédrale à toutes les grandes églises, gothiques ou de la renaissance que nous avons en Europe. La cathédrale de Baltimore forme une croix grecque avec un dôme au centre. Ce dôme m'a paru un peu écrasé, et les arches qui le supportent trop larges et sans élégance.

Quelques ornements d'intérieur sont dignes de fixer l'attention, et j'ai vu les deux tableaux offerts à cette église par le roi de France Louis XVI IL

L'un d'eux représente une descente de croix, par Paulin Guérin ; l'autre est, diton, une copie de Rubens ; ce dont Je doute fort, la composition de cette toile étant plus que médiocre.

On m'a dit que l'église de Baltimore renfermait le plus grand orgue qu'il y eût aux États-Unis. Le buffet de cet instru-

BALTIMORE 1»ÏÔ

ment m'a, en effet, paru taillé dans de larges proportions, mais Je n'ai point eu occasion d'entendre l'instrument.

Baltimore, qui a plus d'un genre de richesse, comme on voit, passe aussi pour avoir le gracieux avantage de posséder les plus jolies femmes de toute l'Union.

J'ai été ravi, à mes concerts, de voir réunis tant de gracieux visages.

Toutes étaient réellement charmantes.

Toutefois il ne m'est point arrivé, â l'exemple d'un pianiste qui a fait sa tournée artistique en Amérique peu de temps après moi, de leur envoyer des saluts.

Ce galant virtuose envoyait ses saluts de la main droite, pendant que sa main gauche continuait de parcourir seule l'ivoire ému de l'instrument. (Style consacré.)

Que de charmes !

Il s'habillait pour ses concerts de pantalons à grands carreaux imitant la toile â matelas, et quand on lui jetait un bouquet, il le ramassait pour TofFrir à la plus belle de ses auditrices*

Souvent il s'interrompait au milieu d'une fantaisie pour adresser un speech au public, et se remettait au piano, en lançant aux ladies des œillades assassines.

Je cite ce fait non point pour blâmer mon . très-honorable collègue, mais parce qu'il est caractéristique.

Personne ne trouvait ce procédé déplacé, et les dames étaient charmées de la tenue et des façons d'agir de ce virtuose, d'ailleurs extrêmement recommandable à tous les points de vue.

Après la cathédrale catholique de Baltimore, il me faut citer l'église unitairienne, qui est, sans contredit, un trèsbeau temple.

La ville aux monuments compte encore parmi ses beautés de pierre, de marbre et de briques le Battle-monument^ le Armis^^ tead monument^ l'hôtel de ville, la prison d'Etat, le palais de justice, et la chapelle du collège catholique, un vrai bijou, admirablement située pour favoriser le recueillement et faire naître de saintes pensées.

Dès mon premier concert à Baltimore, je fus, de par Ulmann, condamné à improviser; ce qui me plut médiocrement d'abord et finit par beaucoup mç divertir.

Mon secrétaire avait fait afficher que tous les thèmes sur lesquels on voulait que j'improvisasse devaient être déposés en entrant au contrôle.

Cinquante ou soixante motifs furent à la première soirée remis au contrôleur.

Parmi ces thèmes figuraient quelques mélodies connues et un certain nombre d'airs empruntés au répertoire peu mu-' sical de MM. les Peaux- Rouges.

Voici comment je procédais en cette occasion dans les concerts suivants.

Le moment venu d'improviser, je me présentais avec tous les manuscrits que je faisais connaître au public. Ils étaient admis ou rejetés à la majorité des voix. .

Cela occasionnait un grand tumulte dans la salle, car l'air qui plaisait aux uns déplaisait aux autres, et j'avais souvent beaucoup de peine à connaître l'avis de la ma-

jorité des dilettanti. Quand cinq ou six thèmes avaient été choisis ainsi, je les arrangeais en fantaisie, au hasard de l'inspiration.

Si j'en juge par le succès que j'obtins, je dus être quelquefois heureux dans ces badinages musicaux, pleins de prestige et d'attraits pour le public américain de cette époque.

Mais le plus original, c'est que, quelques-, uns de mes auditeurs ne sachant pas écrire la musique et ne voulant pas perdre pour * cela leur droit à m'oflfrir des thèmes à varier, les sifflaient, me priant de les noter moi-même.

L'amateur de ce genre, après avoir réclamé le silence de l'assemblée, se mettait gravement debout sur sa stalle et sifflait de son mieux, pendant que moi, muni .d'un crayon, j'attrapais au vol ces airs le plus souvent baroques et d'une intonation presque toujours vague et mystérieuse.

Il m'est arrivé de faire siffler jusqu'à

quatre fois uft air dont je ne pouvais saisir ni la mesure ni les intervalles.

Le public attendait patiemment Tissue de ce travail, et nous applaudissait tous les deux, le siffleur et moi, quand enfin j'étais parvenu à noter entièrement le motif.

Jamais il ne m'arriva de rire en me prêtant à ces jeux innocents de la. musique, quoique j'en eusse bien envie. Tout le monde était sérieux ; mais le plus sérieux de nous tous, c'était Ulmann, qui, en comptant la recette de chaque concert, me disait avec un juste orgueil :

— Avais-je raison de vous engager à improviser?

Le goût nîiisical s'est formé en Amérique depuis quelque temps, à ce que j'ai ouï dire.

A l'époque où je traversais les États- Unis, le goût des beaux-arts, en général, . et celui de la musique, en particulier, laissaient beaucoup à désirer généralement, malgré quelques bonnes sociétés philharmoniques et les efforts d'un certain nombre

de bons musiciens pour vulgariser les œuvres des maîtres.

Par exemple, je fus un jour, chez un marchand de musique, témoin d'une nouvelle manière d'essayer les pianos, dont, jusque-là, je n'avais pas eu la moindre idée.

Une dame entre et demande à voir des pianos, désirant en acheter un.

Trois instruments sont ouverts. .

La dame prend énergiquement son ombrelle par la poignée et en promène rapidement l'autre extrémité sur le clavier du premier piano.

— Les basses sont bonnes, dit-elle magistralement, mais je n'aime pas le haut.

(Son ombrelle n'avait glissé que sur le haut.)

Se tournant vers le second piano, elle fait courir l'ombrelle dans le sens opposé, en commençant vers le milieu du clavier pour s'arrêter à la note la plus grave.

— Les notes aiguës de celui-ci sont jolies, dit-elle avec le même aplomb et le

même ton magistral, mais les basses sont faibles. Voyons le troisième piano.

. Et cette fois elle promena furieusement son ombrelle à droite tt à gauche du clavier, ce qui produisit des fusées de sons intempestives du plus désagréable effet.

— A la bonne heure, exclama-t-elle sur le ton de l'enthousiasme, celui-ci est bon dans tous les sens, et je le prends.

Comme cette dame venait de sortir du magasin, je vis un morceau de musique sur la couverture duquel je lus : Sontags ipalse^ by Henri Her:{. Je tournai la feuille : ce morceau n'était pas de ma composition.

— Qu'est-ce que cela? dis-je très-contrarié au marchand de musique.

— Vous me le demandez ! Mais c'est le morceau qui a fait votre réputation en Amérique; vos autres compositions sont plus ou moins estimées ; celle-ci est regardée comme le plus beau joyau de votre harmonieux écrin.

Je voulus décliner cet honneur, mais

Ulmann devina mon intention, et, me prenant à l'écart :

— Ne réclamez pas, me dit-il, vous le?

désobligeriez, et d'ailleurs personne ne voudrait vous croire.

Je suivis le conseil de mon sçcrétaire, et aujourd'hui,, très-probablement, si je jouis encore de quelque réputation dans un certain monde en Amérique, je dois cet avantage à la Sontags apaise.

' Ce serait peut'-être ici le lieu de vous parler longuement du commerce de musique et de la fabrication des pianos en Amérique; je me bornerai à constater que le commerce de musique y est considérable partout, et que si la facture des pianos laissait -beaucoup à désirer il y a quelques • années, il fallait en excepter les pianos de Ghickering, dont la réputation a traversé les mers. Sans avoir cette grande égalité de sons, cette homogénéité de timbres, tour à tour cette puissance, cette douceur et cette distinction toujours, qui font de nos bons pianos français les meilleurs pia-

BALTIMORE 18*ï

nos du monde, les instruments de Chickering ne manquaient pas d'éclat, et ses grands modèles de concert pouvaient lutter avec les pianos à queue anglais auxquels ils se rattachaient par plus d'une qualité. Je parle des pianos à queue et des pianos carrés; car les États-Unis seront probablement, pendant longtemps encore, tributaires de PEurope en ce qui concerne les pianos droits, la principale branche de la facture française.

Longtemps les Anglais ont passé à l'étranger pour fabriquer les pianos les plus solides, et cette renommée leur a valu un écoulement considérable de leurs produits.

Aujourd'hui nos pianos, fabriqués expressément pour l'Amérique, sont regardés comme supérieurs autant par la solidité de leur construction que par l'éclat et l'harmonie de leur timbre.

Ce ne sont pas seulement, fait observer avec raison un artiste écrivain qui a pendant plusieurs années habité le nord de l'Amérique, les changements subits de

température qui influent d'une manière si fâcheuse sur certains pianos, c'est surtout, dans le nord des États-Unis, la chaleur excessive des fournaises qui, en chauffant les salons, écaillent les pianos. Quelques Français ayant apporté avec eux à New-York et à Boston des pianos fabriqués pour la France, où l'inconvénient des fournaises n'existe pas, ces pianos n'ont pas tardé à se déranger. Les Américains en ont conclu que les pianos français étaient mal fabriqués, ou tout au moins qu'ils ne pouvaient résister au climat d'Amérique. Ils englobaient ainsi dans un mépris commun les bons et les mauvais instruments : ceux que nous faisons pour la France et ceux que nous destinons pour l'exportation, ceux que fabriquent à vil prix les facteurs sans nom et sans foi , et ceux que livrent nos bonnes maisons dont la réputation est universelle.

J'ai dit que le commerce de musique était considérable partout aux États-Unis.

En effet, plusieurs éditeurs y possèdent un

fonds de i5o à 200,000 planches. Cette musique, passablement gravée et bien imprimée, suffit en grande partie à la consommation du pays.

N'ayant passé avec personne, jusqu'à présent, de traités internationaux pour la propriété littéraire et musicale, les Américains peuvent impunément publier, sans payer aucun droit d'auteur, tous les ouvrages qui paraissent en Europe. Cet injuste privilège leur assurerait un avantage des plus notables dans la concurrence de ce commerce si la main-d'œuvre, d'un prix généralement plus élevé en Amérique qu'en Europe, ne venait équilibrer les choses.

C'est à Baltimore que j'eus le rare avantage d'être introduit dans un club plus eu?

rieux que délicat, assurément. Je veux parler du club des... cracheurs.

Cracher est un besoin de tous les instants, dans certaines parties de l'Union; c'est une, habitude, une contenance, et, pour quelques-uns, un jeu d'adresse. Je vis les membres du club des cracheurs

dans toute leur gloire. Ils étaient assis autour d'une cheminée dont Tâtre était masqué par une plaque de fer percée d'une demi-douzaine de trous grands comme des petits écus. C'est par ces trous que ces virtuoses lançaient leurs projectiles, avec une grâce et une facilité qu'on ne saurait trop louer, en songeant qu'ils auraient pu manquer leur coup.

De Baltimore je retournai à New- York, où je devais rencontrer Sivori.

Ulmann avait rêvé d'associer à mon piano un archet magique. L'archet magique fut trouvé et l'association eut lieu.

Mes concerts avec Sivori à New -York, — Le Courrier des États-Unis et son fondateur. -^ Coup d'œil sur la presse new-yorkaise. ■— Quelques échantillons de correspondance privée. — Le Herald et ses machines typographiques. — Le black mail* — Les principaux journaux de la cité impériale. — Une conférence faite par une femme libre, — La stratégie et les concerts. — Notre départ de New- York, à Sivori et à moi.

Le public new-yorkais se montra trèsempressé, je lui en suis reconnaissant pour ma part, à venir nous entendre ensemble, Sivori et moi.

Nous jouâmes quelques duos classiques des grands maîtres de la musique instru-

mentale et beaucoup de fantaisies modernes sur des motifs d'opéra.

Les duos classiques furent écoutés avec un plaisir respectueux qui resta concentre chez presque tous les auditeurs.

Il n'en fut pas de même quant aux fantaisies modernes, qui excitèrent des applaudissements unanimes et provoquèrent des bisy le plus doux de tous les mots à l'oreille d'un virtuose.

Tous les journaux de New-York s'occupèrent longuement de nos concerts, et je saisis cette occasion, — quelque tardive qu'elle soit, — pour remercier tout particulièrement M. Frédéric Gaillardet de l'intérêt chaleureux qu'il ne cessa de me témoigner depuis mon arrivée en Amérique jusqu'à mon jetour en Europe.

M. Gaillardet est le fondateur et fut pendant plusieurs années l'actif et très-intelligent rédacteur en chef du Courrier des États-Unis. Ce journal, que le succès n'a point abandonné, a rendu et rend toujours un véritable service aux États-Unis et à la

France, en servant d'interprète à ces deux grandes nations. En leur apprenant à se mieux connaître, il leur apprend aussi à mieux s'apprécier mutuellement.

Les artistes français ont trouvé auprès de M. Gaillardet, dont l'opinion faisait autorité, de sages conseils et un appui fraternel. Quand, après une fortune si honorablement acquise, l'auteur de la Tour de Nesle quitta l'Amérique poup revenir en France, il n'abandonna point pour cela le journal qui avait encore tant besoin de son concours. Les correspondances parisiennes, toujours si intéressantes, de M. Gaillardet, achevèrent de rendre populaire le nom de ce publiciste de talent qui est aussi un homme de cœur.

Le rédacteur en chef du Courrier des États-Unis avait eu la bonté, dès mon arrivée en Amérique, de me présenter aux principaux rédacteurs des principaux organes de la presse new-yorkaise, ce qui me permit d'étudier de près les hommes et les gazettes de ce temps.

Il y avait à cctt^ époque — et je crois qu'ils existent encore tous aujourd'hui — une quinzaine de journaux quotidiens dont les deux tiers environ paraissaient le matin, Tautre tiers dans Taprès-midi (i).

Outre ces journaux, il se publiait dans la cité impériale trois ou quatre feuilles hebdomadaires le samedi, et autant le dimanche, malgré la sainteté de ce jour ?i respecté partout dans la grande république.

Enfin, il y avait encore à New- York deux revues men-suelles, une revue trimestrielle, un Journal anglais appartenant à des An-

(i) D'après la Gas^ette de Boston du lo janvier 1862/il y avait en ce moment trois mille sept cent cinquante-quatre journaux publiés aux États «Unis, à uvoir : dans l'État de New- York, 6i3; dans l'État de Pensylvanie, 418; dans celui de TOhio, SgS; dans rilllnois, 221 ; dans le Massachusetts, 2i5; le nombre restant se partage entre les autres États. Dans les États de l'Union où l'esclavage était en vigueur jusque dansées derniers temps, la Virginie est celui qui compte rotativement le plus de publications périodiques. Les journaux y existent au nombre de i38. Après la Virginie vient le Missouri, dans lequel paraissent io3 journaux.

glais, rédigé par des Anglais et lu par des Anglais, pour soutenir les intérêts anglais; deux ou trois journaux allemands, imprimés en allemand, et, nous Tavons dit, le journal français le Courrier des États^ Unis,

A l'exception des journaux allemands et du journal français, tous ces papiers publics, suivant l'expression du siècle dernier, avaient, par leur dimension, la nature de leurs caractères et la disposition des matières, une étroite parenté avec les gazettes anglaises.

Tout ce qui peut présenter un intérêt quelconque y est accueilli précieusement, et si on n'y publie pas encore de romans, en revanche on y donne en grand nombre des correspondances particulières datées des quatre ou cinq parties du monde^ çt lés Rapports officiels y sont imprimés in extenso.

Beaucoup de personnes correspondent entre elles par la voie des journaux, et il est quelquefois très-curieux et fort amu-

sant de lire la colonne affectée aux avis particuliers.

J'ai relevé sur place un certain nombre de ces insertions, qui suffiront à donner une idée de ce genre de correspondance à la fois secrète et publique.

A demain vendredi. Prudence et mystère. N. O. A.

Si S... tient ses prix, lâchez. Z.

