LES DILETTANTES DE LA MORGUE
Les dilettantes de la Morgue composent ce public, très-fidèle et toujours le même, qu'on rencontre aux premières de ce théâtre sinistre.
Car la Morgue, comme l'Odéon, comme le Gymnase, a 8es premières ! Ces premières représentations, ce sont les jours d'exhibition de nouveaux cadavres sur les dalles de marbre noir de ce Nécro-palace.
Le programme exact de ces événements, avec le
MVSDAlfES LES PARISIENNES. 103
nom des acteurs, est donné par les faits divers du Sîêelef da CcnstituHofwel et da Petit Journal.
Les dikttantes de la Morgue se recrotent dans tantes les classes de la sodëtë parisienne. Ce sont, la plupart, des esprits blasés qni,^ à force d'entendre parler du € terrible spectacle de la mort, > sont arri- Tés à se dire qne la mort est un spectacle nn pen pins terrible qu'un autre, et qu'il ne &ut pas se refuser : la Morgue ^rès V Ambigu; ceci mène à cela.
Et ils ne se reftisent pas ce plaisir bien innocent, en Térité.
Le soir, en fiunille, après le café, les dikiiantes de la Morgue ^Tooiient à la lecture de leur journal bien informé : — une véritable bourriche de victimes.
c Eh bien, dit le père, quoi de neuf?
— Ma foi, trop rien, répond la mère. Voyons...
— CTest incroyable I plus d'assassinats dans cette feuille. Je paye pourtant mon abonnement f j'envoie la dernière bande...
— Oh I a I... écoute ... € — Bier^ vers trois heures de raprès^midiy un couvreur... >
— Ahl toujours des couvreursî cela ne vaut pas la peine de se déranger. Nous avons vu cela cent fob c'est toujours la même chose.
— Dame ! mon ami... ' .
— Cherche encore, ma femme—
— Je tiens ton affaire I < Avant-hier, dît le DroiV, c un homme mal mis^ dune cinquantaine d années
m environ, s'est précipité dans la Seine, du haut du « pont des Arts, en s' écriant : Zut I pour l'Acadé- <L mie!.... Le corps, retenu sous un bateau de bains, m a été repêché trois heures après, et porté immé- <L diatement... y>
— A la bonne heure! — Bahl après tout, ça ne fera qu'un lever de rideau! — Cependant^ son adiea à la vie me plait. J'irai le voir..
— Et moi aussi, dit la mère.
— Et nous aussi, papa? ajoutent les deux demoiselles, deux petites goules.
— Ehl père, s'écrie de nouveau la maman, voiciune bien autre histoire... au bas de la colonne. Nous ne perdrons pas notre temps I
— Dis, mère; vite!
— Voilà : — ^ Le corps affreusement mutilé c d^une jeune fille d'une rare beauté^ dont le nom a jusqu'ici reste encore un mystère... »
— Un mystèrel ça se corsel
— ... « un mystère... a été trouvé ce matin i>
— Ce matin, c'est tout frais I
— ... « ce matin, dans une énorme cloyère ap^ € portée d la halle.... On se perd en conjectures. € La justice informe. Les restes de cette pauvre en^ t fant ont été immédiatement transportés... y>
— Vivat I Mes enfants, demain, éveillez-moi do bonne heure. Je ne veux pas rater l'ouverture de la Morgue,
— C'est cela, dit la mère. Moi, je vais aller prévenir madame Lesec.
— Qnelle robe mettrons-nous, maman ?deman dent les jeimes filles, santant de joie.
— Oh I une robe très-simple. H y anra fonle. On déchiré vos casaques^ Fautre jour.
— Oui, maman. Mais madame Godard et ses filles, des pimbêches, ta sais, seront là. La dernière fois, au monsieur qui avait reçu (rente-^nq coups de Hme à ongles dans le sein^ ces demoisdles étaient en soie!.*.
— Allons, taisez-vons, petites pies. Je sais bien ce qœ je sais. Ce n'est pas le moment de porter des toilettes d tout éteindre. Pas de Inxe. On peut reâcoi>trer im mari à la Morgne ; et dame ! ces messieurs se méfient.
