‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 73 sur 74 · AD DOCTEUR SAM PETERSPIELD · texte numérisé non relu

AD DOCTEUR SAM PETERSPIELD

Je vais me tuer, dans une heure. Donc, pas de feinte, pas de mensonges. Voici les faits, nus, affreux. Dieu pardonne à mon âme, si j'en ai une, car elle a bien souffert de toutes les façons, la malheureuse!

Vous vous rappelez le petit Harry, mon neveu, n'est-ce pas? Quel mignon ! quel joli enfant I Tout le monde Tadoraif, le caressait.

Moi je le détestais. Oh I je le détestais! Je l'aurais voulu savoir mort, froid. Sa vue me causait d'intolérables tortures.

Le contraste permanent de son innocence avec ma perversité cachée, innée, me rendait féroce envers lui dans l'intimité.

Je ne le battais pas. Non! je l'enveloppais d'une atmosphère de haine mortelle comme l'ombredu mancenillier.

Je le voyais pâlir de terreur quand je m'appro-

m SECRET. 2S3

chais de son berceau. Posilivemenl mon regard paralysait les mou\ements de son sang.

En public, oh ! c'était une tout autre histoire. Je ne tarissais pas en éloges sur son compte. Je le mangeais de caresses, ce beau petit garçon si bien doué.

Et je sentais que ce frêle oiseau maudit, punition vivante de ma nature exaspérée, s'amoindrissait dans mes bras. H y séchait de peur.

Un jour, le joli petit mourut. On rabota cinq planchettes. On les cloua sur lui. Ce fut fini.

Le cher tendron — oh ! combien à cette heure et si près de la tombe où il me pousse, je le hais! — me laissa maître d'une immense fortune, la sienne, celle dont sa naissance me privait il y a deux ans !

Mais je me moquais bien de son or ! Ce qui causait chez moi une jouissance infinie, c'était la certitude de ne plus le voir, à chaque instant ; c'était encore la pensée exquise qu'il avait pour jamais disparu de la surface de la terre.

Vivant, à trois mille lieues d'ici, il m'eût épouvantablement gêné. Enfin, il était mort, bien mort.

La vilaine bête de moins !

Ah ! il m'avait été très-difBcile de m'en débarrasser sûrement.

Ce fut très-long. Le temps que je mis à le réduire à rien, est incroyable.

Je voulais l'étouffer, comme fit l'oncle des enfants d'Edouard, mais je voulais commettre celle acfion impunément, sans avoir à en redouter les suites.

Me venger, belle affaire, si j'étais pris sur le fait ou après le fait !

Mais jouir de ma vengeance, longtemps, voilà le but suprême qu'il me fallait atteindre*.

Les domestiques étaient endormis, ainsi quela gouvernante. J'étais seul dans la nursery.

Je lisais très-distraitement, je l'avoue, VEmle, de Rousseau, ce doux philosophe, qui enseignait si bien la manière d'élever des enfants et d'en faire des hommes, et qui mit les siens à l'hôpital Singulière contradiction !

* Nous supprimons, dans la lettre de l'infâme Joé Glass, k récit infernal de son crime. Les détails en sont réellement trop effroyables. (Noie de Véditeur du Mémoire,)

Le petit Harry, ce délicat baby qu'on adorait la veille, râlait terriblement, et je faisais celte réflexion que le larynx, très-flexible dans l'âge tendre, peut donner à la voix un volume considérable.

Mais mes précautions étaient si bien prises !

Invinciblement, je le regardai, lui, ma victime.

Par Satan ! vit-on jamais rien de pareil?

11 était violet, d'un \ioIet qui semblait liquide et coulait dans tousses membres, tour à tour les colorant.

Ses cheveux follets, d'un blond pâle comme les cils des albinos, s'étaient dressés sur son front ruisselant de sueur.

Oh 1 l'affreuse figure ! la démoniaque physionomie !

Il se souleva tout à coup, ce cher Harry, en me lançant l'insoutenable regard, d'un vert métallique, phosphorescent, et suppliant à la fois, du chat battu à outrance dans Tobscurité, et que possède une rage extrême.

Oh ! l'horrible bambin I II retomba enfin, inerte, sur son lit. Il avait dû beaucoup soufi'rir.