Vincent^ ne soyez plus inquiet de votre épouse. Quand vous lirez ces lignes, j'aurai rejoint pour toujours le seul homme qui m'ait compris et pour lequel mon cœur ait jamais battu. En vous laissant nos six enfants à élever, j'ai voulu vous donner une preuve solennelle de toute l'estime que j'ai pour votre caractère, éminemment honorable. Ayez bien soin de ces innocentes

MES CONCERTS AVEC SIVORI A NEW-YORK lOT

créatures, parlez-leur souvent de leur mère, et si réellement vous m'avez aimée, comme vous vous êtes plu si souvent à le répéter, réjouissez-vous, Vincent, car je suis à cette heure aussi heureuse que puisse l'être une femme en ce bas monde^ où le bonheur, hélas ! est si rare. P...

A. S. 3. 4. A moins pourtant... Mais bah!

Vous avez donc pu douter de mes sentiments? Ingrat! X.

, Les cotons mollissent où vous savez.

C'est le moment d'agir. Gre...

Je me trouverai à Chicago le 3 du mois prochain. Mettez la chose en train. (O. M.

%>it.)

Vous êtes une vieille folle, miss R... Si je vous revois" chez moi, je vous étrangle.

On a maintes fois accusé la presse américaine de pratiquer un genre d'industrie que les Yankees désignent sous le nom de black mail y ce qui veut dire taxe, noire, , Si cette accusation n'est pas une calomnie, et s'il a pu se trouver quelques plumes vénales dans le nouveau monde, comme il s'en est rencontré dans l'ancien, évidemment on a beaucoup exagéré les récriminations à ce sujet.

Je déclare, quant à moi, n'avoir jamais été l'objet d'aucune noirceur de cette nature.

Partout, au contraire, j'ai vu les journalistes américains très-indépendants, ce qui ne les empêchait pas d'avoir généralement pour les artistes dont ils se faisaient les juges de la bienveillance pour leur ta-

MES CONCERTS AVEC SIVORl A NEW-YORK 199

lent et. le plus grand respect pour leur personne.

Le journal qui, peut-être, a été le plus vivement accusé de black mail est le New- York Heraldy dont la fortune rapide devait inévitablement inspirer la jalousie et la haine des impuissants orgueilleux qui tentent beaucoup de choses et ne réussissent à rien. Avoir su réussir est le crime

impardonnable, aux yeux de certaines gens, dont s'est rendu coupable, avec un rare bonheur, le propriétaire rédacteur du //èra/i, James Gordon Bennett. Mais M. Bennett est un philosophe de l'école américaine ; il sait que le bonheur parfait n'est pas de ce monde, et les dollars qu'il a gagnés l'ont facilement consolé des ennemis qu'il s'est faits précisément parce qu'il les gagnait.

L'édition quotidienne du New-^ York Herald est promptement arrivée à un chiffre de quarante à cinquante mille exemplaires.

L'édition hebdomadaire de ce même

journal était plus considérable et constituait pour son propriétaire des bénéfices énormes.

Il est vrai que le Herald s'est, dès sa fondation, attaché à donner aussi promptement que possible les nouvelles d'Europe, et qu'on est toujours sûr de trouver dans ce journal, véritable encyclopédie de chaque jour, des correspondances exactes de tous les points du globe où l'attention est fixée.

Deux heures après l'arrivée des steamers transatlantiques, le Herald vend par milliers dans les rues des suppléments trèsétendus contenant les principales nouvelles d'Europe.

Ce résultat, qui paraît incroyable, est dû en grande partie aux machines à imprimer que possède ce journal, et qui sont les plus puissantes machines typographiques du monde entier, sinon les plus puissantes et les plus parfaites.

Essayons, d'après le Herald lui-même, qui en a donné la description, de faire

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coniprendre ce mécanisme merveilleux, si simple dans sa savante complexité.

C'est une machine rotative à cylindre de Wikinson, qui imprime simultanément sur un rouleau de papier les deux côtés d'un format immense, et délivre les feuilles coupées et prêtes à être pliées. La presse n'a pas plus de 2 .mètres 66 centimètres de longueur sur i mètre 33 centimètres de largeur. Sa hauteur est de i mètre 66 centimètres environ.

Un châssis fixe supporte deux paires de cylindres; chacun a à peu près 5o centimètres de diamètre. Sur Tun de ces cylindres sont placés les caractères qui impriment un côté du papier; sur l'autre cylindre sont mis les caractères qui doivent imprimer l'autre côté du papier. Le cylindre qui donne l'impression se trouve placé entre les deux autres, c'est-à-dire au-dessous de l'un et au-dessus de l'autre.

Un rouleau de papier à imprimer est suspendu sur une verge de fer, à l'une des extrémités du cadre de la presse, de niveau

avec les cylindres, et à la distance d'environ quarante centimètres.

C'est là toute la machine, avec les rouleaux à encre et l'appareil à couper.

On commence Topération de l'impression en prenant l'extrémité du rouleau de papier; on l'attire sur la presse en ligne presque horizontale, et en le faisant passer alternativement au-dessous et au-dessus des cylindres. L'impulsion une fois donnée, les cylindres, en tournant, opèrent une révolution correspondante dans le rouleau de papier, lequel s'imprime ainsi sur chaque côté à mesure qu'il se déroule. Lorsqu'il arrive à l'extrémité opposée de la machipe, il est coupé à des intervalles égaux, et les feuilles séparées viennent se ranger en piles régulières.

L'appareil à couper, d'une beauté admirable, tranche le papier mouillé aussi nettement que le papier sec.

Dans tout ce système il n'y a ni mouvement en arrière, ni mouvement réciproque, comme disent les mécaniciens* Il

n'existe qu'une seule et simple évolution en avant des cylindres à caractères et à impression.

La rapidité donnée à ces cylindres ne semble être limitée que par la vitesse avec laquelle le papier à imprimer peut se dévider du rouleau.

Les feuilles sont originairement rendues à raison de 3oo à la minute, ce qui fait 18,000 journaux à l'heure.

Le NerV'York Herald est de toutes les gazettes américaines celle qui s'est le plus occupée des arts et des artistes.

C'est madame Bennett, la femme du propriétaire de ce journal, qui était chargée de rendre compte des pièces de théâtre et des concerts. Elle mettait dans ce travail beaucoup d'esprit souvent, des aperçus ingénieux quelquefois, toujours de la vivacité, et un sentiment qui allait parfois jusqu'à la passion. Vous étiez pour elle un demidieu ou vous étiez moins que rien. Point d'intermédiaire entre le bon et le mauvais

pour cette jeune et jolie critique qui, comme toutes les femmes, jugeait avec ses sympathies ou ses antipathies autant peut- , être qu'avec sa raison.

Les journaux les plus répandus, après le Herald, étaient la Tribune^ le Daily Timesy le Courrier and Enquirer^ le «Sww, \q- Journal of Commerce, V Express y VEvening Posty le Commercial Advertiser^ le Home Journal^ le Mirror, etc.

La Tribune^ qui se montra si russe pendant la guerre de Crimée, avait pour rédacteur en chef M. Horace Greely, homme d'une puissante originalité, à la fois utopiste et pratique, fouriériste^ bloomeriste, partisan des esprits frappeurs et whig.

Le Daily Times était abolitioniste, puritain comme pas un autre, et tempérant à tout casser quand on lui parlait de vins ou de liqueurs, et que l'eau lui montait à la tête.

Le Sun (Soleil) — car Paris et M. Millaud n'ont pas seuls l'avantage de posséder un pareil astre littéraire — avait, avant toute

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autre chose, pour mission d'éclairer, de ses rayons sagement lumineux, Tinteliigence des masses en vulgarisant les connaissances humaines.

Eh Amérique, plus que partout ailleurs peut-être, le Sun avait sa raison d'être; car il faut savoir un peu de tout dans un pays où l'on change de profession avec une si étonnante facilité. Là, en effet, les médecins deviennent parfois entrepreneur de bâtisses, les colonels se font presque tous restaurateurs, et les pianistes s'établissent épiciers. Il n'y a que les épiciers qui aient toujours eu le bon esprit de ne pas se faire pianistes.

Le Sun, d'une dimension colossale, imprimé en petits caractères, ne coûtait qu'un cefit (cinq centimes). Les rédacteurs de cette feuille étaient MM. Beach père et fils.

Le Courrier and Enquirer avait une publicité relativement restreinte, mais son influence n'en était pas moins considérable.

Ses rédacteurs politiques étaient , avec

le colonel Webb, MM. Charles King et Raymond. La partie musicale avait pour représentant M. White, excellent musicien et critique aussi éclairé qu'impartial.

Le Journal of Commerce s'occupait exclusivement de commerce et de certaines doctrines religieuses.

Le commerce et les sectes se prêtent souvent un mutuel appui en Amérique, où les temples appartiennent tous à des particuliers, lesquels ne se font aucun scrupule de les louer pour des concerts ou des conférences quelconques.

Au reste, la salle du Tabernacle, dans laquelle je donnai mes concerts à New- York, était une sorte de temple où le profane succédait sans nul inconvénient au sacre; pourvu toutefois que le profane eût l'argent nécessaire pour payer son entrée dans ce sanctuaire.

La salle du Tabernacle appartenait aux propriétaires du Journal of Commerce.

VExpress (deux éditions quotidiennes}

était un journal du matin et du soir qui avait pour rédacteur de la haute politique M. James Brooks. La musique y était parjfaitement traitée par M. Otis.

L'Evening Posty journal du soir, avait pour drapeau littéraire le nom du célèbre poète Bryant.

Le Commercial Advertiser^ autre journal du soir, était écrit en grande partie par M. Inmann, homme d'esprit et plume élégante. *

Le Home Journal (journal du foyer domestique) avait en tête de sa rédaction M. Willis, dont les impressions de voyage en Europe ont eu dans toute l'Amérique beaucoup de retentissement. Son style, toujours élégant, ne manquait ni de poésie ni de romanesque. Il soupirait, il chantait, il rêvait mélancoliquement. C'était l'écrivain favori des dames.

Le Af/rror était le transparent souvent fidèle où M. FuUer, journaliste fashionable, faisait refléter les mœurs et les tendances de l'aristocratie financière, la seule

aristocratie qu'il y ait encore jamais eue en Amérique !

Les journaux du dimanche crurent de leur devoir, pendant longtemps, de n'accueillir aucun compte rendu de pièces de théâtre et de concert. Faits pour être lus * entre une cérémonie au temple et quelques versets de la Bible, ils devaient rester dans le diapason austère des esprits ce jour-là partout aux États-Unis.

Depuis quelque temps les journaux du dimanche sont devenus moins puritains :

ils donnent à cette heure l'analyse de toutes les pièces de théâtre, et ne se font aucun scrupule de parler musique, voire de musique de ballet et de danseuses.

Où est le temps où l'on fermait, à Philadelphie et dans quelques autres villes de l'Union, les rues par* des chaînes, le dimanche, afin de les rendre inaccessibles aux voitures, dont le bruit aurait pu distraire des lectures de la Bible !

Cette absurde tyrannie, plus absurde * encore aux Etats-Unis qu'elle ne le serait

partout ailleurs, a fort heureusement disparu du pays de toutes les libertés, et Ton m'assure qu'on danse aujourd'hui le di-' manche, à New-York, sans crainte comme sans scrupule.

Puisque j'ai été entraîné à vous parler des journaux de New- York et des machines du NejP'York Herald y je compléterai cette rapide dissertation par quelques mots relativement à l'établissement des imprimeries dans cette partie du nouveau monde.

La i5remière imprimerie qui ait fonctionné dans l'Amérique du Nord fut importée de l'Angleterre à Boston en 1675.

Ce n'était, à la vérité, qu'une bien petite et bien pauvre imprimerie-, mais telle qu'elle était, elle rendit de grands services, et les livres qui en sortirent sont très-recherchés des bibliophiles et se vendent au prix des hautes curiosités.

C'est Philadelphie qui a possédé la seconde imprimerie, expédiée en 1686 de Liverpool.

New- York n'a eu sa première machine typographique que neuf ans plus tard, en 1695.

Bien avant cette époque, en i555, le Mexique possédait déjà une- imprimerie complète et munie de caractères variés et nombreux. C'est à Mexico qu'est né le premier livre fabriqué dans le nouveau monde. Il avait pour titre : Vocabulario en lengua castellana y mexicana^ et son auteur était le missionnaire Alfonso de Molina.

Avant de quitter la cité impériale, )e voulus me donner le plaisir d'assister à une conférence faite par une/emwe libre, de celles qui fondèrent plus tard, à New- York, le fameux club des Libres Amours.

Belle chose que la liberté, mais pas trop n'en faut.

La femme libre que j'entendis, et dont, malheureusement, j'ai oublié le nom, parla beaucoup pour demander en faveur du beau sexe certains droits qui, • jusqu'aujourd'hui, sont restés le privi-

lége de l'autre sexe, celui à qui nous devons notre père, comme aurait dit M. Legouvé. •

C'était soutenir une thèse insoutenable, selon nous.

N'y a-t-il donc pas assez de représentants du peuple, d'huissiers, de pompiers, de pasteurs de toutes les religions réformées et de gendarmes aux Etats-Unis, comme partout ailleurs, sans que les fems'en mêlent ? V

Les femmes ont dans ce monde leur mission providentielle qui suffit à leur existence, à leur gloire même, en leur assurant notre reconnaissance avec toute notre admiration.

Que voudraient-elles encore? Sont-ce* des moyens de domination? Et quel orateur mâle, dirons-nous avec un spirituel écrivain, a jamais la douceur persuasive d'un œil bleu qui joue une larme, ou l'autorité terrible d'un œil noir qui feint de s'indigner ?

Avec quels gendarmes peut-on réprimer

la rébellion d'une main mignonne qui veut biffer une charte hors d'âge ?

Quel état de siège pourrait comprimer l'émeute d'un sentiment qui murmure la Marseillaise de son ennui ?

Quels huissiers feront payer l'impôt qu'on refuse avec un haussement d'épaules ironiquement dédaigneux ou insolemment incrédule?

Quel diplomate, enfin, pourrait tromper un adversaire assez impartial pour n'écouter que soi, et qui pousse la candeur jusqu'à la franchise même, quand on doit la croire une duplicité ?

Voilà les questions. Les hommçs d'État qui trouveraient quelques réponses plaut sibles sont priés de nous en faire part.

Eh bien ! ces regards tendres ou courroucés, ces mains mignonnes, ces doux murmures, ces blanches épauleà, et, par-ci, par-là, quelques vérités un peu nébuleuses, voilà l'arsenal complet de la diplomatie ^des femmes.

"Avec de pareilles armes, la victoire n'est

jamais douteuse; mais l'ambition de la femme libre est sans borne aux États-Unis.

Elle a si bien plaidé sa cause en Amérique, la femme libre, qu'enfin toutes les carrières ou à peu près lui ont été ouvertes.

Au moment où j'écris ces lignes, la chaire de langues et de littératures grecques et latines, à l'université Baker, dans le Kansas, est occupée, avec le plus grand éclat, par miss Martha Baldwin, graduée de l'Université de l'État d'Ohio.

Au commencement de la présente année scolaire, elle a été choisie par la faculté pour prononcer le discours d'ouverture, et elle s'est acquittée de cette difficile tâche avec autant d'érudition que d'éloquence.

Miss Baldwin n'est âgée que de vingt et un ans.

Une autre jeune Américaine, miss Olympia Brown, a été régulièrement ordonnée et reconnue ministre d'une église de Weymouth, dans l'État de Massachusets. Des doutes s'étant élevés sur la validité d'un mariage célébré par ce prêtre féminin, l'af-

faire a été portée devant le comité judiciaire de la législature de Massachusets, lequel s'est, à runanimité, prononcé pour Taffirmation.

Ajoutons qu'on a récemment déposé au Congrès une proposition tendant à accorder aux femmes les droits civils, et en particulier celui d'électeur.

Lorsque arriva le moment de quitter New- York pour poursuivre nos voyages, Ulmann vint nous trouver, Sivori et moi, et nous tint ce langage d'un air sentencieux et convaincu :

— Messieurs, le métier * d'imprésario n'est pas ce qu'un vain peuple pense.

— Notre crédulité fait toute sa puissance, répondit assez impertinemment Sivori.

— Plaît -il? fit Ulmann, en tendant l'oreille.

— Rien, rien, repris-je ; veuillez continuer.

— Donc, je vous disais que le métier d'imprésario n'est pas ce qu'un vain peuple

pense. En effet, qui saura jamais au juste ce qu'il faut d'imagination, d'esprit d'àpropos, de connaissance du cœur humain et de stratégie pour bien organiser des concerts en Amérique ?

— Gomment! interrompit Sivori, l'esprit d'à-propos, l'imagination et la connaissance du cœur humain ne suffisent pas pour rédiger un programme et faire coller des affiches, il faut aussi de la stratégie ?

