‹ MesmerChapitre 12 sur 20 · TABLES TOURNANTES · texte numérisé non relu

TABLES TOURNANTES

l'imitation des airs chantés, les danses, l'exécution inévitable de l'ordre : « Frappe des coups énormes, frappe des coups très-petits, qu'on les entende à peine. »

Quant à l'explication des faits, on pourrait, à la rigueur, s'en dispenser, car on n'a pas expliqué encore comment notre volonté se communique à toutes les parties de notre corps ; mais M. de Gasparin veut bien proposer une explication fondée sur le fluide humain lancé par la volonté humaine; il prétend s'en tenir à la physique et propose sa théorie pour prouver qu'il n'y a pas besoin d'être sorcier pour produire le fait en question; nous devons lui donner acte de cette bonne intention.

Il y eut, c'était inévitable, de mauvaises plaisanteries. On raconta qu'une table mue par des priseurs ayant éternué, une autre, mue par des avocats, avait répondu : « Dieu vous bénisse. » Le Siècle prétendit que des matelots, ne pouvant faire virer un navire, avaient fait la chaîne magnétique et que le navire avait viré. On devrait avertir quand on rit : plusieurs crurent le fait du Siècle et partirent de là pour assurer qu'avec une volonté ferme, sans y mettre les mains, les matelots auraient levé l'ancre.

Aux tables tournantes la malveillance opposa les tables volantes. Les tables volaient déjà depuis

vingt-deux ans ; la merveille à la mode se trouvait dépassée. On rapporta {Illusi ration, 25 juin) de Sibérie une lettre de M. Tschorepanofl, qui aurait vu, en 1831, des lamas ordonner à des tables de suivre leurs gestes et les laisser retomber pour observer la direction de la chute, qui est justement la direction d'un objet dérobé qu'on recherche. On ajoutait que les Cliinois jouaient de temps immémorial au jeu des tables tournantes.

Les vrais croyants ne se laissaient pas émouvoir par ces plaisanteries. Quant à l'ancienneté du fait, cela même leur était un argument. Quelques-uns allèrent chercher des appuis jusque dans l'antiquité sacrée. Pour s'en tenir à la profane, sans discuter l'histoire des flèches d'Hercule, qui allaient oti leur maître voulait, on approfondit la vertu que les anciens attribuaient à une volonté forte. On se rappella que la Pythie de Delphes rendait sur un trépied les oracles célèbres par lesquels la Grèce se conduisait. On la fit d'abord jeune, plus tard âgée au moins de cinquante ans, mais toujours elle montait sur le trépied. En outre, on trouve dans Homère la mention expresse des trépieds de Vulcain qui allaient d'eux-mêmes à l'assemblée des dieux et en revenaient, spectacle merveilleux à voir. Quel jour jeté sur la question ! comme dirait l'auteur du Mystère dévoilé.

spiritisme. — Esprits frappeurs.

Le phénomène languissait; on en avait épuisé trop vite toutes les curiosités ; il était temps que quelque chose, pour ainsi dire, le rajeunît; c'est ce qui arriva. Il vint de singulières nouvelles d'Amérique. C'était dans le village d'Hydesville, État de New-York. Une nuit de l'année 1847, un M. Weekman entend frapper à sa porte, ouvre, ne voit personne, entend frapper encore, ouvre de nouveau sans rien voir, et, fatigué de cette scène qui se renouvelle, quitte la maison. Il est remplacé par le docteur John Fox et sa famille, composée de sa femme et de deux de ses filles, l'une de quinze ans, l'autre de douze. Les bruits qui avaient chassé

M. Weekman se répètent et semblent inexplicables, jusqu'à ce que la fille aînée rie M. Fox s'avise de frapper dans ses mains plusieurs fois en invitant le bruit à lui répondre. Il répond en effet. La mère survient et engage la conversation; elle entend dire l'âge de ses enfants. « Si tu es un esprit, frappe deux coups. » Deux coups sont frap- I)és. « Es-tu mort de mort violente? » Deux coups. « Dans cette maison? » Deux coups. « Le meurtrier est-il vivant? » Deux coups. En convenant avec l'esprit qu'on récitera un alphabet et qu'il frappera pour désigner la lettre voulue, on apprit que l'interlocuteur s'appelait Charles Rayn, qu'il avait été enterré dans la maison même par le meurtrier, que sa femme était morte depuis deux ans, et qu'il avait laissé cinq enfants encore tous vivants. Peu à peu on convint avec lui de certaines abréviations, pour causer plus vite, et, quand la famille Fox déménagea pour se rendre à Rochester, l'esprit déménagea avec elle. Enfin, au bout de quelque temps d'un commerce assidu avec cet esprit, la famille Fox fut en état d'en évoquer d'autres. Les trois femmes conduisirent tout.

En février 1850, on constate authentiquement les mouvements des tables où les esprits résident, et autour desquelles on fait le cercle obligé, les mains sans bras qui frappent les assistants, la vue

d'un fluide grisâtre, et toute espèce de bruits, d'agitations et de phosphorescences dans la pièce où l'opération a lieu.

La famille Fox se transporta alors à New- York, où l'attendaient les plus grands succès. Il y eut bien quelques ennuis, quelques rapports fâcheux de personnes incrédules, et surtout une lettre de M""* Norman Culver, une parente de la famille, qui divulguait le secret qu'elle tenait, disait-elle, des trois femmes elles-mêmes. A l'entendre, les coups étaient produits par un jeu de l'orteil, au besoin de la cheville; il n'y avait qu'à chauffer le pied et l'exercer convenablement. En le plaçant à des endroits choisis, on produisait des bruits à volonté, qui paraissaient partir de différents points plus ou moins éloignés. Quant à arrêter l'interrogateur sur une lettre plutôt que sur une autre, c'était l'affaire d'un compère ou de la perspicacité de l'opérateur, éclairé par l'émotion de celui qui parcourt cet alphabet. Toutefois cette révélation n'arrêta point le vol du prodige.

L'intermédiaire entre les esprits et le vulgaire s'appelle yyiédiiim.

Voici l'appareil nécessaire. En général, quelques personnes se réunissent autour d'une table; s'il s'y trouve un ou plusieurs médiums déjà connus, c'est d'autant mieux. On se tient par la main, mais on

132 TRADITION DU MKKVKILLKUX

peut aussi garder les mains libres; on fixe la pensée commune sur ce sujet par des lectures pu-^ bliques ou des chants, à moins qu'on ne demeure . en silence. L'obscurité est très-favorable pour prévenir les distractions ; il est très-désirable qu'on soit du même avis sur les phénomènes. Tantôt il arrive quelque chose et tantôt il n'arrive rien, malgré des séances de piusieiirs heures ; ce qui dépend de l'état i)hysique ou moral de quelqu'une des personnes qui composent le cercle.

Les manifestations sont de plusieurs sortes. Il y a les esprits frappeurs^ qui s'annoncent par des coups donnés aux objets ou des mouvements qu'ils leur impriment. Pour l'aire de cela une langue, il n'y a qu'à convenir avec l'esprit. Le mouvement dans tel ou tel sens signifiera oui ou non ; une assiette qui tournera à gauche affirmera, à droite niei'a. Dans la fanfille Fox, trois coups marquent l'affirmation, un coup la négation, deux coups le doute, car le doute est prévu. Pour rendre l'entretien plus rapide, on promène un crayon sur un alphabet imprimé, et l'esprit frappe un coup à la lettre qu'il désigne. Quelquefois aussi il veut interroger et demande par cinq coups qui se suivent rapidement qu'on récite 1 alphabet.

Malgré ces perfectionneiueiits ingénieux, on sent tout ce que ce procédé a de lenteur ; le génie du

SPIRITIGra. ESPRITS FRAPPEURS 123

médium n'est qu'une longue patience. Ceci est plus prompt.

Il y a des médiums gesticulants, qui, sous l'influence de l'esprit, tombent dans des ciises nerveuses, semblables, dit-on, aux crises magnétiques. Ce sont alors des automates mus par une âme étrangère ; aux questions verbales ou même mentales qu'on adressée l'esprit, ils répondent par des mouvements du corps, de la tête ou de la main, ou en promenant le doigt sur les lettres d'un alphabet avec une extrême vitesse.