— Ta as raison, mère, la simplicité sied aux jeones personnes qui feront de bonnes ménagères ! >
Le lendemain, heure militaire,. les dilettantes de la Morgue y que nous venons de montrer, accompa^ gnés de madame Lesec, de la famille Godard et de quarante autres ogres qui sentent la chair fraîche (?), se pressent sur les degrés de la Morgne, derrière la basilique, attendant l'ouverture des portes, j'allais dire des bureaux. On se salue, entre connaissances , de la main et du chapeau. Les jeunes filles minaudent
et 86 dévorent des yeux. Le bean public &it bande à part, comme à Ventrée de la location! La queue du vulgaire ondule le long du quai. Les ouvriers, le pain sous le bras, la pipe aux dents, causent entre eux. On parle de Taffreux mystère qui passionne tout lo monde. Une jeune fille I.., dans une cloyèrel... horribles détails Im.
Enfin la porte s'ouvre. On se précipite sur la balustrade, chacun prend sa place, plein de trouble et d'anxiété. On chuchote.
Le grand rideau de coutil rayé, store funèbre, est baissé.
Voici qu'on Touvre. H se iend en deux, comme le voile du temple à Jérusalem.
Les cadavres sont à leur poste. Xte couvreur y la tète fendue, dort, tout pâle, dans un coin. Le moiiêieur qui n'aime pas FAcadimiej lèvres gonflées, est là également. On les regarde à peine* La pièce principale est plus loin, sur le lit du milieu. Tous les regards scrutent fiévreusement le grand sac jaunâtre qui renferme les. morceaux de la pauvre victime. Seule, la tête de la jeune fille sort de cette gaine de toile. Une jolie tête, d'une blancheur e£Erayante, crayeuse. Les grands cheveux blonds pendent de chaque côté du front L'un des yeux est ouvert. Un i œil bleu, large, admirable, affreux I
Les dilettantes, muets, savourent cet épouvantable spectacle. Puis, bientôt, naissent les commen*
isàieSf les remarques joviales ; les avis, les dëdaotions prennent leur voL On rit
Vite, fîijons I — Pooahl
Hfttona-nons d'aller respirer dehors on peu de Pair pur et trais qtd vient de la rivière. Le soleil clément fidt reluire le flot lourd. Et là-bas, dans la brume diarmante qui s'évanouit, les arbres verts du Jardin des Plantes font de grandes masses dont la verdure est rassérénante.
BOURGEOISE D ÈÏE
*— Et puiSf il fait si ehaudi — UNI
— Et puis^ après toutj il n'y a pas ae nuu à afa/ — DEUXI
— Et puisj toutes ces dames le font bien/... — - TROIS I
— Et puis, on a beau être mariée , être mère; U faut bien suivre les modes y autant qu'on le peut, n'est-ce pas?— QUATRE I
— Et puisy pour une fois /... — CINQ I
— Et puisy.. enfin... je ne suis pas... plus mal... faite:., qu'une autre!... — SIXI
Et puis, et puis, et puis... ô Madame, Madame !
Allez, c'est la dernière de ces nombreuses raisons, si plausibles d'ailleurs, que vous ayez données, sans qu'on vous les demandât, notez-le bien, qu'il fidlait articuler en première ligne...
Oh! mon Dieu, ne rougissez pas!
Je vous approuve. Certes, vous êtes aussi bien^ que di&-je? mais infiniment mieux faite que vos meilleures amies.
Et je le constate avec un certain plaisir.
Allons, Madame, un peu d'aplomb I
Je le yois bien, c'est la première fois que tous TOUS décolletez aussi... largement Vous n'allez pas au bal, ou bien parement.
Et vos yeux me disent, suppliants : € Je ne suis € qu'une petite bourgeoise, c'est y rai. Ce corsage € transparent, en grenadine, ne m'est pas &milier. € Mon cou, mes bras sont presque... nus... et, si cela < ne me contrarie pas outre mesure, que votre rec gard s'arrête avec complaisance sur leurs contours, € oh! Monsieu), croyez bien que cela me gêne horri- € blement. Je m'y ferai ; mais cela me trouble énor- € mément, allez, i»
UN MOT d'explication
Oui, c'était une petite bourgeoise svelte^ Têtue avec goût, en noir.