— Si l'organisation des concerts n'était que ce que vous croyez qu'elle est, répliqua Ulmann d'un air visiblement offensé, il ne faudrait aucune des qualités que je viens d'énumérer pour se dire imprésario •, il faudrait tout simplement copier des titres de morceaux de musique et avoir de bonne colle pour les affiches. Mais , à l'honneur de notre pro^ssion^ l'organisation des concerts est quelque chose de plus. Oui, il faut de la stratégie pour mériter le titre d'imprésario, il en feut même beaucoup; et je vais vous le prouver»

-jt:;. 31 X TUS.

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des concerts et être incapable de les organiser.

• — Et que prétendez-vous donc faire, fit Sivori d'un air tant soit peu inquiet : voudriez-vous nous obliger, Herz et moi, à danser la polka en public ?

— Je prétends, reprit Ulmann, faire de la stratégie, et arriver par cette science, aussi indispensable aux généraux d'armée qu'aux impresariij à des résultats triples dé ceux qu'obtiendrait un homme vulgaire, dépourvu des qualités qui font Vimpresa-rio... Non, non, je ne commettrai point la faute de vous présenter d'abord tous les deux dans les villes où l'on ne vous connaît encore ni l'un ni l'autre. Mon plan est fait, mon itinéiraire est tracé, et voici ce que j'ai arrêté. Notre grand virtuose Sivori s'acheminera dans l'ouest pendant que notre excellent maître Henri Herz cinglera vers le sud, pour suivre ensuite les traces du premier dans l'ouest, qui, à son tour, viendra cueillir des palmes dans le sud.

— a^mt-ct hitn de- paimcs que rees

votiîcx que re cuecILe : dimariiia Sh-ori.

^^ Certainement, népondh Ufmann^ des fiatmeft sous ia fonne de dollars, qui est, iaa^ contredit* la mciljeure iorme de paSme^. Quand vo^us aurez exécuté cet harnv/nieux et productif chas&é-croîsé, «outest arrai^^ |xmr que, sans perdre une fournee, nous nous retrouvions tous les trois i la Noui^eHe-Oiéaas. Alors, de la, nous partirons ensemble, pour exploiter, réunis, les villes déjà exploitées par diacun de vous isolément. Qu'en pensez-vous, messieurs, et croyez'vous que ce ne soit pas de la stratégie, et de la meilleure?

— Ulmann, dit Sivori, %x)U5 êtes un puissant génie.

— Ulmann, ajoutai-je, vous êtes un homme incomparable,

— Je croîs ce que voas dites^ messieurs;, fit simplement mon secrétaire et d'un ton profondément convaincu .

Nous quittâmes la cité impériale. S- Vori avait pour agent un secrétaire qui te-

nait d'Ulmann les instructions les plus minutieuses sur les villes à parcourir et le nombre des concerts qu'on devait donner dans chacune d'elles. Moi, je partis avec le grand stratégiste Ulmann lui-même, qui me conduisit d'une traite à Charleston.

J'allais me trouver là dans un pays à esclaves, et une civilisation toute nouvelle allait s'offrir â mes yeux.

Une rencontre en chemin de fer. — Tentative audacieuse du chevalier de Lévis. — Quelques cbifires. — Mon coquin de domestique. — Charleston . — L'antichambre des morts. — De Tétat actuel de l'esclavage chez les différents peuples du monde. — Un mot sur l'esclavage ancien. — Comment vivaient les esclaves à Charleston. — Le Banjoo et le sentiment musical chez les nègres. — Quelques mots sur le rhythme. — Aventure caractéristique. — Nègres vendus à l'encan. — L'amour d'un esclave. — Mes concerts à Charleston.

Le trajet que je fis de New- York à Charleston avec Ulmann et François (mon domestique que j'avais emmené de Paris et dont j'aurai bientôt sujet de m'entretenir) me parut une promenade délicieuse et trop

courte. Le hasard voulut que je me trouvasse, en wagon, assis à côté d'un riche planteur de Charleston, M. Richard, Américain d'origine française, pour qui j'avais une lettre d'introduction.

M. Richard tenta de m'enlever pour me faire passer quelques jours dans sa plantation. Mais Ulmann s'y opposa formellement, son plan étant fait, comme nous le savons, et un seul jour de retard pouvant compromettre le succès de sa belle combinaison stratégique.:

Je me dédommageai de ne pouvoir accepter l'hospitalité de M. Richard en l'ér coûtant parler des hommes et des choses de l'Amérique qu'il connaissait à ravir.

Mon aimable compagnon comptait parmi ses petits cousins, — du côté des femmes, — le brave et malheureux général Montcalm, qui fut tué, comme on sait, au service de la France contre les Anglais à la prise de Québec dans le Canada.

Il me racofita, d'après des papiers de famille restés en sa possession, certaines

partk^Jilarités très-curieuses sur cette guerre du Canada si désastreuse et en même temps si glorieuse pour nos troupes, condamnées à périr sans aucun secours et loin de la mère patrie par le. pi us imprévoyant des gouvernements qui fut jamais. Toutefois et malgré Tincurie de Louis XV, qui fit si lestement Iç sacrifice du Canada et des vaillants soldats chargés de défendre cette colonie, il n'a tenu qu'à une circonstance tout à fait fortuite que le chevalier de Lévis ne reprît Québec avec une poignée d'hommes, en faisant du même coup prisonnière toute la garnison anglais^.

Je laisse parler M. Richard.

-r-L'intrépideMontcalm,medit-il,venait d'être tué, et Québec, écrasé par les forces de l'ennemi, n'appartenait plus à la France.

Le chevalier de Lévis, qui depuis devint duc de Lévis, s'empara du commandement de ce qui restait de troupes firançaises, et ordonna aux hommes de se replier sur Montréal, capitale du haut Canada. Là les soldats prirent leur quartier d'hiver, at-

CHARI^ESTON 228|

tendant le printemps, et espérant toujours que la mère patrie leur enverrait . du se-!

cours. Les secours n'arrivèrent point, mais une entreprise suprême fut tentée.

Le chevalier de Lévis, après avoir réuni en conseil les officiers principaux :

— Messieurs, leur ditril, quand on n'est pas les plus nombreux, il faut être les plus hardis et les plus adroits. Au lieu d'attendre ici les Anglais, allons les surprendre à Québec. Nous sommes dans les premiers jours du printemps, et le Saint-Laurent est presque entièrement dégelé. Avec de Taudace et de la prudence, nous devons réussir. Que notre artillerie soit embarquée dans le plus grand secret, que Télite de nos soldats accompagne Tartillerie, et avec l'aide de Dieu, nous arriverons sans être aperçus jusque sous les murs de Québec.

Soutenus par rartillerie, nos hommes s'élancerônt dans 1^ place et s'empareront de la garnison, qui croira rêver en nous voyant. C'est dit, messieurs, et à l'œuvre.

Les entreprises hardies ont toujours été

du goût des Français, et la propcJsition du chevalier de Lévis obtint un succès d'enthousiasme. Des bateaux furent construits avec un entrain extraordinaire, et en quelques jours tout était prêt pour Texpédition.

Au moment de quitter Montréal pour suivre, sous l'égide de la Providence, le courant du fleuve qui devait conduire cette poignée de braves à la victoire ou à la mort, le chevalier de Lévis leur fit une courte harangue :

€ Soldats, nous allons reconquérir Québec et venger Montcalm. Les Anglais sont encore engourdis par le rigoureux hiver que nous venons de traverser, et ils ne nous attendent pas.

« C'est donc le moment de leur faire notre visite.

« Du reste tous les avantages sont de notre côté. Voyez plutôt. A peine sont-ils cinq ou six fois plus nombreux que nous, et nous n'avons d'autre perspective que de vaincre ou d'être jetés dans le Saint-Lau-

rent, ce qui assurément serait de nature à augmenter notre résolution si elle avait besoin d'être excitée par d'autres motifs que le devoir à accomplir et le drapeau à relever.

a Soldats, il ne me faut que des cœurs vaillants, des esprits résolus, des corps vigoureusement trempés. S'il en est un parmi .

vous qui sente son courage défaillir à ce moment décisif, qu'il demeure ici et ne tienne pas dans nos bateaux une place inutile. »

Ces dernières paroles eurent tout l'effet * qu'en . attendait l'habile général. Aucun soldat ne voulut rester à Montréal, et il fallut que le sort désignât les compagnies qui garderaient cette ville pendant que l'expédition marcherait sur Québec.

C'est aux cris de vive la France! que les bateaux quittèrent les rives de Montréal pour tenter' un des coups les plus hardis dont il soit fait mention dans les fastes militaires.

Tout alla d'abord parfaitement et la flot-

BBS

826 MES VOYAGES EN irMÉWQTJE

tille arriva sans être découverte jusqu'à quelques lieues de Québec. Malheureusement, en un endroit où le fleuve décrit une courbe, un glaçon qui surnageait à fleur d'eau se heurta contre un des bateaux et le coula.

Tous les hommes qui le montaient fu- -rent noyés à l'exception d'un sergent qui parvint à grimper sur ce glaçon.

Ce malheureux, mourant de froid, arriva ainsi jusque sous les murs de la place.

Une sentinelle anglaise l'aperçut, tira sur lui, le manqua, très -fâcheusement — nous allons le voir — et la garnison tout entière fut mise sous les armes.

Conduit à terre et réchauffé, le sergent fut questionné.

En proie à une hallucination, et se croyant encore au milieu des siens, il parla, et ses paroles révélèrent les secrets de l'expédition.

Cinq minutes plus tard il mourait.

Le gouverneur de Québec, sans perdre un instant, renforça les postes, développa

ses moyens de défense par terre et par mer, et envoya à la découverte.

L'expédition du chevalier de Levis était manquée, et le Canada à jamais perdu pour la France.

M. Richard me raconta ce fait et beau-coup d'autres avec un entrain et une vivacité qqi, je le sens bien, me font ici défaut.

En arrivant près de Charleston, il me parla de sa propriété et de Pacçroissement de la valeur des terrains ^ux Etats-Unis.

Ce qu'il me dit poui;ra donner une idée de l'étonnante prospérité de ce pays, transformé en quelques années comme par enchantement.

Un terrain d^ deux £^res trois quarts, suf les bords de l'Ohio, fut vendu en 1798 pour la somme de 35o dollars. En 181 5 ce même terrain fut acquis pour 10,000 dollars, Il vaut six fois ce prix aujourd'hui

En 1794, huit lots de terre, chacun d'un are environ, furent achetés à Pittsbourg, dans l'État de Pensylvanie, à raison de 1,765 dollars et 64 cents. En 18 14, l'ac-

quéreur de cette propriété refusa pour sa terre une rente annuelle de 3,ooo dollars.

Depuis cette époque, les terrains n'ont pas cessé d'augmenter de valeur et la population s'est partout accrue dans une proportion considérable^ et que personne, à coup sûr, n'aurait pu prévoir.

Un économiste distingué, M. Colqhoun, en parlant de l'accroissement des populations, cite comme un bel exemple de cet accroissement l'Angleterre qui, en 1700, renfermait 6,523,000 âmes, et un siècle plus tard, en* 1800, en contenait 10,817,000.

Les États-Unis ont été plus vite en besogne, et depuis 1790 leur population a doublé tous les vingt -cinq ans. Veut -on savoir quelles sont, aux États-Unis, les proportions entre les habitants et les milles carrés? les calculs du' savant Morse nous le disent. Les États de la vaste république, non compris la Géorgie et le Tennessee, présentent une étendue de 492,619 milles carrés; en 1810 leur population était de 7,140,565 habitants. Ainsi donc il y avait

un peu plus de quatorze personnes par mille carré. Voyez la proportion avec les divers États européens. En i8o3, la république Batave comptait 276 habitants par mille carré; la France, à la même époque, 174; l'Angleterre et le pays de Galles, 1 69 ; l'Espagne, beaucoup plus déserte, n'en comptait que 74; le Portugal, moins peuplé encore, 67; l'Ecosse, 57, et la froide Suède, 14 seulement. En supposant que les Etats- Unis deviennent un jour aussi peuplés que la Hollande, ce pays, appelé à de si grandes destinées, serait fort d'une population de 135,470,225 habitants. C'est un joli chiffre.

L'accroissement prodigieux de la population aux États-Unis depuis l'indépendance est la preuve la plus éloquente de l'excellence de son gouvernement. Dans les États où règne le despotisme, les populations s'affaiblissent et diminuent; dan? ceux où règne la liberté avec des terrains d'une certaine étendue, les populations se fortifient et augmentent. Il est incontestable

que rémigration a été et reste encore pour PAmérique du Nord un des éléments les plus précieux de sa prospérité. Les Américains ont compris cette vérité, et ils n'ont riei^ épargné pour attirer vers eux les déshérités, en si grand nombre, de la famille humaine. En fins calculateurs qu'ils sont, ils estiment en rnoyenne à i,5oo dollars la valeur de chaque émigrant. Or, comme ils ont reçu jusqu'à i5o,ooo émigrants par an, cela fait un accroissement de richesse annuelle, en marchandise humaine ^ de 2o5 millions de dollars. Les Etats-Unis sont donc, par calcul autant que par principe politique, la nation hospitalière par excellence.

En arrivant à Charleston, nous trour vâmes le premier hôtel de la ville tellement rempli de voyageurs, que nous pûmes à peine nous y loger mon secrétaire et moi.

Mon domestique alla demeurer dans une sorte de hoarding house^ à quelques pas de

rhôtel, et il emporta, pour les garder avec lui, une partie de mes bagages.

François, avant d'être à mon service, avait été le valet de chambre d'un baron allemand, et il se croyait depuis ce moment un peu baron lui-même.

François avait de sa profession de domestique une haute idée, et il n'aurait certainement pas servi u-n maître qui ne l'eût pas habillé d'une belle livrée.

Donc François avait à son habit la plus belle garniture de boutons en métal jaune que puisse ambitionner un domestique jaloux de rehausser ses avantages naturels par la parure qui embellit toujours la beauté.

François s'était, du reste, aperçu de l'heureuse influence de sa livrée sur l'imagination du personnel féminin des hôtels où nous étions descendus, en Amérique.

On le prenait pour un général étranger, et le drôle ne pensa jamais à désabuser personne à ce sujet.

Une fois il arriva qu'à la porte même

de ma chambre, à Charleston, j'entendis François qui, me croyant sorti, échangeait mystérieusement quelques paroles avec une jeune quarteronne. J'écoutai et je surpris le dialogue suivant : , '

— Général , vous me comblez de vos bontés.

— Ne me remerciez pas, jeune esclave, et sachez qu'il n'est aucun sacrifice qui puisse me coûter pour mériter votre affection et votre estime.

— Et vous m'achèterez, général?

— Je vous achèterai, jolie fille de couleur, et sans marchander encore ! .

— Et une fois libre, vous m'emmènerez avec vous en Europe, général?

— C'est convenu, mignonne, et avec moi ce qui est dit est dit. Dans quelques jours, nous voguerons tous les deux vers la terre promise, où vous serez libre et où seul je resterai votre esclave.

— Et vous abandonneriez ainsi pour moi votre ami le pianiste avec qui vous êtes arrivé à Gharleston?

— Aussi facilement, jolie fille, que je vous donnerais un baiser. Un pianiste, cela se retrouve; il n'en manque pas, Dieu merci ; mais une femme comme vous, un peu brune, il est vrai, mais ravissante de grâce et d'esprit, en est-il une seconde sur la terre?

— Général, vous êtes plus qu'un aimable homme et plus qu'un grand capitaine, vous êtes un ange descendu des cieux.

— Vous me rendez justice, ma belle enfant.

— Et vous, enchanteur, vous me transportez dans le paradis sur l'aile bleue de l'espérance et de l'amour.

Je voulus ouvrir- ma porte pour confondre l'impudent séducteur de la trop sensible et trop crédule esclave, mais au premier bruit que je fis, le général s'esquiva d'un côté pendant que la quarteronne fuyait prestement de l'autre.

Dans le boarding house où j'avais été forcé de l'envoyer, François se donnait des airs d'important. Quelques voyageurs de

a»4 MES VOYAGES EN AMÉRIQUE

passage, trompés par mes noms écrits sur les malles qu'il gardait, le prirent pour moi et lui offrirent à table du Champagne accompagné de speechs flatteurs. François écouta les speechs^ y rqx)ndit de son mieux, et but le Champagne sans se faire prier.

Voici comment je fus instruit de cette conduite.

Un jour quelqu'un me dit que j'avais eu tort de me loger dans un hoarding borner au lieu de descendre dans un bon hôtel.