Les médiums écrivants écrivent ou figurent les choses ; il leur suffit de tenir dans les doigts un crayon, qui va tout seul, sans qu'ils le veuillent, quoiqu'ils le veuillent. Ils publient ainsi des journaux.

Les médiums parlants font des cours et des discours comme d'eux-mêmes, mais ils sont violentés par l'esprit.

On ne saurait trop admirer les progrès que la langue des esprits a faits en quelques années. D'abord il ne leur faut pas moins qu'une table pour organe; la table ne sait dire que deux mots, o?aet non. Pour dire oui, elle lève une fois le pied, deux fois pour dire non. Il faut, pour l'interroger, une douzaine d« personnes en cercle; on sent combien ce langage est pauvre, lent et grossier. Premier

progrès : on se contente d'une seule personne devant un guéridon. Second progrès : on compose un alphabet; le nombre de coups frappés indique une lettre par la place qu'elle tient dans l'alphabet de celui qui interroge : un coup signifie un a, deux coups un &, ainsi de suite ; le guéridon est capable de faire des phrases et s'émancipe, comme on voit. Troisième progrès : cet alphabet est bien lent, vingt-quatre coups pour un ^r ! Si le guéridon écrivait ! Il écrira. On lui met au pied un crayon et sous le pied une feuille de papier blanc. Ah! maintenant on va vite. Quatrième progrès : le guéridon est trop lourd, il est remplacé par une planchette. Cinquième progrès : qu'a-t-on besoin de planchette ? Un médium sachant écrire suffît. C'est un vrai plaisir de voir le génie humain à l'œuvre, partout le même, faisant d'abord mal, puis mieux, puis bien, puis très-bien, tirant du bégayement des tables la langue rapide des médiums, qui est aussi loin de ces rudiments que l'écriture cursive est loin de l'écriture hiéroglyphique, et que l'algèbre est loin du calcul sur les doigts. Comme il simplifie les méthodes, quand il entreprend une éducation ! comme il est un excellent maître ! Mais il faut dire aussi que les esprits ont bien des dispositions. Quelques personnes trouvent peut-être qu'il y a eu encore trop de temps de perdu et qu'il eût mieux

valu débuter par où on a fini; je me permets de ne pas partager leur opinion. Si, du premier abord, un homme s'était posé en médium, écrivant sous la dictée des esprits, on aurait pu se défier de lui, soupçonner qu'il y mettait du sien ; mais, lorsqu'on a vu une chose sans malice, innocente, une table, du bois, être l'organe des esprits, on comprend que ce sont réellement eux qui parlent par l'intermédiaire du médium, que tout leur est bon pour se faire entendre, la main de l'homme et le pied de la table , indifféremment. Au surplus, s'il y avait quelque doute, voici qui le lève : les esprits écrivent tout seuls. C'est le sixième progrès accompli en peu de temps par des esprits vraiment précoces; il me semble que ce n'est pas mal comme cela et qu'il ne serait pas raisonnable de leur demander quelque chose de plus.

Par un progrès semblable, le langage des esprits est arrivé, dans de certains lieux, à un merveilleux degré de rapidité. Le tout est de l'entendre. Voici, par exemple, une de leurs phrases : Ri-elou-cou-ze-ta ; traduite, elle adonné ceci : « Comme le ciel et les sphères spirituelles doivent devenir la future habitation de tout le genre humain, aussi la connaissance doit l'accompagner dans les sentiers de la sagesse ; tandis que la paix et l'amour, dans une chaîne de bonté, uniront l'univers par les liens

de l'harmonie. » {Spirit rappmg in England and America).

Les esprits (^voqués sont, en général, ou des personnages illustres, ou des parents et des amis perdus.

Les médiums se révèlent eux-mêmes à l'épreuve, ou sont désignés par des médiums déjà développés. Il y en a de tout âge, de tout sexe, de tout état, de tout caractère, des magistrats, des ministres et des hommes grossiers, des personnes vénérables et des coquins. Grâce à cela, on en comptait, aux États- Unis, au commencement de 1853, de trente à quarante mille; il y en aurait, dit-on, quarante mille dans New-York seul, et cinq cent mille dans toute l'Union. La perfection du médium est de se faire instrument passif à la volonté de l'esprit.

Quel est l'objet des communications faites par les esprits? 11 est très-varié. Histoire. Faits anciens oubliés, faits récents ignorés, faits lointains, faits à venir. Des médiums racontent ou représentent des scènes de la vie d'une personne qu'ils n'ont jamais connue. On a vu la révélation de Charles Rayn aux États-Unis. 11 y a quelque temps, à Paris, une table lucide a déclaré devant une assemblée illustre que Montgommery avait tué exprès Henri II; et il arrive de tous côtés des prédictions dont ou verra l'eilèt plus tard. Médecine. Des mé-

SPIRITISME. ESPRITS rRAPPEÙRS 127

diums d'^crivent les maladies de ceux qui les consultent, en indiquent les remèdes ou les guérissent avec la main. Affaires. Ils donnent quelquefois d'excellentes consultations. LiHér attire. On a entendu des médiums parler des langues inconnues, mais cela n'est qu'une curiosité ; ce qui vaut mieux, ce sont des pièces de poésie, des contes entiers dictés par Burns, Campbell, Southey, Edgar Poë, etc., et publiés à Londres par M. Spicer {Sights and soimds, apparitions et bruits). On a imprimé à la Guadeloupe en 1853, Jiianita, nouvelle par une chaise, suivie d'un proverbe et de quelques œuvres choisies du même auteur. Avec Juonita, on a le Magnétisme, proverbe à six personnages. Inspirations.

Voici un quatrain détaché :

Il est un ange, jeune fille, Qui simple à la fois et gentille, Promet un célesie bonheur A celui qui prendra sou cœur.

Religion et philosophie. C'est le vrai terrain des esprits. Ils s'accordent entièrement sur l'immortalité de l'âme, ce qui doit être, et ne tarissent pas sur la grandeur, la bonté de Dieu et la charité mutuelle que nous devons avoir ; du reste, pour le plus grand nombre, c'est un esprit hardi de réforme, qui nie le surnaturel du christianisme et

en attaque les dogmes principaux. Sur ce fond ils ont dessiné les inventions les plus admirables : en haut, l'éducation continuée à travers les plaisirs de toutes sortes; en bas, l'avènement futur de l'âge d'or, par l'expansion de la doctrine nouvelle, l'union prochaine de tous les hommes, et la réconciliation avec la nature, qui se transformera pour leur plaire. En attendant l'harmonie universelle, les esprits s'accusent les uns les autres de mensonge; les esprits supérieurs signalent ceux de la basse classe comme grossiers et pleins de vices, et désavouent leurs médiums comme n'étant pas suffisamment passifs ou ayant une folie particulière. Les rétractations posthumes de plusieurs grands personnages ont jeté beaucoup de trouble dans les croyances. Dans un très-intéressant article de la Revue des Deux -Mondes (1" septembre 1853), M. A. Maury a établi la filiation de ces mystères.

La doctrine nouvelle s'appelle le spiritisme.

