‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 74 sur 74 · L. de S*** ne s'en portait pas plus mal; au contraire · texte numérisé non relu

L. de S*** ne s'en portait pas plus mal; au contraire

11 l'avait récemment prol^vé en unissant à son sort celui d'une adorable jeune fille. Et c'était à la deuxième réception du nouveau ménage, revenu d'une excursion à rétranger,'"que nous assistions ce soir-là.

Un instant de silence, pendant lequel chacun médite ce qu'il vient d'entendre, succéda au flux de paroles émouvantes du narrateur que nous avons nommé plus haut.

Puis L. de S***, souriant et interrogeant de l'œil le gracieux compagnon d'existence qu'il

s'était donné — a pour le bien et pour le mal » — comme disent les Anglais, demanda la parole & son tour, pour un fait personnel.

La question n'avait pas besoin d*étre mise aux voix, et personne n'ayant proposé un amendement quelconque au paragraphe, notre hôte, après avoir allumé une cigarette, commença comme il suit :

a II y a trois ans, un soir de mars, en rentrant chez moi, je trouvai une dépêche télégraphique qui avait couru, comme toujours, après moi, pendant une bonne partie de la journée. Elle était envoyée de Strasbourg.

Ce télégramme — en langue nègre à Tusage des blancs — m'apprenait qu'un acteur de ma connaissance, un Buridan de province, parfaitement décavé à Bade, se trouvait, par suite de circonstances qu'il ne pouvait m'expliquer dans une dépêche, interné dans un des hôtels du chef-lieu du Bas-Rhin.

Il me priait de lui envoyer immédiatement une somme d'argent destinée à le libérer.

Dieu merci ! ce n'était qu'une question de billets de banque ! Ces missives électriques ont toujours un air si mystérieux, qu'on né peut s'empêcher d'avoir le cœur serré en les recevant.

En y réfléchissant, je pensai qu'il était bien tard pour envoyer, le jour même, ce que mon ami l'acteur me- demandait de lui mettre à la poste. D'un autre côté, jouissant de beaucoup de liberté et de quelque argent, je trouvais qu'un petit voyage à la frontière — l'occasion fait le wagon — tout en ne m'étant pas désagréable, me permettrait d'arriver plus rapidement qu'une lettre à l'hôtel où mon ami allait peut-être se voir réduit comme Jacob à servir pendant sept ans un Laban alsacien.

Cette dernière considération me détermina à partir le lendemain, dès l'aube. Et a je bouclai » à l'instant a ma valise, » — comme on disait dans les romans d'autrefois.

Le lendemain, à peine l'Aurore aux gants paille eut-elle'enlr'ouvert les portes de l'Orient, le train express n** 9 m'emporta vers le Rhin, ce Pactole

qui roule des légendes, dernières paillettes d'or de noire siècle de prose.

Débarqué à Strasbourg, à sept heures du soir, je nne fis immédiatement conduire à VHôtel des voyageurs. Mon ami le comédien m'avait indiqué cette adresse.

Mais quelle fut ma vaste surprise en apprenant, des lèvres anciennement roses de la maîtresse de l'hôtel, que Z — je l'appellerai Z pour la commodité du récit — avait disparu, depuis le matin, en compagnie d'un impénétrable mystère, ne laissant derrière lui qu'une lettre remplie de promesses vagues.

Au nombre de ces promesses se trouvait comprise l'annonce de l'arrivée d'une lettre chargée — la mienne probablement — destinée à solder tous les frais.

Malgré mon ébahissement, et respectant les dernières volontés de mon ami, je payai la légère somme que me réclamait la dame anciennement jolie à laquelle j'avais l'honneur de parler. Puis je demandai avec ardeur à dîner et une chambre.

Quoique assez désappointé par l'absence de celui que j'espérais joyeusement surprendre, je résolus, tout en dînant, de passer deux ou trois

jours dans la patrie des pâtés de foie, de Kléber et des chaussons de feutre, puisque le destin m*; avait amené.

Après un cigare brûlé dans les rues avoisi* nanles, je revins me coucher dans mon nouveau domicile, le cœur saisi de la vague anxiété qui accompagne toutes les ruptures d'habitudes prises.

Onze heures sonnaient à une égh'se lointaine.

VHôtel des voyageurs, situé au centre d'un quartier populeux, est naturellement entouré d'un dédale de maisons de toutes tailles, groupées dans un désordre aimable, et qui montrent, les unes après les autres, celles-ci leurs façades, celles-là le côté opposé.

Les rares fenêtres encore éclairées à cette heure avancée pour la province, formaient devant la fenêtre du troisième étage où le sort et le garçon m'avaient [juché, une série de constellations bizarres, très-étincelantes au milieu de

l'épaisse obscurité. La lune était je ne sais où.

La vue de ces étoiles terrestres disséminées çà et là, autour desquelles devaient graviter des mystères bourgeois sans nombre, me suggéra une idée assurément fort indiscrète, mais aussi fort tentante.

J'avais, comme dans fous mes autres voyages, du reste, emporté ma longue-vue. Je comptais la diriger, du haut de la fameuse cathédrale, sur les horizons allemands, et m'écrier ensuite, après Gœthe : « Elle est superbe cette Alsace, préparée pour l'homme comme un nouveau paradis! »Mais une pensée moins innocente succéda à l'idée de répéter en français ce que le père de Faust avait écrit en allemand, et je me dis qu'imiter Asmodée et m'enquérir de ce qui pouvait bien se passer dans l'intérieur des logis dont les croisées brillaient comme des phares, était une entreprise digne d^un homme qui fait des études de mœurs.

Aussitôt pensé, aussitôt fait. Je pris ma lorgnette et la fixai impudemment sur chacun des points lumineux qui scintillaient devant mes yeux.

Cette investigation, peu délicate, je Tavoue, mais autrement intéressante que la lecture des

œuvres complètes de Mably, fut féconde en résultais. Je ne vous les énumérerai pas. Le récil en pourrait parfois être des plus légers.

Soudain, un spectacle auquel je ne m'attendais guère, certes, et qui me glaça d'effroi à ce point que je laissai tomber ma lorgnette, s'offrit à ma vue épouvantée :

Dans une chambre fort pauvrement meublée, qui s'était tout à coup trouvée au bout de mon instrument, j'avais vu un homme, le col de sa chemise entr'ouvert, les cheveux en désordre, s'appliquer au frunt le canon d'un pistolet.

Une seule bougie éclairait cette scène trop facile à comprendre, hélas! — Le profil anguleux du malheureux qui allait se donner la mort, — je ne l'oublierai jamais! — un galbe, chose étrange, qui m'eût paru comique dans toute autre circonstance, se découpait en noir sur le fond rougeâlre de la chambre. Le canon du pistolet reluisait. Je levoyaisdistmcteftient. Un réQecleur, une glace probablement devant laquelle se tenait debout l'infortuné, inondait de lumière rinstrument de destruction.

— Il n'y a pas un instant à perdre, me dis-je, tremblant de tous mes membres.

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Cependant, avide, je repris la lorgnette et regardai. J'aperçus de nouveau l'inconnu gesticulant comme un i'ou furieux, son arme terrible entre les doigts.

Alors, perdant la têle à peu près, je poussai un long cri, en me penchant par la fenêtre, comme pour détourner l'attention du suicide. 11 me sembla qu'il régardait dans la direction d'où venait cette soudaine clameur; mais, revenant à son œuvre sombre, je le vis armer un second pistolet.

Une poignante angoisse me saisit en ce moment à la gorge et au cœur, et, sans réfléchir à linutilité de mon action, mais n'écoutant que la voix pressante et terrifiée de mon humanité qui me criait sans relâche : Sauve-le ! je descendis quatre à quatre, tête nue, les escaliers de l'hôtel, et, sans rien dire au garçon de garde, je me précipitai dans la rue, au hasard.

Où courais-je ? Je n'en sais rien ! 11 m'était aussi difficile de trouver dans cette Ville que je n'avais jamais visitée, non-seulement la rue, mais encore la maison où s'accomplissait l'affreux drame, que de deviner le moment précis de ma propre mort.

Néanmoins, je me mis à courir de toutes mes forces, sans but, devanlmoi. Ce qui devait naturellement arriver arriva. Au bout d'un instant, je donnai tête baissée dans la poitrine heureusement rebondie de Tunique passant, — voyez ma chance ! — qui suivait le même trottoir que moi, en sens inverse et d*un pas lent.

— Nom du diable ! hurla-l-il, arrêtez !

Et continuant de jurer, il m'empoignait au collet.

— Sacrebleu, làchez-moil II va se tuer, f... î mais làchez-moi donci criai-je.

— 11 va se tuer ! répliqua en devenant tout pâle l'individu gros, court et d'âge mûr que j'avais bousculé.

Notre rencontre avait eu lieu sous un bec de gaz dont la clarté jaune me permettait d'observer, malgré le désordre de mon esprit, l'allure et la tournure de mon interlocuteur.

— Oui! à l'instant, répondis -je. Un pis-

tolet... Il va se tuer! C'est horrible ! Lâchez-moi!

— Mille millions I . . . Non, je ne vous lâche pas. D'ailleurs, ajouta le gros individu, il nVa donné jusqu'à demain malin. Nous avons encore quatre heures jusqu'au jour. Venez, monsieur; nous le sauverons. Il ne se tuera pas I

— Mais, continuai-je avec précipitation, acceptant dans mon trouble excessif l'à-propos de rimbroglio qui s'établissait, sans faire aucune attention à son absurdité, je vous le répète, monsieur, il a un pistolet armé dans la main; je Tai vu. Courez donc I

— Je vous dis que nous arriverons à temps. Tenez, lisez sa lettre... sacrisli !

Au moment où je prenais la lettre qu'on me tendait et me disposais à la lire, j'entendis le bruit d'un pas de course derrière moi ; puis en moins de temps qu'il ne m'en faut pour vous le dire, mes chers amis, je fus aveuglé et bâillonné au moyen de linges, de mouchoirs, de je ne sais quoi.

— Pas peur, pas mal, me dit-on.

Et l'on m'entraîna ou plutôt on me porta je ne sais où, malgré les coups de pied et les coups de poing que je lançais au hasard.

Pendant qu'on m'enlevait de la sorte, j'entendis jurer et sacrer le gros monsieur auquel j'étais dérobé si brusquement. Sa voix se perdit bientôt dans l'éloignement.

Au bout d'une minute de course environ, mes porteurs, car ils étaient deux, ces larrons, un à ma droite, Taulre à ma gauche, me hissèrent dans une voilure demailre. Du moins à la douce odeur qu'elle exhalait, au froufrou soyeux de mes vêtements contre les coussins, à la mollesse de ceux-ci, enfin, je la jugeai telle.

Sans être téméraire, je ne suis pas peureux. D'ailleurs, on continuait de m'assurer que c était uniquement pour mon bien qu'on m'enlevait. Aussi, je me tins tranquille. Enfin, je n'étais pas plénipotentiaire, et nous n'étions pas en 1799.

La voiture roula longtemps. A un certain instant, au bruit particulier des roues, il me sembla qu'on traversait un fleuve sur un pont. Chose singulière, le Passage du Rhin, de Boileau, me revint en tète et je me demandai si l'on allait me faire enfin connaître le pied du mont Adule.