— Mais, répondis-je, je ne loge point dans un boarding house et je suis descendu au meilleur hôtel de Charleston,

— Vous m'étonnez beaucoup. En êtesvous bien sûr ?

— Parfaitement sûr.

— Alors je vois ce que c'est, vous couchez à l'hôtel et vous allez prendre vos repas dans le boarding hause*

— Je couche à l'hôtel et j'y prends tous mes repas.

-^ Ce n'est pas possible.

— Comment, ce n'est pas possible!

— Non, ce n'est pa^ possible, puisque pas plus tard qu'hier un cordonnier du Massachusetts vous a offert du Champagne se trouvant vis-à-vis de vous à table dans un boarding house des plus modestes.

J'avais gardé le silence sur le mystérieux entretien que j'avais surpris à la porte de ma chambre ; il me fut impossible de tolérer que mon domestique se laissât appeler de mon nom et agît à ma place. Je lui adressai des reproches bien mérités et il me promit de ne plus boire à l'avenir que le Champagne qui lui serait offert personnellement, si par hasard on lui en offrait.

A-t-il tenu parole? J'en doute. Toujours est-il qu'en arrivant à la Nouvelle-Orléans, il me quitta, voulant, me dit-il, ouvrir un établissement dans cette ville.

En retournant 'une dernière fois à la Nouvelle-Orléans je ne fus pas peu surpris de hre sur une enseigne que M, F'rançois de la maison Henri Her^ s'était établi fabricant de pianos. Le nom de François était écrit sur l'enseigne en petits caractères

presque illisibles ; celui de Henri Herz ressortait au contraire en lettres gigantesques et magnifiquement dessinées; si bien que pour tous les passants le facteur de pianos c'était moi et non point lui.

L'aspect de Gharleston n'a rien de monumental, et cette ville a le grand défaut, sous le rapport du pittoresque, d'être construite sur un terrain plat, à peine élevé de quelques pieds au-dessus du niveau de l'eau.

Au point de vue commercial Gharleston est assez heureusement établi dans le fond d'une vaste baie qui va se rétrécissant en forme d'entonnoir. Ce passage étroit, fortifié d'une façon formidable pendant la dernière guerre, explique la résistance de cette ville qu'on aurait pu croire imprenable, et que deux rivières ceignent à l'est et à l'ouest.

La baie et 'les bassins naturels formés par les deux rivières offrent un port excellent et qui serait accessible aux navires du plus fort tonnage sans les obstacles de la

barre, très-infranchissable à tous les gros bâtiments.

• La saison des chaleurs, qui est aussi celle des fièvres à Charleston, chasse de la ville tous les habitants aisés ; mais pendant rhiver, qui du reste n'est jamais rigoureux, la grande cité carolinienne présente beaucoup d'animation. Elle est bien percée, et si elle n'a rien de monumental, en revanche on y remarque quelques constructions importantes telles que le palais de justice, l'arsenal, plusieurs églises et deux ou trois banques.

A l'exception des rues les plus commerçantes où les maisons se touchent, les habitations à Charleston sont isolées les unes des autres et garnies à chaque étage de verendah, fraîchement recouvertes de plantes grimpantes et de treilles de vigne. Chacune de ses charmantes demeures est entourée par un jardin où le botaniste admire, entre toutes les plantes exotiques, le palmier nain (palmeito)^ qui assez rare dans toutes les autres parties de l'Amérique septen-

ft!l« MKS VOYAGES EN AMÉRIQUE

trionalc, croît avec abondance dans la Caroline du Sud.

Comme dans beaucoup d autres villes de rUnion, c'est le cimetière qui est à Charleston te lieu favori des promeneurs.

Les vivants y jouissent de la fraîcheur des (Hnbrages, et les morts^ avant de s'y coudier pour rétemité, y font antichambre dans un établissement assez original qui s'a{^le Winéifig Scheet.

IjCs Américains, qui décorent des omnibus de peintures représentant des artistes en vogue, des portraits de femme, Washw^ïton et de vues de paysage, ont aussi orné d'emblèmes funéraires cette antidwmbiH: de la mort. Il fait si chaud à <^*harlcston pendant l'été qu'il serait impossible de conserver chez soi les morts plus de trois ou quattxî heures. Quand une per- ^NnM meurt en ville, les parents du défunt ml le de>*oir d'en avertir les autorités, le^wdlcs font transporter le cadavre dans It WMing Scheet.

|« n'avais jamais vu d'esclaves avant

CHAtlLESTON «3«

d'arriver à Chârlestott, ^t là vue de ces malheureux ptx>duiî5it ^ iftoi k plus pénible impressïott. Oe tt'eï% pas qu'ils eussent Tair afiligé et qu'ils fassent génératemertt Maltraités ; leuï- jAysionottiie, ^u ccnli^îlre^ ittdiqU^ît plutôt la gaieté ou tout aU ttloîtt's rindifféi^ence^ et màtériellenVèttt <m pouvait les coftsîdérer comtne plu^ heureux que bott n'ôttibi-e d'&iropéeus-, mais c'étaient des esckVefSj ^t cette pensée, malgré moi, aïssofcnbrîssait tfous iès tat^eàux. L'homme placé en dehoTîs de l'humanité^ et pos^é par l'homiïte au même titre que du vil bétaiî> me parut lecott\ble delà monstruosité, ^rtout dàUs le pays **è toutes tes liberté*.

Le!i taUses les pïus d^tefstâbles trouvent quelquefois d'héroïqueà pàrtî^tts^ aVeuglés par tes passions ou excités paï- l'intérêt personne.

. C'est ainsi que les habitants du Sud se sont battus comme des héros pour maintenir l'esclavage, réprouvé universellement.

Heureusement, en cette circonstance, la

ILUUI

force a servi le bon droit, et le plus monstrueux abus du pouvoir despotique est tombé exécré au nom de l'Union américaine à jamais triomphante. Par une conséquence logique, l'esclavage a eu dans le nouveau monde, comme dernier défenseur et pour suprême châtiment, le plus infâme et le plus stupide des assassins, qui luimême était, dit-on, fils d'un meurtrier, l'acteur Booth, dont j'ai parlé plus haut.

Le moment est donc opportun pour que, suspendant pour un moment le récit des aventures qui me sont personnelles, nous jetions un coup d'œil sur l'état actuel de l'esclavage dans toutes les parties du monde où cette institution est encore en honneur.

Cet aperçu nous servira d'ailleurs à mieux apprécier la position des esclaves, sur lesquels il me faudra bien revenir encore un peu en vous parlant de la Havane.

Un mot d'abord sur l'esclavage ancien.

Quand les hommes cessèrent généralement de se manger entre eux, — je dis gé-

néralement, car beaucoup de peuplades de TAfrique, de rAmérique et de l'Australie sont encore .anthropophages, — ils se firent les esclaves les uns des autres.

C'était assurément un progrès dans les mœurs; mais examinons ce progrès.

L'esclave, . dans le principe, n'avait aucun droit. C'était uiie véritable machine agissante et pensante au service exclusif d'un maître qui pouvait à son gré le tuer, lui crever les yeux, expérimenter sur lui des venins et le jeter vivant dans un vivier pour le faire dévorer par des lamproies.

L'esclave n'avait point de nom.

L'esclave n'avait point de famille.

L'esclave n'avait point d'affection.

•L'esclave n'avait point d'opinion.

L'esclave n'avait point de relation d'homme à homme.

L'esclave ne pouvait rien posséder, et chez lui l'abrutissement était obligatoire et la démoralisation un devoir.

En Laconie, par exemple, on forçait les

Ilotes à s'çnî\Ter pour inspirer aux jeunes Spartiates le dégoût de Tivresse.

Tout s'enchaîne dans Pimmense solidarité du bien et du mal, et Tesclavage des anciens poussa logiquement, fatalement les maîtres au dernier d^;ré de l'échelle du vice et de Timmoralité.

Sous les peines les plus sévères, les esclaves devaient faire preuve de tous les genres de d^adation, afin qu'ils apprissent eux-mêmes à se considérer comme une espèce à part, née pour l'avilissement.

On leur ordonnait de chanter des chansons obscènes et on leur défendait d'en chanter d'autres!

Ils avaient un costume particulier, la livrée de l'infamie.

• Durant les cinq premiers siècles de ia fondation de Rome, les travailleurs étaient presque tous des hommes libres. Mais les conquêtes eurent pour effet d'étendre Tes • clavage, et le droit romain distingua deux genres de servidude : la servitude juste et la servitude injuste.

CHARLESTON 2it

Il semblerait que ce qui est injuste ne devrait jamais être reconnu dans les codes des nations : mais les hommes rsfiscmnent mal contre leurs intérêts. Pour les Romains comme pour les peuples qui les précédèrent^ l'esclave tombé d'avilissement en avilissement finit par être une chose et non point un homme. La loi romaine, le dit ; Resy non persona.

Quand les esclaves devinrent très-nom* breux, ils subirent nécessairement la .loi des rapports économiques entre l'offre et la demande, et ils finirent par n'avoir plus sur le marché qu'une valeur relativement très-minime. On compta la vie de ce» réprouvés pour ce qu'elle valait en monnaie courante, et il devint du bel air de s'amuser de leurs misères. Les raffinés se donnaient le plaisir de battre de verbes jusqu'à la mort des esclaves inoffensifs. Juvcnal parle d'une aimable matrone qui veut par caprice, ne sachant comment passer le temps ce jour-là, crucifier un homme, afin de jouir dii spectacle de ses souffrances.

Sous Néron un sénatus-consulte fut porté qui ordonnait, en cas de meurtre d'un citoyen flans sa maison, de tuer, sans exception d'âge ni de sexe, tous les esclaves habitant sous le même toit que le citoyen assassiné. Paedianus Secundus ayant été trouyé poignardé chez lui, on égorgea ses quatre cents esclaves.

EnlSn on employa, comme chacun sait, les esclaves dans les luttes sanglantes qui furent, à une certaine époque, le plaisir favori de ce peuple guerrier et dissolu. Les historiens nous apprennent que pendant le règne de Trajan dix mille gladiateurs luttèrent contre onze mille bêtes féroces dans le court espace de cent vingt-trois jours.

On promettait souvent la vie sauve aux esclaves restés vivants dans le cirque; mais c'était pour se moquer. A la première occasion favorable on les faisait tuer dans d'autres combats.

C'est qu'aux termes mêmes de la loi les promesses faites aux esclaves n'avaient au-

cune valeur ; car les esclaves étaient plus 7îuh encore que vils : Non tam vilis quant nullus.

Si nous traversons^ sans nous y arrêter, les siècles qui séparent le Bas-Empire du moyen âge, nous retrouvons les esclaves en Italie, moins maltraités peut-être que sous le paganisme, mais presque aussi nombreux.

Jusqu'au commencement du seizième siècle, des milliers de Maures languirent en Espagne et en Portugal, pendant que de leur côté les mahométans tenaient des chrétiens sous le joug de la servitude. Ce ne fut, dit un économiste distingué, M. Molinari, qu'au dix-septième siècle en Angleterre, et au dix-huitième siècle en France, que les dernières traces de l'esclavage primitif disparurent.

L'esclavage des noirs suivit les Espagnols et les Portugais au delà des mers.

Le servage des naturels dans quelques parties de l'Amérique fut le prélude de l'esclavage des Africains. Il y eut au Pérou,

*^*ai

«4e MES VOYAGES EN AMERIQUE

chose horrible, des étals de chair d'Indiens asservis qu'on achetait à vil prix pour la nourriture des chiens et des pourceaux.

Le mouvement abolitionniste vint d'Angleterre, et on le doit aux sectes réformées. En 1776, les quakers abolirent l'esclavage dans la Virginie, où l'avait introduit la reine Isabelle avec le concours de John Hawkins. L'Angleterre tout entière, continuant en 1807 l'œuvre des quakers de la Virginie, porta le coup mortel à l'esclavage en renonçant à la traite des nègres.

Aujourd'hui, les Anglais comme les Français n'ont plus d'esclaves.

En se déclarant indépendantes, la plupart des anciennes colonies espagnoles ont émancipé leurs esclaves.

Buenos -Ayres abolit l'esclavage en 1816;

Le Chilien 1821;

La Colombie à la même époque ;

La Bolivie en 1826;

Le Pérou, Guatemala et Montevideo, en 1828;

Le Mexique en 1829;

L'Uruguay en 1843.

• La Suède, en 1 846, racheta les esclaves de la petite île Saint-Barthélémy.

En 1847, 1^ pacha d'Egypte et le bey de Tunis supprimèrent aussi l'esclavage dans leura Etats.

Enfin, nous assistons, à l'heure qu'il est, et après la plus épouvantable des guerres civiles, à l'affranchissement solennel de tous les esclaves aux Etats-Unis d'Amérique.

Dans le.nouveau monde, l'île de Cuba, colonie espagnole, et l'empire du Brésil, ancienne colonie portugaise, sont les seuls pays où l'esclavage soit encore maintenu.

Les Africains, qui sont évidemment une race inférieure à la nôtre, conservent toujours l'esclavage avec toutes les cruautés qu'il fit naître en Europe à une autre époque. Mais il dépend des peuples, civilisés et pénétrés des devoirs de l'humanité de détruire chez les nègres jusqu'aux racines de l'esclavage. Il est clair que, quand le

dernier marché à esclaves aura disparu de Cuba et du Brésil, on pourra raisonnablement espérer l'extinction de Tesclavage en Afrique. Un président des Etats-Unis, qui pourtant n'était point abolitionniste, l'a dit avec raison : « Le principal motif de la guerre entre les tribus africaines cessera partout où il n'y aura plus aucune demande d'esclaves. »

En Turquie, l'esclavage existe encore pour les achats de nègres et de blancs, mais il ne présente aucun caractère de férocité. Toutes les carrières sont ouvertes aux esclaves, qu'on traite avec la plus grande douceur et qui peuvent très-facilement se racheter.

L'esclavage existe aussi en Chine, mais presque exclusivement contre les femmes.

Un voyageur assure qu'il y a cent mille jeunes femmes esclaves à Canton et seulement cent esclaves du sexe masculin.

S'il est incontestable que les planteurs en Amérique se sont montrés inhumains

dans les premières années de la colonisation, il est juste de dire que les exemples de cruauté et d'injustice étaient devenus de plus en plus rares dans ces derniers temps aux États-Unis. Mais le principe de Tesclavage restait le même, dt c'est ce principe que condamnaient tous les coeurs généreux. Il suffisait qu'un homme pût à son gré et en faveur d'un droit abusif en maltraiter un autre injustement pour que ce prétendu droit fût justement voué à l'exécration.

Exceptionnellement des atrocités ont été commises un peu partout dans le sud des États-Unis, où l'esclavage était en vigueur.

On m'a cité des propriétaires d'esclaves qui ont fouetté des mères stériles pour les punir de leur stérilité. ^

D'autres ont battu celles dont les enfants mouraient.

D'autres ont arraché les dents à des nègres qui avaient tenté de fuir.

Beaucoup ont chassé les fuyards avec des chiens dressés à ce genre de chasse. Les chiens les cernaient, se précipitaient sur

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d&O MES VOYAGES EN AMÉRIQUE

eux furieusement et les mettaient en lambeaux.

Quelques planteurs enfin ont brûlé vivants des nègres accusés d'avoir tenté de se révolter ou de s'être rendus coupables de meurtre sur la personne d'un blanc.

Malgré ces monstruosités exceptionréelles, nous ne saurions trop le répéter, on peut dire et on a le devoir de dire que les noirs esclaves étaient généralement bien traités dans tout le Sud et qu'ils s'y trouvaient heureux. Chaque esclave possédait dans l'habitation de son maître un carré de terrain qu'il cultivait à son seul profit. Un temps suffisant était accordé au nègre pour cet. objet, et il retirait de la culture de son petit bien un profit très-convenable.

Le dimanche, nègres et négresses se paraient de leurs beaux atours et allaient se promener où bon leur semblait, au caprice de la fantaisie. Leur accoutrement avait quelque chose de burlesque, mais ils se trouvaient bien ainsi et ils témoignaient de

leur vive satisfaction par des éclats de rire presque continuels, des gestes brusques et des dandinements de corps qui sont un des traits les plus caractéristiques de cette race.

Parfois ils se formaient en groupes de cavaliers coiffés de chapeaux verts ou jaunes, à larges bords ou sans bords et sans aucun fond pour plus de fraîcheur.

Ces cavaliers, dont la taille des habits remontait jusqu'à réchine et qui portaient suspendues à des montres sans mouvement deux ou trois chaînes en cuivre ornées d'une douzaine de breloques, accompa**^ gnaient galamment des négresses, dont la coiffure, dressée en pyramides rebelles, d'un crin toujours rétif, avait quelque chose de singulièrement original et divertissant. Naturellement les nègres faisaient les jolis cœurs auprès des négresses, trèsflattées des hommages qu'on leur adressait.