Dans le mois de janvier 1854, une pétition de spirites américains est adressée au Sénat et à la Chambre des représentants des Etats-Unis, demandant qu'une commission soit nommée pour examiner les nouveaux phénomènes, devenus si communs dans le nord, le centre et l'ouest de l'Union : 1° une force occulte dérange la position

normale d'un grand nombre de corps pesants, contre les lois connues de la nature ; 2° des éclairs et des clartés de différentes formes et de couleurs variées apparaissent dans des salles obscures, sans cause scientifique qui puisse les produire ; 3« des bruits inexplicables sont entendus ; ils varient beaucoup : de simples frappements, des bruits de tempêtes, des détonations, avec ébranlement de la maison entière où elles éclatent, des harmonies de voix humaines ou plus souvent d'instruments de musique, fifre, tambour, trompette, guitare, harpe, piano; quelquefois des instruments réels vibrant d'eux-mêmes ; 4° les fonctions normales du corps et de 1 esprit humain sont altérées : les membres prennent le froid et la rigidité cadavérique, la respiration est suspendue pendant des heures et des journées entières ; tantôt, et dans des cas nombreux, sont venus, à la suite, des dérangements d'esprit et des maladies incurables, tantôt, au contraire, des guérisons de maladies invétérées. Tous ces effets ont été vus par des milliers de personnes « intelligentes et raisonnables. » Il y a deux opinions sur les causes : les uns les attribuent au pouvoir et à l'intelligence des esprits des morts, agissant par le moyen et au travers des éléments subtils et impondérables qui parcourent et pénètrent toutes les formes matérielles (^l'agent mysté-

rieux de ces manifestations semble être de cet avis); les autres pensent qu'on parviendra à tout expliquer par les principes reconnus de la physique et de la métaphysique. Les premiers comptent parmi eux un grand nombre d'hommes également distingués par leur valeur morale, leur éducation, leur puissance intellectuelle, et par l'éminence de leur position sociale et de leur influence i)olitique ; les seconds ne sont pas moins distingués. Les pétitionnaires tiennent pour les premiers. En tout cas, les nouveaux phénomènes sont destinés à changer considérablement la condition physique, le développement mental, le caractère moral d'une large fraction du peuple américain, et par suite la foi, la philosophie et le gouvernement du monde. Comment le spiritisme fut-il reçu en France? On s'attend à ce que l'Académie des sciences l'ait accueilli froidement : elle entendit avec faveur (13 juin 1854) une communication qui confirmait les révélations de ¥■"« Normand Culver. Le docteur Schift, appelé près d'une jeune Allemande, qui se disait obsédée par un esprit frappeur, a découvert le secret : il a reconnu que ce bruit se produisait au niveau de la cheville du pied, là où passe le tendon d'un des muscles de la jambe. La jeune Allemande déplaçait à volonté ce tendon et le faisait retomber avec bruit au fond de sa

coulisse. M. Schift, s'étant exercé à cette manœuvre, était devenu d'une assez belle force.

Mais hors de l'Académie des sciences on n'était pas si convaincu du néant de ces merveilles.

Au milieu du mois de mai 1853 parut une brochure intitulée : Le mystère de la danse des tables dévoilé par ses rapports avec les manifestations spirituelles d' Amérique, par un catliolique. L'auteur rend compte des manifestations d'esprits survenues en Amérique, et rapprochant ces faits des faits qui occupent l'Europe, il veut « qu'on se hâte d'étudier les questions expérimentalement, d'une manière grave et approfondie, au lieu de se faire un simple jeu d'une chose aussi importante. •» Et il ajoute que cela n'est pas difficile. Qu'on interroge d'abord les objets mis en mouvement, qu'on s'assure qu'ils répondent pertinemment, même souvent à des questions mentales et sur des faits que les personnes présentes ignorent, ce qui sera déjà une présomption bien forte d'une intervention surnaturelle ; qu'on leur pose, pour plus de certitude, des questions telles que les sui- Tantes : Quelle est la force qui fait mouvoir les tables? Est-ce l'électricité, le magnétisme animal ou une puissance surnaturelle? Est-ce l'esprit d'une personne décédée, et dans ce cas, quel est son nom, que veut-il? Que pense-t-il de la vie fu-

ture et des diffrrentos religions? Y a-t-il un enfer ? etc. Il termine ainsi : « Alors, j'en ai la confiance, au lieu de regarder ou de faire danser des tables, prêtres et laïques fidèles frémiront en pensant au danger qui les a menacés, et leur foi, rajeunie par la vue des prestiges qui rappellent les temps de la primitive Église et du moyen-âge, deviendra capable de soulever des montagnes. Alors, saisissant leur bâton pastoral pour la défense de leur cher troupeau, NN. SS. les évéques, et, s'il le faut, N. S. P. le Pape s'écrieront, au nom de celui à qui tout pouvoir a été donné au ciel, sur la terre et dans les enfers : Vade rétro, Satanasl (Arrière, Satan 1) Parole qui n'aura jamais reçu une plus juste application. »

En plusieurs endroits l'autorité spirituelle interdit ces curiosités dangereuses. Le P. Ventura (lettre à M. Eudes de Mirville) voit dans les phénomènes nouveaux, malgré leur apparence de puérilité, un des plus grands événements de notre siècle. « Il sort déjà de toutes ces choses de merveilleuses leçons. Il en sort, en effet, la justification de l'Évangile et de la foi, la condamnation définitive d'un rationalisme terrassé par les faits, et par conséquent la glorification prochaine de tout le passé de la véritable Église, et même de ce moyen-âge si calomnié, si travesti, si gratuitement

doté de tant de ténèbres. Les événements politiques de ces derniers temps s'étaient chargés de lui donner raison, à ce moyen âge, sous le rapport du bon sens en matière gouvernementale ; et voilà des faits d'une nature tout à fait étrange qui viennent le venger des accusations d'une crédulité superstitieu^se. » Tout sert en ménage.

Un ouvrage qui fit une très-grande sensation fut celui du marquis Eudes de Mirville : Des esprits et de leurs manifestations fliddiques, mémoire adressé à l'Académie. Le volume, par ses proportions, marquait l'importance du sujet : c'était l'histoire universelle du merveilleux, et la généalogie du prodige récent, depuis Simon le magicien jusqu'aux sorciers de nos campagnes, avec une insinuation sur les loups-garous. C'était aussi la philosophie de la chose. La vraie cause, ce sont les démons, des esprits servis par un fluide, circulant dans ce monde et y accomplissant des phénomènes impossibles aux lois ordinaires de la nature. Le plus caractéristique est la s?m«^eZZif;t'«ce, par laquelle un sujet devine ce qui est caché et même ce qui n'existe pas encore. Ce qui nous étonne aujourd'hui s'est passé avant nous, en tout temps, en tout lieu, et les savants de profession se sont évertués à expliquer la croyance à ces faits par la superstition, ou leur accomplissement

soit par la jonglerie, soit par la puissance des nerfs et de l'imagination. Maintenant on sait la vérité.

L'auteur, qui a du courage, ne recule devant aucun récit. Pour la critique historique, il ne se montre pas plus difficile que Voltaire :

1° Un grand nombre de témoins très-sensés et ayant bien vu,

2" Se portant bien,

3* N'ayant nul intérêt à la chose,

4° L'attestant solennellement,

Constituent un témoignage suffisant [Dictionnaire philosophique).

Il trouve toutes ces conditions réunies dans l'histoire, au premier abord un peu étrange, qu'il appelle : le Presbytère de Cideville en 1831, ou les Esprits au village.

Vers les premiers jours de mars 1849, le curé de Cideville rencontre chez un de ses paroissiens malades un guérisseur de renommée équivoque, nommé G..., et le renvoie. Ce même guérisseur, condamné par les tribunaux à la prison, confie à son ami, le berger Thorel, le soin de sa vengeance. Deux enfants sont élevés au presbytère ; c'est sur eux que cette vengeance retombera. Le berger s'approche du plus jeune; aussitôt après la rentrée de cet entant, une espèce de trombe ou bourrasque

violente vient s'nbattre sur le presbytère; puis, à la suite de cette bourrasque, des coups semblables à des coups de marteau ne cessent de se faire entendre dans toutes les parties de la maison, sous les planchers, sur les plafonds, sous les lambris. Qufdquefois faibles, quelquefois ils sont assez forts pour qu'on les entende à deux kilomètres de distance. Ils reproduisent le rhythme exact de tous les airs^qu'on leur demande ; les vitres se brisent et tombent en tous sens, les objets s'agitent, les tables se culbutent ou se promènent ; les chaises se grouppnt et restent suspendues dans les airs, les chiens sont jetés à croix ou pile au plafond, les couteaux, les brosses, les bréviaires s'envolent par une fenêtre et rentrent par la fenêtre opposée; les pelles et les pincettes quittent le foyer et s'avancent toutes seules dans le salon, les fers à repasser qui sont devant la cheminée reculent, et le feu les poursuit jusqu'au milieu du plancher. Un témoin passe une nuit dans la chambre des enfants, pose au bruit mystérieux les conditions d'un dialogue : un coup, par exemple, voudra dire oui, deux coups voudront dire non, puis, le nombre des coups signifiera les diverses lettres; il obtient les plus justes réponses. « Ce témoin, dit M. de Mi'^ville, c'était nous-même. » L'enfant voit derrière lui l'ombre d'un homme en blouse, qu'il re-

connaîtra plus tard Atro Thorel, tandis que les assistants voient une sorte de colonne grisâtre ou de vapeur fluidique. Le même enfant voit une main noire descendre par la cheminée et s'écrie qu'elle lui donne un soufflet; les assistants entendent le bruit du soufflet et voient la rougeur sur la joue.