Je me couchai, revenu dans mon appartement. Comme il m'avait fallu déployer, malgré ma méchanceté vigoureuse, une force morale prodigieuse pendant mon action vengeresse, je m'endormis profondément, à Pinstant, comme à la suite d'un exercice violent.

Le lendemain, j'entrai dans la nursery.

By God! je le crus vivant!

Il était redevenu aussi frais, aussi rose que devant. Je m'y attendais. Là était l'impunité, k vengeance ! Mais le résultat de mes patientes, de mes infatigables études, me surprit tout d'abord.

Vous vîntes voir le mort, ô docteur Sam Petersfield, 6 cher grand ignorant !

La mort vous parut résulter d'une cause interne difficile à déterminer; la rupture d'un précoce anévrysmé, peut-être.

J'étais sauvé! sauvé ! oui.

Mais — oh ! rhorrible secret va s* échapper de mes lèvres! — mais avant d'aller à l'enterrement du mioche angélique, si prématurémemt réclamé par le ciel, je voulus me faire faire la barbe.

Mon valet de chambre qui pleurait comme ^un

fleuve, rimbécile ! se mil en devoir de me raser, et faillit même, dans son trouble, me couper le cou, ce qui, le cas échéant, m'eût fait croire à la Providence...

Il me rasa donc, et alors... le secret me brûle, broie mon cœur, Petersfield... et je vais vous le dire tout surnaturel qu'il puisse être, tout impossible qu'il vous parailra... En m'approchant du miroir pour juger de l'œuvre de mon domestique, je vis, spectacle atroce, je vis — Harry!...

Harry ! lui ! ses cheveux follets d'un blond pâle, dressés sur sgjfi front livide et ruisselant. Il me regardait avec les prunelles vertes, (phosphorescentes, du chat qui supplie...

Oh ! quelle profonde et intense horreur je ressentis de Torleil à la nuque ! Quelle horreur sans bornes ! J'en riais ! je m'évanouis.

Les jours se passèrent, s'accumulèrent, et quelles journées, quelles journées abominables!

Toujours, toujours, dans chaque objet brillant, partout, ô délirante souffrance, je le revoyais, lui, les cheveux droits sur son crâne violacé, avec ses grands yeux métalliques^ chatoyants, et si suppliants, oh ! si suppliants!...

Docteur, vous êtes de mon avis. N'est-ce pas qu'il vaut mieux être mort que de se sentir, jusqu'à la tnoelle figée des os, pénétré d'une terreur aussi innommée?

Les apparitions devenaient de plus en plus fréquentes. Ctiaque surface polie vers laquelle, fatalement, se dirigeait mon œil hagard, évoquait cie fantôme sans pitié, d'abord confus, puis plus distinct, avec sa tète terrible et suppliante.

Pourtant je crus voir un terme prochain à mes insupportables maux. Évidemment ma tète ne pouvait s'être remise si vite de Texcilatioa surhumaine qui avait présidé à l'accomplissement de mon œuvre de mort. La rétine conserve pendant de minimes fractions de temps l'impression des objets qui l'ont vivement frappée. Mon cerveau, semblable à l'œil, devait se souvenir longtemps encore. Ce qu'il fallait éviter, c'était de provoquer involontairement le retour de TaiTrcuse sensation. Tout était là. Et comme les surfaces miroitantes étaient les seules qui parussent douées de cette inconcevable propriété, je les supprimai chez moi.

Tout y devint mat. Vous le savez. Vous en étiez surpris.

UN SECUET. 229

Je ne conservai, dans un cabinet secret, qu'une glace immense, dans laquelle je pouvais me voir des pieds à la tête.

Ce miroir était recouvert d'un lourd rideau de drap.

Tous les trois mois, rassemblant en mon cœur les resles de mon orgueilleux courage, je me rendais dans ce cabinet, je contemplais froidement le rideau.

Puis, soumise à une attraction qui dépassait, en intensité, en avidité, celle des plus forts aimants, ma main s'avançait lentement, mais toujours, vers le rideau impénétrable.

De lancinantes douleurs, comme des coups de scalpel, se glissaient, en ce moment, au plus profond de mon âme crispée, et la hachaient. J'entendais grossis outre mesure le flux et le reflux de mon sang dans ses conduits distendus.