Quelquefois une dispute s'élevait entre eux, et c'était alors un déluge de paroles,

ièbH MES VOYAGES EN AMERIQUE

accompagnées de gestes à la façon des pierrots de pantomime. Disputes et scènes de galanterie finissaient invariablement par des danses et des airs de banjoo.

Le banjoo est l'instrument favori des noirs aux États-Unis, comme la marimba est celui des noirs au Brésil.

Le banjoo est une sorte de guitare à long manche, qui rend des sons graves, pleins et harmonieux.

Les nègres sont très -sensibles à la musique, et leur âme est loin d'être fermée aux beautés de la poésie.

On a fait un recueil de leurs chants qui 'se distinguent par des accents de tendresse peu communs et une rigoureuse observance du rhythme, cet élément vivifiant de toute musique, si bien senti de tout le monde et si difficilement explicable.

Que de fois, en écoutant les nègres jouer du banjoo, ai-je disserté avec moi-même sur la loi mystérieuse du rhythme qui paraît être la loi universelle \ car le rhythme, c'est le mouvement coordonné, et le mou-

GHARLESTON 253

vement, c'est la vie ; or tout vit dans Tunivers.

En obéissant au besoin de rhythmer leur musique, les noirs agissent en quelque sorte d'instinct, et c'est cet instinct même du rhythme qui de tout temps a excité la sagacité des philosophes et des physiciens.

J'ai lu bien des dissertations à ce sujet durant ma carrière d'artiste, — carrière déjà longue, — aucune ne m'a semblé plus élevée, plus poétique et plus satisfaisante à tous les points de vue que les essais de M. de Lamennais sur ce sujet si large et si subtil.

Pour ce penseur éminent, tous les mouvements de la nature, et spécialement le mouvement des astres dans Jeurs orbites, sont, comme le croyaient les anciens, réellement rhythmés. Mais à cause des étroites limites de nos facultés pendant la vie présente, si notre esprit conçoit la présence de ces rhythmés merveilleux, qui font de la création comme une symphonie sublime, ils échappent à notre perception : et la

raison en est encore qu'à notre égard, au moins, le rhythme implique le son, parce qu'il n'est perçu et apprécié qu'au moyen du son.

Quoi qu'il en soit de cette séduisante théorie, il est une observation que j'ai faite en Amérique, et que j'ai eu bien souvent l'occasion de renouveler depuis : c'est que le rhythme est l'élément musical le plus directement en rapport avec notre nature physique, et qu'il exerce avant toute autre chose son action mécanique sur les sens incultes des races 'inférieures et des hommes primitifs.

Et cela est si vrai que j'ai vu à Charleston des nègres mettant peu à peu les rhythmes principaux de leur organisme en communion avec les rhythmes de leurs airs de banjoo, se démener et se tordre comme de véritables possédés du démon. Dans ces convulsions réglées, les formes de Thomme se développent si prodigieusement, qu'il n'est pas rare de voir des noirs danser cette danse endiablée pendant six heures consé-

cutives. Ils ne cessent leurs gambades vertigineuses que pour tomber évanouis sur place, comme les derviches tourneurs de rOrient.

La musique a un tel pouvoir d'attraction sur les noirs qu'on s'est quelquefois servi du banjoo pour attirer des nègres marrons (c'est-à-dire en état de fuite) et s'emparer d'eux, comme on attrape les alouettes au miroir. Le chasseur au banjoo se plaçait ayec son instrument à l'entrée d'un bois où le marron était soupçonné vivre, et il y jouait les airs les plus animés du répertoire des negro-melodies. Le marron, en entendant les sons ravissants de l'instrument, s'avançait^ mû par une force irrésistible, vers le musicien fascinateur, et se livrait à lui le cœur gonflé d'émotions et les yeux remplis de larmes. •^

J'ai eu plusieurs fois l'honneur d'être salué dans le sud de l'Amérique par le son de sérénades de banjoos qui m'ont toutes paru du plus charmant effet. En entendant ces sérénades, exécutées le plus

souvent très-avant dans la nuit, je pensais que cette musique pouvait bien avoir des inconvénients pour ceux de mes voisins qui aimaient à dormir, et il me revint d'avoir lu quelque part, que la liberté des sérénades, absolue en Amérique, rie le fut pas de tous les temps en France. En voici un exemple mémorable.

En 1829, Boïeldieu se trouvant à Rouen, Torchestre du théâtre vint après le spectacle jouer sous sa fenêtre Pouyerture de la Dame blanche.

Au bruit de cette sérénade ehthousiaste, le commissaire de police accourut et dressa procès-verbal contre le chef d'orchestre.

L'affaire fut portée devant le tribunal de simple police ; deux audiences furent consacrées à l'audition des témoins, au réquisitoire et aux plaidoiries. Enfin, le 12 novembre, le tribunal condamna le prévenu à l'amende, par un considérant qui mérite d'être enregistré pour la postérité :

« Considérant que le prétexte de rendre honneur à un célèbre compositeur est une

excuse plus que frivole, parce que cette infraction à la loi devait être une injure à ce bon citoyen ami des lois de son pays. »

Plus heureux en cela que Boiëldieu, je n'ai jamais eu à déplorer la condamnation de personne, en Amérique, pour cause d'harmonie qui m'était offerte. Ah! s'il fallait empêcher les nègres de faire de la musique quand il leur en prend fantaisie^ on les tuerait avant cela.

Un jour, à Charleston même, un nègre planteur que son maître avait conduit en ville eut occasion de passer dans mon salon.

J'avais là un piano à queue dont je jouais en ce moment. Le nègre s'arrêta court, aussi étonné que ravi des sons de l'instrument, entièrement nouveau pour lui.

Il se mit à rire d'un rire nerveux et se replia sur ses genoux, cherchant à voir ce qu'il y avait dans la caisse du piano.

Je me mis à rire à mon tour de le voir rire.

Enhardi par mon maintien, qui n'avait rien de courroucé, le nègre planteur m'a

dressa la parole dans un anglais aussi pittoresque que peu grammatical, mais dont je ne chercherai point à donner Tidée.

— Voilà un beau banjoo, me dit-il.

— N'est-ce pas qu'il est bien beau, ce banjooJà ?

— Oh ! oui... Où sont les cordes?

*-.• Les cordes sont dedans la caisse.

— Alors on se met dans la caisse quand on veut jouer de ce banjoo.

— Ce n'est pas nécessaire. Il n'y a qu'à poser les doigts sur ces petits carrés d'ivoire et d'ébène, et les cordes résonnent.

— Vous êtes blanc, et comme tous les blancs vous êtes savant. Vous pouvez me dire ce que vous voudrez.

— Tu ne crois donc pas ce que je te dis!

-— Oh! non.

— Veux-tu que je te prouve ce que j'avance?

— Oh ! oui.

Et je me remis aussitôt à jouer une mélodie qu'il devait connaître et qu'il connaissait en efiFet.

Alors le pauvre nègre, ivre de plaisir et presque effrayé de ce qu'il voyait et entendait, se mit à genoux, joignit les mains, et rampa jusqu'à mes pieds qu'il voulut baiser. J'eus quelque peine à le relever et à calmer un peu ses transports.

— Jouez encore, me demanda-t-il.

— Soit, lui répondis-je, et pour que le plaisir soit complet, je vais ouvrir la caisse et tu verras comment des petits marteaux viennent frapper les cordes pour les faire resonner.

— Faites cela, me dit-il, faites cela, monsieur mon maître.

Et il se mit à rire aux éclats en exécutant des gestes d'ancien télégraphe détraqué.

J'ouvris l'instrument et jejouai dé nouveau.

En voyant les marteaux trapper les cordes, en voyant les étoufFoirs se lever pour s'abaisser aussitôt, il eut peur et voulut fuir. Mais il se ravisa et se mit à danser comme un insensé. Exalté au dernier de-

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gré, entièrement ivre de joie et d'étonnement, il prit ma place et promena furieusement ses mains sur le clavier, en poussant des cris et en remuant les jambes comme si quelque chose l'eût brûlé.

Je mis un terme à cette musique infernale et à cette pantomime burlesque, en lui disant que son maître l'attendait.

Il me quitta, mais à peine avait-il disparu qu'il reparut.

— Combien vaut ce banjoo ? me demanda- t-il ?

— Autant que toi, lui répondis-je.

— Ah! si j'étais libre, ajouta-t-il, je me vendrais pour -l'acheter.

La vente à l'encan des nègres esclaves avait lieu à Charleston en face de la douane, et j'^i voulu assister à une de ces ventes.

Dix malheureux devaient être mis à l'encan.

Je remarquai une mère avec son enfant, une jeune et jolie mulâtresse et un nègre de vingt-cinq à vingt-huit ans, dont la

physionomie intelligente, fière et singulièrement audacieuse attira surtout mes regards.

On roula une barrique et l'on y fit monter d'abord un nègre déjà d'un certain "âge qui fut promptement adjugé à un riche planteur de riz, lequel acheta aussi la mère et l'enfant.

Vint le tour de la jolie mulâtresse, autour de laquelle s'empressèrent des hommes d'une moralité plus que douteuse, et qui, par leurs questions inconvenantes et le cynisme de leur attitude, colorèrent du vermillon de la honte et de la pudeur offensée la peau jaunâtre de l'esclave.

Cette pauvre fille, objet d'une criminelle convoitise, fut longtemps débattue et finalement livrée pour le double de sa valeur à un joueur de profession qui se proposa de la mettre en loterie dès qu'il voudrait s'en débarrasser, espérant par ce moyen rentrer, comme on dit, dans son argent.

Le commissaire-priseur, muni de son marteau d'acajou, procéda ensuite à la

vente de ZampOj le noir dont la physiono»

mie m'avait vivement frappé.

Zampo, vigoureux et taillé comme un athlète, sauta plutôt qu'il ne monta sur le tonneau. Il promçna sur la foule un regard résolu sans insolence, et attendit, non sans une certaine noblesse, le nouveau maître qu'il allait tenir des hasards et des entraînements de l'encan.

-f^ Messieurs, dit le commissaire-priscuf, loquace comme tous les commissaires-'priseurs, Zampo n'est point un nogre ordinaire. Il est menuisier de son état, et la vivacité de son esprit le rend apte à tout. On en ferait un docteur en droit, Dieu me pardonne , s'il savait lire ; n'est-ce pas Zampo? fit le commissaire d'un ton railleur.

'^ En effet, répondit l'esclave d'une voix convaincue, si je savais lire et qu'on me permît d'étudier les lois, pourquoi ne deviendrais-je pas docteur tout comme un autre ?

Des rires ironiques accueillirent ces pa-

rôles, et le commissaire-priseur profita de cette bonne humeur générale pour poser un chiffre.

— Voyons, messieurs, qui me donnera cinq cents dollars de Zampo, avec ou sans son brevet de docteur? S'il n'a pas encore étudié les lois, il est sain de corps, jeune, taillé comme une statue grecque, et ç'çst un travailleur de premier ordre,.. Voyons, messieurs, cinq cents dollars^.,.

T- Cinq cent cinquante, dit une voix,

— Cinq cent soixante, fit un mulâtre,

A la vue du mulâtre le nègre tressaillit légèrement. Il savait que c'était surtout parmi les hommes de couleur et les blancs sans instruction et nouvellement enrichis que se rencontraient d'ordinaire les maîtres impérieux et cruels.

Heureusement un Américain, négociant à Charleston, et qui jusque-là s'était tenu à récart, s'avança près de Zampo,

— Sais-tu servir à table? lui demandat.il.

— Je n'ai jamais servi à table, répondit

Zampo, mais je crois pouvoir être certain de faire ce service en peu de jours.

— Pourquoi ton maître te vend-il?

L'esclave pâlit sur sa peau noire, mais

il ne voulut rien dissimuler.

— Il m'a vendu, -dit-il, parce que j'étais amoureux, et que je passais souvent des

f nuits entières à pleurer et. à chanter les

tristesses de mon cœur. Il a eu peur que I je ne me suicidasse, et c'eût été de l'argent

de perdu pour lui.

La foule rit bruyamment à cette réponse • du noir amoureux, et le gouailla impitoyablement.

Seul le questionneur coriserva le sérieux.

— Et pourquoi ne t'a-t-on pas marié à celle que tu aimais ?

— Parce que c'était impossible.

— Et pourquoi était-ce impossible?

Le nègre devint livide et ses lèvres tremblèrent.

— Ceci, dit-il d'une voix éteinte, c'est mon secret.

— Diable ! exclama Tacheteur, voilà qui est inquiétant... Et dis-moi, es-tu toujours amoureux ?

— J'espère faire violence à mon cœur, reprit le nègre.

— Mais tu n'y es pas encore parvenu ?

— Pas encore, non, monsieur.

— Soit, ajouta l'acheteur, tu es intelligent, jeune et robuste; en outre tu es franc, et il faut pardonner aux amoureux, qui sont plus ou moins des insensés... Je donne huit cents dollars de Zampo.

Personne n'ayant mis une surenchère, l'esclave fut adjugé au négociant de Charleston.

En assistant à ce marché, j'étais loin de me douter que je voyais se dérouler le premier chapitre d'un de ces drames horribles dont les pays à esclaves ont seuls pu être le théâtre.

Ce drame, le voici tel que me le raconta, quelques mois plus tard, un créole de Charlestôn avec lequel je me trouvai, voyageant sur un steamboat.

2ampo était amoureux d une femme blanche, et cette femme, qu'il n'avait vue que trois ou quatre fois et à intervalle de plusieurs mois, en visite chez son ancien maître, était précisément Tépouse de son nouveau maître, celui que nous avons vu le questionner, et dont je crois devoir taire le nom.

Quand Zampo se trouva en présence de celle qu'il aimait et dont il était devenu l'esclave, il s'évanouit.

On mit sur le compte d'une indisposi-* tion passagère ce mal profond d'un amour que personne n'eût pu soupçonner, et l'esclave broya son cœur sous la meule de sa raison triomphante.

Mais les triomphes de la raison sur l'amour sont bien rarement des triomphes définitifs, et les cœurs broyés par ce senti» ment se. reconstituent sous Tinfluence de l'amour même : Similia similibus, disait dans ce cas un physiologiste ambitieux qui est médecin homœopathç.

Bref, en proie à des tourments d'autant

plus grands qu'ils devaient restçr enfouis et ignorés dans Iç plus profond de son être, Zampo pria son maître de le vendre,

— Pourquoi te' vendre? fit celui-ci, je suis satisfait de ton service et je te garde.

Alors Zampo voulut fuir.

Mais, rattrapé dès le lendemain de sa fuite, il fut conduit à la maison de correc»

tion, qu'on appelait plaisamment et eLtrocQmmX maison de sucre {$ugarhQUse)9 pour y recevoir cent coups de fouet,

Au moment -où le fugitif allait subir sa peine, son maître apparut.

-r- Zampo, lui dit-il, je te pardonne sur la prière de ma femme. Tu as été jusqu'ici un bon serviteur; c'est ta première faute, j'espère que tu sauras reconnaître nos bontés pour toi, et qu'à l'avenir nous n'aurons plus de reproche à te faire.

L'esclave baisa respectueusement la main de son maître et le suivit au logis.

Trois mois se passèrent pendant lesquels l'esclave infortuné eut à soutenir contre lui-même une lutte presque surhumaine

pour vaincre les dispositions de son cœur.

Il souffrait cruellement, mais il souffrait en silence, et rien en lui ne trahit jamais sa passion.

Dix fois il avait espéré que son âme .troublée, malade, reviendrait au repos, à la santé, et dix fois il s'était convaincu que tous ses efforts pour atteindre ce but seraient vains.

Il sanglotait lorsqu'il se trouvait seul, et priait Dieu de mettre par la mort un terme à ses criminels désirs.

Survint la fête de la maîtresse du logis.

Le maître de Zampo, pour célébrer cet heureux jour, invita une douzaine de personnes, dames et cavaliers, à planter la crémaillère dans une petite propriété qu'il venait d'acheter aux environs de Charles-.

ton. Tous les invités se rendirent à cet appel, et Zampo partit avec soti maître et sa maîtresse.

La fête durait depuis trois jours déjà, et pendant ces trois jours le maître de Zampo avait tout mis en œuvre pour traiter ses

invités avec ce luxe et cette prodigalité qu sont un des côtés les plus saillants des mœurs et des habitudes du Sud.

Dans la nuit du troisième au quatrième jour — jour fixé pour la rentrée à Charleston — tout le monde est subitement réveillé dans la maison par les cris de Théroïne de cette fête qui appelle au secours.