Pour délivrer la victime, on attaque l'ennemi invisible ; partout où un bi uit se fait entendre, on enfonce lestement des pointes. Une d'elles ayant été mieux ajustée, une flamme jaillit, à la suite, la plus épaisse fumée; puis, comme on enfonce la pointe, un gémissement, le cri : « Pardon, » et un aveu de cinq coupables, y compris le berger, auquel il est ordonné de venir le lendemain. Il vient, en eflet, le visage ensanglanté, et confesse tout.

M. de Mirville voit là « le surnaturel enté sur l'électro-magnétisme et le fluide nerveux, sorte de magnétisme transcendant, et bien évidf^mment diabolique dans ce cas-ci. » Il rapporte les merveilles analogues dont l'Europe est le théâtre depuis plusieurs années : tables tournantes, parlantes et écrivantes, esprits frappeurs, jeunes filles électriques, et les explique par le fait de Cideville, tout semblable à un ancien fait que rapporte Le Brun.

Les interventions du démon ne sont pas toujours aussi fréquentes : avant les grandes crises, elles se multiplient, ou, pour parler comme M. Donoso Cortès, le thermomètre safanique remont*^ sur tous les points à la fois. Pour savoir ce qu'il doit craindre ou espérer, le public attend un deuxième mémoire annoncé, et surtout le chapitre vingtième : Conjectures sur Vavenir et V approche des derniers temps.

Cependant, grâce à cette croyance comraunicative aux esprits, que M. de Mirville appelle « une épidémie spirituelle, » les hommes sérieux s'habituent à regarder comme possibles des choses qu'auparavant on rejetait avec mépris. Après plusieurs récits de faits constatés, l'auteur ajoute : « Nous nous étonnerons beaucoup moins, lorsque nous verrons des magnétiseurs insinuer, comme Ricard l'a fait, par exemple, non pas qu'ils sont capables de faire la pluie et le beau temps (il ne veut pas aller jusque-là), mais qu'il peut, et mieux est, qu'il a pu, sur la place du Pérou, à Montpellier, et en présence de témoins, influencer le beau temps et la pluie. »

Quand parut la pétition des spirites américains. V Univers religieux (22 janvier 1853) s'empressa de la traduire, et l'accompagna de réflexions sérieuses. Le rédacteur, qui, au 26 juillet 1852, a si-

gnald pour la première fois, dans cette feuille, les phénomènes en question, constate qu'ils ont fait depuis lors bien des progrès ; on comprend enfin « que les puissances occultes peuvent n'avoir pas dit leur dernier mot sur cette terre. » Il Va annoncé, il y a dix-huit mois : « La seule explication possible, c'est que le démon est au fond de ces criminelles impostures, et, pour s'en convaincre, il suffit de remarquer que les révélations des esprits ont en général pour but de saper la religion. Lrs démagogues et les infidèles ont pris sous leur protection la secte nouvelle. En France, le démon ne se démasque pas encore, mais cela viendra. On s'explique pourquoi le démon a une plus grande liberté d'action en Amérique, dans un pays où l'on dit peu la messe et où tant de milhons d'hommes ne sont pas même baptisés. »

Ainsi tout le progrès de la civilisation sera peutêtre d'en revenir à la science des temps primitifs et la fable sera une vérité.

Cependant, que faisait le public? car c'est toujours à lui qu'il faut en revenir. Il semble qu'il dût être parfaitement satisfait de ce qu'on lui présentait. Pour l'agrément de la vie, les tables tournent; pour le sérieux de la vie, elles parlent, elles instruisent chacun des secrets de l'autre monde et de celui-ci, des soins qu'exigent la santé

SPIRITISME. ESPRITS FRAPPEURS i39

OU les affaires ; c'est le plaisir suftîsant et la science universelle à domicile. Ajoutez le malin plaisir de se moquer de tous ceux que les tables supplantent et mettent à la retraite : les philosophes, les savants, les médecins. Eh bien ! il n'en fut rien. Sans doute il se trouva des adeptes pour se livrer à ces pratiques : ceux que le merveilleux, sous quelque forme qu'il se présente, séduit ; mais le public resta froid. Il y a chez nous un fond de bon sens que les mystères annoncés mettaient à une trop forte épreuve et qui résista. On avait pu se récréer à faire tourner des tables : c'était simplement de la physique amusante; mais c'était autre chose, de faire intervenir les esprits, et on ne se laissait pas volontiers jeter dans "ce monde étrange. Ici d'ailleurs, nous ne savons pas ce que c'est que des esprits en disponibilité ; nous ne connaissons d'esprits que les âmes qui ont un nom que nous ne prononçons qu'avec tendresse et respect et avec lesquelles nous ne jouons pas. Il y eut un mélange d'autres raisons, plus ou moins graves ou légères. Quelques crises nerveuses, quelques accès de folie, survenus après des expériences, donnèrent des craintes ; puis des scrupules religieux s'éveillèrent, on ne fut pas bien sûr de n'avoir pas commerce avec les démons ; puis le premier entraînement et le premier plaisir

étaient pass(;s ; puis les beaux jours étaient venus et la société s'était dispersée; enfin, les tables tournantes et parlantes allèrent rejoindre les potiches dans cet immense garde-meuble français, où dorment dans la poussière toutes les vieilles nouveautés, tout ce que nous avons adoré un jour et oublié le lendemain.

-la

Spiritisme. — M. Home.

Dans une histoire du spiritisme, on doit une mention particulière aux Mémoires de M. Home, parus en 1863 en Angleterre et traduits en France aussitôt'. M. Home est né à Edimbourg en 1833, d'une personne qui fut toute sa vie une voyante. A peine fut-il né, que les prodiges se déclarèrent: les esprits balançaient son berceau; plus tard, étant tombé malade, ils soulevaient doucement sa tête et arrangeaient son oreiller. A Boston, il dormait en musique ; cette musique pouvait être entendue dès locataires logés à l'autre bout de la

* Un vol. in-18. Dentu et Didier.

maison et cessait à son réveil. A l'âge de treize ans, il eut sa première vision, qui lui annonça la mort d'un ami ; plus tard, il eut de pareilles nouvelles de la mort de sa mère et de la mort d'un frère. Comme on le voit, le ciel faisait des miracles pour lui ; il en fit un lui-môme, et, par la seule imposition des mains, rendit la parole à un enfant sourd-muet, qui avait été abandonné de tous les médecins. Né protestant, il se convertit à Rome au catholicisme et, de Rome, fut recommandé au P. de Ravignau, Arrivé en France, il alla le voir et en reçut l'ordre de cesser absolument ses pratiques habituelles. Considérant que Dieu est plus grand que l'homme et que Dieu lui commandait de poursuivre, il chercha un autre confesseur, mieux disposé, qu'il trouva. Le biographe du P. de Ravignan a fait de ces entrevues un récit dont M. Home a été vivement blessé et contre lequel il s'inscrit en faux. Un signe que les dons qu'il possède sont des dons célestes, c'est qu'il lui est arrivé de les perdre après avoir péché. Il nous raconte bien des prodiges dans ses Mémoires; mais, qu'on veuille bien s'en souvenir, ce n'est pas ici un vain spectacle pour des curieux et des oisifs ; il ne s'agit pas d'amuser le monde, il s'agit de le convertir : M. Home est comme en mission chez les matérialistes, les déistes et les athées,

pour les convaincre de l'existence de la Providence et de la communion avec les anges. Il donne des exemples de personnes ainsi tirées subitement « du bourbier du scepticisme où elles croupissaient, » et il assure qu'en dix ans il a ramené plus d'àmes que toutes les sectes chrétiennes ensemble.

