MILLE BOUGIES
Je lus cette affiche et j'appris enfin qu'il s'agissait d'éclairer la salie de concert au moyen de mille bougies.
Cette façon d'attirer les dilettanti me pa^ rut ridicule autant que peu efficace.
J'étais dans l'erreur.
Ces mille bougies excitèrent une telle curiosité chez ce peuple américain, si viril par le génie, si naïf parfois et si souvent enfantin par la nature des impressions qu'il éprouve, qu'en moins d'un jour toutes les places furent louées.
Malgré ce résultat obtenu, je voulus faire disparaître les mille bougies de l'affiche, mais Ulmann s'y refusa catégoriquement, me disant vertement que je n'entendais rien aux laffaires.
Les bougies d'Ulmann, il me faut bien l'avouer, eurent plus de succès que mon rondo russe que je jouai au milieu de la distraction générale. J'étais assez mécontent, mais Ulmann triomphait en comptant la recette, qui n'avait rien que de très-honorable à ses yeux. A la fin de mon premier morceau, yn de mes auditeurs se lève et m'interpelle à haute voix :
— Mais, monsieur, me dit-il, il n'y en a pas mille.
J'avais oublié les bougies.^
— Mille quoi? luidemandai-je.
— Mille bougies, pardieu! Je ne suis venu que pour cela.
— Et combien y en a-t-il?
— Il en manque huit.
Cet amateur distingué. . . de bougies avait eu la patience de les compter toutes, et, en homme qui ne veut pas être dupe, en réclamait huit.
— Soit, monsieur, lui dis- je avec le plus grand sérieux ; c'est huit bougies dont je
VOUS suis redevable et que je tiens à votre disposition.
Je racontai ce fait à Ulmann, qui me dit:
— Vous ne connaissez pas les Américains; votre homme ne manquera pas de venir réclamer ces bougies. Il verra là une affaire, petite il est vrai, mais sûre, et par conséquent très-acceptable.
Je fis faire un paquet de huit bougies sur lequel j'écrivis :
« Les bonnes bougies font les bons amis et les bons concerts. >>
Personne pourtant ne vint réclamer les bougies.
Définition de la musique par Ulmann. — Programme d'un concert politique* — Concerts extravagants donnés en Amérique. — La musique à vapeur. — La Calliope. — Les machines hydrauliques de Schuylkill.
L'appétit vient en mangeant, dit le proverbe, et le succès rend confiant.
Les mille bougies dont Ulmann avait éclairé les auditeurs de mon dernier concert, au grand profit de notre caisse de recette et à l'exaltation de sa gloire d'imprésario , durent lui causer bien des nuits d'insomnie.
Ce qu'Ulmann imagina de choses bi-
CONCERTS EXTRAVAGANTS l^Tf
zàrres, impossibles, pour exciter Pardeur des dilettantij un peu fatigués de piano, je dois en convenir, formerait les éléments d'un conte fantastique. Il me disait ses projets , et , malgré tous mes efforts pour conserver mon sérieux, il m'est plus d'une fois arrivé d'accueillir ses confidences par un éclat de rire.
Un jour que mon secrétaire m'avait proposé une chose plus extravagante que d'habitude, — plus ingénieuse peut-être, — je lui' signifiai que je voulais, autant que possible, dans mes concerts, ne m'adjoindre personne et n'avoir recours à aucun moyen pour attirer la foule, en dehors de mon art.
— L'art, l'art, toujours l'art, répliqua Ulmfinn d'un air de doute ; et que croyezvous donc que soit la musique?
— Vous voulez une définition de la musique ?
^ Oui.
— Eh bien, la musique est l'art d'émouvoir par la combinaison des sons.
— C'est tout?
— Il me semble que oui.
— Point. La musique est Tart d'attirer dans une salle déterminée, au moyen d'accessoires qui deviennent souvent le principal, le plus grand nombre de curieux possible, en combinant les frais et la recette de manière à ce que celle-ci dépasse le plus possible celle-là.
— Dites, UUmann, que la musique est une balance dont un des plateaux rempli de son (substance négative) doit toujours être soulevé par le plateau rempli de piastres fortes (substance positive).
— J'admets la définition, si cela peut vous être agréable. Aussi, et pour arriver à faire pencher jusqu'à terre le bon plateau de la balance musicale, avais-je pensé à un programme pour notre concert d'adieux à Philadelphie.
— Vous voudriez peut-être éclairer, pour cette fois, la salle au moyen de quinze cents bougies, au lieu de mille ?
— Je voudrais mieux que cela ; je voudrais donner un concert politique.
— Un concert politique, dites-vous? Estce sérieux?
— Et pourquoi donc pas ? La musique n'a jamais rien gâté, que je sache, et un concert politique réussirait à merveille dans cette jeune et enthousiaste Amérique, si fière de sa constitution et de son indépendance encore toute récente.
— Expliquez- vous mieux, dis-je à Ulmann, je ne puis vous comprendre.
Sans ajouter un mot, mon ingénieux secrétaire tira de sa poche une longue feuille de papier, sur laquelle je lus ce qui suit :