‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 3 sur 74 · A MADAME D'ABLON · texte numérisé non relu

A MADAME D'ABLON

A Tport, par Fécampf

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c — Ma belle petite, ce n'est que moi. Ne te dérange pas. Je ne serai pas bavarde aujourd'hui, je viens simplement te confier ma nouvelle adresse.

Nous habitons Barbîzon, par Melun (Seîne-et- Mame ) , « souvenez-vous-en J> — depuis deux Bornâmes. Nous avons quitté Paris trois jours après toi. Eh bieni ma Lucie ^ comment te trouves-tu de la mer? Pour moi, Je suis folle de ma forêt. Ah! on ne fait pas quatre toilettes par jour ici. Nous vivons en sauvages. — J'ai une petite blouse et dès guêtres. Anatole a fait une moue d'enfant gâté quand je lui ai demandé la permission de me mettre en rapin. Mais j'ai bien vu que ça lui faisait plaisir. Et puis, après deux mois de ménage, je voudrais bien voir qu'il ne fût pas mon esclave absolument respectueux 1 Je pense que tu approuves ces sentiments. M. d'Ablon, ton mari, me paraît un peu indiscipliné, je te l'avoue. Vous êtes déjà de vieux époux: cinq mois, c'est long! Tiens-lui la bride. (S'il lit cela, il va être furieux.) Pardon, ô monsieur d'Ablon!

« Pour te finir mon histoire, sache que nous allons en forêt, tous les matins, faire du chic d'après nature, comme dit la Complainte des bisons. Les bisons, ce sont des peintres qui logent, par bandes, dans notre cher village.

<t Anatole peint. Moi, à côté de lui, me grisant de l'odeur fnuche et pénétrante du bois, je lis, ou bien — cela me fait battre le cœur de te dire cela — ou bien je travaille. Je taille et je couds de petits vêtements, tout petits, pas plus gros que cela. H y a deux

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ans, ç'aniait été ponr ma poupée... Et toi, Lucie, ma chère, travailles-ta aussi, dis ?

€ Ah I je sms bien henrensel beaucoup, val — Anatole est le meilleur des maris, si doux, si ori<ginal dans les manifestations de son amour. C'est égal, il a été flatté de me voir en gamin. Je Tai surpris, dans la glace, souriant derrière moi.

c Croirais-tu, Lucie, qu'il j a eu un nuage dans Tazur de notre ciel? — Déjà? — Ohl pas bien groSt Mais j'ai pleuré comme une fontaine neuve.

c Je vais te dire cela; mais motusl •— Huit jours avant de venir à Barbizon, comme je me disposais & aller à V atelier ^ un matin, travailler à côté d'Ana« tôle, il m'a mis la main sur le bras. — Pas aujourd'hui, petite, m'art-il dit. — Pourquoi cela, ami? — Non zfai modèle. — Un modèle? — Une modèle: c'est pour ma Bacchante. 0 ma Lucie, je suis devenue toute rouge en entendant cela. — Je n'avais pas pensé aux modèles en me mariant. Un modèle, ma Lucie, c'est une dame qui... On dit qu'O y en a d'honnêtes... Mais, vois-tu, une femme qui se met comme ça, pour de l'argent I 0ht je n'ai rien dit à Anatole. Je suis rentrée dans ma chambre, toute triste. Je sais bien que ces femmes-là sont indispen« sables aux peintres, mais... Ohl ce n'est pas que je craigne rien : non, Anatole l'appelle son mannequin qui parle; pourtant... Enfin, cette idée-là ne peut m'entrer dans la tétei

<r Je ne faisais que me lever et m'asseoir. J'étais nerveuse. Être toute seule et penser que son mari examine tnmquillement une autre femme I... H n'y a aucun rapport, je le sais, entre ces créatures-là et nous, c'est vrai. Cependant, ce sont des femmes aussi. Ah t que j'étais malheureuse I Enfin , n'y pouvant tenir, j'ai été regarder cette... dame, par on trou. C'est mal. Anatole ne me le pardonnerait pas, s'il le savait. Que veux-tu ? Je mourais de désespoir ; j'étais tout en larmes. — Je l'ai vue... cette fille I — Ma chère, je ne le pouvais croire, je doutais encore ; pourtant je l'ai vuet Elle était toute nue, ohl mais toute nue, et famait en riant.