Les dernières nouvelles que l'on a de M. Home le représentent en démêlé avec la police romaine. Son livre ayant été mis à ïindex, il pouvait être renvoyé de Rome ; mais, grâce à de hautes interventions, on avait consenti à l'y laisser, à condition qu'il s'engagerait à ne plus fréquenter les esprits, et il l'avait fait, tout en protestant qu'il n'était pas maître de repousser ces manifestations. Il parait que quelqu'un des esprits qui n'avaient pas signé au contrat aura tenté M. Home ; toujours est-il qu'après de nouveaux différends il a dû partir pour Naples.

Reprenons le livre et la suite des merveilles. Quelques-uns des phénomènes que nous avons trouvés dans les récits de M. deMirvillese reproduisent ici, toutefois considérablement augmentés. Avant de les exposer, prévenons le lecteur que dans les Mémoires de M. Home, comme dans le Macbeth de Shakspeare, il fait toujours nuit. Les esprits sont continuellement à crier : « Moins de

liiiuH^re terrestre; » et aussitôt on éteint les flambeaux. Une fois, la lumière du gaz de la rue pénètre dans la pièce, les esprits ferment les volets ; une autre fois, le vent ouvre les fenêtres, une force spirituelle les referme à l'instant.

Cela dit, passons les principaux ph(''nomènes en revue. Je ne ferai que mentionner, car ces faits vulgaires ne valent pas la peine qu'on y insiste, les tables, les sofas, tous les meubles qui se promènent dans les chambres; j'aime mieux parler d'une table hors ligne qui, rencontrant une ottomane sur son chemin, lève un pied sur eUe pour l'escalader, fait un quart de conversion pour avancer d'un pas, répète cette manœuvre, glisse et se reprend, enfin arrive au haut du meuble et, après un moment de triomphe, en redescend par les mêmes procédés. Ce ne sont plus ici les tables des anciens temps, qui, sous les mains d'une douzaine de personnes, ne savaient que tourner d'une façon insipide ; on a avec celles-ci les relations les plus agréables : une seule personne à distance parle, et elles obéissent au commandement; elles marchent, elles s'arrêtent, elles se tiennent debout, donnent le pied, entendent la plaisanterie, s'amusent à balancer plusieurs personnes et à les jeter par terre. Elles font toute sorte de tours, à la demande du spectateur. Pendant qu'elles sont inclinées de 45

degrés, elles retiennent à leur gré les objets qui sont placés sur elles, des flambeaux, des verres d'eau, ou les laissent tomber. Les plumes font comme les tables : une plume que l'on prie d'écrire un mot se dresse et l'écrit.

Chaque instrument fait son métier. Une sonnette voyage d'elle-même, de main en main, sonnant à sa guise, et, si on fait de la musique, marque la mesure; mais un instrument de beaucoup supé rieur à la sonnette est l'harmonica, qui va se promenant de place en place, et exécute tout seul, de la façon la plus distinguée . Il a deux morceaux favoris : la Dernière Rose d'été et le Hoine, Sweet Home, Foyer, mon doux foyer, oupeut-être Home, mon doux Home, car il n'est pas impossible qu'il joue sur les mots. D'autres fois, il ne se borne pas à exécuter, il compose, et il compose en harmonica moral et religieux qu'il est. Quelle prédication vaut l'enseignement qu'il donna lorsqu'on lui demanda d'exprimer la vie présente et la vie future? 11 exprima la vie présente par les sons les plus discordants et la vie future par la plus suave liarm^ 'nie. J'ose le dire, il y a là une idée sublime. Le sublime n'est pas d'avoir rendu la vie future par ces suaves harmonies : tous les musiciens l'essaient à l'occasion; mais quand on veut ren-' dre la vie présente, les passions humaines et les

év(^nements humains, écorcher les oreilles exprès, afin (le Taire sentir ce qu'il y a de discordant dans notre existence terrestre, c'est le fait d'un harmonica de génie. Je prévois que plusieurs lecteurs résisteront : ils refuseront d'admettre ces récits étonnants; eh bien ! s'ils n'en croient ni M. Home ni moi, ils seront bien (brcés d'en croire l'harmonica lui-même, qui, ayant une fois affaire à un raisonneur comme eux, traversa la chambre et vint le frapper trois lois sur l'épaule, en manière de plaisanterie, de quoi il fut très-confus.

Nous devons aussi signaler un phénomène qui ne se rencontre pas partout, j'entends les ascensions de M. Home. Il lui est habituel de s'élever en l'air ; quelquefois il est averti, d'autres fois il n'est pas averti qu'il va s'élever. Si on le touche ou qu'on le regarde avec impatience, il redescend, à moins qu'il n'ait dépassé le niveau des têtes, car, à cette hauteur, ce qui se passe au-dessous de lui lui devient indifférent. Dans l'habitude de la vie, il s'enlève quand on ne voit pas clair. Un témoin raconte : « M. Home nous dit: « Tout me porte à croire que je vais m'enlever. » La chambre était dans l'obscurité la plus profonde ; il ajouta quelques instants après : « Je m'enlève.» « Je ne pus rien distinguer, raconte un autre. » Il y a une foule de pareils témoins. Ne plaisantez pas

pourtant, car si l'on essayait de toucher les pieds de M. Home, on les trouvait à trois pieds au-dessus du sol. D'ailleurs, il lui est arrivé d'être accompagné d'une étoile, qui indiquait dans quelle partie de la pièce il passait, et quand il s'était élevé au plafond, on pouvait y voir, ensuite, les croix que son crayon y avait faites. Il nous a donné des détails sur ses élévations, qu'il appelle des lévitations, un mot nouveau pour une chose nouvelle. « Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont amenés au niveau de ma tète, et je me trouve comme dans une position de repos. Jai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq minutes ; on en trouvera un exemple dans un compte-rendu de séances qui eurent lieu en 1857 dans un château près de Bordeaux. Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour; c'était en Amérique. J'ai été soulevé dans un appartement à Londres, Sloane- Street, où brillaient quatre becs de gaz, et en présence de cinq messieurs qui sont prêts à témoigner de ce qu'ils ont vu, sans compter une foule de témoignages que je peux produire.» Je regrette vivement, en lisant ces récits, de ne m'être pas trouvé à Londres ou en Amérique, car ce sont de ces choses qu'on ne voit pas tous les jours, et si j'avais été un de ces cinq messieurs dont on parle, je ne me serais pas borné à jouir de cette mer-

veille, je l'aurais criée sur les toits. M. Home a commis un oubli dans ses Mémoires : il n'explique pas pourquoi il ne s'enlève d'ordinaire que dans l'obscurité. Peut-être, quand il est en l'air, est-il timide. Je laisse ces mouvements de tables et ces élévations de M. Home pour des manifestations, s'il se peut, plus étonnantes, et pénétre à sa suite en plein monde des esprits. On les voit ici dans leur vraie nature. Les esprits chatouillent, caressent, embrassent, frappent ; ils aiment à rire, ils enlèvent un verre de liqueur que vous portez à vos lèvres ; ils sont polis, ils vous disent par exemple : a Bonne nuit, » ou « Dieu vous bénisse. » Un de leurs amusements est de faire des nœuds à des mouchoirs, et ils prennent ces récréations par dessous la table. Une fois, M. Home leur jeta ainsi un mouchoir ; mais il ne se pressait pas de le ramasser, et par malheur il y avait là des savants difficiles, comme MM. Brewster et Faraday, qui avaient les yeux sur lui. Tout à coup il se plaint de démangeaisons aux jambes ; c'étaient évidemment les esprits qui étaient là ; il y porte plusieurs fois la main gauche et finit par ramener le mouchoir, qui était noué.