Après une longue heure de marche, les gens qui m'avaient capturé me firent descendre de ma prison préventive à quatre roues, et m'in-

troduisirent, après m'avoir fait traverser un jardin dont l'odeur me fit du bien, dans un appartement quelconque. L'atmosphère très-parfumée et tiède qui caressa mon visage, l'épaisseur des tapis que je foulais, m'indiquèrent suffisamment que si j'étais arrivé dans la caverne du capitaine de mes deux voleurs, ce capitaine devait payer au moins vingt mille francs de loyer.

Cette idée consolante chatouillait agréablement mon amour-propre, car il est dur d'être traîné chez les premiers filous venus; lorsqu'on m'abandonna, seul, mais toujours bâillonné et toujours frappé d'une cécité temporaire, dans la riche caverne où j'avais été en quelque sorte déposé comme un colis de prix.

Immobile, légèrement hébété, on l'aurait été à moins, je me tins coi h ma place, attendant les événements, sans trop avoir .conscience de ce j'étais appelé à devenir.

Les événements ne se firent pas attendre du

tout. Mais, 6 altitude ! ils se manifestèrent sous la forme de soufflets très-bien appliqués sur ma figure, ne vous déplaise, accompagnés de coups d'ongles violents, le tout entouré d'un assortiment de paroles véhémentes, prononcées dans une langue qui est familière à mon bottier, et que je supposai être de rallemand de femme irritée.

On m'arracha mon bandeau avec rage, et je me vis au milieu d'un vaste salon richement décoré, qu'une petite lampe de forme antique, en bronze, posée sur une table, éclairait faibleroenL Une dame fort jolie, blonde au suprême degré, en peignoir garni de valenciennes, — joli costume pour un exécuteur des hautes et basses œuvres,— se tenait roide devant moi, la main levée, la bouche énormément ouverte malgré sa petitesse.

La plus extrême surprise, Tétonnement le plus inouï étaient peints sur son front.

Quant à moi, idiot, je l'admirais. Le sang coulait tout doucement sur mes joues déchirées.

— Ce n'est pas lui ! articula-t-elle enfin en français rugueux.

Et sans ajouter un mot, prenant la lampe.

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elle se sauva brusquement. Je restai dans une nuit profonde.

Sans penser même à ôter mon bâillon, je me laissai tomber sur le tapis, philosophiquement, et là, affectant la forme d'un angle droit, les jambes étendues, je me plongeai dans un tourbillon de réflexions saugrenues. Mon cœur allait son petit train, pendant ce temps-là, je vous assure.

Au bout d'un laps de temps, que je n'ai jamais pu arriver à déterminer, la porte par laquelle, probablement, j'étais entré, s'ouvrit doucement, et la voix que j'avais entendue dans la voiture et dans la rue, me dit encore une fois, avec l'accentjd'un perroquet qui serait devenu bandit:

— Pas peur, pas mal, venez !

J'obéis machinalement. On me remit mon bandeau sur les yeux. Je traversai de nouveau les appartements et le jardin. Bref, je me retrouvai dans l'équipage qui m'avait apporté. Il ne recula pas, comme le flot classique, épouvanté par ma figure, dont la pâleur était rayée de filets sanglants longitudinaux, et qui ressemblait par là au pantalon des planteurs américains, ou des soldats de la République, en Egypte.

Le cocher toucha. La voiture s'ébranla. Après

248 COTATES POUR LES GRANDES PERS05HES.

lin nombre de tours de roues que je n'ai pas calculé, elle s'arrêta.

— Descendez. Pas peur. Pas mal. Bonjour!

Je descendis rapidement, muet, la tête en feu. La fraîcheur de l'air me saisit tout à coup.

Quand j'eus ôté mon bandeau, je vis, au loin, la voiture qui détalait au grand galop de ses chevaux. L'aube, en déshabillé de mousseline blanche vaporeuse, tâtait déjà de son petit pied frileux le gazon humide des collines.

Grâce aux lueurs naissantes du jour, je fis cette autre découverte que Ton m'avait amené au pied d'un tombeau carré, de forme antique, supporté par un piédestal entouré de bornes en granit, réunies par des chaînes en fer. Quelques taillis, çà et là, formaient une ceinlure roussâtre autour de ce monument.

Mes connaissances en photographie me firent immédialement présumer que j'étais en présence d'un monument élevé au général Desaix, dans

une des iles du Rhin, et que les vues stéréoscopîques reproduisent souvent.

En opérant ces constatations, j'avais dénoué le mouchoir placé sur ma bouche. Celle-ci était douloureuse, particulièrement aux angles. Dame! au dix-neuvième siècle, on n*est plus habitué à la poire d'angoisses.

Comme je me retournais pour examiner plus attentivement l'endroit dans lequel ma belle étoile m'avait placé, j'entendis le roulement d'une voiture. Il cessa brusquement. Et sur une portion delà route qui longeait, à vingt^pas devant moi, nie des Épis où je me trouvais, j'aper. çus trois messieurs boutonnés jusqu'au cou. Deux d'entre eux, s'avançant rapidement vers moi, me saluèrent poliment. Us avaient l'air grave. Sous les pans de la redingote de celui qui ôta son chapeau le premier, passaient les pointes blanches de deuxépées. L'autre portait une botte en palissandre, à coins de cuivre.

— Voyons, me dirent-ils, quand nous fûmes à portée de voix, et en regardant de tous les côtés comme s'ils s'attendaient à trouver d'autres personnes avec moi, voyons, faites des excuses : le baron tire très-bien, vous êtes un homme mort.

Je leur répondis, d'abord, qu'ils eussent à roe laisser tranquille ; que je n'avais pas d'excuses à faire ; que je n^avais pas dit une parole depuis quatre ou cinq heures; que, par conséquent, je n avais pu blesser personne. Enfin, j'allais leur démontrer, avec une lucidité extrême, qu'il s'établissait un quiproquo, que l'absence d'armes et de témoins de mon côté devait rendre plausible, lorsque le personnage appelé le baron, contrairement à toutes les lois acceptées en pareilles matières, se mêla de cette façon pacifique à notre conversation :

— Nous étions tous les deux gris, hier, au théâtre, soit. Mais je vous ai donné deux soufflets — la marque en est encore sur votre figure. — Vous m'avez demandé raison. Me voici. Je ne sais pas si vous êtes mon homme, mais je sais que vous autres Français vous êtes tous les mêmes, le verbe haut, Tépée basse I Entendez-le comme vous le voudrez.

Cette grossière provocation, jointe à l'état de surexcitation excessive où mon cerveau se trouvait être depuis la veille, me fit perdre toute raison. Je m'élançai sur lui. Bref, séance tenante, nous nous battîmes.

LE TÉLÈGRÂHUE. 251

Un joli coup d'ëpée dans les côtes fut le prix de mon chevaleresque plaidoyer en faveur du courage français. Tombé, évanoui, sur l'herbe mouillée, je me réveillai dans la chaumière d'un paysan qui, en celle affaire malencontreuse, m'avail servi de lémoin, en compagnie d'un facteur rural. Ils passaient tous les deux sur la route au moment de la dispute.

Je restai un mois et demi au lit.

C'est à cette époque, continua L. de S***, que les journaux de Paris annoncèrent ma mort en Allemagne, et me proclamèrent du coup le plus grand poète du siècle.

Après deux mois de souffrances je revis la capitale.

Ma valise et ma lorgnette, sur l'abandon desquelles vous ne vous êtes pas assez apitoyés, me furent renvoyées, sur ma demande, à Paris. Mais aucune nouvelle, touchant mon aimable ami Z***, ne me parvint.

Cependant, j'étais dans un état de faiblesse extrême. Mon docteur, voulant me faire décerner, le plus tard possible, les couronnes de Timmortalilé, me prescrivit un long séjour en Afrique.

Je n'avais plus précisément la passion des voyages. Le souvenir *du suicidé de Strasbourg mettait un sage frein à la fureur de mes désirs. Néanmoins, je sentais que quelques mois de soleil sans nuages me remettraient sur pied rapidement.

Je partis donc, toujours avec ma valise et ma longue-vue, pour Alger.

a Alger» la chaude Alger» la ville qui descend Comme un troupeau serré de brebis haletantes, Étageant leurs toisons aux blaiicheui^ éclatantes De l'azur à la mer, sur un raide versant. >

Un an après, le Gange me ramenait, guéri de fond en comble, sur le quai de la Joliette, à Marseille.

Sans perdre une seconde dans la ville monotone des Phocéens — (Muses, protégez-moi !) — je pris le train express du matin. J'avais hâte de revoir Paris.

Le train brûlait les rails, convenablement. On

n'était plus qu'à une quarantaine de lieues de Lyon, et déjà je me promeitais un excellent déjeuner au buffet de ***, lorsque, au moment où nous traversions un passage à niveau, d'un pas plus mesuré, à cause des travaux exécutés sur la voie en cet endroit, je fixai mes regards sur quatre dames assises dans une calèche de bonne tournure, arrêtée devant la barrière du passage, en attendant son ouverture.

L'une de ces dames, blonde à l'excès, négligemment étendue, Tombrelle sur l'épaule, appela tout de suite mon attention par la ressemblance extraordinaire de ses traits avec les traits profondément gravés dans ma mémoire de la vindicative apparition de Strasbourg, de la dame, enfin, qui m'avait accordé sa main — ^^sur la figure — d'une façon si cruelle.

Ce ne fut qu'un éclair. Le train passa. Mais je la

reconnus parfaitement. Immédiatement, je réso*

lus de suivre jusqu'au bout le fil d'Ariane dont

une des extrémités venait de m'être offerte si

étrangement, et d'arriver à me retrouver dans le

labyrinthe où depuis trop longtemps j*errais,

fort humilié de servir de jouet au premier venu.

Fort stupéfait, on le pense bien, j'eus néan-

ss

moins la présence d'esprit d'attendre, la tête à la portière, que nous passassions devant une station quelconque, et, au moment précis, j'en saisis le nom au vol.

Assuré alors de retrouver le passage à niveau, je me rassis dans mon coin, regardé avec anxiété par mes compagnons de voyage, qui me croyaient devenu fou subitement.

On s'arrêta enfin au buffet de... Sans me donner le temps de manger, apprenant que le train omnibus venant de Lyon allait passer, je pris un billet pour la station dont le nom m'était resté en tête, laissant filer mes bagages sur Paris.

Je n'emportais avec moi que mon éternelle valise et ma lorgnette, cela va sans dire.

Au bout d'une heure de retour sur ^nes pas, i*atteignis la station désirée. Grâce aux indications du chef de gare, je trouvai facilement le passage à niveau. Il coupait en deux une roule départementale bordée de vieux ormes. Le gardebarrière, interrogé, se rappela parfaitement la calèche et les dames que je lui dépeignis* Mais^ comme il remplaçait un camarade en congé, il ne put me donner aucun autre renseignement sur elles.

— Ce sont peut-être des visiteurs récemment arrivés au château de TEstagnac, me dit-il.

— Va pour TEstagnac, repris-je. Où est située cette propriété?

— En suivant la route par ici, en dix minutes vous y toucherez.

Je remerciai généreusement le brave homme et, ma valise à la main, je pris le chemin du château.

Le garde-barrière ne m'avait pas trompé. Au bout d'un quart d'heure, je me trouvai devant une grille, précédée d'un saut-de-loup à sec, à laquelle aboutissait une belle avenue.

A l'extrémité de cette avenue, entre les marronniers, on apercevait le corps de logis principal d'une gentilhommière que je ne vous décrirai pas, l'architecture n'ayant rien h faire ici.