J'ëtais assis en &ce d'elle, au sein de romnibus, comme dirait Banville.
Et je la regardais, par-dessus mon journal, en foignant de lire.
sue s'était aperçne de ma rose coupable ; et, comme ma prunelle bleue et douce, mais ndllense, se promenait effrontément sur ce qu'un corsage noir, d'une légèreté de tissu incroyable, voilait, — au dire de la eoutorière, — elle avait rbugi, oh ! mais rougi, comme ne rougit plus une dame habituée à valser dans les bals des ministères avec des jeunes hommes ardents — et très-bien mis du reste.
D'où cette conclusion : c'est une petite bourgeoisel
D'où également cette certitude : c'est la première fois que ces bras parfidts et cette gorge channante prennent l'air aussi gentiment. .
Or, ayant fréquemment — sinon à quoi serviraient d'excellents yeux? — regardé, d'abord le corsage, ensuite le cou qui le surmontait, puis la tête, pms le corsage indiscret^ je vis à n'en pouvoir douter, à une dernière excursion du côté des beDes paupières de os Toisine, que ses regards un peu boudeurs signifiaient daironent :
€ Je vais vous donner les raisons de cette toilette inusitée. >
Et alors, les six motifs — très-sérieux — - énoncés
plus haut, m'avaient été soumis :
110 MBSDAMB8 LES PARI8IKNNB8.
'-' // fait si chaud...y etc., etc.
Fftiiyre petite bourgeoise d'été 1 si pudique, si innocente ! Val tu as bien raison de te mettre... comme tout le monde» Tsait pis si ton mari grognon — il doit être grognon I — a murmuré oe matin, pendant que tu passais oe délicieux corsage.
Oh I je sais bien, petite bourgeoise d*été, que ta as mûrement réfléchi avant de commander à ta fidsense ordinaire ce corsage séduisant. Et, dans le silence du cabinet.... de toilette, tu te disais s
— < Dois-je enfin fidre connaître aux passants hardis ce que mon mari et mon enfant, seuls, ont vu, tous deux charmés, mais pour des motifs bien difi'érentsP >
Oui, tu pesais ainsi dans ta balance, balance fémi* nine, une balance un peu faussée, les raisons pour ot les raisons contre une divulgation soudaine de tes charmes honnêtes.
Et les six raisons, 'victorieuses, les six raisons de tout à l'heure, étaient écloses dans ton esprit :
— // fait si chaud...^ etc., etc.
• Eh bien, je le répète, 6 dame troublée par mes investigations, — mettons impudente», je le répète, c'est la sixième raison, oui, la sixième, sournoisement énoncée avec hésitation : — « Et puis ^ enfin ^ ie ne... suis pas... plus mal... faite qu'une autre^ » qui a fait pencher la balance.
nSDAMBS LIS PARIfiMNNIf. 111
Le corsage a été commandé.
Ayant le corsage, il &llait le mettre.
Et TOUS Payez nÛB, ô bourgeoise d'été^ayec de petits sourires de joie, en vous regardant dans la glace t?ec timidité.
Et pourquoi ne rauriez-vous pas endoaié) ditat?
Ce que j'ai caressé de Vodû^ aveo cafaney en sculp» teor, n'enrestera-t-il pas moins la propriété de monfima Yotre mari et de votre jdi petit bébé.
Oui, n'est-ce pas?
Eh bieUi alors...
Ahl bL.... Mfds il n'en est rien, ô vertueuse p^ tîte bourgeoise d'été I Donc, personne n'a ri^i à vous dire.
Mettez, mettea sonv^it vos jolis bras, vos épaules modestes à l'air, sous le crôpe transparent d'un cor^ Bge.
Si vous ne le fidtes pas pour vous, que ce soit pour 1^ pauvres comme moi, qu'une obole de volupté in» teDectuelle rend riches pour un jour.
^- D'ailleurS) il fidt si ofaaud*.. etc.» etc.