Vous demandez pourquoi, au lieu de se passer sous la table , cela ne se passe pas dessus ? M. Home serait charmé de vous satisfaire, mais la

chose n'est pas possible. Des spectateurs assistaient pour la première fois à une séance de M. Home, séance où les esprits produisirent les plus remarquables manifestations par dessous la table; ces spectateurs, dis-je, lui demandaient pourquoi les esprits n'agissaient pas aussi bien par dessus la table ; il répondit « que, dans des cercles d'iiabitués, les résultats étaient facilement obtenus à la surface de la table visible à chacun, mais qu'à une première séance il n'en était pas ainsi ; il ajouta que le scepticisme étant presque universellement répandu dans l'esprit humain, son influence hostile gênait l'action mystérieuse, des esprits. » Dès qu'ils sont sûrs de leur public, ils se prodiguent. Tantôt on peut suivre leur main qui glisse sous le tapis de la table ; tantôt ce sont des bras tout entiers qui se forment en l'air, bras de femme d'une blancheur éblouissante, suaves au toucher, ornés de manches de batiste et finissant en draperies. Vous désireriez peut-être encore davantage, et je le désirerais comme vous ; vous voudriez qu'il plût aux esprits de se manifester entièrement avec tout leur corps, au lieu de ces bras sans épaules ou de ces mains sans bras, ou de ces doigts sans mains, auxquels on est presque toujours réduit ; M. Home n'est pas le maître. Les esprits ont leur humeur ; ils produisent ce qu'il leur est permis

de produire, un doiut ([iiand il leur est d(''rendu d'en produire deux, et ainsi de suite; mais c'est à contre-cœur, car « ils n'aiment pas à mettre en évidence des membres imparfaits, et c'est une des raisons pour lesquelles ils ne se manifestent pas ouvertement. » Pour moi, j'admets toutes les raisons qu'on me donne ; mais pour dire la vérité même aux esprits, il me semble que leurs scrupules sont un peu exagérés, car enfin, le plus bel esprit du monde ne peut montrer que ce qu'il a ; mais que voulez-vous? il paraît qu'on a sa coquetterie, même dans l'autre monde, puisqu'on a soin de mettre des manches de batiste pour se présenter dans celui-ci, et, pour être un esprit, on n'en est pas moins femme.

Telle est l'analyse des Mémoires de M. Home. Ils contiennent bien des faits extraordinaires, qui ne sont pas admis encore par les Académies, mais qui le seront unjour, comme tant d'autres vérités, niées d'abord, qui maintenant courent les rues. Ce sera la physique de l'avenir. Si vous regrettiez de ne pas connaître les témoins de ces faits, songez que cela est difficile, parce que les merveilles du spiritisme étant la plupart du temps mal reçues du public, les personnes qui les attestent en éprouvent beaucoup de désagrt^ments, auxquels M. Home serait fâché de les exposer. Mais lui, il connaît tous

ces témoins, qui sont les plus honorables et les plus compétents du monde ; d'ailleurs, ils signent de noms qui ôtent tout soupçon : l'un signe im homme franc, un autre, un ami de la vérité, quoique non ^philosophe. Il y a même des initiales. Malgré tout, je trouve qu'il y a dans leurs témoignages quelque chose qui laisse à désirer. Le monde est si méfiant ! Il faut que les preuves lui crèvent les yeux. Je me rappelle une affiche de la foire qui annonçait qu'un tambour-major avait tué un serpent boa à coups de canne ; à l'intérieur, on montrait, en preuve, la peau du serpent et la canne ; croiriez-vous qu'il y avait des gens qui auraient encore voulu qu'on leur montrât le tambour-major!

Spiritisme. — Le? frères Davenport.

Ou admet trop volontiers que les frères Davenport ont été pris par les Anglais pour ce qu'ils se donnaient ; quand on a suivi les feuilles anglaises, on trouve qu'ils ont eu à peu près le même sort qu'en France, qu'ils ont été contestés, et, ce qui est plus grave, imités par de simples prestidigitateurs ; qu'il ne leur a donc manqué en Angleterre que la catastrophe finale, ce qui rend, il est vrai, l'action plus dramatique et l'intérêt plus vif. Pour suivre les frères Davenport chez nos voisins, nous pouvons partir d'une communication du Standard^ d'octobre 1864, une lettre de M. Dion Boucicault, racontant une séance qui a été donnée la veille

chez lui par les frères Davenport et M. W. Fay, en présence de vingt et quelques personnes dont il cite les noms. Le lieu de la réunion était un vaste appartement dont on avait ûté tous les meubles, ne laissant que le tapis, un lustre, une petite table, un sola, un piédestal et les chaises nécessaires, en canne. Une armoire, où devaient opérer les frères Davenport, fut apportée d'une chambre voisine et placée dans la pièce principale, à la place choisie par eux ; elle avait été préalablement visitée par le public. On envoya choisir, chez un marchand voisin, six guitares et deux tambourins. Les frères Davenport arrivèrent et se plaignirent qu'on eût pris une autre pièce que celle qu'ils avaient choisie; mais ils passèrent outre. On visita leurs habits et leurs personnes ; ils entrèrent dans l'armoire en question et s'assirent en face l'un de l'autre. Le capitaine Liglefield, avec une corde neuve, achetée par le public, lia M. W. Davenport parles pieds et par les mains, les mains derrière le dos, et l'attacha fortement à son siège; lord Bury fit la même opération sur M. L Davenport ; les nœuds des hgatures furent scellés avec de la cire ; une guitare, un violon, un tambourin, deux sonnettes et une trompette de cuivre furent placés sur le parquet du meuble. Les portes en furent alors fermées, et on ne laissa dans la chambre

que In luiiiière suffisante pour voir ce qui se passerait. On entendit alors un charivari dans l'armoire; les portes s'ouvrirent deux t'ois avec violence ; des mains apparurent à l'ouverture pratiqu(''e au centre. Après d'autres phf'momènes, qui excitèrent un étonnement universel, sir Charles Wike entra dans l'armoire, s'assit entre les deux jeunes gens, les mains appuyées sur eux, et, porte close, le charivari recommença ; rentré dans la salle, il raconta que des mains avaient touché sa figure et lui avaient tiré les cheveux ; que les instruments épars à ses pieds s'étaient agités, s'étaient joués autour de son corps et de sa tête, et que l'un d'eux s'était perché sur ses épaules. Le reste de la séance se passe dans l'obscurité. Un des frères Davenport et M. Fay s'assoient au milieu du public ; deux cordes sont jetées à leurs pieds, et au bout de deux minutes et demie, ils sont trouvés liés comme nous l'avons décrit plus haut ; même leurs chaises sont liées à la table voisine ; puis vient la série des phénomènes connus : mains errantes, guitares et tambourins qui se promènent en l'air, touchant les assistants, lueurs phosphoriques, sonnettes qui se mettent en marche, léger râclement de violon. M. Rideout et lord Bury tiennent chacun un tambourin et demandent qu'il leur soit enlevé ; une force insurmontable le leur arrache; M. Fay,

pieds et poings liés, demande que son habit lui soit ôté, aussitôt on entend un tiraillement ; on allume de la lumière avant que l'habit ne soit entièrement parti et on le voit quitter la personne de M. Fay, aller s'accrocher au lustre, puis tomber par terre. On éteint la lumière, quelqu'un de la société met son habit sur la table, cet habit va immédiatement se mettre sur le dos de M. Fay. Pendant toutes ces épreuves de nuit, pour être bien sûr que les deux opérateurs ne quittaient pas leur place, on mit un tapis sous leurs pieds, et avec un pinceau on traça un trait tout autour ; on leur dit de parler, ils comptèrent de un à douze en recommençant constamment; en outre, chacun serra son voisin de si près, que nul ne pouvait remuer sans qu'à ses côtés on le sentît. Quand la séance lut achevée, on s'entretint de ce qu'on a\ait vu, et on convint unanimement qu'il était impossible de 1 expliquer par la supercherie.