Un homme qui me tournait le dos, accompagné d'un braque magnifique, se promenait en fumant dans l'avenue.

Sa toumufc semi-héroïque, semi-bourgeoise, sa démarche presque théâtrale, me rappelèrent une tournure et une démarche jadis bien connues.

Je cherchais à mettre un nom au bout de mes souvenirs ravivés, lorsque l'individu que j'exa-

256 CONTES POUR LES GRANDES PERSONTiES.

minais curieusement, le nez collé à la grille, se retourna et m'aperçut. Me prenant sans doute, grâce à ma tenue et à mon bagage, pour un visiteur embarrassé, il s'avança rapidement vers moi.

Un double cri de joyeuse surprise s'échappa de nos lèyres, quand nous fûmes à dix pas l'un de Taulre.

Nous venions mutuellement 'de nous recon* nallre.

Un instant après Je pressais la main de Z***, ce comédien de peu de foi qui ne m*avait pas attendu à Strasbourg.

vi;ii

Déjà les I explications et les a Comment^ cal ioiJ Te voilà! etc.,» commençaient à pleuvoir comme gréle, quand, par une allée latérale, quatre dames, au milieu desquelles je reconnus tout desuite la dame du passage à niveau, débouchèrent à côté de nous.

La bizarrerie de l'expression de ma physîono*

mie surprit et amusa beaucoup mon ami Tacleur, et, comme il lui donnait une fout autre cause celle qui la produisait, il me prit par le bras et, m'amenant devant la dame en ques* tion, laquelle ne se rappelait nullement ma figure, entrevue la nuit pendant un court instant, il lui dit :

— Ma chère amie, je te présente mon illustre ami, le poêle L. de S***, qui vient nous surprendre dans notre ermitage.

Puis, se tournant vers moi :

— Ma femme va être heureuse, mon cher, ajouta-t-il, de te recevoir de son pauvre mieux.

On me présenta ensuite aux trois autres dames, qui, prétextant les soins à donner à leur toilette avant le diner, nous laissèrent bientôt, madame Z***, son mari et moi, libres de continuer en toute intimité les explications interrompues par leur subite arrivée.

Prié par mes amis de leur raconter comment j'étais arrivé à les découvrir dans leur retraite paisible, éclairée encore au clair de la lune de miel, je leur fis, sans en omettre une seule circonstance, le récit que vous avez eu la bonté d'écouter jusqu'à présent.

258 CO!iTES POUR LES GBÂTn>ES PERSONNES:

Pendant le cours de ma narration, je vis la femme de Z*** pâlir et rougir successivement; néanmoins, remuant le sable du bout de son ombrelle au pied du banc de jardin sur lequel nous étions assis, elle Técoula sans mot dire et sans me jeter un seul regard.

Quand j'eus terminé, Z***, moitié souriant, moitié pleurant, me demanda pardon avec effusion. Il ne cessait de répéter qu'il était un misérable ; que le coup d'épée devait être reçu par lui, et qu'il ferait tout son possible pour en recevoir un à ma place, à Toccasion.

n m'expliqua que, à l'époque de mon arrivée à Strasbourg, poursuivi par des créanciers, et poursuivant le cours d'une amourette, à l'insu d'une grande dame jalouse comme tout un Bengale de tigresses, et qui l'avait honoré de ses attentions à Bade, il avait dû, pour échapper à la recherche des uns et à la surveillance active de l'autre, faire Charlemagne, comme on dit au jeu, sans m'attendre plus longtemps, et quitter l'hôtel sans laisser son adresse.

Peu de temps après, il était retourné à Bade faire sa soumission et implorer le pardon de la dame offensée. Cette dernière, devenue veuve.

tout à coup, par la mort de son mari, le baron de Stuffel, tué en duel, avait bien voulu lui promettre sa main. En attendant la fin de son deuil, ils étaient partis pour Tltalie. — Et nous en revenons, ajouta Z*^, en baisant galamment la main de sa femme. Nous avons acheté cette propriété, il n'y a pas encore dix mois. Vous comprenez alors, cher S***, qu'au milieu des apprêts du voyage, enivré par la perspective d'un bonheur sans égal, — je vous dois toutes ces explications, — je n'ai pensé à vous que très-faiblement. Il y a un an, j'appris par les journaux français reçus à Rome votre départ pour l'Algérie. Je vous y croyais encore, et ne sachant où vous écrire, je remettais entièrement à la Providence le soin de nous réunir, et de me permettre de vous supplier encore une fois de me pardonner mon étourderie, qui a failli vous être si fatale.

Je l'assurai que je n'avais conservé aucun ressentiment de son manque de patience et de

ses suites. J'ajoutai que ce qui me restait sur le cœur de tout cela, consistait uniquement en une curiosité impatiente, non satisfaite, touchant les personnages myslérieux entre lesquels j'avais joué, sans le savoir, le rôle de trail d'union.

— Je donnerais beaucoup de choses pour savoir ce que sont devenus les acteurs du mélodrame de Strasbourg, dis-je. A chaque événement qui m'est arrivé dans cette ville du diable et aux environs, il devait y avoir une suite au prochain numéro. Je n'ai jamais lu ces suites et j'ai le plus âpre désir de le faire. Mais par où commencer? Comment débrouiller Técheveau de mes aventures?

En prononçant ces paroles, je regardais en face madame Z***, dont le silence, après nos mutuelles confidences, me paraissait inexplicable.

— Mon ami, dit-elle enfin à son mari, avec effort, j'ai un aveu à vous faire. Je Tai retardé jusqu'à ce jour, et probablement je ne vous Taurais jamais fait, car il ne vous est pas d'une utilité particulière, mais la présence de M. de S*** me fait un devoir.de la franchise. D'ailleurs, j*ai

LE TËLÉGRAMIfE. 261

à cœur de lui faire oublier le traitement indigne qu'il a subi peur -vous.

— Par Frédéric ! ma belle, que vais-je apprendre?

— C'est moi qui ai frappé si cruellement votre ami. Je suis jalouse. Vous me trompiez. Je n'avais aucun droit sur vous, alors ; mais une femme offensée ne calcule pas. Pendant votre escapade à Strasbourg, je vous faisais surveiller, comme vous l'avez dit. Les rapports qu'on me faisait sur vous m'irritantau dernier point, mon ami, je résolus de vous infliger un châtiment duquel vous vous souvinssiez. Par malheur, j'envoyai à voire hôtel, enfin découvert, homme coupable ! deux domestiques qui ne vous connaissaient pas, munis de renseignements venus de troisième main. Selon mes instructions, ils attendirent votre sortie, à la nuit. Ce fut M. de S*** qu'ils prirent. Vous savez le resté.

Atroce coïncidence ! pensai-je.

— Ah ! madame, rcpris-je tout haut, il est bien heureux pour moi que je n'aie pas suivi de. point en point les errements acceptés par nos meilleurs romanciers. Après un tel traitement, je devais, comme tout bon héros de roman, tom-

ber éperdument amoureux de vous. Mon malheur serait sans égal aujourd'hui, en vous retrouvant, après trois ans d'absence, au bras de mon cher ami Z***.

— Vous avez joué à qui perd gagne, riposta madame Z***. Vous perdez un mauvais souvenir, je Tespèrc, et vous trouvez un ami qui fera tout le possible pour vous rendre heureux, dans la mesure de ses moyens. Vous parliez tout à l'heure d'arracher à tout prix le mot de l'énigme au sphinx. Eh bien, je crois pouvoir vous donner déjà, sinon le mot tout entier, du moins sa première syllabe.

— Comment cela ? nous écriâmes-nous, Z*** et moi.

— Dans la voiture qui vous amena chez moi, on a ramassé un chiffon de papier, une lettre d'amour.^ .

— Une lettre d'amour?.. Non. Ah ! j'y suis. En effet, au moment où on m'enleva, je tenais à la main la lettre du grds inconnu.

— Cette lettre, elle est en ma possession.

— Toutes les ficelles sont dans la nature, dit en riant Z***. Va chercher la lettre.

Madame Z*** nous quitta.

Z*** me regardoit avec tendresse.

— Comme nous allons (e soigner ici, mon brave ami! J'aiNme cave, depuis que j'ai abandonné les planches, une cave ! ah ! tu m'en diras des nouvelles.

— • Hélas ! mon cher ami, je ne bois que de Peau rose. En outre, et lu me permettras pour cette fois de ne pas abuser de ton invitation, je compte, si la lettre de madame Z*** me fournit une indication sérieuse, la suivre immédiatement. Je veux avoir Tesprit satisfait sur toutes mes aventures invraisemblables.

— Quel malheur I s'écria piteusement Tex-comédien; leChâteau-d'Yquem n'est plus un mythe pour moi, et je pensais bien Mais que ta volonté soit faite I Voici ma femme qui revient, triomphante et légère comme une daine.

Madame Z*** tenait la lettre entre ses doigis gantés. Elle me la tendit. Je la pris avidement et la parcourus — enfin !

Adressée à une demoiselle Aline Schwarlz, celte lettre, écrite par un amant qui ne signait pas dans le paroxysme d'un désespoir touchant, était à la fois une prière et une menace. On suppliait la jeune fille de s'enfuir. On lui limitait le temps. Bref, on annonçait la résolution bien arrêtée de se tuer au point du jour, si, pendant la nuit, aucune nouvelle n'apportait l'espérance à celui que « des parents barbares » refusaient d'accepl^ pour gendre.

— Plus de doute, interrompit Z***, le suicidé de Strasbourg et le rédacteur de cette missive ne font qu'un. Un hasard des plus^ extraordinaires, mais en ce monde, il n*y a rien de plus ordinaire que Pextraordinaire, t'a fait rencontrer le père de mademoiselle Aline à Pinstant où, prévenu par sa fille éplorée, il se rendait avec calme au domicile du jeune écervelé.

— Cest très-possible, répondis-je. En tout cas, je vais sur-le-champ m'en assurer. Dans huit jours, si quelque accident nouveau ne m'arrête, nous saurons le dénoûment de cette histoire.

— Vous le saurez, ajouta gravement madame Z***. Dieu s'est servi de vous comme d'un ouvrier. Votre travail lui était indispensable. Ce n'est pas

\ous qui deviez en retirer le fruit. C'étaient d'autres créatures: mon mari, moi, que sais-je? Mais, ayez confiance, votre tour va venir. Le gain de vos efforts, la récompense de vos peines vont vous être bientôt peut-être accordés. Le bonheur, c'est le salaire de la vie. Et plus cel argent di^n se fait attendre, plus sa valeur devient exquise.

— Je vous crois, madame, répondis-je. Je me déclare déjà bien payé si j'ai pu sauver la vie d'un de mes semblables et assurer à jamais la félicité de deux cœurs comme ceux qui font en ce nnoment les plu3 sincères souhaits pour moi, en échange de mes adieux.

Le soir même, je quittais TEstagnac.

Je pris langue à Paris pendant douze heures, puis je fus emporté encore une fois, mais dans de bien autres dispositions, sur la route de l'Allemagne, par les wagons de la compagnie de l'Est.

Descendu à rHôtel des voyageurs, dois-je le dire, avec ma valise, mais sans ma lorgnette cette fois, j'interrogeai fiévreusement la dame — toujours anciennement charmante — qui continuait à tenir ce caravansérail bas-rhénan.