€ — Par le trou, je ne pouvais apercevoir Anatole. J'étais agacée I... — Avec cela, cette modèle se démenait comme un diable. 0ht la vilaine femme I je la déteste! — Certes, elle est jolie et bien fidte... oui, mais... après cela je ne saurais peut-être pas poser pour la Bacchante, moi I

€ C'est, du reste, ce que m'a dit Anatole le soir. Pauvre garçon ! il était bien ennuyé de me voir un peu moins gaie qu'à l'ordinaire. — n Pourquoi ne me prends-tu pas pour modèle? i» lui ai-je crié tout à coup en l'embrassant, tout en pleurs. J'étoufiais. J'allais me trouver mal. — « Voyons, Anatole, est-ce que je suis laide on mal tournée, dis? > /e piquais un soleil en disant cela, ma Lucie, tu comprends?

« — Non , mon petit chat, répondit Anatole en

me coressaiit comme on console on enfant maLide. Ah ! bien oni I Ta es la pins jolie petite modèle de la terre. Mais, voyons... d'abord, ma Bacchante est plus mûre que toi de formes... — Non... — Si, ma chérie. — NonI — Eh bien, je venx bien ; ta as Tâge et la taille pour le service... Mais, mignonne, ma Bacchante est peu vêtue. — Ah? — Oui, peu vêtue... de sa grâce seulement ; et alors... si mon tableau va à l'Exposition... je ne veux pas que les camarades sachent comme moi comment ma reine est &ite...

c — Je suis bien méchante, Anatole, ai-je sangloté ; je suis absurde! Tu as raison. Je ne peux pas aller me montrer en bacchante au Salon... Mais pourquoi fiûs-tu cette vilaine femme ?... Un tableau avec des coqs...-et des petits lapins... c'est... bien plus joU... Je ferai la petite servante qui donne à manger, û tu veux...

< En disant cela, je versais des torrents de larmes et de gros soupirs m'étranglaient. Mon bon, mon trop bon mari m'avait pris dans ses bras, et, pour endormir mon chagrin, me berçait en riant, les yeux humides :

c Allons, allons, Nini, ne vous désolez pas. Oh t la vilaine I Les beaux jeux tout rouges! Vite, vite, taiaons-nous. Où est ce mouchoir?

'C Cher Anatole ! il me promit de renoncer à son effrontée... Bacchante et de peindre beaucoup, beaucoup de petits lapins... avec des feuiUes de chou d'un

joU ton.

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a Je me mis à sourire et ce fut fini de mon déses-* poîr, ma Lncie. Anatole, après être Yesté nn instant révenri me demanda si je voulais aller à Barbizon* Je ferai dn paysage cette année, a-t-il repris, en roulant une cigarette. Je vais écrire à Maria de ne pas venir demain. — Mariai qu'est-ce que cela? — C'est la modèle. — Un vilain nom, ai-je ajouté.

€ Voilà l'histoire tout entière de notre brouille^ ma bonne Lucie. Ce n'est pas bien terrible, comma tu vois. Mais, aujourd'hui, je dors bien plus placidement. Quelquefois je me dis : C'est mal. Je ne devrais pas tourmenter Anatole. Il peindra ce qu'il voudra* Mais, au moment où je vais le lui permettre, je me rappelle la dame toute nue, et je deviens muette,

€ A bientôt, ma Lucie bien-aimée.

c BarbÛBon Jmllefc 48...

« Denise L... » ^

OAME QUI MANGE

Au restaurant. Toute seule, en garçon. Mon Dkm, oui.

On avait &it des courses matinales, on sortait des magasins. Midi sonnait. On avait fiiîm.-

La dame^ assise commodément ^ — ' mi conp à la jupe par-ci, mi conp à la jnpe par-là, — dans nn bon petit coin, avait d'abord dénoné les brides de Bon chapeau, pour mettre à l'aise son précieux maxillaire inférieur ;et ses brides, obstinées à flotter sur le corsage, étaient sans cesse rejetées en arrière sur le dos soutaché à profusion d'un doiman de la € plus haute Doureauté 'P,

— Garçon, la carte? avait dit la dame, très-grayement.

-* Ah I c^est que l'on n'était plus une petite fille, une tendre demoiselle avide de n'importe quoi, et mangeant selon les opinions absurdes d'un estomac atteint àorpica^

Non.