On pénètre dans sa chambre, et on trouve cette dame dans une agitation extraordinaire. Son mari la questionne ; elle répond aux questions qui lui sont adressées en laissant échapper de sa main une poignée de cheveux arrachés de la tête d'un inconnu qui est venu la surprendre dans son sommeil.

Les. cheveux sont examinés, et tous les témoins de cette scène jettent un cri d'horreur en reconnaissant que ce sont des cheveux de nègre.

— Justice sera faite, dit avec l'accent de la plus vive indignation le mari de la femme outragée.

Une enquête a lieu, et les soupçons tom-

hent sur un métis qu'on a vu traverser une cour quand tous les invités avaient déjà pris possession de leur chambre.

Le métis, d'ailleurs, ne niait pas ce fait ; mais il soutenait n'être sorti que pour respirer Pair frais, se sentant incommodé.

Pour le forcer à avouer ce qu'il n'avait point fait, on décida qu'il serait fopetté et enfermé dans un obscur caveau, n'ayant pour toute nourriture que du maïs et de l'eau.

Cette sentence cruelle venait à peine d'être prononcée devant tous les esclaves assemblés que Zampo, se détachant du groupe, alla droit à son maître :

— Maître, lui dit-il, ne punissez pas un innocent; il n'y a qu'un seul coupable ici, et c'est moi.

— Misérable ! fit le créole, tu seras brûlé vif.

— . Puisse ce châtiment, ajouta l'esclave d'un air résigné, me mériter la miséricorde de Dieu et le pardon de celle que j'ai offensée !

Un tel attentat devait être puni par la

mort dans un pays où le respect du noir pour le blanc est commandé comme une garantie d'ordre et de sécurité générale. Le maître et la maîtresse de Zampo eux-mêmes n'eussent pu, sans se déshonorer en quelque sorte aux yeux de tous les colons, sauver le coupable dont le supplice devait servir à apporter une salutaire terreur dans Pesprit des autres esclaves.

Zampo ne pouvait donc rien espérer, et il n'espéra rien, en effet.

Il eut douze heures pour se préparer à

la mort, et .ses derniers moments furent

exemplaires. Il se confessa, et le prêtre

' qui l'assista le trouva digne de recevoir les

sacrements.

A la tombée de la nuit et en présence de plus de trois cents nègres accourus de toutes parts pour assister à cette horrible tragédie, Zampo fut conduit à la lisière d'un bois et attaché à un arbre.

Des fagots furent apportés et disposés de manière à envelopper tout le corps du supplicié.

Le visage de ce malheureux était calme, et il y avait même dans sa physionomie l'expression du bonheur et de l'enthousiasme.

Au moment où un nègre, nommé bourreau d'office, approchait une torche enflammée des fagots qui s'allumèrent en pétillant, Zampo cria d'une voix vibrante :

— A toi, créature adorée, femme miséricordieuse, à toi mon dernier soupir !

Et aussitôt il broya entre ses dents blanches et fines une petite fiole qu'il avait tenue cachée dans le fond de sa bouche et qui renfermait trois gouttes d'un poison foudroyant.

A peine le liquide destructeur était-il répandu sur ses lèvres, que le regard de l'esclave resta fixe et que la pâleur de la mort couvrit sa peau d'ébène. ^

La fjamme ne mordit qu'une chair inanimée.

Cette condamnation et cette exécution, ajouta le créole qui me raconta cette sombre histoire, n'étaient point légales, car les

maîtres n'ont jamais eu dans le sud des États-Unis droit de vie et de mort sur leurs esclaves; mais personne n'en fut scandalisé dans un pays où la loi de Lynch a si souvent remplacé la loi légale et les tribunaux.

— Pourquoi, demandai-je à mon narrateur, Zampo a-t-il qualifié de miséricordieuse la fenmie qui était- cause de sa mort?

— On raconte, me répondit-il, que cette dame, touchée des malheurs de son esclave et épouvantée de l'horrible mort à laquelle il était condamné, voulut, ne pouvant le sauver, du moins lui épargner des tourments inutiles. C'est elle qui lui aurait fait remettre le poison dans la petite fiole qu'il broya au moment où s'allumait le bûcher.

A Charleston, je donnai plusieurs concerts, et il m'a paru qu'il y avait chez Içs habitants du Sud un sentiment plus formé que dans le nord de l'Amérique des beautés de la musique. Je jouai deux ou trois de mes concertos, et je fus assez heureux pour

ne pas déplaire à mon auditoire avec les compositions d'un ordre plus élevé que les simples fantaisies et les airs variés.

De son côté, Ulmann m'assura qu'il tenait les Garoliniens en grande estime, ce qui voulait dire que les recettes avaient été au gré- de ses désirs.

Après une tournée dans quelques villes intermédiaires; entre Charleston et la Nouvelle-Orléans , nous arrivâmes dans cette dernière cité au jour fixé par Ulmann pour le rendez-vous général.

La Nouvelle-Orléans. — La fièvre jaune et l'accroissement de la population. — Cause principale de cet accroissement» — Mariages en gros et en détail. — Mariage en ballon. — Un monde de marchandises.

— La levée. — L'hôtel Saint-Charles. -- Une députation de nègres. — Un châtiment humide et singulier.— M. et madame Soulé, de la Nouvelle-Orléans. — Mes concerts. — La musique ^nancière.

— Un pianiste qui ne joue pas du piano. — Le préjugé et la couleur de mademoiselle EUen. — Départ pour Mobile.

Je ne puis dire tout le bonheur que j'é* prouvai, en arrivant à la Nouvelle-Orléans, d'entendre parler français, de rencontrer à chaque pas des visages français et de lire des enseignes de magasins écrites en français.

Il faut avoir voyagé dans les contrées lointaines pour comprendre la douce et vive émotion qu'on éprouve devant tout ce qui rappelle le pays natal ou celui dans lequel on a laissé ses affections et que Ton considère comme sien.

Je me croyais presque en France dans le quartier français de la Nouvelle-Or-léans ; et de fait ce quartier est comme une partie de la France que n'a pu engloutir le torrent, pourtant si envahissant, de la civilisation américaine.

La Nouvelle-Orléans est divisée administrativement en six quartiers ou districts. En réalité, deux quartiers seuls la divisent : le quartier anglais ou américain et le quartier français. Ce sont, à proprement parler, deux yilles dans une, deux villes parfaitement distinctes Tune de l'autre par Paspect des constructions et le génie des habitants.

D^ns le quartier anglais, on ne parle guère qu'anglais et toutes les habitudes sont anglaises. Les maisons y sont de bri-

ques et à plusieurs étages, et le roi Négoce est là dans ses États.

Le quartier français 3e distingue par la construction de ses anciennes maisons créoles, par la langue française qui s'y parle exclusivement, et par un certain laisser-aller dans les mœurs qui n'a- rien de commun avec les habitudes rigides et le sérieux des busines's men du quartier opposé.

La Nouvelle-Orléans est peut-être la seule ville du monde qui présente ce double aspect dans les choses et dans les hommes, la seule ville aussi ayant deux langues maternelles enseignées avec un soin égal dans les écoles publiques.

Si la fièvre jaune qui, à une certaine époque, a exercé ses ravages à Boston, à New- York, à Philadelphie et à Baltimore, n'avait pas définitivement élu domicile à la Nouvelle-Orléans, cette ville serait très -probablement la ptus florissante et la plus peuplée de toutes les villes de l'Union. Mais le fléau si redou-

table (i) a de tout temps entravé Tessor de rémigration, qui est la cause principale de ce rapide accroissement de la population aux Etats-Unis. On peut dire que la plupart des émigrants n'abordent à la Nouvelle-Orléans qu'en transit. A peine sont-ils débarqués, qu'ils se dirigent vers les régions agricoles de Touest, dont les Allemands ont fait la fortune en s'y établissant en famille.

Mais la Nouvelle-Orléans, malgré la fièvre jaune, a partagé la fortune qui s'est étendue sur toute l'Amérique. Les chiffres parlant ici plus éloquemment que les mots, laissons parler les chiffres.

En 1785, la Nouvelle-Orléans était une ville de 4,700 habitants. Eh 1810, elle

(1) Le fléau de la fièvre jaune fut importé, dit- on, à la Nouvelle -Orléans en 1769 par un navire anglais arrivant des Antilles, avec un chargement d'esclaves. La fièvre jaune a fait dans cette ville, en i85i , neuf mille cinq cents victimes, c'est-à dire près d'un cinquième de la population, car il ne reste guère plus de cinquante mille âmes à la Nouvelles-Orléans pendant les mois de grandes chaleurs. «

comptait 1 7,242 âmes. En 1820, la population était portée à 27,176 personnes.

En i83o, à 46,310; en 1840, à 102,19?, et le recensement général fait en 1 853 porte la population de cette cité â 145,497 habitants, dont 29,174 esclaves ou gens de couleur affranchis. Ajoutons qu'en 18 17 vingt barques au plus sillonnaient les eaux de rOuest; à cette heure, près de huit cents bateaux à vapeur, à plusieurs étages, à deux cheminées, beaux comme des monuments, larges et profonds comme des entrepôts, sillonnent les fleuves de ces régions fécondes et descendent en grande partie Jusqu'à la Nouvelle-Orléans.

A quelles causes faut-il attribuer un semblable accroissenient de population dans les pays qui , comme la Nouvelle-Orléans, ne reçoivent que très-peu d'émigrants? Evidemment aux mariages^ qui sont plus nombreux et aussi plus féconds aux Etats- Unis que dans presque toutes les autres parties du monde.

Franklin établit qu'il y avait de son

temps dans la grande république américaine deux mariages pour cent individus et huit enfants par chaque mariage, dont la moitié parvient à l'âge viril. D'un autre côté, Malthus rapporte, d'après des observations incontestables, qu'après les maladies épidémiques, telles que la peste et la fièvre jaune, le nombre des mariages et des naissances devenait d'autant plus considérable que le fléau avait exercé des ravages plus grands.

Quoi qu'il en soit, et si les mariages ne sont pas plus nombreux encore partout aux États-Unis, ce n'est certes pas la faute des lois américaines, qui donnent aux épouseurs toutes les facilités désirables pour s'épouser, avec ou sans le consentement de la famille. Le couple se présente à l'église, s'il est catholique ; au temple, s'il est protestant-, à la synagogue, s'il est juif, ou, pour plus de facilité, devant une autorité civile; un juge de paix sufifît. En cinq minutes, la cérémonie est faite.

Il est des mariages qui se sont accom-

plis d'une manière plus expéditive encore et par dépêches télégraphiques.

Ce n'est pas tout. Quelques ministres ont cru pouvoir, pour abréger le temps et lutter avec avantage contre le télégraphe électrique et les juges de paix, marier en gros.

Je me souviens d'un certain révérend du Michigan, L.-H. Moore, qui une fois a marié d'ww seul coup trois couples divers.

Les journaux ont parlé avec éloge de cet aimable révérend qui n'aimait pas à faire languir son monde.

Il ne manquait plus que de se marier en ballon aux Etats-Unis, et voici ce que j'ai lu dernièrement dans un journal publié à New-York :

« La terre et Içs cieux ont été témoins d'un spectacle qui fait mentir le vieil adage : Rien de nouveau sous le soleil. Cette date est désormais acquise à l'histoire comme celle des .grands événements qui marquent les étapes de l'humanité, comme le déluge,

aifl MES VOYAGES EN AMÉRIQUE

-comme la mort de César, comme la découverte de rimprimeric, celles des pommer de terre, de la photographie et de la crinoline; et nos arrière-petita-neveux qui paasercmt leur examen de baccalauréat devront pouvoir répondre aux Saint-Marc^ Girardin des temps à venir que le premier mariage en ballon a eu lieu sous le méridien d'Amérique, le 8 novembre de Tan de grâce i865.

« C'est en effet ce jour-là que, sans métaphore cette fois , les cieux se sont ouverts pour recevoir dans leur sein deux âmes étroitement unies.

« Le char nuptial ou plutôt la nacelle était un chef-d'œuvre, un peu chargé d'élégance à vrai dire. Imaginez un panier, oui, un panier tressé de fin osier, long de six pieds, sur quatre et demi de large et deux et'demi de profondeur, garni de tapis moelleux, capitonné de satin vert à fleurs brillantes, et surmonté d'un baldaquin de damas bleu et argent, et où pendent des rideaux de dentelle retenus par des embrasses à glands

LA NOUVELLE-ORLÉANS ftHS

tricolores. Le corps môme de la nacelle est drapé de damas incarnat et or, et s'attache à l'aérostat par un gréement de fils de soie, autour desquels s'enroulent les couleurs de rUnion.

« Rien de plus galant que cette carriole nuptiale ; il n'y manque que les colombes, remplacées par le gaz, et Tamour-cocher, remplacé par l'aéronaute Lowe, un nom de circonstance, par â peu près.

« Les fiancés se font attendre cependant, et la foule qui encombre l'enceinte commence à murmurer, -quand tout à coup un brouhaha confus signale l'approche de quelque chose.

« Une voiture arrive, puis une autre.

Quand la mariée descendit de la seconde, soutenue par son fiancé, un immen&e hourra sortit de cent mille poitrines et annonça au ciel que le moment était venu d'épanouir ses plus doux sourires et de tenir les zéphyrs enchaînés. Un instant après, en effet, miss Mary West Jenfins d'abord, puis le docteur John F. Boyton,

prenaient place dans leur alcôve aérienne, en compagnie du professeur Lowe, et, après des adieux touchants échangés entre le couple voyageur et les amis qui se pressaient autour d'eux, les mots sacramentels :

Lâchei tout ! donnèrent le signal du départ.

€ Au milieu d'une nouvelle explosion cfe hourras assourdissants, la machine portant rhymen et sa fortune s'éleva majestueusement dans la direction du nordouest.

« A bord de la nacelle avait été embarqué le contrat de mariage, qui devait être signé dans les nuages.

« En voici quelques phrases détachées :

€ Nous présentant devant la sublime « présence de Dieu , pleinement impres- « sionnés des bénédictions qu'il répand sur « ses créatures... nous John F. Boyton, « M. D., de Syracuse, et Mary West Jen- « fins, de Saint-Louis, nous donnons et € consacrons à jamais dans les liens sacrés € du mariage, et promettons solennelle-

« ment que nous nous aimerons et hono- « Ferons mutuellement comme mari et « femme pendant toute notre existence ; et, « suivant le langage expressif de la sainte « Écriture, prions, le cœur plein d'espoir, « pour que « ce que Dieu a uni ne soit.pas « désuni par les hommes. »

tc Ajoutons que cet engagement, qui a été signé dans les régions célestes, avait été précédé de la cérémonie sacramentelle à la résidence des époux.

« Après un délicieux voyage, pendant lequel Tazur n'avait pas été moucheté d'un nuage, le ballon est descendu aussi doucement qu'un flocon de neige, à Mount- Vernon, au coucher du soleil.

« Les époux ont repris le chemin de la ville par le train de huit heures dix minutes et ont été ramenés à l'hôtel de la Cinquième avenue, où ils ont été reçus avec un empressement qui n'aurait pas été plus enthousiaste quand Barnum l'aurait préparé. Tom Pouce et sa femme n'auraient pas été mieux accueillis. »

Une chose était à craindre en Amérique avec cette fureur de mariage sur la terré, sur Tonde, dans les nues, à pied, à cheval, en carrosse, à la vapeur, en détail et en gros et par dépêche télégraphique : les unions entre proches parents, dont les conséquences sont si souvent fatales aux enfants issus de semblables mariages.

Pendant mon séjour aux Etats-Unis, il y eut un congrès médical dans lequel un docteur célèbre prouva que dix pour cent des sourds-muets, cinq pour cent des aveugles et environ quinze pour cent des idiots placés dans les différents établissements hospitaliers des Etats - Unis sont issus du mariage de cousins au premier degré. Sur un chiffre de sept cent quatre-vingt-sept mariages entre cousins germains constatés par ce savant médecin, deux cent cinquantesix avaient produit des aveugles, des sourdsmuets et des idiots. Aussi plusieurs États de rUnion, entre autres le Kentucky, n'ontils pas craint de passer une loi pour interdire formellement les mariages entre cou-

LA NOUVELLE-ORLEANS %èl

sms germains. Mais Tamour est toujours plus fort que les lois, et les cousins amoureux dans le Kentucky en sont quittes pour aller faire bénir ailleurs leur union consanguine.