— Nous avons bien cinquante Schwartz à

266 CONTES POUR LES GRiLNDES PERSONNES.

Strasbourg, répondit-elle à ma question principale.

— Aïe !... Envoyez-moi chercher mi commissionnaire.

Cet industriel s*élant présenté bientôt, je le chargeai de me découvrir dans sa ville natale un monsieur Schwartz, père d'une fille du nom d'Aline. Tâche ardue Î.Mais avec du beP argent de France, que n'oblient-on pas!

Le lendemain, en effet, mon commissionnaire juré entra chez moi à Theure du souper, et m'apprit qu il avait es mains l'adresse indiquée.

Sans me laisser arrêter par la bagatelle dun potage digne du baron Brisse, je me levai, décidé à suivre le commissionnaire au bout du monde.

Nous n'allâmes pas si loin que cela. M. Schwarti demeurait et demeure encore sur la place Kléber. Il dînait. Je le fis demander. Il accourut dans le salon, où l'on m'avait introduit.

— Oue me voulez- vous, monsieur?

— Monsieur, je suis le maladroit qui vous donna un si furieux coup de tête dans restomac, il y a trois ans, une certaine nuit...

— Vous êtes !... Mille serpents à sonnette, entrez donc. Comment, c'est vous?... Vingt-cinq chiens I...

Entraîné par M. Schwartz, qui n'avait pas maigri, ce qui me mit du baume dans Tâme, je pénétrai dans une vaste salle à manger.

Trois personnes se trouvaient à table.

Deux dames, d'âges différents, mais de grâces égales, et un monsieur blond, joufflu, de mine gaie.

— Mes enfants, s'écria M. Schwartz, voici le monsieur dont nous avons parlé tant de fois. Asseyez-vous donc, cher monsieur... monsieur qui?

— L. de S***

— Un poète ! Nous lisons vos romans. Monsieur L. de S***, voici ma fille aînée, Aline, voilà son mari, Henri Sutter. Quant à cette petite fille, c'est Agnès, ma chérie. Trente-cinq blaireaux !... Servez- vous donc... Par le diable à trois cornes! monsieur, regardez votre ouvrage. Sans vous, ce joli monsieur se logeait une balle dans le crâne.

— Monsieur Schwartz, je suis stupéfait, dis-je enfin. Je crois rêver. Je vous reconnais bien, mais par tout ce qu'il y a de plus sacré, je déclare que monsieur, et je rhonlrais le jeune Suller, n*a ni les traits bizarres, ni la tournure anguleuse de l'homme que j'ai vu s*appliquer un pistolet sur le front.

Quatre cris d'élonnement accueillirent cette déclaration inattendue.

— Je le répète, ce n'est pas M. Sutter qui m'a si violemment ému pendant la nuit de mars que nous connaissons tous.

— Étrange !

— En effet, dit M. Sutter, car je n'ai pas eu de pistolet en main ; mon beau-père, fort troublé du reste, s'étant présenté chez moi bien avant le jour, moment fixé irrévocablement par moi pour abandonner la terre. Je ne me suis pas exercé au suicide.

— Voilà qui est bien singulier, repris-je. Il est évident de, toutes les façons que je ne vous ai pas vu. Mais qui peut être, qui pouvait être Tiiïfortuné qui s'est suicidé? Navez-vous pas entendu parler d'aucune mort de ce genre, le lendemain, dans Strasbourg ?

— Non, dit M. Schwariz. Un homme a été tué en duel le lendemain, voilà tout. Un baron de Steupfel, deSeuffel, je crois, un ivrogne séparé de sa femme, un mauvais drôle.

— Stùffel ? interrogeai-je.

— Oui. On Ta trouvé mort dans Tlle des Épis, au pied du monument de Desaix.

Mon émotion fut grande ; je pâlis.

— Qu'avez-vous? me dit M. Schwartz.

Alors je racontai de point en point mes aventures à la famille étonnée. Je lui appris de cette façon comment j'avais été mis sur ses traces providentiellement. En même temps je restituai à madame Sutter la lettre que m'avait rendue madame Z***.

Mais le souvenir de cette dernière me fit frémir. Je n'avais point tué son mari, puisque le pauvre défunt m'avait blessé ; mais je pensais en moi-même que peut-être le bonheur qui l'avait secondé dans sa lutte avec moi, lui avait fait défaut, à son second combat, avec Thomme qu'il avait souffleté au théâtre. Son bras, fatigué d'un premier triomphe, n'avait pas eu sans doute la force de soutenir un second assaut. Ainsi, j'avais été la cause probable du veuvage de madame de

270 COIiTES POUR LBS GRANDES PERSONNES.

Slùffel, et les dernières paroles de celle-ci me revinrent en mémoire.

La cordialité de la réception des Schwarii chassa cependant ces images, et quoiqu'il me restât encore un mystère à approfondir, je soupai assez tranquillement, fê(é par une famille au bonheur de laquelle je n'avais contribué que pour peu de chose, à savoir la salutaire rapidité que ma terreur avait imprimée aux actes réfléchis de son chef.

Je restai une douzaine de jours au milieu de ce paradis terrestre, me grisant de repos et prenant des habitudes de bonheur dont la saveur me paraissait d'une douceur, singulière, privé que j'en étais depuis trois ans.

Que vous dirai-je?

La félicité qui m'était réservée au bout de ma route pénible, selon la croyance de madame Z***, se présenta enfin de la façon la plus gracieuse, sous les traits doux d'une enfant de dix-huit ans.

Plusieurs d'entre vous, mes amis, ajouta L. de S*** en terminant sa narration bizarre, ont déjà deviné, rien qu'au nom de M. SchwarU, le dénoûment frès^simple de mon second voyage à Strasbourg. La seconde fille de M. Schwartz, par

LE TÉLÉGRAMME. îli

une claire soirée d'avril, daigna mettre sa petite main dans la mienne, et c'est elle qui a eu le plaisir de vous servir le thé ce soir, dit notre hôte en souriant à sa femme ; après quoi il reprit : Madame Z*** ne s'était point trompée. — Credo !

— Allons, allons, S***, demandâmes-nous avec une touchanle unanimité, donnez-nous sans plus tarder la clef du logogriphe; ne nous faites pas languir. N'avez-vous jamais rien appris au sujet du suicidé de Strasbourg?

— Il y a huit jours, je n'aurais pu vous répondre, mes très-chers ; je n'en savais pas plus long que vous en ce moment. Mais avant-hier, en attendant dans le salon de Carjat le moment de placer ma tête devantson objectif intelligent, je me misàfeuilleterdesalbumséparpilléssurlestables.

Soudain, entre Arsène Houssaye et Daumier, au milieu d un passe-partout rempli de photographies, je trouvai le périrait frappant de l'inconnu au profil comique, dont les gestes sinistres m'a-

valent bouleversé si rudement à Strasbourg.

— Carjat! m'écriai-je, vite, une eiplication. Quel est le nom de ce sphinx en paletot? Que faitil? Vit-il encore?

— S'il vit ! répliqua notre ami de la rue Pigalle, je le crois bien. Il joue à la Porte-Saint-Martin en ce moment. C'est A..., un acteur bien amusant, va.

Sans daigner répondre autre chose à Carjat, étonné, que ces simples mots : — Je viens de trouver TX d'une équation Irès-compIiquée, je pris mon chapeau et sortis immédiatement.

Une voiture me conduisit en dix minutes chez Gustave Lafargue, le secrétaire de la Porle-Saint- Martin, Je le priai de me présenter à A...

— 11 répèle justement aujourd'hui, mon cher, répondit Lafargue. Allons sur la scène. Je suivis le plus obligeant des secrétaires, et il m'amena devant A...

— Monsieur, dis-je à ce dernier, ne vous souvenez-vous pas d'une certaine nuit de mars, à Strasbourg, où vous vous mites sur la tempe un pistolet armé?

— Qui vous a dit cela ? répliqua Tartiste frissonnant et pâlissant.

— Je VOUS ai vu, au moyen d'une lorgnetle, de la fenêtre de mon hôlel.

— Ah !... ne parlons pas de cela, monsieur, dit l'acteur en m'entraînant à Técart; ne parlons pas de cela. C'est un de mes mauvais souvenirs. Je me croyais destiné à jouer les premiers rôles du drame ; j'essayais un effet, ce soir-là, pour le lendemain. Le public ne m'a pas apprécié à ma valeur... je fus... sifflé. Vous comprenez que je n'aime pas à me rappeler ce moment fatal.

— C'est ainsi, poursuivit L. de S***, que la lumière se fil dans mon esprit. Cet épilogue de mon roman m'ôfa un joli poids de dessus le cœur; et, après avoir promis à l'acteur A... de lui raconter les nombreux incidents de mon existence depuis ma visite de Strasbourg, nous échangeâmes une cordiale poignée de mains, et nous nous séparâmes.

Maintenant, mes amis, vous pouvez demander a la clôture, » comme on crie à la Chambre, dit en riant L. de S***.

A CLEMEHCE D H...

Tels deux Peaux-Rouges ennemis, lorsque la hache de guerre est déterrée, marchent, la narine fréraissanle, Toreille tendue, l'œil en arrêt, sur la pisle sanglante, à travers les vertes ténèbres des bois américains, en caressant Taimable espoir d'orner bientôt la perche de leur w igwam d'un nombre flatteur de chevelures fraîches; tels, sous les arceaux pittoresques de la forêt de Fontainebleau, avec Tallure, Tardeur, la passion indiquées ci-dessus, mais dans des intentions

inGniment moins batailleuseSt s'avancent à la rencontre l'un de l'autre deux hommes déjà sur le retour, et coinés, l'un d'un chapeau de feutre, l'aulre d'un chapeau de paille.

Tous deux Parisiens, savants tous deux, ces deux hommes ont condensé, depuis Taube, dans la boite cytindroïde peinte en vert qui tressaute sur leur dos comme le carquois d'Eres, les richesses naturelles les plus variées du département de Seine-et-Marne.

L'un, M. Bunel, est un astucieux botanisle. L'autre est un géologue plein de ruses. 11 répond au nom gracieux de Vocasse.

Sans se douter aucunement de leur conjonction prochaine, les deux hommes de science errent dans les fourrés, brûlant du désir de s'illustrer par quelque découverte nouvelle.

Le jour tire à sa fin. Les arbres résineux^ soumis depuis quinze heures h l'action des rayons inexorables du soleil d'août, exhalent dans l'ombre naissante leurs parfums salubres. L'air est lourd, orageux.

Non, ce n'est point, nous nous hâtons de te

' redire, le couteau du scalp qui étincelle au poing

bronzé de M. Bunel, c'est une innocente houlelle

que pourrait réclamer comme son bien propre un Tilyre quelconque. De son côté, M. Vocasse ne brandit pas le tomahawk emplumé; sa main étreint tout bonnement un marteau de dimensions mignonnes. .

Non, encore une fois^ MM. Vocasse et Bunel n'attendent pas avec impatience le moment de pousser un cri guttural en apercevant enfin le chignon d'un guerrier longtemps poursuivi, audessus d'une touffe de sassafras, et cependant ce cri guttural s'échappe de leurs bouches, et cependant leurs yeux brillent d'un feu violent, sauvage, inextinguible, lorsque, nez à nez, et chapeau de paille à chapeau de feutre, au sortir des taillis, les deux savants se rencontrent au milieu d'une clairière dont la mousse est zébrée encore de raies lumineuses.