On était une grande personne, svelte, avec de petites oreilles pâles, des cheveux très-noirs; on avait — voyons , combien ? — vingt-quatre ou vingtsept ans, vingt-huit peut-être, et l'on comprenait toute l'importance d'un déjeuner &it à l'instant précis de l'appétit, quand le cœur est libre, toute seule, en garçon.

Le cœur était-il libre? Évidemment. Car un cœur gonflé de souvenirs troublants, et des yeux qui auscultent l'avenir, ne s'appesantissent pas comme cela sur une carte de restaurant.

L'amour ignore tout à fait ce qui différencie, àsmn la grande question des hors-d'œuvre, le radis

nouveau-né de la sardine qui a trois ans de boite. Donc, on avait une âme calmée. Et Ton était venue s'asseoir dans un bon petit coin pour manger^ tout simplement, en garçon.

En attendant que les ordres donnés reçussent leur soudaine exécution, on contemplait sa modeste demibouteille avec de furtifs gonflements des glandes salivaires.

On avait grand'&im, répétons-le.

Enfin € Madame fut servie! » Un glorieux beefsteack orné de sa couronne civique de cresson lustré, tel Alt rinnocent holocauste sacrifié par la dame sur Fautel de son légitime appétit.

Les mains, effilées, saisirent la fourchette et le couteau avec assurance. On était toute seule « en garçon. L'acier sillonna le &ux- filet, et celui-ci , fumant, contraignit le beurre jonquille à se marbrer de pourpre.

Les tressaillements du maxillaire inférieur prirent alors de l'intensité. J'en étais tout ému; Entre déjenneurs sincères, des courants de sympathie s'établissent, éphémères, mais puissants.

La « dame qui mange t> n'était pas gourmande. Hélas 1 — Son honnêteté était poussée jusqu'à feire suivre chaque morceau de beefsteack d'une bouchée de pain I Et ces fragments étaient bien petits , tandis que les bouchées me paraissaient formidables. Cet excès de conscience me refroidit un peu.

Hais la dame mangeait si agréablement, si nettement, tendant son cher petit bec à la fourchette, pour ne pas la &ire attendre, que je sentis bientôt qu'il fidlait être miséricordieux, et pardonner.

Je pardonnai. D'ailleurs, la dame se conduisait avec la nourriture d'une &çon convenable et expérimentée qui me ramena pour toujours à elle.

Elle mastiquait, piano ^ sans que le haut de son beau visage, sans que les admirables sourcils qui décrivaient une pure accolade au-dessus de ses yeux larges et doux, témoignassent de quelque effort dentaire.

Point de grimaces! Autour d'eUe, les hommes, y compris votre serviteur, avalaient leur pitance avec des contorsions buccales de singes c(»nblés de noix vertes.

Hais elle, éllel ah! elle mangeait si bien! avec une si noble et si correcte perfection! Pas de grignotage I pas d'air de rat ou de perroquet épluchant un grain de maïs ! — C'était exquis I

Elle mangeait. Voilà tout. — Et, de temps en temps, un délicieux soupir de satis&ction, une subite humidité de la prunelle, disaient à mes regards pieux que Hadame mangeait avec plaisir, toute seule, en garçon.

On buvait son vin, — à peine trempé d'une goutte d'eau — une courte citation de la Seine I — avec une élégance et une conviction charmantes.

Les doigts y étages en flûte de Pan^ se courbaient, blancs^ sur le cristal rempli de la liqueur rouge.

Et le vin se glissait dans le gosier^ — comme un oiseau qui rentre au nid^ en disant vibrer les parois flexibles de cet aimable tunnel.

En vérité ; la dame qui mange fut adorable, — respectable, pour un mangeuri •— de Texorde à la péroraison de son festin.

Je fidllis même en oublier Tattention due à maa propre repas, si ingénieusement combiné*

Mais bientôt, revenant a à mon petit mouton > — * rôti — et mon ventre affamé fermant les jeux , je repris paisiblement mon déjeuner, sans plus jamais contempler la dame.

Cependant, entre deux bouchées, je me dis tout à coup, rêveur :

— L'idéal du bonheur, ne serait-ce point un diner fait en compagnie de cette personne, qui mange d'une manière si distinguée? — Sans arrière-pensée I ohl sans arrière-pensée I — le cœur froid et les mets chauds, tout est làl Qu'est-ce que je demande au del? Un estomac et une chaumière... bourgeoise... i ParisI

•^ Me les accorderez-vous. Seigneur?

meSDAMES LES PARISIENNES. Il

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