Enfin, il le fallait; je sentais que je ne pouvais plus résister. En vain je me cramponnais à un reste de raison..., il le fallait^ et je soulevais le drap sombre, un peu d'abord, trèspeu.

La glace m'apparaissait polie comme de Ta-

cier, luisante comme un lac tranquille, aux rayons de la lune, et déserte... J'écartais le rideau davantage, et je le voym !

Se le voyais, les yeux étincelants, suppliants, oh! si suppliants!... et ses cheveux blonds, pâles, comme de grêles épis dans un champ noirâtre, se dressaient sur son front livide.

Souvent, je restai pendant des heures, anéanti, au pied du miroir sans pitié.

Peu à peu, pourtant, Thallucination devint moins vive, moins perçante. A chaque nouvelle expérience, Pimage apparaissait moins distincte. Je me crus guéri.

L'amour vint et acheva ce que le temps avait commencé de faire.

Nelly ! oh ! mon âme est bien brisée en écri vaut ce nom adoré! — Nelly m'aima. Je me prosternai devant elle. Oh! Nelly!

Ma Nelly bienfaisante, mon bouclier, le seul remède à mes douleurs inouïes! adieu!

Que je Taime I

Grâce à son influence calmante, le spectre aux regards navrants disparut tout à fait.

— a Le sang s'en va de mes mains, » eût dit lady Macbeth à ma place*

UN SECRET. 23i

Pauvre Nelly I Dans un instant, mon crâne sera réduit en fragments par cette petite boule de plomb. Oh ! Nelly! Nelly ! voire amour m'a été fatal ; et moi qui espérais, conduit par vous, remonter là-haut plein de foi, purifié, pardonné... Ohl Nelly, adieu!

Hélas !

Docteur, la fin de cette confession vous est due, et je vais récrire, bien que ma main se refuse à tracer les lettres.

Ce soir, ce soir même, mon vieil ami, tout à l'heure, écoutant sans frémir Forage qui semait la terreur dans les environs, assis près de la fenêtre, et regardant les dernières lueurs du jour mourir sur les collines, je caressais les blonds, les splendides cheveux de Nelly ; elle dormait, la tête sur mes genoux. La chère créature était, accablée par rélectricité répandue [dans lair.

Moi-même, malgré mon profond mépris pour les phénomènes météorologiques, j'étais ému, tourmenté.

Sur mon ordre, la domestique apporta de la lumière, puis se retira.

Réveillée brusquement par l'arrivée de cette

fille, Nelly ouvrit ses grands et magnifiques yeux, et me sourit.

Leur éclat humide me rappela une affreuse chose. Je lui pris la tête dans mes deux mains, et je plongeai profondément mes yeux dans ses yeux limpides, limpides et miroitants comme ceux des enfants.

Ah ! — ... les cheveux hérissés, la face injectée d'une teinte plombée, violette, avec des yeux suppliants..., je le revis, lui, Harry, lui! dans les yeux de ma maîtresse !

Il faut mourir. Adieu, docteur.

JoË Gijkss.

A PII. BORTY

Il n'était pas bien loin de minuit lorsque P***, le plus ancien des habitués de la maison dans laquelle nous nous trouvions réunis, termina, par un dénoûment inatlendu, le récit d'une de ses aventures de voyage.

Bien avant cette heure qui voit généralement rinlimité s'établir, entre invités, d'une façon si complète et si charmante, les indifférents, les gens « répandus dans le monde, » modernes traîneurs.de salons qui ont remplacé les coureurs

25i CONTES POUR LES GRANDES PERSONNES.

de ruelles du temps passé; papillons en habit noir, gantés de frais, bien vernis, bien peignés, corrects du claque à la bottine en un mot, qu^attire chaque soir dans deux ou trois réunions différentes la lumière des bougies, s'étaient retirés un à un, avec une discrétion parfaite.

Nous n'étions plus qu'une dizaine de très-vieux amis autour de la cheminée, dans le salon de notre hôte, L. de S***, ce poète de beaucoup de talent, que les journaux parisiens d'il y a trois ans ont tué et enterré si galamment, entre filets, dans leurs colonnes éplorées.

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