Au cri guttural succèdent alors des apostrophes qui s'entre-choquent avec le bruit haineux de deux lames d'épée croisées dans un duel à mort.

— Monsieur! s écrie le chapeau de feutre, l'index tendu vers un point obscur du sol.

— Monsieur! riposte avec le même geste le chapeau de paille.

— // est à moi, reprend le chapeau de feutre,

tandis qu'un rire de triomphe se fait entendre sous ses bords frustes.

— Je la garderai, s'il vous plaît! réplique le chapeau de paille avec un amer siCQement.

— Non ! — avec votre permission !

— Si! — ne vous déplaise!

Pendant que M. Bunel (le chapeau de paille), et M. Vocasse (le chapeau de feutre) échangent sur un ton qui passe rapidement de la basse à l'aigu, un long chapelet de paroles acres et barbelées, disons en deux mots ce qui cause, au coucher du soleil, dans une clairière de la forêt de Fontainebleau, cette lutte orale, aussi vive qu'inattendue, entre deux hommes de science, déjà sur le retour.

L'objet de leur différend — objet androgygne si nous en croyons les termes employés par les deux savants — est là qui gît à leurs pieds fébriles.

C'est une très-petite pierre que surmonte une très-petite houppe de verdure.

Rien de plus.

Mais tandis qu'en débusquant des buissons, l'œil de lynx de M. Bunel, secondé d'ailleurs par d'excellentes lunettes, découvrait dans cette

houppe de verdure une mousse rare et vainement cherchée depuis un mois dans le canton, le regard de faucon de M. Vocasse trouvait avec ivresse, sous la houppette en question, un fragment de terrain silurienj éperdument demandé aux roches des environs, depuis un mois également.

Concurrence poignante! Débat solennel!

Un Salomon de village, appelé à mettre les plaideurs d'accord, eût tout simplement, le cas ouï, adjugé le brin de verdure au botaniste, et au géologue la parcelle minérale.

Mais cet excellent jugement aurait été reçu par MM. Runel et Vocasse avec des cris de Triton goutteux qu'on force h danser devant le char de Vénus.

MM. Vocasse et Bunel — ô mystère de l'esprit humain! — ne voulaient, à aucun prix, entendre parler d'un partage semblable.

— Ma mousse ! — et le caillou sur lequel elle a crû I disait le botaniste.

— Mon terrain silurien ! — et Therbe qu'il a nourrie ! répétait le géologue.

On ne sait comment celte contestation aurait pu se terminer, et peut-être les deux savants en

seraient-ils venus à souligner d'arguments con- (ondants les phrases qu'ils se décochaient sans relâche et sans fatigue, ainsi que Roland et Olivier les coups dans leur combat suprême, si le bruit d'un coup de feu qui éclata, derrière eux, sous la ramée obscure, n'eût arraché, tout à coup, les deux savants à leur pugilat oratoire, en frappant leurs esprils d'une terreur soudaine.

La langue de M. Vocasse se colla, craintive, à son palais. Quant à celle de M. Bunel, inerte et comme paralysée, elle demeura sur le bord de la lèvre inférieure.

Le premier moment de stupeur passé, M. Bunel, qui ne dédaignait pas, à l'occasion, de se servir d'expressions surannées, murmura :

— Des larrons, peut-être?

— Ou des outlaws, qui sait? insinua Vocasse, oubliant, dans son trouble, que les braconniers du temps de Robin-Ilood ne connaissaient guère l'usage de la poudre et des balles.

— On vole beaucoup dans les bois depuis quelque temps, fit remarquer Irès-négligerament M. Bunel, sûr d'atteindre au cœur M. Vocasse avec cette parole à double tranchant.

— Oui, les gens qui cherchent à dépouiller les voyageurs se rencontrent fréquemment à Fontainebleau, fit M. Bunel, joyeux d'assener cette riposte sur le crâne de son rival.

— Monsieur ! s'écria M. Vocasse, frappant sur sa boite cylindroîde, qui rendit un son caverneux.

— Monsieur! glapit M. Bunel, assurant ses lunettes d'un air arrogant.

Un gémissement profond, qui s'éleva du fond des massifs voisins, coupa court, encore une fois, au flux de paroles que les poitrines des deux savants recommençaient de vomir , plus acres et plus barbelées que jamais.

— N'avez-vous rien entendu?

— Certainement ! Un cri de douleur !

— C'est là, tout près, il me semble, dit M. Bunel, devenu très-pâle.

— Pour sûr, ce bruit mystérieux ne vient pas de bien loin, réplique M. Vocasse , dont le teint avait pris la couleur du coing crû.

— Un accident de chasse? monsieur, demande plaintivement M. Bunel.

— Oh ! mon Dieu, si c'était un suicide? mu^ mure M. Vocasse.

— Allons-nous à la découverte ? poursuit M. Bunel, dont les genoux s'entre-choquent.

— J'allais vous le proposer , reprend M. Vocasse, claquant des dents.

Les deux savants, Arcades ambo, après avoir donné furtivement un dernier regard d'amour à la petite pierre surmontée d une petite houppe de verdure, qui gît immobile, sur la mousse, se décident, en se surveillant mutuellement du coin de Tœil, à quitter la clairière et à s'enfoncer sous bois.

Leur recherche est couronnée d'un complet, mais fort triste succès au bout dé quelques minutes.

MM. Vocasse et Bunel, après avoir décrit quelques zigzags dans les fourrés, se trouvent subitement en présence d'un corps d'homme étendu sur le gazon, la face tournée contre terre.

— Un cadavre! gémit M. Bunel, plein d'horreur.

— Chaud encore, reprend M. Vocasse, qui s'est

agenouillé, et lâle Tune des mains du malheureux qui a mis fin lui-même à de pénibles jours, ainsi que le démonlrele pistolet que pressent encore ses doigts raidis.

Aidé de M. Bunel, M. Vocasse parvient à remettre sur le dos le corps de l'inconnu.

C'est un jeune homme, élégamment vêtu d'un costume de voyage de coupe étrangère. Figure agréable à contempler. Barbiche à l'américaine. Linge fin.

Entre les revers du gilet déboutonné, la chemise inondée de sang indique au botaniste et au géologue la place de la blessure.

L'étranger, — c'en est un à n'en pas douter, de Tavis des deux savants, — s'est tiré un coup de pistolet « dans la région du cœur. »

Mais le coup n'a point été foudroyant. Peut-être même la balle, — toujours de l'avis de MM. Vocasse et Bunel, — n*a-t-elle pas atteint le cœur; mais, après avoir effleuré, ça et là, des tissus dénués de tout intérêt, au point de vue vital, elle s'est, sans doute, logée dans quelque muscle sans importance. Ce qui explique suffisamment comment l'infortuné peut encore pousser les cris sourds qui frappent leurs oreilles.

Comme pour donner raison à MM. Bunel et Vocasse, le blessé exhale un nouveau gémissement plus lamentable encore.

— Que n'ai-je des cordiaux ! dit pensivement M. Bunel, que charme cette expression démodée, et qui la répèle comme un refrain, sur un petit air à lui.

— Pas une goutte d'eau seulement ! ajoute M. Vocasse indigné de ce sans-gène scientifique.

— Si nous portions ce malheureux aux prochaines chaumines? demande le botaniste, en examinant de plus près une graminée dont la tournure le frappe.

— 11 serait mort vingt-deux fois avant d'y arriver, par Berzelius! répond le géologue. Êlesvous fou, monsieur?

— Monsieur! mugit M. Bunel, mes lobes cérébraux sont en aussi bon état que les vôtres, je pense !

— Je voudrais bien m'en assurer par l'autopsie, repart cruellement M. Yocasse, soupirant comme la brise dans les roseaux.

— Pousse-cailloux ! dit le botaniste.

— Bêle à foin ! dit le géologue.

Mais les plaintes du blessé, devenues plus

pressantes, arrêtent de nouveau, sur la pente glissante, les irascibles hommes de science.

Après une seconde de sombre silence, MM. Vocasse et Bunel, laissant de côté la haine qui bouillonne dans leur sein, se décident enfin à s'occuper moins sommairement du suicidé qui râle à leurs pieds.

M. Bunel, ayant fait jurer à M. Vocasse qu'il ne profitera pas de son absence pour aller ravir à la clairière la mousse introuvable qu'ils ont découverte ensemble, se dirige vers le plus prochain village au petit trot.

M. Bunel a promis d'être de retour avec la rapidité et Texactilude de la colombe de l'Arche ; il sera accompagné inévitablement alors d'objets de première nécessité, tels que bandes de toile, vigoureux paysans, cordiaux et civière.

M. Yocasse, esclave de son serment, s'assied sur le gazon, prend la tète du blessé aur ses genoux, et, profitant d'une dernière lueur de jour, examine avec des yeux de père divers fragments du globe qu'il a détachés dans la journée de la masse natale.

Mais cet examen plein de charme est troublé

au bout de cinq minutes environ par la réapparition de M, Bunel, fort rouge, très-essoufflé, et tenant avec précaution du bout des doigts, comme un échantillon d'ortie brûlante, un jeune villageois bouffi, qui semble implorer la clémence de son conducteur.

— Vous voyez un misérable de la pire espèce ! s'écrie M. Bunel. En vous quittant, dois-je Tavouer, je n'ai pu résister à un désir poignant. J'ai été dans la clairière regarder notre trouvaille d'aujourd'hui ; mais, horreur ! en y pénétrant, qui est-ce que je trouve, en train de lancer des pierres aux petits oiseaux? J'y trouve ce sauvage garçon, au moment même où il envoyait dans les airs, devinez quoi ?...

— Mon terrain silurien? oh I c'^t effroyable! gémit M. Vocasse.

— Hélas ! telle est la sombre vérité ! Ma mousse rare, il Ta jetée au diable! répond M. Bunel avec abattement.

— 11 mérite la mort , reprend gravement M. Vocasse. Et ce disant, M. Vocasse essuie une larme furtive qui roule sur sa joue, à la mémoire de la pierre perdue.

Pendant l'explication donnée par M. Bunel à

M. Yocasse, le jeune villageois bouffi aperçoit le corps étendu.

— Ohl fait-il, un mort! Faut aller prévenir le maire.

— Non, dit M. Bunel, mais il faut d'abord ti-ansporter ce malheureux au village, et vous allez nous aider. Savez-vous fabriquer une civière, jeune homme ?

— Avec des branches? oui, m'sieur.

— Eh bien, que ne le disiez-vous , alors I dit le colérique M. Vocasse. Fabriquez une civière à rinstant, monsieur I

Le villageois.bouffi se met à Tœuvre en effet, et taille dans les arbustes voisins les montants de la civière réclamée si impérieusement.

Pendant qu'il y travaille, il a à répondre à un long interrogatoire que lui font subir les deux savants.

Si bien que lorsque le corps de l'inconnu est chargé sur la civière improvisée, le botaniste et le géologue savent sur le bout du doigt tous les détails biographiques de la vie du villageois boufB.

Ils savent qu'il se nomme Chariot TaiUepain, qu'il a vingt-deux ans, qu'il a eu un bon numéro

au dernier tirage, qu'il est né à Blanc-Fusain, que s'il vient lancer des pierres aux oiseaux dans la forèl, c'est qu'il s'ennuie, et que s'il s'ennuie, c'esl qu'il est amoureux de quelqu'un, d'une méchante jolie fille qui s'appelle Marine, et qui n*a pas du tout l'air de se soucier de lui.