L'auteur de la lettre déclare ne pas croire au spiritisme ; rien de ce qu'il a vu ne l'y conduit, et la puérilité de certaines démonstrations suffirait à l'éloigner de cette doctrine ; mais il croit qu'on ne connaît pas toutes les lois de la nature. Quelques personnes, dit- il, parce que les opérateurs requièrent l'obscurité pour produire leurs phénomènes, concluent à la tromperie ; cela n'est pas juste : les

photographes requièrent (également l'obscurité pour obtenir leurs ('^preuves; or qui oserait leur dire : « Vous trompez le public ; travaillez en plein jour et je croirai à la photographie? »

Les frères Davenport se seraient bien contentés de cette foi si honnête ; mais tout le monde ne se résigna pas à croire qu'il n'y eût là aucune supercherie, et des opérateurs habiles se mirent en devoir de reproduire par leur art les prodiges qu'ils avaient vus. Un article du Builder, intitulé : « Eau froide jetée sur les esprits » , raconte les essais en ce genre, couronnés d'un plein succès. Le correspondant assure avoir été témoin de merveilles qui font honte aux manifestations des frères Davenport ; c'est M. Tollemarque qui les a opérées. M. Tollemarque s'est fait attacher à sa chaise par une personne qui avait précédemment attaché les frères Davenport; on a laissé la lampe allumée, seulement on a placé un écran entre le public et lui ; au bout d'une demi-minute, tambourins et guitares se sont mis à se promener; une main, la main d'un esprit, a paru au-dessus de l'écran ; après trois minutes, M. Tollemarque a demandé qu'on enlevât l'écran, et on l'a vu complètement délié. Il avait dit préalablement son secret à un des assistants. Le Sun rapporte, à son tour, que le professeur Andersen a accompli en pleine lumière

les merveilles opérées par les frères Davenport en pleine obscurité.

L'arrivée des frères Davenport en France fut solennelle : ils furent annoncés par deux articles considérables du Moniteur. Ils ne cherchèrent pas à se concilier les savants ; ils avaient encore sur le cœur la réponse de M. Faraday à leur invitation : « Messieurs, je vous remercie de votre ai- » mable invitation; mais réellement j'ai été si » désappointé par les manifestations auxquelles » j'ai assisté plusieurs fois, que cela ne m'eucou- » rage pas à m'en occuper davantage; aussi je » laisse celles que vous me proposez de voir aux » professeurs de prestidigitation. S'il venait à se » produire des phénomènes de quelque valeur, je » suis persuadé que les esprits trouveront eux- » mêmes le moyen d'exciter mon attention. Je » suis fatigué d'eux. » Ils se bornèrent à inviter des journalistes amis à des séances particulières. Par malheur, un de ces journalistes amena avec lui M. Robin, le célèbre prestidigitateur, qui observa leur jeu et écrivit dans le Moniteur une lettre où il expliquait leurs tours ; par malheur aussi, ils agacèrent M. About, qui leur consacra plusieurs feuilletons de \ Opinion nationale^. Pendant ce

' Causeries, 2 vol. in-18, Hachette.

158 TKADITION DU MKRVKILLEUX

temps, nombre de gens se disaient: pourquoi donc une armoire V Pour(juoi les esprits ne travaillentils pas en plein jour et devant le monde, puisque, aussi bien, ils n'ont pas de corps et qu'on ne les verrait pas'i' D'où leur vient cette pudeur? Puis, parce que je ne sais pas comment les frères Davenport s'y prennent et que je ne saurais pas coniment m'y prendre pour faire ce qu'ils font, ce n'est pas une raison de croire que les esprits s'en mêlent. Je ne connais pas le secret, mais il y a un secret ; je ne connais pas le truc, mais il y a un truc... Tout un parti se formait autour de M. Robin. Ainsi, d'un côté c'étaient les cruautés du prestidigitateur français, qui se jetait à corps perdu sur l'ennemi ; de l'autre côté, c'était une attitude méprisante et digne, comme il convient à des personnes qui, en relations ordinaires avec les esprits, voient bonne compagnie et ne se commettent pas avec le premier venu. Mais ils ne pouvaient garder indéfiniment cette attitude. Pressés par l'insistance de l'opinion, ils ne pouvaient plus rester en place, il fallait avancer ou reculer ; ils suivirent imprudemment M. Robin sur son terrain : eux , habitués aux initiés et aux petits mystères, ils firent appel au grand public, de qui on n'est pas maître ; ils se flattèrent, par un coup de partie, de gagner ce public parisien qui donne

la consécration à tous les talents ; ils ne calculèrent pas l'irritation que causerait leur armoire, la crainte que les hommes, sous le regard les uns des autres, ont de paraître dupes, ce qu'il y a de particulièrement désagréable à la vanité nationale, de paraître dupe de charlatans étrangers. Ils convoquèrent donc le public à la salle Herz ; il se fâcha, s'insurgea, la police intervint et ordonna de rendre l'argent. C'était un immense échec. Depuis, ils essayèrent de se remettre, mais en vain : le coup était porté ; ils ne firent plus que languir.

Nous extrayons du journal le Pays le récit de cette mésaventure :

« Nous avons assisté avant-hier soir à la première séance publique donnée à la salle Herz par les frères Davenport, et le respect de la vérité nous oblige à dire que nous n'avons jamais été témoins d'un échec aussi complet.

» M. Duchemin, ingénieur, attache solidement sur une chaise les frères Davenport et déclare que pour dénouer le nœud, il faudrait un instrument tranchant. Les portes du cabinet où sont les deux frères se ferment, le gaz s'éteint sur l'estrade et aucun phénomène ne se produit. Les instru-. ments de musique dont les médiums sont entourés restent parfaitement muets. Des murmures se font entendre, puis des cris, des sifflets, des interi)ella-

tiens. Enfin, après une longue altente, les portes du cabinet se rouvrent et l'on voit l'un des frères Davenport libre de tout lien. La corde dont il était attaché traîne à ses pieds.

» Ici, M. Duchemin demande à voir la corde et déclare qu'elle a été changée. Cris, trépignements, vociférations; le tumulte esta son comble. Le régisseur a de la peine à se faire entendre, y parvient enfin et dit : « Messieurs, les frères Davenport vont s'attacher eux-mêmes. » Explosions de rires ironiques ; le bruit redouble ; tout le monde se lève.

» Cependant les frères Daveni)ort rentrent dans leur logette ; on ferme les portes et bientôt ils se montrent attachés sur leurs sièges. Alors un monsieur qui monte sur l'estrade s'approche du cabinet, et saisissant la travée autour de laquelle s'enroulent les cordes, montre que la travée est mobile ; il la fait sortir de ses rainures et la montre au public. Cette découverte est le signal d'une véritable débâcle. 60 ou 80 personnes se précipitent sur l'estrade ; on crie, on siffle , on monte sur les banquettes. C'est un tapage comme il n'y en a jamais eu de semblable ni au Lazary ni à l'Odéon. Les frères Davenport se sauvent, abandonnant l'armoire et l'estrade, qui est envahie de tous les côtés. Des sergents de ville, au nombre de 5 ou 6,

s'efforcent, mais en vain, de rétablir l'ordre. Enfin, M. le commissaire de police paraît et prononce, au milieu du brouhaha toujours grossissant, ces paroles consolantes : « Messieurs, ou va vous rendre votre argent. » C'est effectivement ce qui a eu lieu. Tous les spectateurs sont allés à la caisse se faire rembourser. »

Pour tirer la morale de cette fable, il me semble qu'il y en a une excellente. La petite aventure en question nous démontre cette vieille vérité, que les yeux ont été faits pour voir et les mains pour toucher. Les opérateurs de merveilles éteignent les lumières , ce qui revient à nous crever les yeux, et si quelqu'un désire entrer dans l'armoire aux prodiges, après qu'ils l'ont placé entre deux, ils attachent sa main droite à l'épaule de son voisin de droite et sa main gauche à l'épaule de son voisin de gauche, comme cela s'est pratiqué à Londres, suivant le récit du correspondant anglais du Temps (25 février) ; or, si on comprend que les opérateurs fassent cela, on ne comprend pas autant que les patients les laissent faire, et la naïveté avec laquelle ils croient ce qu'on leur a si bien prouvé leur méritera l'honneur d'être reçus dans une société considérable, qui n'a jamais plus prospéré qu'aujourd'hui : les jocrisses du merveilleux.

