ACTÉON, TU ES VENGÉ, MON BONI
— Pardon, Madame et lectrice!... l'adresse exacte des mânes d'Actéon, je vous prie?...
Allons, boni voilà mon accès qui me prend! ahl que c'est contrariant I Juste au moment où je me promettais d'être si sérieux, je sens une douce folio m'envahiri
Permettez-moi donc xm instant à^insenséisme ^ Madame et lectrice, je vous en conjnre I i
n &nt en passer par là« Du reste, cela ne dure jamais bien longtemps.
Otd, j'ai besoin de l'adresse exacte des mftnes d' Action. Leur dernière demenre? la sayez-yons. Madame, la sayez-yons?
Non I yoilà qni est triste. Et moi qni me faisais une joie de lenr enyojer sons bande, et franc de port, le yolnme qni contient en ses flancs cette histoire I
Pauvre Actëon! pauyre chasseur dix cors si cruellement mis à mort par ta propre meute (ce qui a même donné lieu à ce proyerbe : On n'est jamais trahi que par les chiens)^ que je suis affligé de ne pouvoir te raconter comment et où tu fus vengé, ces jours derniers I
* Enfin, au petit bonheur! Le récit qui va suivre t'est dédié. Je te l'adresse. Olympe restant, en Grèce.
Et maintenant, madame et lectrice, ces regrets exprimés, daignez me prêter l'une et l'autre de vos oreilles délicates.
Auchftteau de... situé à... (contrée fort giboyeuse), par une adorable matinée de ce mois, à l'heure où l'Aurore, mal réveillée encore, frissonne dans son peignoir de brumes argentines, une dame que j^appeDerai Diane, à cause de ses intentions cynégétiques, quittait ftirtivement sa chambre pariumée, traversait le parc, et, par la petite porte qui donne sur
les bois, s'enfuyait de son pied très-léger, sans rien dire à personne.
Bien avant elle, ces messieurs avaient vidé le oh&* tean, arme snr Fépaule gauche ; et déjà, dans le lointain^ des coups de feu éclataient par intervalles irréguliers.
Madame de... chuti Diane, veux-je dire, avait endossé le plus délicieux costume masculin qu'un tailleur ait jamais conçu dans ses rêves ; un habit de chasse qui lui allait comme un gant, et qui collait sar son exquise personne comme une peau d'abricot sar ce fruit parfumé. Tout un mignon attirail de chasseresse accompagnait cet habit. Et la carnassière se balançait, soulevée avec une grâce qui, une grftœ que... à sa place ordinaire.
Diane en outre, et naturellement, ce me semble^ tenait sous le bras un Lefeucheux de dame, léger conmie le iusil de paille de la chanson.
Madame Diane s'en allait à la chasse, à la chasse aux perdrix, carabi, pour la première'fois.
Elle voulait surprendre son monde.
« J'arriverai au rendez-vous à l'heure du déjeuner, triomphante, chargée des dépouilles des hôtes de ces bois, J> se disait-elle.
Et ce projet la &isait sourire en marchant de ses plus grands petits pas. Sa chère jambe, guétrée à ravir, se tendait nerveusement, et ses gros souliers
— (qu'on me les apporte, je les mets sur mon cœur)
— foulaient les fleurettes avec résolution.
lIESDAMBâ LES t>ARISlBNN£S. 2$
0ht madame Diane avait bien pris toutes ses
précantions. On était à cent lieues et quart de se douter de son dessein. Son permis, son fdsil, son costume, étaient venus de Paris sous le plus strict incognito. « Quel bonheur I 9 murmurait Diane, heureuse comme une enfant.
Pourtant elle regrettait qu'aucune de ces dames ne fût là pour la voir. Sans doute, plusieurs d'entre elles seraient tombées roides mortes de dépit en Tapercevant si charmante dans cette toilette si inattendue!
Pendant que cette réflexion charitable germait dans le délicieux cerveau de Diane, la brume matinale s^était transformée en bruine. Il pleuvait. Puis la belle chasseresse^ un peu gênée dans son... costume neuf (elle se Tavouait tout bas), tsouvait encore que lefosil est à la longue un &rdeau« Mais bah I
Elle marchait droit devant elle en essayant de 5f/fler d'un petit air crâne, voyez-vous celai
Depuis tme demi->heure elle errait sous bois, se demandant à chaque carrefour laquelle des longues allées qui s^offraient, quatre par quatre, devant elle, il lui fidlait suivre, pour ne pas s'égarer et arriver au rendez-^ous bonne troisième au moinS; comme disent les turfistes.