Enfin, l'on se met en route. Chariot ouvre la marche ; MM. Bunel et Vocasse, se relayant de minute en minute, l'aident à transporter le ' blessé.

Trois mois après la scène de la clairière, un œuf à la coque, — le premier ! — accompagné d'un cortège de mouillettes généreusement beurrées, était offert en holocauste à l'appétit dévorant d'un jeune convalescent couché dans là plus belle chambre du Coq-Hardij Tauberge unique de Blanc-Fusain.

Blanc-Fusain, disons-le entre parenthèses, est un joli village poussé, il y a quelques années, sur la lisière de la forêt de Fontainebleau, et qui est

yGoogk

devenu le rendez-vous d'automne d'un nombre considérable d'artistes français et étrangers.

Cela dit, ne celons pas davantage que le convalescent logé au Coq-Hardi est le malheureux jeune étranger trouvé si bien àpropos par MM. Bunel et Yocasse, et revenu miraculeusement à la vie.

Maintenant, abandonnons, — pour Tinstant, — à leur destinée les deux scientifiques personnages si mal faits pour s'entendre.

Aussi bien, à l'époque où le blessé ne donnait encore qu'un faible espoir de guérison au médecin qui le disputait aux griffes de la mort, MM. Yocasse et BuneU rappelés subitement à Paris, et ensuite envoyés en mission par le ministère de l'instruction publique, avaient quitté Blanc-Fusain et la France.

Au moment où nous retrouvons notre intéressant malade, le géologue et le botaniste errent, bien loin du lieu de leur première et ineffable rencontre, sous des cieux brûlants, en quête de documents inédits pour une histoire naturelle quelconque.

Revenons donc au séduisant œuf à la coque servi, par une fraîche et claire matinée d'octo-

ss

bre, au convalescent pâle et maigre que soutiennent sur son séant des Ossas d'oreillers entassés sur des Pelions de traversins.

Un feu léger de bois sec pétille gaiement* dans la cheminée.

Une jeune fille, mademoiselle Marine, Tenfant unique du propriétaire du Coq-Eardi^ est Taimable support du plateau qui contient le premier déjeuner un peu sérieux de l'élranger.

Mademoiselle Marine Bruant, dont tout Blanc- Fusain chante les louanges, et que, dans les champs, les vaches regardent passer avec des airs doux et reconnaissants, — aura dix-huit ans, vienne la pommerole nouvelle.

— C'est un bon parti, disent les vieillards, en réponse à l'éternel : — « la belle fille 1 » de tous les jeunes gens, et de Chariot Taillepain en particulier.

Or, mademoiselle Marine et ses dix-huit ans en herbe, disposent sur une blanche serviette, devant M. Lionel Gordon, — tel est le nom de son hôte et pensionnaire , — le premier œuf à la coque officiellement autorisé par le docteur Duval.

Lionel Gordon suit des yeux chacun des mou-^

vements de la charmante créature avec un intérêt profond et qui croit sans cesse.

Ce Lazare britannique, doué d'une faim de convalescent de vingt-cinq ans, faim qui dépasse en intensité tous les appétits connus, y compris ceux des sieurs Tantale et Ugolin, sans oublier messieurs les touristes du radeau de la Méduse^ regarde d'une prunelle avide — devons-nous l'avouer? — moins les grâces de mademoiselle Marine que les apprêts de son repas.

Ah 1 le premier œuf à la coque, l'œuf ardemment désiré, l'œuf rêvé, Tœuf qui vaut cent raillions !

Ah ! le bon pain tendre ! ah I le bon vin de Bordeaux I ah I les bonnes petites miettes trop rares !

Lionel Gordon, enfin livré à lui-même, se comporte devant son assielte comme un cannibale de bonne compagnie. C'est-à-dire que la porcelaine et l'argenterie trouvèrent seules grâce à ses yeux.

Mademoiselle Marine souriait pendant tout ce temps-là d'un air très-ému, et elle ne put trouver la force de gronder Lionel sur sa gloutonnerie.

— Maintenant, faisons un petit somme, mon-

sieur, lui dit-elle enfin, après avoir enlevé d'une main preste les accessoires du festin, devenus inutiles, et même dignes d*un vif mépris.

— Oui, ma chère, de grand cœur, répondit Lionel.

Et, docile comme un petit enfant qu'il était redevenu dans ses trois mois de maladie, exténué aussi par les efforts que lui avaient coûtés cette reprise de possession de la vie, il reposa sa tète sur les oreillers remis en place, et ferma les yeux délicieusement.

Mademoiselle Marine sortit de la chambre sur la pointe de son fort petit pied.

Resté seul, Lionel ouvrit de nouveau les yeux.

Son regard alla immédiatement se fixer sur une toile de petite dimension accrochée au mur, en face de son lit de douleur, et qu'éclairait à ravir le jour entré par la fenêtre.

était l'habitude du jeune Anglais, — entre ^^ petits sommeils qu'il prenait fréquemment

depuis qu'il était ressuscité, — de faire de longues et bienheureuses promenades d'esprit dans le paysage que représentait ce tableau pendu à la muraille, lequel, à vrai dire, n'élait qu'une simple étude poussée assez loin.

Un artiste anglais, nommé Hobbs, Tun des premiers colons de Blanc-Fusain, — Lionel apprit tous ces détails de la bouche même de mademoiselle Marine, — avait laissé cette étude au père Bruant, comme un souvenir de son passage au Coq-Hardi.

Lionel aimait marcher, sans fatigue, avec une béatitude extrême, çà et là, à travers la campagne peinte par son compatriote.

Le jour où le premier œuf à la coque lui fut jeté en pâture, Tcxcursion oculaire dans le paysage en question parut d'une douceur exquise à Lionel .

— Oh! quand je serai guéri, pensait-il, l'œil rivé sur la toile, qu'il me semblera bon de suivre, à pas nonchalants, cette rivière tranquille, sous ces bétres au murmure délicat. De temps en temps, sur ce gazon, là-bas, je m'asseoirai un peu, car je me lasse vite, et mon côté me fait souffrir encore, et je regarderai, comme une

bêle, les corbeaux voler d'un arbre à l'autre, reflétés par le miroir paisible de l'eau pailletée de feuilles mortes. Il me semble que j'entends déjà leurs cris rauques retentir comme autrefois, en automne, dans mon pays, le long de l'avenue d'ormes séculaires qui mène à la maison où je suis né.

Souriant de bonheur à ces souvenirs lointains, Lionel Veprit avec attendrissement :

— Oui, je ferai de bonnes courses à cheval, suivi de mes chiens, dans les plaines que j'entrevois derrière ce rideau de peupliers. Là, je rencontrerai des paysans. Us me demanderont : <x Eh bfen, mister Gordon, vous allez mieux? » Et moi, flattant de la main le col de mon brave Toby, je leur dirai : c< Merci, mes amis, je me porte à merveille. Tenez, buvez ceci à ma santé, néanmoins. » Quelle joie ! Ces honnêtes gens m^aiment. Et je poursuivrai ma roule, humant à pleins poumons lair vif et sain.

Tout en bavardant ainsi avec lui-même, Lionel allait d'un détail à l'autre, plein d'une ivresse réconforlanle, qui agissait sur lui comme l'eau du Léthé, dans le tableau abandonné au Coq- Hardi par un peintre obscur.

Un certain point rouge, aux premiers plans du tableau, arrêtait parfois son œil flâneur.

Ce certain point rouge était le mouchoir, coquettement roulé autour de la tête d'une paysanne, dont on entrevoyait la silhouette svclle au-dessus des herbes blondes.

Et, avec un sourire languissant, Lionel se disait :

— Qui sait! Cette enfant inconnue, si je la rencontrais jamais, peut-être serait-elle, après tout, la plus sûre et la plus tendre des épouses? Le bonheur après lequel j'aspire, ce foyer égayé perdes enfants rieurs et turbulents, ne pourrait-elle me le donner, celte pauvre fille des champs? Ah ! sans doute, élevée loin du monde sceptique, elle ignore, loyale et pure, les hideuses coquetteries et les calculs affreux de ces femmes...

Soudain une pensée amère, endormie depuis trois mois, dans un coin de son cœur, redressa sa petite têle de vipère, et le mordit.

Lionel Gordon venait de se rappeler nettement la scène fatale qui avait eu pour théAtre un fourré de la forêt voisine i il venait de se rappeler les jours d'angoisses qui l'avaient précéJée.

L'histoire que se rappelait Lionel était banale; c'élait une histoire d'amour déçu !

Mais, comme Ta dit Henri Heine :

« C'est une vieille histoire qui reste toujours nouvelle, et celui à qui elle vient d'arriver en a le cœur brisé. »

Lionel se souvient en frémissant d'un cottage perdu dans les verdures, au bord de la Tamise, au delà deRichemond. Il revoit, dans le jardin de ce cottage, les traits enfantins d'une iigure féminine qui lui fut bien chère, auréolés de boucles brunes sans cesse en mouvement. Puis la tële sèche d'un gentleman aux joues creuses lui apparaît ensuite. D^énigmatiques sourires, surpris autrefois, se dessinent de nouveau, avec leur véritable signification, devant ses yeux. A qui s'adressaient ces sourires troublants? Lionel le sait à présent ! A un autre que lui.

Mais aussi, disons-le, c'était bien sa faute.

En effet, hélas I Lionel, plein de passion et

d'amour, mais timide et irrésolu, restait muet devant son idéal, et contemplait, sans parler, son rêve. Pendant ce temps, un rival vulgaire, assidu, éloquent, hardi, se faisait écouter, se rendait indispensable, et supplantait le taciturne songeur.

Chaque jour, Lionel voyait une âme qu'il avait dotée de toutes les perspicacités se détacher rapidement de lui et passer à côté de son amour, sans comprendre ses soupirs.

— 0 fragilité de la femme ! s'écrîait-il.

Mais non, a la femme, » cette fois, ignorait tout bonnement cet amoureux qui ne disait rien.

Encore une fois, c'était par sa faute, sa trèsgrande faute, qu il avait perdu ce qu'il avait si ardemment désiré, mais sans mot dire, et Tesprit toujours errant loin de la réalité.

Pauvre Lionel !

Au souvenir du cottage succède alors un autre tableau plus douloureux encore. Lionel se retrouve blotti dans Tun des coins obscurs d'une chapelle de la banlieue de Londres.

Un prêtre dit rapidement l'oflice du mariage à deux figures humaines agenouillées devant lui. L'une d'elles, ohl poignante vision ! — sourit, sous un chapeau de mariée. Des boucles brunes

palpitent, éparses autour de ce visage cruellement distinct. Il reconnaît à côté d'elle la tète sèche et froide, aux joues creuses, qu'il hait maintenant de toutes ses forces.

En vain Lionel ferme les yeux, se cache la tète sous ses couvertures, le passé, comme la fumée vague qui sort d'abord du vase du pécheur dans le conte ^rabe, grandit et prend une forme parfaite et terrible, et se dresse sans pitié devant lui.

