‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 5 sur 74 · LA DAME QUI TRAVERSE · texte numérisé non relu

LA DAME QUI TRAVERSE

Yoid le tablean :

Les tonneaux d'arrosage de la salubrité céleste Tiennent de crever là-haut. — - Le boulevard est transformé en un fleuve de badigeon épais qui clapote lourdement sous les pieds des chevaux. -— L'ar verse a cessé de tomber. Le soleil étinceUe de nouveau entre les gros nuages menaçants qui font semblant de se sauver à toute vapeur; il irise gentiment les gouttes de pluie que les arbres et les candélabres égrènent sur les chapeaux des passants.

Mais laissons de côté les passants. Occupons tout ce que nous possédons de prunelles à contempler la charmante, la ravissante petite dame« blonde comme

l'ambre, aux yeux à la fois innocents et pervers dans la pénombre de la voilette, qui vient de s'arrêter tout à coup sur le bord du trottoir, son en-tout-cas fermé à la main.

Cette passante, exquise de la bottine au ohignoii| va traverser le Niagara parisien qui sMtend de la Madeleine à la Bastille,

Si vous croyez qu'une fenmie va confier comme cela, tout d'un seul morceau, son hermine de petite personne à la boue que les tritons de M. le préfet de la Seine refoulent à grands coups de balais dans les gueules béantes des égouts, vous vous trompez forti

Begardez-la plutôt. Si la charge du fiisil qui n*a pas d'aiguille exige douze temps bien comptés, la dame qui traverse emploie au moins sept temps à la manœuvre de son beau petit être. Nous les décrirons tout à l'heure.

Je suis du tempérament de ceux qui passent de longues heures au bout de la jetée, dans les ports de mer, à voir entrer et sortir les navires légers.

La dame qui traverse est une jolie goëlettCi pavoisée de l'arrière aux bossoirs, du pont aux ponmies de perroquet; et moi, pauvre terrien ^ lorsque je la vois s'en aller vers des pays inconnus et charmants où j'irais si bien à sa remorque, je me sens une émo^ tion vive au cœur et mille regrets dans l'âme.

Mais revenons à nos moutons, puisqu'il ne pleut plus, et que la bergère est sortie.

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La dame qui traverse s'arrête : premier temps. Elle examine le del, le boulevard et les gens qni passent»

Fois, deuxième temps, elle médite : — < Pas € d'ommbos, pas de fiacre. Je pois me lancer. Un € jenne homme, pas trop désagréable, me regarde» « Qa'fl examine donc mes chevilles délicates, je le <L Ini permets. 8'il en perd la raison, les cantonniers € sont là ponr le seconrir. Âmen ! »

Troisième temps. L'appareillage I — - Belever d'mie main gracieuse, en la ftisant valoir, sa robe snr ses jupons aux tuyaux immaculés. S'assurer si les tirettes des bottines sont rentrées en dedans. Tendre la robe en avant, la fidre ballonner par derrière. Tenir son parapluie sans gaucherie.

Quatrième temps. Déraper I — * La dame qui quitte la terre ferme. La bottine se ride au courde-pied, la pointe se courbe; le talon, une merveille d'art, plane comme une hirondelle ; le bas se tend sur le mollet. Pas une tache I — Dieul un lourd équipage, à ma droite! un cavalier à ma gauche I ITe nous pressons pas. Je suis charmante en ce moment, je le sais. Arthur me l'a dit; les tableaux le proclament ; les poëtes le chantent.

— Ffle, gentil vaisseau I Mes vœux, aussi ardents que ceux qu'Horace fiûsait ponr Virgile, t'accompagnent, d dame qui traverses I

Cinquième temps. L'arrivée. — Triomphante, un peu rouge de plaisir, la dame qui traverse a posé son

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adorable petit pied, cette chose éphémère, sur le bitume reluisant. IBanyée, mon Dien, merci!

Sixième temps. La robe se déploie en arrière et s'arrête dans sa chute, juste à la hauteur de la bottine. Le € polisson » reprend sa forme habituelle. Et les pieds, ces jolis battants de la cloche en étoffe, se remettent en branle. Une deux, une deux !

Enfin, septième et dernier temps, jetant un dennier coup d'œil satisfidt sur l'ensemble de ses vêtements, souriant sous le tuUe de son voile, et levant son cher petit nez au vent, la dame reprend sa marche, illustrée de zigzags sans nombre — c est la &ute des magasins — et passe avec un calme et une indifférence qui n'ont rien d'affecté, oh! non, rien du tout, au milieu des messieurs qui murmurent : EUe est adorable I

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