La pluie continuait de tomber, plus grosse. Mais quand on est un petit homme^ il ne faut pas s'inquiéter de celai Son... costume... (dame! le manque d'ha* bitude) lui Êûsait mal ici et là. Les jambières, serréei?
par les mains inhabiles de la femme de chambre, frottaient radement snr les mollets charmants de la pauvre Diane. Et son fiisil Itd semblait d'un lourd I...
Dois-je Tavouer? Oui, avouons-le. De temps en temps, des craquements de mauvais augure se £usaient entendre dans le bois. On aurait dit que quelqu'un suivait à distance l'aventureuse jeune femme.
Diane ne songeait pas précisément à Actéon. Elle savait les bois infestés de braconniers. Et la peur glissait parfois sa main froide entre ses blanches épaules I Diane avait armé son fusil bravement^ — en tremblant.
Et puis, elle voulait tirer au moins xm coup de fusil., sur quelque chose.
Car la pauvre petite commençait à s'ennuyer de la belle fitçon. Elle avait froid. La pluie tombait de plus belle, et les allées s'allongeaieht à perte de vue devant ses jolis yeux. Et son... costume la gênait, ohl mais la gênait, ici et là, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire... Enfin, vous me comprenez.
Les bruits inquiétants de branches cassées sous un pied inconnu se rapprochaient.
Diane, pour secouer le découragement qui s'emparait d'elle et pour échapper à l'énervement qui rendait ses yeux humides par instants, marchait avec la vélocité d'un fiicteur en retard, dans les terres humi- ' des et grasses. Ses souliers de fillette étaient ornés de lourds échantillons du sol de la patrie.
HS8DAMB8 LB8 PARISIBHMBS. Sft
Toat à conp^ à cinq pas, aa boat à*xm sentier perdu, — Diane s'en allait an hasard maintenant, — on lapin passa grayement. Ajuster, tirer, le tout avec précipitation, fut pour madame... Diane l'affaire de sept secondes.
PanI — pan I Diane Iftoha ses deux coups. Le lapin — le hasard a de ces mystères — roula trois fois sur lui-même, complètement haché. On aurait pu en £iire des saucisses I
Diane, triomphante, quoique l'épaule lui fit un mal horrible, courut en avant, sauta sur son lapin, qui avait l'air de sortir d'un accident de chemin de fer, et^ le cœur très-ému, s'assit sur un tronc d'arbre.
Elle prit le pauvre petit animal, sa première victime, dans ses mains, et le regarda. Il tressaillait encore, chaud et doux ; son petit ventre blanc, criblé de gouttes sanglantes, s'agitait.
Madame.... Diane, en le contemplant, sentit son cœur lui monter à la gorge, et, énervée, éclata en bruyants sanglots. Le froid, la pluie, l'inquiétude, le lever tnatiiml^ la fidm, l'agacement, la fatigue, son épaule meurtrie, son... costume trop juste, l'odeur de la poudre, la vue du sang, tout enfin se réunit pour déterminer une légère crise de nerfs chez la blonde chasseresse.
Elle pleura donc, abondamment, tenant son lapin assassiné sur son sein, comme pour le rappeler à la vie.
S6 MESDAMK&l LBS PARISIENNES.
Personne ne pouvait la voir dans cet état, henronsement^ ni ces dames ni ces messieurs. On aurait joliment ri.
Sondaiû; nne grosse voix, derrière Diane^ furtiotda ces paroles terribles :
€ Votre permis?»
Diane en plenrS; à moitié morte dWroi^ se retourna.
Un vilain homme, en blouse, se tenait, le fusil en bandoulière , sur le bord du sentier.
<c Mon permis?...
— Oui. Vous chassez sans permis, n'est-ce pas? -— Je suis madame de...»
— Ça m*est égal. Vos papiers? Votre fusil d'abord ? Je le confisque.