0 dur passé! Lionel se retrouve errant, la tète en feu dans les rues de Londres. A qui se confier ! Nul ami I Plus de parent. Il est seul. Seul et riche. Que faire? Fuir Londres? Où fuir? — Lionel est sur le pont d'un steamboat qui halète comme un cachalot échoué. Là pluie tombe. Il ne la sent pas. La mer ondule lourde et sale. Les bulles d'air qui flottent à sa surface lui semblent des pustules affreuses sur la peau verdfttre d'un noyé. Où va Lionel ? — Une côte gaie se dessine au loin. Une colonne la surmonte. Puis le dôme d'une église s'aperçoit. C'est Boulogne. Éperdu ou aveuglé, réduit à l'état de machine, Lionel débarque, et marche, conduit par un homme en uniforme. On Tinstalle dans un wagon. C'est

yGoQgle

la nuit. Nuit interminable. L'aurore naît. Un arc de triomphe se découpe enfin, sec et gris, à Thomon, au-dessus de maisons aux mille fenêtres. Paris !

Lionel soupire avec désespoir, et des larmes silencieuses coulent sur ses joues. Il les boil, amères et tièdes.

Mais l'infernale fantasmagorie ne laisse pas un moment de repos à son esprit lassé. Le pauvre garçon erre encore une fois dans le dédale bruyant et bavard des rues parisiennes. Parfois, il lui semble, après des courses furibondes dans la capitale, après des nuits passées au milieu des cris, des rires, des lumières, que son âme est morte et qu'il va enfin s*endormir dans une paix éternelle. Mais le matin des nuits insensées, mais le soir des journées d'ivresse, il revoit toujours, et souriant à quelque atroce figure sèche aux joues creuses, un visage ravissant voilé enfantinement par de folles boucles brunes.

Un jour, — quand donc? hier, peut-être, — Lionel arpente avec tristesse les salles désertes d'un palais somptueux, aux environs de Paris. Une voix dolente glisse dans ses oreilles des noms de souverains, d'artistes et d'amoureux morts ^

tous morts : Le Primalice, Louis XIII, Monaldeschi, Pie VII, Napoléon. Il est à Fontainebleau. Enfin, une forêt s*ouvre béante devant lui, en sortant de ce château. Elle Tattire, elle lui suggère des idées sinistres. — Avant de s'y engouffrer, Lionel lit sur une enseigne : — « Boda, arquebusier. » Hélas I Lionel a acheté quelque chose chez cet homme. Que cache-t-il maintenant sous ses vêtements, tandis qu'il court, effrayant les 'chevreuils, sous la futaie où Ton étouffe? Que veut-il faire de cet instrument affreux ? Le jour tombe. Les taillis s'emplissent d'ombre. Lionel regarde une dernière fois autour de lui. Un arbuste à baies rouges arrête un instant son œil. Puis une explosion, une chute, puis la nuit, le froid, le néant et Toubli !...

Oubli vendu au prix du sang, mais oubli sans bornes I

L'oubli I — Oui. — Mais pourquoi, de quel droit ces deux hommes Tont-ils remis dans Tergastule des souvenirs, comme un esclave fugitif? Qui donc a permis que ces hommes fussent à portée pour lui rendre le triste service de lenchatner de nouveau à la vie?

Qui?

Lionel, Lionel, tu le sais. Incline-loi, soufTre, mais espère

— Eh bien, on est donc réveillé ? fait une douce voix de femme, tandis que la porte de la chambre enlre-bâillée d'abord avec précaution, s'ouvre toute grande pour livrer passage à la radieuse gardienne du convalescent.

— Oui, mademoiselle, répond Lionel avec un sourire mouillé.

— Que veut dire ceci? On a pleuré?... interroge Marine.

— Oui. Un affreux rêve. Mais vous voilà. Tout est fini.

— Tout est fini? Bien vrai? demande gentiment la petite paysanne en agitant son doigt fin.

— Oui, mon enfant.

— Alors, on peut monter la petite soupe bien, bien légère au pauvre prisonnier ?

— Oui, Marine.

— Eh bien, alors, monsieur, dans un instant vous serez servi.

Le dernier mois de l'année était à peine entamé de quelques jours, quand Lionel, faible encore, mais déjà en état de supporter les fatigues d'un voyage, annonça à table, un soir, à ses hôtes, devenus ses amis, l'intention où il était de quitter Blanc-Fusain , et d'aller en Algérie achever de se remettre sur pied complètement.

— En même temps, ajoula-t-il, je chercherai à découvrir, là-bas, Tauteur de IV/ude accrochée dans ma chambre, et que vous avez bien voulu me tîonner, père Bruant. Il faut que je trouve ce Hobbs qui Ta faite avec tant de talent.

— Monsieur Hobbs est-il donc en Afrique? de< manda le père Bruant.

— Oui. Les membres de TAcadémie Royale de peinture auxquels j'ai écrit , à Londres, m*ont tous répondu que Hobbs s'est fixé aux environs d'Alger depuis cinq ans. Chrislie ignore son adresse exacte. Mais tous ces messieurs pensent

que je mettrai facilement la main dessus, une fois arrivé là-bas.

— Vous n'avez donc pas renoncé à mettre votre projet à exécution, monsieur Lionel ? reprit le père Bruant, avec un sourire (riste.

— Je liens plus que jamais à mon idée, mon ami, répliqua Lionel. Je veux apprendre deHobbs en quel endroit du monde se trouve le paysage qu'il a peint. Quand je saurai le nom de ce pays, je viendrai m'y établir et pour toujours.

— Bah?

— Dans ce coin de terre bien-aimé, je perdrai certainement le souvenir de ce quej'ai souffert ailleurs, continua Lionel comme s'il se parlait à lui-même ; et les délicieuses promenades que j'ai faites en imagination dans la peinture de Hobbs, je les recommencerai réellement, avec de nouvelles délices, dans la nature.

— Et vous partez?

— Demain.

— Quand revîendrez-vous, monsieur Lionel? dit avec un hochement de tète pensif le vieillard dont la voix trembla légèrement.

— Mon vieil et respectable ami, croyez que je ne m'en vais pas d'ici sans un immense serre-

ment de cœur. Mais le désir qui me pousse est irrésistible.

— Oui. Et puis la [santé avant lout. L'an prochain, je Tespère» nous nous reverrons, monsieur Lionel.

— Jamais je ne laisserai une année s'écouler sans revenir à Blanc-Fusain, dit chaleureusement Lionel.

— Mais, où est donc Marine? demanda le père Bruant tout à coup.

— Elle est sortie lout à l'heure , répondit un vieux peintre de nature morte qui vivait hiver comme été au Coq-Hardi , et dinait avec la famille.

Si Tœil de Lionel eût pu percer la cloison qui séparait la salle à manger du Coq-Hardi de la cuisine de cet établissement, il aurait vu la pauvre fille, assise dans un coin sombre , en face d'une chandelle à ïa mèche démesurée, le front dans les mains.

Mademoiselle Marine pleurait.

Mais Fœil de Télégant et riche étranger ne la vit pas tordre ses doigts mignons avec désespoir, et refuser d'entendre, en secouant sa jolie lête désolée, les paroles d'affection que les grosses

servantes de la maison envoyées à sa recherche, s'efforçaient de lui faire agréer.

Et l'eût-il vu, que son cœur, moins perspicace encore que ses yeux, n'eût pas pensé que Pâme naïve de la belle paysanne s'était insensiblement habituée à l'aimer de loin , avec une ferveur timide.

Le malheureux Chariot Taillepain, lui, ne s'y était pas trompé.

Il avait vu naître et croître dans le cœur de Marine, de l'insensible Marine qui le plaisantait sans cesse sur son honnête embonpoint, la passion que la jeune fille avait vouée au bel étranger.

Sans perdre une bouchée. Chariot avait perdu la gaieté. Il restait toujours le même paysan joufflu et rougeaud; mais on aurait pu dire qu'il maigrissait du cœur, en voyant les attentions tendres que Marine prodiguait à son hôte aveuglé.

Le cœur de Lionel était-il donc bien mort et enseveli dans le fourré où son corps avait failli rester à jamais ?

L'heure des adieux arriva rapidement. Nous n'en raconterons pas les minutes pleines de

larmes sincères versées sans honte, de part et d'autre.

Lionel, dont la mystérieuse arrivée au village et la générosité avaient naturellement Tait le sujet des conversations du pays pendant trois mois, fut accompagné à Fontainebleau par l'élite des habitants de Blanc-Fusain.

A la gare, sa main délicate fut broyée par des phalanges dévouées et reconnaissantes.

Enlin le train s'ébranle, emportant le jeune Anglais avec une rapidité modeste et toute française sur la roule de Paris.

A Blanc-Fusain, tandis que Lionel, bercé par le roulis du wagon, repassait dans sa mémoire, non sans émotion, les faits les plus saillants de son existence au Coq Hardie la maisonnée du père Bruant étaif plongée dans un morne abattement, qui ne se dissipa qu'avec le temps.

Mademoiselle Marine resta invisible pendant la journée du lendemain.

Puis, peu à peu, les jours s'ajoutant aux jours, le Coq-Hardi reprit son entrain ordinaire. Le père Bruant perdit insensiblement l'habitude qu'il avait adoptée avec bonheur de dire, à chaque question un peu difficile qu'on lui posait :

— Nous allons demander ça à monsieur Lionel.

Les Blanc-Fusinois confondirent même , parfois, au bout de quelques mois, M. Lionel avec un autre élranger, qui avait demeuré au Coq Hardi.

Seule, mademoiselle Marine n'oublia pas le beau malade qu'elle avait fraternellement soigné.

Son image était trop bien gravée dans son cœur innocent.

Mais le souvenir qu'elle en garda, quand un accident quelconque ramenait brusquement dans son esprit, nelui arrachait plus les pleurs amers des premiers jours.

Elle pensait à M. Lionel, parti au loin, et oubliant sans doute la petite Marine, non plus avec une cuisante douleur, mais avec une tendre mélancolie.

Quant à Chariot Taillepain, il se gardait bien de mettre le doigt sur les plaies d'autrui. Jamais il ne parlait de Lionel au père Bruant. JamSis non plus il ne prononçait le nom de l'absent devant Marine.

Seulement, il avait repris une espèce d'espoir, et parfois on le voyait éclater de rire, tout seul.

dans les champs, en regardant les nuages passer devant le soleil.

Maintenant, d'un seul bond, passons en Algérie.

Au cabaret du Ruisseau des Singes^ dans les gorges de la Chiffa, deux hommes sont assis devant une table rustique chargée d'un vulgaire litre rempli de sirop d'arbouses, et de siphons d'eau de Seltz.

Le soleil d'avril perce de flèches brûlantes les ombrages puissants, renouvelés par le printemps d'Afrique, sous lesquels se rafraîchissent les deux personnages signalés plus haut à l'attention des lecteurs.

L'un de ces hommes, tout jeune et resplendissant de santé, après avoir allumé un cigare, et bu une gorgée du breuvage rosâtre qui s'échauffe '•«'^idement dans son verre, dit joyeusement :

- Cher monsieur Hobbs, hier encore je déses-

ais de jamais vous rencontrer. Voilà quatre

mois que je suis à votre poursuile sur ce sol que je ne saurais trop bénir, puisqu'il m'a rendu ma force et mon courage d'autrefois. Quel nomade vous faites ! Chaque Tois que j'arrivais à découvrir votre retraite et à y pénétrer, vous aviez décampé la veille. Enfin, ces jours-ci, à Blidah, un officier de vos amis m'a indiqué votre lieu de refuge, et vous voilà relancé.