Gomme tous les étrangers qui visitent la ville principale de la Louisiane, j'ai été saisi d'admiration en voyant Tactivité qui règne sur les quais, littéralement couverts de balles de coton, de boucauts de sucre, de barils de farine, de sacs de céréales, de bois d'essence, de tabac, de viandes salées, etc. C'est tout un monde de commissionnaires, de spéculateurs de passage et de négociants i poste fixe, qui se débat, animé et fiévreux, dans cet immense stock de marchandises empilées. Chevaux, voitures, nègres, blancs se heurtent dans un espace de six cents pieds de large, ou la moitié du change des Etats-Unis prend naissance.

La levéey sorte cle digue de la Nouvelle- Orléans^ était commandée a la fois par les besoins du commerce et par la sécurité de la ville, bâtie sur un sol marécageux à plu-

sieurs pieds au-dessous du fleuve sans cesse menaçant i]. Cette levée n'a pas moins de six pieds de haut sur une base de quinze pieds, et se prolonge en aval jusqu'au port Plaguemine. Elle forme une longue et trèsagréable promenade dans un pays où le del est de feu en été, et où, à la Noël, on voit en pleine terre des orangers en fleur.

Quand on rentre en ville par certaines rues qui aboutissent au fleuve, on voit Teau et les navires au-dessus du niveau du sol, et Ton tremble d'être englouti pour peu qu'on soit, comme je Tétais, un étranger

(i) M. Anatole Châtelain nous donne une idée des dégâts occasionnés par les débordements du Mississipi, qu'il est impossible de maîtriser dans les grandes crues. Les pertes, dit-il, pour la seule année i858 étaient évaluées de 1 5 à 20,000 boucauts de sucre, et de 25 à 3o,ooo boucauts de mélasse. En calculant le sucre à 5o piastres et la mélasse à lo piastres le boucaul, en adoptant pour moyenne approximative 5oo kilogrammes par boucaut, on arrive à un total de i million à i,35o,ooo piastres, chiffre qu'on ne saurait porter à moins de i,5oo,ooo dollars (8 millions de francs) si l'on y comprend les dépenses pour réparation des dégâts.

fraîchement débarqué à la Nouvelle-Orléans.

Une de mes promenades favorites dans .cette reine des cités louisianaises, c'était le port. Le port, dans le grand coude qu'il décrit devant la Nouvelle-Orléans et qu'on a pour cette raison appelé Cresceyit-Citf (ville croissant), offre un bassin d'une étendue de huit milles environ sur deux kilomètres de large. Malheureusement, l'eau manque pour permettre aux gros bâtiments d'arriver jusqu'auprès des quais de la ville, et ils s'arrêtent à Balize afin d'opérer leur déchargement et leur chargement. Ces transbordements se font au moyen 'de nombreux bateaux à vapeur qui sillonnent de toutes parts, avec une incroyable rapidité, cette partie dxipère des eauxy connne on appelle le Mississipi.

• Nous allâmes nous loger, à la Nouvelle- Orléans, dans l'hôtel Saint-Charles, un véritable monument surmonté d'un dôme dessiné sur le modèle de notre Panthéon de Paris, mais dans des proportions beaucoup

plus modestes. On m'a dit (je n'ai pas eu envie de les compter) qu'il n'y avait pas moins de deux mille pièces ou logements .séparés dans ce caravansérai où l'on entendait parler toutes les langues par des hommes de tous les pays. Hélas ! l'hôtel Saint-Charles a fini comme finissent tant de grands établissements et tant de modestes maisons partout aux États-Unis : le feu, ce fléau national, l'a dévoré un jour, et je ne crois pas qu'il se soit reformé de ses cendres, tout phénix d'hôtel qu'il était.

J'étais installé depuis quelques heures à peine dans cet hôtel, lorsqu'on vint m'anjioncer qu'une députation de nègres libres demandait à me voir. Je ne pouvais me faire aucune idée du motif qui me méritait la visite de ces fils de Cham, mais je m'empressai de les recevoir. *

Les nègres, dans la tenue irréprochable de parfaits gentlemen, me firent connaître Tobjet de leur visite. L'un d'eux, parlant au nom de tous, s'exprima en ces termes :

— Monsieur, me dit-il, nous venons vous demander de donner un concert pour nous, gens de couleut-. Vous n'ignorez ^as sans doute qu'il nous est interdit de nous mêler aux blancs dans toutes les assemblées publiques, et nous voudrions pourtant bien vous entendre. Si un auditoire de gens de couleur ne vous semble pas trop indigne de votre talent, et si vous pensez que Pâme des hommes de notre race ne doive pas être privée des saipes et douces émotions de Tart, nous vous supplions de ne pas rejeter notre proposition et de nous accorder un jour. Vous fixerez vous-même les honoraires que nous vous devrons, et c'est avec reconnaissance qu'ils vous seront remis par l'un de nous, la veille du concert.

— Votre proposition, messieurs, répondis-Je, n'a rien que de très-flatteur pour moi, et j'accepterais à l'instant même si je ne m'étais fait une règle de consulter mon secrétaire, M. Ulmann, pour tout ce qui concerne l'organisation des concerts.

Demain, messieurs, j'aurai Thonneur de vous envoyer ma réponse.

Les nègres partis, j'appelai Ulmann.

— Si vous commettiez, me dit-il, la faute inexcusable de jouer pour des nègres, soyez assuré que vous n'auriez jamds un auditeur blanc à la Nouvelle-Orléans. Or un blanc vaut deux nègres comme une blanche vaut deux noires (style du Conservatoire}.

J'eus donc le regret de faire savoir à la députation des pauvres Éthiopiens que je ne pouvais accepter leur offre. Il m'en coûta, je l'avoue, de leur refuser, mais Ulmann avait raison; j'étais perdu dans l'esprit de tous les blancs si j'avais eu la faiblesse de jouer une seule fois pour des noirs.

Je ne restai que peu de jours dans l'hôtel Saint-Charles, ayant cédé à, l'invitation d'un voyageur français que j'avais connu à Paris et qui me conduisit dans une maison, sorte d'hôtel tenu par une quarteronne, chçz laquelle il m'avait assuré que

je serais fort bien. Je n'y étais point mal en effet, et la quarteronne avait pour moi les prévenances les plus délicates. Sa physionomie était avenante, sa parole douce et traînante comme celle de toutes les créoles du Sud. Je. la tenais pour un ange de douceur, lorsqu'un jour je fus témoin d'une scène qui me fit singulièrement revenir de mes illusiotis à son égard.

En traversant la cour de la maison, je vis la quarteronne très-occupée au bord d'un puits profond- Elle y descendait assez tranquillement une négresse qui poussait des cris de détresse et demandait miséricorde.

— Que faites-vous donc là, madame ?

dis-je à la quarteronne.

— Vous le voyez, je descends une de mes négresses dans le puits.

— Et pourquoi ?

— Parbleu, c'est bien simple, pour la punir. Elle m'a manqué.

— Vous avez, madame, la vengeance humide.

-^ Je lui ai dit qu'elle descendrait dans le puits, il faut qu'elle y descende.

— Mais c'est une abomination, vous ne ferez pas cela, et Je vais, s'il le faut, vous aider à remonter cette malheureuse.

— Puisque vous vous intéressez tant à elle, je vous propose de me Tacheter.

— Remontez-la d'abord , nous verrons ensuite.

— Je vous la vends six cents piastres.

— Si vous la laissez une seule minute encore dans le puits, je pars de chez vous. ' '

— Monsieur Herz, vous ne feriez pas cela... Tenez, pour vous prouver combien je tiens à vous être agréable, laissez-moi seulement la plonger deux ou trois fois dans le puits, et je la retire.

— Donnez-moi ma note , madame , je ne veux pas rester plus longtemps dans une maison où on court le risque de boire de l'eau qui sert à baigner les négresses.

La crainte seule de perdre un pensionnaire décida l'irascible quarteronne à

ramener la pauvre esclave, qui, tremblante de terreur, se jeta à mes pieds et me re* mercia de la protection que je lui avais accordée.

A la Nouvelle-Orléans, j'eus l'avantage précieux d'être présenté à M.* et à madame Soulé, dont les salons étaient le rendezvous de tout ce qu'il y avait de distingué dans le pays. M. Soulé, né en France de parents français, s'était rapidement élevé au premier rang des avocats , et il eut le rare avantage, pour un étranger d'origine, de représenter les Etats-Unis en qualité d'ambassadeur à Madrid. Son instruction était profonde autant que son caractère était aimable, et il appartenait pour le don de l'éloquence à la famille des Démosthène, des Cicéron et des Mirabeau. Il avait la flamme dans le regard, l'inspiration dans le geste, la mélodie dans la voix , le mot propre, un esprit d'à-propos étonnant, avec une logique implacable, une abondance merveilleuse, une méthode admirable et ce je ne sais quoi de magnétique et de spon-

tané qui séduit, entraîne, met les eœurs en vibration et triomphe.

J'ai eu occasion d'entendre plaider M. Soulé dans un procès important, et j'ai été ravi du beau talent de cet orateur, dont la réputation était considérable sur tout le nouveau continent.

Madame Soulé, morte depuis quelque temps déjà, était la digne cpmpagne du grand orateur. Douée de toutes les grâces de son sexe, elle relevait encore sa beauté par les manières exquises de la femme du monde, par un esprit naturel charmant et un talent de pianiste rare chez un amateur. M. Soulé avait pour sa femme un amour véritable, qu'entretenait une estime profonde, et c'est auprès d'elle qu'il épurait sa raison et puisait les forces de l'inspiration au moment de livrer ses grands combats oratoires. En effet, avant de quitter le logis pour se rendre au tribunal ou monter à la tribune, il priait madanle Soulé de lui jouer sur le piano quelquesunes des belles pages de Beethoven ou de

Mozart, ou de lui lire quelques strophes de Byron, de Lamartine, de Hugo ou de Musset, ses poètes favoris. L'âme émue par la musique ou par la poésie, il se sentait élever jusqu'aux sphères de Tidéal, où son imagination aimait à planer, et il parlait alors comme parlaient les prophètes, comme parlaient les oracles. Que de nobles moments j'ai passés à la Nouvelle-Orléans, en compagnie de ce couple heureux et si éminemment distingué par le caractère et le talent !

Puisque j'ai parlé du plus éloquent des avocats de la Nouvelle-Orléans, je veux, en passant, dire ce que j'éprouvai à la vue des tribunaux américains. Ce fut une impression de pénible surprise. Rien, dans ces temples de la justice, où tout devrait être solennel et prestige, qui saisisse l'imagination et inspire le respect. Les juges, en tenue de simple bourgeois, semblent, par le laisser-aller de leur personne, ne pas comprendre la haute mission dont ils sont investis. On dirait des consommateurs qui

attendent, les coudes sur la table d'un estaminet, le petit verre d'eau-de-vie qu'ils avalent en jouant aux dominos. C'est pousser jusqu'à l'excès l'esprit démocratique, et il est fâcheux qu'en Amérique, comme en France et en Angleterre, les magistrats ne soient pas revêtus d'un costume spécial. Il est fâcheux surtout qu'ils négligent de conserver toujours cette gravité qui sied si bien aux reprisentants de la justice.

Suivant le plan solennellement arrêté par Ulmann, Sivori se trouva en même temps que moi à la Nouvelle -Orléans, mais nous nous fîmes entendre séparément 4'un et l'autre dans plusieurs concerts avant que de jouer ensemble. Madame Soulé aimait à donner son avis sur la composition des programmes de nos soirées musicales.

Elle savait choisir les morceaux de manière à varier les plaisirs de l'auditoire et à faire ressortir les qualités des exécutants. Malheureusement, Ulmann n'acceptait pas toujours tous les conseils, quelque excellente qu'ils fussent.

Un soir, par exemple, j'entrai chez madame Soulé au moment où, un crayon à la main, elle rédigeait avec mon secrétaire le programme d'un de mes concerts.

— Ici, disait madame Soulé, je voudrais une pastorale.

— Ce n'est pas mon sentiment, fit Ulmann.

— De la musique guerrière alors, pour faire contraste.

— Pas davantage.

— Vous voudriez donc de la musique de ballet?

— Non plus.

— Aimepiez-vous de la musique religieuse?

— Encore moins.

— Un air varié alors ou un rondo ?

— Pas d'air varié, et pas de rondo,

— Quel genre de mifsique voudriezvous donc pour terminer agréablement cette première partie du programme î

— Je n'en vois qu'un, madame.

— Lequel, je vous prie, puisque vous

n'acceptez ni la musique pastorale, ni la musique de danse, ni la musique religieuse, ni la musique en rondo ? Existe-t-il donc lin autre genre de musique ?

— Oui, madame, et c'est le seul qui me plaise.

-^ Et vous appelez cette musique ?

— La musiqut Jinancièî^e y madame. La musique financière, pour Ulmann,

c'était la musique arrangée pour huit ou dix pianos, et qui partout en Amérique avait le don d'attirer la foule, surtout lorsque les thèmes étaient des airs nationaux.

Il fallut bien céder à mon intelligent secrétaire, et la musique ^nancièrey pour huit pianos et seize pianistes recrutées parmi les dames amateurs de la société louisianaise, produisit son effet accoutumé.

Il y eut foule pour entendre cet harmonieux escadron de femmes élégantes, toutes jolies et toutes fort applaudies, cela va sans dire.

Le morceau à seize pianistes avait pro-

LA NOUVELLE-ORLÉANS 3ai

duit trop d'effet pour n'être pas redemande.

Nous le rejouâmes, mais au profit des pauvres de la ville cette fois. La recette ne s'éleva pas à moins de quatre mille piastres, soit environ vingt mille francs.

Pour le coup, cette musique méritait bien répithète flatteuse que lui avait donnée Ulmann, de musique financière.

Mais cîe dernier concert fut marqué par un petit événement qui mérite d'être rapporté.

Au moment de donner le signal pour l'attaque de l'introduction du morceau, et quand toutes les dames exécutantes étaient assises deux par deux à chaque piano, je m'aperçus qu'une des pianistes avait fait faux bond.

C'était bien moins les doigts de la pianiste que je regrettais en elle que la femme élégamment vêtue dont l'absence allait blesser tous les yeux par le défaut de symétrie.

Comment faire? Aux grands maux les grands remèdes, dit le proverbe, et l'on va ,

voir à quel grand remède j'eus récours pour combattre un si grand mal.

Je jetai un coup d'œil dans la salle, et ayant avisé dans une loge une dame en toilette de bal, et que j'avais eu l'occasion de voir une fois dans une soirée particulière, j'allai hardiment à elle.

— Madame, lui dis- je, il m'arrive le plusjacheux des contre-temps, et je suis perdu si vous ne me sauvez.

— Vous sauver, monsieut* ! dit-elle, comment ?

— En prenant la place de la pianiste qui nous fait défaut au dernier moment.

— Y pensez-vous, monsieur? je ne suis, point pianiste.

— Qu'importe, quand on est bonne musicienne...

— - Mais je ne suis pas musicienne du tout.

— Ah! vraiment! En êtes-vous bien sûre ?

— Je vous le jure.

— N'importe, vous pouvez, ne jouant

pas du piano et n'ayant aucune notion de musique, remplacer avec d'autant plus d'avantage la pianiste absente.

— Vous voulez rire, monsieur?

— Je parle sérieusement, madame.

— Et que voulez -vous que je fasse au piano ne sachant pas en jouer ?

— Rien du tout,

— Je ne vous comprends pas.

— C'est bien simple : vous promènerez vos mains sur l'instrument, gracieusement comme vous faites toute chose, en effleurant les touches sans jamais vous y arrêter. On croira vous entendre et on vous verra, ce qui est le principal en pareille circonstance. Vous réunirez ainsi tous les avantages, car de cette manière vous ne serez point exposée à blesser l'ouïe, comme tant d'autres pianistes, trop pianistes, et vous êtes assurée de flatter tous les regards. Il y a aussi une musique pour les yeux, et dans ce genre de musique vous êtes virtuose, madame.

— Monsieur, ce que vous exigez de moj est tout simplement impossible.

— Dites, madame, que rien, au contraire, n'est plus facile.

— Je serais ridicule.

— Voilà, madame, la seule chose qui vous soit réellement impossible.

— Si du moins j'avais quelques notions de musique. .

— Alors vous seriez peut-être à craindre, tandis que...

— Mais que diront mes amis ?

— Ils diront que vous vous êtes dévouée pour les pauvres et que vous m'avez sauvé d'un grand embarras.

— Et si ensuite on me prie de jouer du piano?

— Vous répondrez que vous ne savez rien par cœur.

— Et si on me présente de la musique?

— Vous direz que vous ne jouez que des morceaux écrits pour seize pianistes, ni plus ni moins.

— On peut donc dire cela?

