‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 20 sur 74 · LA PAILLE · texte numérisé non relu

LA PAILLE

Devant le n* ... de la rue X..., dans le quartier des Champs-ÉlyséeSy one rae très-passante, on est en train d'étendre une épaisse litière de paille.

II est neuf heures du matin.

An second étage de la maison^ on voit une ligne de persiennes hermétiquement fermées ; elles ne Pont pas été depuis longtemps^ car, sur le mur, leur place est marquée par des raies alternativement noires et blanches.

Le voisinage est en émoi.

Les boutiquiers s'empressent autour du concierge, en bras de chemise, qui délie les bottes de paille et sème le chaume sur les pavés.

Et, méditatif, le sergent de viOe de service, bras croisés^ contemple les groupes qui se forment.

— (Thest la povre dame du chegond qui est trèS' malaiey dit un charbonnier aux dents blanches, aux yeux brillants.

T- C'est une cocotte de la haute, votre dame du second, riposte la blanchisseuse. Une bonne paye. Mais, c'est égal, il faut la plaindre. Qu'est-cequ'ellea?

— Ahl c'est les chaleurs, voyez-vous I reprend la crémière. Moi, je ne mange plus. Et j'ai mal comme ça partout, dans le dos.

— Elle a de quoi se faire soigner, murmure l'épicier. Yoilà ce que c'est pourtant que de mener la îie à grandes guider. Bah I eDe en réchappera.

Et une ouvrière qui passe, écoutant les onrdUy s'é- •ûigne tristement en disant :

^ Sont-ils heureux y ces riches! Quand mon petit râkit, et que le bruit lui fendait la tète, je n'ai pas pu Ini &ire mettre de la paille, moi !

Le joueur d'orgue, Thabitué du mardi, est venu comme à l'ordinaire. Mais aux premières notes, sur ^ simple geste, il mit un frein à son bras infatigable, et, sa boite sur le dos, il est parti, naturellemeni

On n'avait pourtant fait que lui montrer la paille

Dame! c'est grave, à ce qu'il parait, puisqu'on jonche la rue.

Les omnibus, lourds, retentissants, qui descendent h me, enfoncent leurs roues jusqu'à la jante dans la coQche élastique et passent silencieusement devant len"...

On n'entend plus que le cliquetis sec des ressorts, 01, par hasard, la sonnerie — dingl — pour unvoya^ genr qui grimpe comme un singe à l'impériale.

Comme des visiteurs au chevet d'un malade, les voi- ^tea roulent bas.

Slles arrivent d'abord, bruyantes ou insouciantes, ainsi que des connaissances qui causent dansl'esca-

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lier, puiS) toat à coup j bussent le ton Ingnbremept.

Mais, l'instant d'après^ lesvoitores, tonjours comme les amie, repartent et reprennent sans ménagement leur train habituel.

Déjà la paille foulée, hachée, s'éparpille en frange aux deux bouts de la litière, et le ruisseau qui coule entre les fétus étincelle par instant àtut rayons gais du soleil.

Tout à l'heure, la paille brillant d'un jatme clair pl^ndra tme teinte terne ; ce soif, ce sera du ftimier noir.

Et les chevaux henniront à ce souvenir de l'écurie.

Triste spectacle que celui d'une litière de paille, dans une rue, par une exquise matinée de prin«tempsl

H produit la même impression sur le réteur qtié la rencontre d'une civière, balancée aux bras de indes commissionnaires, et que suit, les yeux rouges^ Uùe femme portant une casquette à la maiti.

On sent que la mort n'est pas loin.

Et lé passant, écrasant la paille soui^ ses talons, se figure que là-haut, au second, où les persiennes sont closes, les plus lamentables scènes se fiassent dans l'otnbre chaude dWe chambre d'agonisant.

Qui sait ? C'est peut-être une adorable jeuîie fille, toute pâle, amaigrie, tuée par le bal qu'elle aimait tantl

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Peni-être au^ est-ce ime mère^ son petit en&nt déjà firoid à côté d'elle, et qui ya le suivre bientôt dans les mondes que les matérialistes n'ont {dus la consolation d'espérer.

C'est peut-être encore on brave vieux père, aux cheveux gris, ce doux ami qui venait si régulièrement et si toidrement vous chercher au collège quand TOUS étiez petit, et vous menait, fier de vos prix dorés sur tranches, au spectade, an oafë, à la campagne t«..

Ce bon oœur, rempli de choses charmantes, va ces* aer de battre, peut-être.

Et les idées les plus navrantes se glissent dans le cerveau* Les souvenirs amers renaissent en regar^ dani cette paille ûitale, tapis qu'on dirait posé à la hâte, afin d'étouffer le pas mesuré, incessant, de la nu)rt qui s'approche.

On se rappelle des heures terribles. On prévoit des moments déchirants. On pense à ses proches, vieux, fitigués; à ses chers, à ses aimés, quittés négligemment, et, qui sait?... qu'on ne va plus revoir tout à ITieure!...

Et l'esprit s'assœnbrit insensiblement. A grands pas, pour secouer le poids soudain qui s'abat sur Fâme, on s'éloigne, se demandant pourquoi, quand le del est si joyeux, quand il Mi si bon vivre et sentir vivre ceux qu'on aime, le Créateur envoie son noir messager, son fimcheur aveugle.

Et pourtant^ A l'on y réfléchissait plus longuement^ on arriverait également à faire des suppositions aussi vraisemblables et moins attristantes.

Par exemple :

L'exemple est tout trouvé. C'est à l'indiscrétion de la bonne du n®..., me X...^ quartier des Champs- Elysées, que je le dois.

Par exemple, ce matin, on a étendu de la paille devant la porte de la maison do sa maîtresse, une cocotte de la haute, comme a si justement dit la blanchisseuse, parce que Madame^ fetiguée, voulait se lever tard, et ne pas entendre le plus petit bruit pendant le reste de la journée, afin de lire tranquillement le dernier roman de notre confrère le vicomte Ponson du Terrail.

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