— Mon cher monsieur Gordon, exprimer mes regrets serait oiseux. Croyez que je ne me dérobais nullement à vos recherches, mais je ne puis rester en place. Les stations prolongées dans un endroit, quelque charmant qu'il puisse être, me sont odieuses. Mais dites-moi, je vous prie, à quel motif je dois le plaisir, car c'est un vif plaisir que j'éprouve en serrant la main d'un compatriote, de vous voir, assis à mon côté, dans ce coin désert, quoique ravissant.

— Je vais vous l'apprendre, dit Lionel. Seulement, cher artiste, je vous préviens que ce ne sera pas en deux mots.

M. Hobbs fit une légère grimace, toussa, sourit, puis il se mit courageusement dans la position d'un monsieur qui est forcé d'écouter une confidence dont il se serait bien volontiers passé.

Alors Lionel raconta longuement au peintre qu'il avait si heureusement rejoint, l'histoire de son séjour forcé à Blanc-Fusain, et comment son cœur était lié à jamais, par une chaîne de sensations délicieuses, au petit tableau abandonné dans le village français.

11 lui fit part en outre de Tintention où il était de s'établir pour la vie dans le pays que M. Hobbs avait représenté sous des couleurs si tentantes et pourtant si vraies.

M. Hobbs s'inclina poliment.

Enfin, Lionel le supplia vivement de lui révéler le nom de l'oasis en question, secret dont personne n^avait pu lui dire le mot à Dlanc-Fusain.

— Eh! mais, s'écria M. Hobbs, l'étude qui est devenue votre légitime propriété, puisque le père Bruant vous Ta donnée, a été faite à quelques portées de fusil de Blanc-Fusain, sur le bord de la Seine!

— Par le ciel! cela est-il possible? s'écria Lionel.

— Cela est, mon cher monsieur. Mais il n'est pas étonnant que les naturels de Blanc-Fusain ïi aient pas reconnu les environs de leur hnmeau. Vous savez comme moi que les paysans ne voient

jamais la campagne qui les entoure. C'est un fait connu.

Lionel, un instant abasourdi, passa la main sur son front, regarda M. Hobbs d'un air égaré, puis, d'une voix tremblante, il lui dit :

— Et celte paysanne au mouchoir rouge, si svelte et si gracieuse, qui traverse les hautes herbes, dans votre tableau, qui est-elle?

— Eh, by God ! c'est la petite Marine.

— Marine! répéta vivement Lionel, Marine I Mais alors... oh! quel trait de lumière!... Marine!...

— Qu'avez-vous, mon cher? demanda M. Hobbs. Cette agitation soudaine... seriez-vous amoureux de Marine?

— Je ne sais, dit Lionel. Je suis plein d'un trouble subit. Les paroles me manquent pour exprimer ce qui se passe en moi à présent... Je suis comme un aveugle qui voit soudain... Je deviens fou !... Tenez, cher monsieur Hobbs, tout à coup, je me rappelle ici, et avec une émotion que je n'ai jamais ressentie jadis, los soins que m'a prodigués cette jeune fille... Des souvenirs exquis me reviennent à Tesprit, qui me prouvent que près de nies yeux, et loin de mon cœur, a

vécu la plus dévouée, la plus chère des créatures, la plus... oui, la plus aimante des femmes!... Oui, la plus aimante!... Tendre comme une épouse, attentive comme une sœur, elle a veillé de longues nuits près de moi... Je lui dois li vie!... OMarine!...

— De grâce, calmez-vous, murmura M. Hobbs, évidemment gêné par la fougue de Lionel. Voyons les choses de sang-froid, je vous prie.

— De sang-froid! Non, mon ami! non! — A présent, je devine tout. Je sais tout. Cette tristesse, ces larmes, ces douleurs cachées de Marine, c'est moi qui les ai causées. Elle m'aimait I Et moi, aveugle, ingrat, toujours perdu dans mes rêves absurdes, j*ai abandonné pour Tombre ce cœur humble et délicat qui s'offrait à moi, et que j'ai brisé par mon cruel départ...

— Un peu de sirop d*arbouses, voulez-vous? dit M. Hobbs, cela vous remettra.

— Merci! s'écrie Lionel, les larmes aux yeux. Ahl le nom de ce que j'éprouve depuis que j'ai quitté Blanc-Fusain, je le sais à présent. C'est l'amour ! J'aime Marine I C'est elle, cette paysanne qui m'aurait donné le bonheur calme et durable que j'ai tant rêvé pendant ma maladie. Hais tout

n'est point perdu! Je vais retourner en France I Dans huit jours je serai dans la forêt deFonlaiuebleau. Et alors... chère petite Marine!

— Inutile de m'en dire davantage, mon cher monsieur, dit M. Hobbs. Je ne voudrais pas être indiscret. Permeltez que je vous quitte. Aussi bien vous devez être impatient de me serrer la main de votre côté...

— Vous êtes mon bon ange, monsieur I Vous m'avez ouvert les yeux. Je ne prononcerai jamais votre nom qu'avec la plus vive reconnaissance. Cher monsieur Hobbs ! sans vous... ma vie se fût écoulée dans la tristesse et l'ennui... Merci! merci, du fond de Tâme. Vous m'avez sauvé. Merci I

— Ce. jeune enthousiaste aurait bien besoin d'une Eaignée, pense M. Hobbs, en se levant. Je crois qu'il est prudent de lui dire adieu. Il m'appelle son bon ange, quittons-le; H est fou.

Et M. Hobbs ajoute tout haut avec véhémence :

— Je vous souhaite beaucoup de bonheur, monsieur Gordon. Allons, adieu. J'ai à faire quelques croquis aux environs de Médéah. Adieu.

— Adieu, mon ami, répond Lionel, et en prononçant ce mot, il pétrit la main de M. Hobbs,

a comme s'il avait Tintention d'en exprimer (oui le suc, D se dit mentalement le peintre.

Sur ces paroles, les deux voyageurs quittent le cabaret du Ruisseau des Singes^ et, après avoir échangé un dernier salut, ils se tournent le dos brusquement.

M. Hobbs, le nez au vent, prend la route de Médéah.

Quant à Lionel, il enfourche une haridelle barbe pleine de feu qui l'attendait à l'ombre d'un chêne-liége, et il s'élance au grand galop dans la direction de Blidah, a la petite rose. »

Pendant qu'il presse les flancs de son maigre coursier, deux mots s'échappent des lèvres de Lionel, comme un doux refrain :

— Marine, ma femme! Marine, ma femme!

La nuit tombait déjà, sereine et douce, sur la cime des chênes de la forêt de Fontainebleau, lorsque Lionel Gordon, quittant la ville royale, mais cette fois un délicieux espoir dans Pâme,

PRÈS DES YEUX, LOIN DU CŒUR. Slfi

arriva aux premières maisons de Blanc-Fusain, huit jours après sa renconlrc avec M. Hobbs dans la gorge de la Chiffa.

La cloche de Téglise tintait allègrement dans Tair, comme pour souhaiter la bienvenue au voyageur, à sa manière.

Lionel, défaillant, s'arrêta un moment et mil la main sur son cœur, en écoutant les bruits confus du village, où tout se préparait pour le souper.

Il lui sembla reconnaître Taboi enroué, dans le lointain, du chien du Coq-Hardi.

Cette fidélité de souvenirs le remplit de joie.

Comme Lionel se disposait, Tœil humide et les jambes tremblantes, à enfiler une ruelle qui débouche à côté de la maison du père Bruant, un gamin qui revenait du bois passa devant lui, en ouvrant des yeux énormes.

— Eh, petit, dit Lionel souriant. Tiens, voilà dix sous pour toi. Me reconnais-tu, mon enfant?

— Oui, répliqua d'un ton bourru le petit homme; oui, vous êtes Venglishman du Coq- Hardi.

— ' Sais-tu, mon garçon, où est mademoiselle Marine, en ce moment? demanda Lionel, dont la

gorge sèche arlicula avec peine ce nom chéri.

— Eh ben, avec s'n homme, peut-être.

— Son homme? Son père, lu veux dire.

— Non! je VOUS dis s'n homme! Chariot Taillepain, pardine! Même que j'ai eu des gâleaui de la noce, et que j*ai servi la messe ce jour-la.

— Chariot Taillepain I qui cela?

— Eh bien, c'est Chariot, dame ! C'est le mari à la Marine, maintenant. C'est pas bien malin à comprendre !

— Oh! mon Dieu! gémit profondément Lionel Mariée !

Et sa figure prit une expression telle que le gamin en fut terrifié, et se sauva à toutes jambes.

— Oh 1 mon Dieu ! répéta Lionel, portant la main à sa poitrine, et respirant l'air avec force, car il étouffait.

Puis, pâle comme un spectre, et du pas d'un homme ivre, il rebroussa chemin et rentra daiis la forêt silencieuse.

Nous devons à l'obligeance de MM. Bunel cl Vocasse, revenus de leurs voyages à Télranger, tout à fait réconciliés, et que nous avons rencontrés cet élé à Blanc-Fusain même, où vit heureuse, souriante et fraîche comme une rose, madame Taillepain, née Marine Bruant, mère de deux beaux garçons, un cerlain nombre de détails inédits touchant le pauvre Lionel Gordon.

Nous les ajoutons à notre récit :

— Un soir que nous mourions de faim, nous raconta M. Bunel , nous nous arrêtâmes, exténués, M. Vocasse et moi, réunis par le hasard, à la porte d'une hutte, d'un gourbi, d une isba, d'un ajoupa, enfin à la porte d'une habitation quelconque. Nous nous trouvions alors dans rinde, à 535 lieues de Bombay. Je demandai poliment à rhabitant de la case la permission de dormir sous son toit délabré , à Tabri des tigres indiscrets du voisinage. De son côté M. Vocasse

insinua, avec l'esprit que vous savez à ce géologue distingué, que le don d'un léger plat de rix serait amplement récompensé.

Après un échange de paroles que je vous passe, la porte du wigwam s'ouvrit brusquement, et quelqu'un — vous devinez naturellement qui, — se monira devant nous, armé de deux revolvers à huit coups.

— C'était M. Lionel Gordon?

.— Vous Pavez dit, mon cher monsieur, c'était ce gentleman en personne, vêtu comme un ascète, d'une façon fort choquante, entre nous. A peine un pagne d'écorce...

— Pauvre garçon !

— Pauvre, soit, mais pas gentil non plus. U va sans dire, continua M. Vocasse, qui relaya M. Bunelen ce moment, que nous avons parfaitement reconnu, dans Thabitant inhospitalier de la chaumière indienne , c'est le cas de le dire, le suicidé que nous eûmes le bonheur de découvrir, bien des mois auparavant, dans la forêt de Fonainebleau. Nous lui fîmes part, M. Bunel et moi, du petit semce que nous lui avions rendu autrefois. M. Bunel ajouta même, avec lamabilité que cebolaniste éminent a toujours déployée, que

l'offre d'une natte serait considérée comme une preuve éclatante de gratitude.

— Nous vous avons sauvé la vie, enfin ! nous écriâmes-nous en chœur, Bunel et moi.

— Vous voulez dire que vous m'avez arraché à la mort? grogna notre honorable interlocuteur.

— C'est cela ! fimes-nous en souriant avec tendresse et bonhomie.

— Eh bien, alors, soyez maudits ! hurla M. Gordon, et allez au diable !

• Et il ferma brusquement sur notre nez la porte de sa iourte ou de son carbet.

Tel fut donc, d'après MM. Vocasse et Bunel, l'épilogue du dernier amour de Lionel Gordon.

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