— On peut tout dire, madame... Mais le temps presse et le public va s'impatienter.

— Mon Dieu! j'ai peur de me tromper, quoique n'ayant rien à faire.

— Vous êtes, en vérité, trop modeste, ' madame.

— Ah! si je cède, croyez-le bien, ce n'est pas pour le vain plaisir de briller et de recevoir les hommages de la foule, mais uniquement pour vous être agréable et venir en aide aux malheureux.

— Madame, je vous baise les mains.

•Et cette aimable femme prit place au

piano à côté d'une dame qui, la croyant pianiste, ne fut pas peu surprise de son exécution muette. Elle fit les choses on ne peut plus consciencieusement et promenait ses mains sur le clavier avec la rapidité de l'hirondelle frôlant la terre.

Mais lorsqu'une pause commandait une suspension générale, elle continuait seule, avec un zèle des plus louables, à faire sem-

blant de jouer ^ ce qui intrigua un certain nombre d'aoditeurs, très-étonnés de voir cette pantomime sans entendre un seul son.

Bref, tout se passa à mervxille. Les seize Jiabiles pianistes, y compris celle qui ne jouait pas du tout du piano, reparurent à la fin de la séance pour recevoir les félicitations du public et se partager les bouquets dont Tenthousiasme des galants dilettanti avait jonché la scène du théâtre où eut lieu ce concert.

J^ai toujours pensé que la femme obligeante qui s'était ainsi dévouée, en feignant d'exécuter une partie qu'une autre devait exécuter en réalité, n'était pas celle qui avait le moins de droit à la reconnaissance du public. Pour ma part, je suis heureux de lui réitérer ici tous mes remerciements.

On mVvait demandé de donner quelques leçons à la Nouvelle-Orléans, et j'avais dans ma clientèle une jeune personne d'une grande beauté, élevée par une

riche famille américaine avec tout le luxe désirable, les soins les plus délicats et les plus affectueux. C'était une créature presque idéale, qui joignait à la beauté du visage, à r élégance de la taille^ une grande douceur, de Tesprit et des talents. J^étais ravi de mon élève^ et j'en parlai un jour à madame SouIé, qui me dit :

— Oui, miss Ellcn est une rare jeune fille*, mais, laissez-moi vous le dire, vous n*avez pas été gracieux pour elle.

— Comment cela, madame ? répondis-jc assez surpris de ce reproche,

— Sans doute, ajouta madame SouIé; vous savez que cette pauvre Ellen a la plus grande envie de vous entendre, et vous ne vous êtes pas mis une seule fois au piano devant elle !

— Puisque mademoiselle Ellen tient à m'entendre, que ne vient-elle au concert?

— Mais vous ne savez donc pas qu'elle ne peut pas y aller ?

— Non^ je ne le savais pas. Et pourquoi ne peut-elle pas aller au concert ?

— Parce qu'on Taccuse d'avoir du sang .de nègre dans les veines, bien que son teint soit d'une pureté et d'une blancheur éclatantes.

Cet ostracisme me parut odieux, et je fus révolté quand j'appris qu'aucune des femmes dites de couleur j — plus blanches souvent que les blanches, — ne sont jamais admises dans les familles des créoles de la Louisiane. Point de mariage légal entre elles et les blajncs. L'abolition de l'esclavage aux États-Unis^a dû nécessairement modifier les lois d'État à cet égard; mais combien 'de temps encore le préjugé pèsera sur la race déshéritée des gens de couleur !

Quelques modifications ayant été apportées dans le plan de concerts si savamment conçu par Ulmann, Sivori alla promener d'un côté son archet triomphant, pendant que j'allais d'un autre côté essayer de plaire aux amateurs de musique de piano.

De la Nouvelle-Orléans je m'embarquai pour Mobile.

Au moment où nous allions, Ulmann et moi, monter à bord, il s'éleva une dispute entre deux créoles pour un motif qu'on me dit être des plus futiles. Les deux adversaires, sans aucun égard pour les personnes qui se trouvaient auprès d'eux, et au risque de blesser des innocents, fouillèrent dans leurs poches çt en sortirent chacun un revolver. Ils échangèrent une douzaine de balles, et le combat en pleine rue ne finit que lorsqu'un des combattants tomba ayant Tépaule fracassée.

Personne ne s'étonna de ce duel improvisé, et c'est à peine s'il en fut question.

Il est bon, à ce propos, de dire que la Nouvelle-Orléans a été de tout temps le pays le plus tristement renommé pour ces combats sauvages, lesquels, du reste, sont aujourd'hui bien près d'être entièrement passés de mode.

Arrivée à Mobile. — Aspect de cette ville, — Origine du nom de quelques Etats de TUnion. — Histoire de Madoc. — Mobile ancien et Mobile nouveau. — Un groupe d'auditeurs comme on en voit peu, — Les mots composés de la langue des Indiens. — La boîte parlant amolireusement. — Mon départ pour la Jamaïque. — Conclusion de cette première partie de mes récits de voyages.

Les sensations naissent des contrastes ^ et rien ne contraste plus agréablement avec le sol bas et marécageux de la Nouvelle- Orléans, que le sol élevé et sablonneux sur lequel est construit Mobile, chef-lieu du comté de Mobile, Etat de TAlabama.

Jamais il n'y a de boue dans ce bienheu*

reux Mobile que Paris aurait tant de droit d'envier' sous ce rapport. Le terrain sablonneux y pompe rapidement toute humidité, et les souliers ^n caoutchouc y seraient aussi peu utiles que les parapluies à Lima, un pays, où il ne pleut jamais; Même après les plus grandes averses, les rues se maintiennent propres à Mobile^ mot indien qui signifie : Ici nous nous reposons.

C'est ainsi qu'un assez grand nombre de villes, de rivières, de forêts et plusieurs États ont dans la grande république conservé leurs noms primitifs, qui sont des noms indiens.

Par exemple, l'Etat du Tennessee signifie : cuiller tordue.

Kentucky est un nom de rivière ; Alabama également.

Ohio, Arkansas, Missouri, Connecticut, Mississipi, Illinois sont des États qui ont aussi emprunté leurs noms aux principales rivières qui les traversent.

Michigan est un nom de lac.

Massachusetts était le nom d'une tribu d'Indiens dispersée par les visages pâles, comme tant d'autres tribus d'aborigènes.

Puisque nous venons de parler du nom de quelques-uns des Etats de TUnion, nous ajouterons que New-York emprunte sa désignation au duc d'York, qui fut le possesseur du terrain où se bâtit cette ville.

La Pensylvanie rappelle le chef des quakers, William Penn.

L'État du Maine fut ainsi nommé en i638, d'après la province française du Maine, dont la reine d'Angleterre, Henriette-Marie, était alors duchesse.

La compagnie de Plymouth ayant accordé un territoire en Amérique au capitaine J. Masson, qui était gouverneur de Portsmouth, dans le Hampshire, en Angleterre, le territoire concédé prit le nom de New-Hampshire.

Rhode-Island fut ainsi nommé en mémoire de l'île de Rhodes, dans la Méditerranée.

Le Maryland, qui veut dire terre de Marie j emprunte son nom à réponse de Charles P^, Henriette-Marie.

La Géorgie vient de George IlL

La Louisiane reçut cette désignation en rhonneur de Louis XV, qui méritait si peu en Amérique les honneurs qu'on lui rendait.

Ce fut également pour honorer le régent duc d'Orléans, que la première ville de la Louisiane fut nommée Nouvelle- Orléans.

La Floride rappelle une date, et ne doit point son nom, comme on le croit généralement, à la richesse de sa flore.

Juan Ponce de Léon, capitaine espagnol très-catholique, ayant découvert ce pays le dimanche des Rameaux de Tan de grâce 1672, le nommsi Pascua Jlorida (Pâques fleuries), dont par abréviation on a fait Floride.

Enfin, c'est pour rendre hommage à la pureté des mœurs de la reine Elisabeth et perpétuer dans le nouveau monde sa vir-

ginité, dont elle ne cessait elle-même de se vanter, qu'on a appelé Virginie le territoire qui a toujours conservé ce nom.

S'il fallait en croire les chroniques du pays de Galles, la partie de l'Amérique où est sitiié Mobile aurait été découverte vers la fin du douzième siècle, dans des circonstances rapportées par le savant M. Cyviès.

Ce fait peu connu trouve ici naturellement* sa place.

En 1 1 70 il y eut une guerre civile à l'oc* casion de la succession au trône dans le pays de Galles. Un bâtard plein de résolution et homme d'énergie enleva l'héritage, aux enfants légitimes du prince. Alors .Madoc, le prince légitime, voyant que le trône auquel il avait droit venait de lui être ravi, voulut s'expatrier et courir les aventures lointaines. Il partit avec une petite flotte montée par environ trois cents hommes d'équipage. Après quelques semaines de navigation vers l'ouest où des bourrasques continuelles poussèrent la flottille, Madoc découvrit une terre. Il y

débarqua avec une partie de son monde, et se mit en rapport avec les naturels.

Madoc constata que ces hommes n'avaient point le teint des Européens, qu'ils vivaient de chasse et de pêche, et parlaient une langue entièrement différente de toutes les langues européennes. Le prince déchu constata aussi que cette terre produisait abondamment tout ce qui est nécessaire à la vie, et qu'elle était riche en mines de métaux précieux.

Madoc, déshérité de son empire, crut pouvoir s'en créer un nouveau.

Il laissa sur cette terre cent vingt hommes résolus et bien armés, et revint en Europe, où il équipa une flotte de dix vaisseaux, montés par un nombreux équipage.

Cette flotte est-elle arrivée à destination ? Voilà ce qu'on ignore , car personne n'en tendit plus jamais parler de Madoc, qui avait promis de revenir ou de donner de ses nouvelles. Ceux qui adoptent ce récit, dit M. Cyviès, croient que Madoc avait

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abordé à ce second voyage sur les cotes de la Virginie ou de la Caroline* Ils citent à Tappui de leur opinion Thistoire d'un Gallois qui, voyageant dans rintérieur de FAmérique septentrionale, rencontra entre rOhio et la mer une peuplade indienne qui parlait la langue galloise.

Quoi qu'il en soit de cette légende^ toujours est-il que Mobile^ devenu une des villes les plus importantes de l'Union pour ses exportations cotonnicres, était, avant son annexion à la confédération^ une petite et misérable colonie espagnole, dont personne n'aurait pu prévoir les brillantes destinées.

Jusqu'en iNi'i, époque à laquelle l'Espagne céda cette ville aux Etats-Unis, Mobile passait pour être un foyer d'infection, La fièvre jaune y décimait la population, réduite à quatre mille âmes, et le commerce y était nul.

Aujourd'hui, les marais et 'les terrains inondés sont entièrement desséchés et couverts de fabriques et de magasins comme-

dément installés , où viennent s'entreposer les cotons de rAlabama.

La fièvre jaune a été %'ainciie par la vaillance et le génie industriel de ce peuple américain que les difficultés n'arrêtent jamais dans ses entreprises, et qui semble grandir en raison des obstacles à vaincre.

Plusieurs lignes de bateaux à vapeur mettent Mobile en communications régulières, par Fintérieur, avec Tuscaloosa et Montgommery. Des steamers colirent sans cesse entre Mobile et New-York^ pendant que d autres navires, également à vapeur , desservent tout le littoral du golfe du Mexique.

Par terre. Mobile se rattache à la partie centrale des Etats-Uni;^ par le Mobile and Ohio railwofj long de 4^0 milles^ lequel, en se ramifiant au grand chemin de fer de rillinoisj devient la route directe du golfe du Mexique aux grands lacs du nord-est.

Cette route gigantesque pénètre à Test, dans la Géorgie, par le Girard and Mobile railivay^ et va se relier à Touest et

à la Nouvelle-Orléans par le Mobile and Madison railivay.

Quels travaux accomplis partout sur cette terre vierge des États-Unis, que de richesses accumulées, que de ressources créées par le travail et le génie !

Sans doute , le jeune peuple américain avait pour le guider dans la voie du progrès l'exemple de l'Europe; mais sur quelques points on peut, je crois, sans se compromettre, affirmer que l'élève a dépassé le maître.

La ville de Mobile n'est ni grande ni remarquable par aucun monument, mais les habitations y sont confortables ; on y respire un air frais, et les rues, nous l'avons dit, y sont toujours propres. Quant aux environs de la . ville, ils présentent Taspect le plus enchanteur, par la variété des sites, par les prairies émaillées, les bocages verdoyants et touffus, et les forêts de pins qui rappellent la froide Norvège dans le chaud Alabama.

Je fus reçu à Mobile avec le même em-

pressement et la même curiosité dont j'avais été l'objet dans toutes les autres villes de TUnion.

^ J'eus à Mobile l'honneur rare de comp" ter au nombre de mes auditeurs toute une députation de sauvages, et j'appris plus tard qu'ils me considérèrent comme un esprit descendu des mondes harmonieux pour instruire les hommes , ce qui me flatta extraordinairement, comme bien l'on pense. De retour dans leurs tribus respectives, ils firent, sans aucun doute , les délices de leurs semblables en racontant les merveilles de ma Boîte parlant amoiireusemeni : c'est ainsi qu'ils désignaient mon piano.

Les Indiens, dit justement M. l'abbé Domenech , sont obligés souvent de recourir à un mot composé exprimant plusieurs pensées, leur vocabulaire n'ayant, relativement au nôtre, qu'un très -petit nombre de mots. Pour eux, tous les bateaux, par exemple, depuis la pirogue jusqu'au vaisseau à trois ponts, sont des

canots. Mais les bateaux à vapeur prennent le nom de canots clairvoyants de la grande médecine.

Le mot clairvoyant qu'ils emploient ici signifie qu'il voit son propre chemin et le suit tout seul.

Grande médecine est synonyme, dans ce mot composé, de très-mystérieux ou trèsmerveilleux. i

Pour les sauvages de cette partie de rAmérique, les églises sont des wigwams pointus plus hauts que les plus grands arbres des forêts, et si grands que mille guerriers pourraient s'y asseoir et fumer le calumet.

Ils ont pittoresquement appelé les femmes européennes, à la taille rendue mince par la pression du corset et aux amples jupons, de grandes gourdes marchant toutes seules.

Les peaux rouges, quand ils sont conduits dans une des grandes villes des États- Unis, observent avec l'attention la plus soutenue tous les produits de la civilisa-

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tion, mais ils ne laissent jamais paraître aucune de leurs impressions. De retour chez eux, ils s'asseoient nonchalamment sur des peaux de buffles devant leurs cabanes, et, tout en fumant leurs pipes, racontent à la tribu assemblée, hommes, femmes, enfants et chiens, les choses extraordinaires qu'ils ont vues. Pas une des paroles du voyageur n'est perdue, mais personne ne fait aucune réflexion, et les visages sont impassibles. Comme les bardes et les troubadours du moyen âge, comme les raconteurs de TOrient , les Indiens transmettent ainsi de génération en génération les vieilles traditions de leurs ancêtres et les récits de leurs propres souvenirs.

Je serai j)eut-être oublié depuis longtemps déjà par les visages pâles de la grande cité parisienne, — ces grands oublieurs, — que ma Boîte parlant amoiireusement vivra plus parlante et plus amoureuse que jamais dans le souvenir des visages cuivrés. Cette pensée est con-

solante, car pour Tartiste là mort n'est qu'un accident, et c'est l'oubli qui est la véritable mort.

De Mobile , je m'embarquai pour la Jamaïque , où m'attendaient de craielles épreuves. Croyant avoir perdu l'usage de ma main droite, j'endurai avec de cuisantes douleurs physiques des tortures morales mille fois plus atroces encore. Les virtuoses, ceux qui aiment leur art et le cultivent avec passion , pourront seuls comprendre tous les regrets poignants qui, alors, déchirèrent mon cœur. La perte delà vue m'eût été moins sensible que celle de mes doigts. Heureusement, le mal ne fut pas sans remède, et trois mois après mon arrivée à la Jamaïque, je pus continuer mes voyages artistiques à travers les deux Amériques.

C'est ainsi que je visitai la Havane, le Mexique, la Californie, le Pérou et le Chili.

Peut-être un jour aurai -je des loisirs pour continuer le récit de ces lointaines excursions.

Il me faut, quant à présent, borner ce travail à mes voyages dans les différentes villes des États-Unis.

J'ai trouvé le temps de parcourir une dizaine de mille lieues, sur la terre et sur Tonde, comme disent les poètes ; mais aurai-je le temps d'écrire encore une dizaine de mille lignes pour donner un frère à ce premier volume? Shakespeare a répondu d'avance pour moi lorsqu'il a dit son fameux That is the question.

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