— Mais?...
— Pas de mais ! >
Le vilain homme prit le fhsfl, en grimaçant, pendant que Diane, fébrilement, cherchait son permit! dans toutes ses poches (le costume en avait huit!). — ^ Diane avait oublié son permis !
<i C'est bon, on la connaît, fit remarquer le vilain homme. Votre affaire est dans le sac. A bientôt, Madame. Ah Ile lapin 1... ï>
Et le vilain homme, qui n'était autre qu'un bmconnîer habile à lancer les blagues, rentra dans l'épaisseur des forêts, emportant le fdsil et 1q lapin do Diane suffoquée.
ICBSDAMB8 U8 PAIUSISNKSS. 97
La tête perdae, la pauvre en&nt^ monillée jusqu'aux oBy écoràhée ici et là, s'enfuit au pas de courseï à laventure.
Vers le soir, les babitants an oh&teau de.... situé à.... (contrée fort giboyeuse), virent arriver, par la pelouse, sous une pluie battante, un être étrange, couvert de boue et de feuilles, et qui pleurait à chaudes larmes.
C'était Diane I
On respecta sa douleur.... jusqu'au lendemain.
La chère 'en&nt se mit au lit avec la fièvre. Mais rassuies-vous, âmes sensibles, madame de... en fut quitte pour la peur et de grandes tasses de tisane... trèft-sucrée.
Et maintenant que j'ai dit, tu peux te frotter les mains, Actéon. Diane chasseresse a eu aussi son quart d'heure d'embêtement bien carré. Tu es vengé, mon boni
LA PRINCESSE BÂDROULBOUDOUR
Vous en souvenez-vous?
Dans un célèbre conte arabe, l'un des plus chers anus de notre jeunesse, Aladin, caché derrière une porte, heureusement remplie de fentes, voit arriver
aux bains, dévoilée et charmante, à la tête de ses femmes, l'incomparable Badronlbondonr, princesse de la Chine! ,
Heureux Aladin I
Mais qu'il fut impatient^ cet indiscret jenne homme!
Que n'attendit-il la sortie de la princesse Badronlboudeur?
n eût assisté à quelque chose de ravissant, de trèsdifficilement exprimable, au spectacle séduisant et suggestif que donne la fenmie qui revient chez elle, légère et pourtant alanguie, après un bain parfumé.
Plus calme qu'Aladin, — peut-être parce que aucune lampe merveilleuse ne nous attendait chez nous, — nous avons eu la joie, hier, de suivre tine dame, retour de Fonde.
Nous appellerons cette dame : la princesse Badroulboudour, si vous le permettez.
La princesse, cachant sous son paletot de velours un paquet tout petit, composé de menus objets de toilette qu'on ne trouve pas au bain, quitta le seuil de rétablissement — balnéaire, comme on dit dans la Gazette des Eaux, — en jetant, à droite et à gauche, un regard furtif, presque inquiet, plein de pudeur, puis s'élança sur le trottoir, le voile collé au visage, accroché qu'il était à un nez gros comme rien.
Lente, nonchalante, comme lassée, elle allait, l'œil humide et brillant, l'air très-doux ; le vent se parfu-
maft en caressant ses joues d'un rose tendre^ d'un > rose rajeuniy d'un rose poudrederizéy rendn plus suave encore par le voisinage de la dentelle noire du chapeau et de la voilette.
La princesse Badroulboudonr n'était pas une jeune fille« C'était une femme fort jeune encore. Le duvet éphémère de la première floraison avait disparu. Mais le rose frais de son visage mignon était des plus agréables à l'œil. Et le bain lui avait donné cet éclat exquis que l'Amour^ peintre délicat, sait si bien trouver sur sa palette pour en orner le minois des timides amoureuses, ces sensitives toujours émues.
A cinq cents pas du bain, la dame à la démarche pleine de morbidesse reprit son assurance, et, comme une Diane qu'aucun Actéon n'a pu rendre confuse, elle se mit à flâner, bayant aux magasins, lorgnant les cols, admirant les manchettes, enviant les robes, critiquant en elles-méme les femmes qui passaient.
Pourtant, ô princesse BadroulboudourI vous saviez bien que nous étions de l'autre côté de la rue, sur le trottoir, et vous admirant. Nos deux regards, le nôtre hardi et railleur, le vôtre boudeur et craintif, s'étaient rencontrés, juste au moment où vous quittiez la maison des bains.
Vous vous doutiez parfaitement que nous voussuL
viens ; et dans les glaces des vitrines, lorsque nos
yeux retrouvaient les vôtres, vous nous fiûsiez une
mine fâchée et charmée à la fois.
80 MBSDAMEB LES PARISIBNIOES.
Fâchée parce que honnête, charmée parce que femme I
Et pms, notre examen prolongé n'avaît rien de brutal. Un 'simple examen admiratif de poëte curieux, voilà tout.
Aussi, parfois, un sourire imperceptible se jouait dans le fin duvet du coin de vos lèvres serrées.
0 princesse BadroulboudourI ce sourire à peine dessiné, si vague, si aérien, nous allons avoir l'audace de le traduire, malgré vous, ici même.
Ce sourire ténu, narquois et triomphant, voulait dire, en vingt mots :
c Oui, mon bon Monsieur, vous avez raison de me trouver jolie, et d'essayer de me le faire couh prendre. Je sais ce que je suis, et peut-être mieux que vous. Je viens de le constater ; et vous, vous ne pouvez que le deviner. Sans cesser d'être chaste, en restant vertueuse comme Suzanne, on peut être co* quette au bain. Oui, je suis belle lorsque rien ne me pare plus. Seulement, mon bon Monsieur, cela me jËEÛt rougir de penser que votre esprit observateur ait fidt toutes ces réflexions en même temps que moi, et votre regard téméraire m'embarrasse. La foule, ce vulgaire qui bat le pavé autour de nous, se dit en me voyant : — Ahl voilà une charmante créature; mais vous, vous vous écriez dans le fond de votre âme perverse : — Voilà une créature charmante^ convaincue de nouveau et depuis peu qu'elle est réelle^
172^/ adorable. Eh bien, mon bon Monsieur, cela me conrronce de vous savoir tant d'esprit. D est de ces mystères du cœur féminin qu'il n'est pas galant de montrer qu'on a approfondis. Gardez votre science pour vous, N'osez pas me feire entrevoir que vous êtes savant. Je vous sais gré, néanmoins, de ne pas être une bête ; mais, au nom du ciel, n'ayez pas l'air de #ou8 apercevoir de mon contentement intérieur. Pour le monde, pour la décence, je prends une mine austère et furieuse ; pour vous seul, j'y mêle un grain de satisfiuîtion. Allez, et ne péchez plus I »
Oui, princesse de la Chine, votre petit sourire voulait dire tout cela, et plus encore que notre imperfection masculine ne saurait rendre avec des mots lourds comme des maisons.
Et, ravissante, le sourcil légèrement froncé, mais l'œil pétillant, vous alliez du pas preste et irrésolu des demoiselles qui, au printemps, songent à sainte Catherine.
Vous, vous ne pensiez guère à sainte Catherine k bien coiffée, 6 princesse BadroulboudourI Non, épouse légitime de quelque homme en place, — une pièce de résistance, — vous reveniez au domicile conjugal sans tristesse, mais aussi sans enthousiasme, par laison, par devoir, ne vous avouant pas que vous êtes bien trop belle pour votre seigneur et maître (mattie?), mais un peu... embêtée^ lâchons le mot, de sa^ voir que votre retour du bain ne sera salué, ce soir.
par votre mari, que d'un : Oh l que tu sens bon^ ma chère!..»
Bien heurense encore si cet être {le père de vos enfants^ tant pisi) n'ajoute pas à cette phrase, qu'il croit très-gentille, ce mot impoli : aujourd'hui!
<c — Princesse Badroulboudour, résignée et touchante, panvre petite femme fière, pardonnez-moi mes regards indiscrets en &year de leur intention consolatrice. i>
C'est en disant ces mots, accompagnés d'nn clin d'œil chargé de chaude compassion, que je quittai, à deux kilomètres des bains, la noble Badroulboudour, princesse de la Chine, laquelle, avec sa voilette exactement appliquée sur ses yeux, continuait son chemin, un sourire imperceptible dans la fossette rose de ses joues.