Je trouve seulement injuste qu'on ait forcé les frères Davenport à rendre l'argent de leur recette. D'abord, les assistants avaient eu un spectacle, et qui valait le prix, car on n'a pas dans tous les salons des personnes qui, fortement liées à un siège, sachent se délier ; et, en outre du plaisir de voir les acteurs, ils ont eu le plaisir de voir les spectateurs, qui devaient être curieux, avec leur attente fiévreuse, leur stupéfaction, leur profonde réflexion sur les causes des effets, et leur figure bouleversée par ridée qu'ils sont témoins d'opérations surnaturelles. Ensuite, les frères Davenport ont annoncé un mystère, et il est certain qu'il y avait un mystère ; ils tenaient donc tout ce qu'ils avaient promis et étaient dans la stricte légalité. Enfin, à bien peser les choses, je croirais que les spectateurs de cette séance-là avaient, moins que pour toute autre séance, à regretter leur dépense, car les curieux avaient appris le secret et les dupes avaient été avertis, ce qui ne saurait se payer trop cher. Dans une occasion pareille en Angleterre, l'autorité a été autrement inspirée qu'elle ne l'a été chez nous. Le Herald rapporte qu'à Newcastle-sur-Tyne les frères Davenport ont donné plusieurs séances, à une guiuée par personne; qu'un spectateur, sous prétexte qu'on lui a volé son argent, a fait citer les opérateurs, et aue

les magistrats ont rejeté sa demande, attendu que, s'il était assez simple pour dépenser son argent de cette sorte, il n'y avait pas de remède.

Rendre l'argent, il semble que cela aille de soi; mais c'est toute une révolution ! A ce compte, on serait trompé sans qu'il en coûtât rien, et l'expérience serait à trop bon marché. J'accuse le commissaire de police qui- a décrété cette mesure d'avoir été trop paternel envers ses administrés, c'est-à-dire trop faible : il ne leur devait pas l'instruction gratuite ; j'aurais mieux aimé qu'il leur tînt à peu près ce discours : « Messieurs, je vous » félicite. Il est vrai qu'il est désagréable d'être » trompé et un peu humiliant de s'être prêté à » l'être ; mais calculez combien cette séance vous w coûte et combien elle vous rapporte, vous trou- » verez que vous n'avez pas fait un mauvais » marché. Quatre ou cinq francs pour ne plus » croire aux esprits qui attachent et détachent les » gens, c'est pour rien ; et si vous tombez dans » d'autres erreurs , tâchez d'en être toujours » quittes à aussi peu de frais ; c'est la faveur que » je vous souhaite. »

Spiritisme. — Les spectres.

En 1875, eut lieu un procès en police correctionnelle qui fut d'un fâcheux effet pour le spiritisme. Les faits sont clairement exposés dans le réquisitoire du magistrat. La Revue spirite (journal d'études psychologiques), fondée à Paris par Allan Kardec, et continuée depuis sa mort au nom d'une Société anonyme, après avoir fréquemment fait allusion aux photographies spirites obtenues en Amérique, annonça, à la fin de 1873, qu'un photographe, du nom de Buguet, établi à Paris, boulevard Montmartre, 5, et doué des facultés d'un médium, était arrivé, par l'intervention surnaturelle des esprits, à un résultat semblable.

Depuis ce moment, chaque numéro de la Revue spirite, qui parait tous les mois, contenait une épreuve dite spirite, obtenue par Buguet et accompagnée soit d'un article de réclame , soit d'une lettre de remercîment adressée par un client, qui affirmait, dans un langage plus ou moins enthousiaste, avoir reconnu, à côté de sa propre image, l'image d'un parent ou d'un ami décédé.

Buguet percevait 20 fr. pour la pose et le tirage à six exemplaires (format carte de visite) d'une photographie spirite ; il déclarait ne point garantir la ressemblance de la personne évoquée, et le prix était dû, que l'image de cette personne fût reconnue ou non.

Les clients qui se présentaient à l'atelier du photographe étaient généralement reçus d'abord par la caissière, la fille Menessier, qui leur posait diverses questions sur l'âge et la physionomie de la personne décédée qu'ils désiraient voir apparaître.

Buguet se présentait ensuite en prenant un air inspiré, et faisant monter le client sur la terrasse où il devait poser, lui recommandait de se mettre en communication par la pensée avec l'esprit dont il souhaitait l'image. Prenant des mains d'un aide opérateur la plaque sensibilisée, placée dans un

châssis, suivant l'usage, il la mettait dans l'objectif qu'il disposait au point ; puis, pendant que le client posait, il allait s'appliquer la tête contre le mur, agitant les bras et affectant de se livrer à une invocation. La pose terminée, l'aide emportait le cliché pour le soumettre aux manipulations usitées, puis le rapportait au bout de quelques instants. Buguet le montrait au client, qui distinguait plus ou moins nettement derrière sa propre image, ou, à ses côtés, celle d'une forme vague et indécise, ayant l'apparence d'un spectre enveloppé d'un suaire, dont la tête seule se dégageait d'une manière plus ou moins confuse. Avant de se retirer, le client versait le prix stipulé et recevait ses épreuves au bout de quelques jours.

Le photographe ne manquait pas de se plaindre de vives souffrances dans la tête, occasionnées par les évocations nombreuses auxquelles il était obligé de se livrer. Il se faisait faire, par un médium guérisseur, des passes magnétiques de dégagement, ayant pour objet de lui enlever les mauvais fluides dont il se plaignait, et racontait qu'il éprouvait un soulagement, par suite de ce traitement.

Buguet imagina de ne point même exiger la présence de la personne vivante qui voulait faire

évoquer un de ses proches ; il fit connaître qu'il suffisait à ses clients des départements de lui envoyer par la poste leur propre portrait; il mettait ces portraits dans son objectif en évoquant l'esprit du défunt, dont l'image apparaîtrait dans la nouvelle épreuve auprès de la reproduction des dits portraits. Il renvoya, en effet, à de nombreux correspondants, en échange de sommes perçues sur la base de 20 fr. pour six photographies, des photographies représentant leurs portraits-cartes accompagnés d'une silhouette d'apparence spectrale. Pour entretenir leur confiance dans un pouvoir purement intellectuel et surnaturel excluant toute idée d'artifices matériels, il avait pris le soin de leur faire connaître à l'avance le jour et l'heure de la prétendue évocation à laquelle il devait prêter son ministère de médium, afin de leur permettre, disait-il, d'unir de loin leurs prières aux siennes au moment opportun.

A la réception des épreuves, plusieurs clients s'imaginèrent reconnaître quelque défunt les touchant de plus ou moins près. La plupart déclarèrent qu'aucune ressemblance n'existait entre les traits de la personne dont ils avaient évoqué le souvenir et l'image apparue auprès de leur propre portrait.

-iii-->i#^ M

Le 22 avril 1875, M. Clément, commissaire de police, accompagné de M. Lombard et de l'inspecteur principal Belin de Bail a, se présenta chez Buguet pour constater le llagrant délit, en vertu d'une commission rogatoire de M. le juge d'instruction. MM. Lombard et de Ballu commencèrent par se présenter seuls et demandèrent à Buguet s'il pourrait reproduire l'image du père de ce dernier. Le photographe répondit affirmativement, les fit monter à l'atelier situé sur la terrasse, s'éloigna pendant quelques instants et revint rapportant un châssis fermé, contenant la plaque enduite de collodion. Il la plaça dans son objectif et fit poser M. de Ballu, en lui recommandant de penser à son père ; puis, ayant mis le cliché en communication avec la lumière, il alla s'appuyer la tête le long du mur, pour se livrer à une évocation. A ce moment, M. Lombard intervint, et faisant connaître sa qualité, demanda à Buguet si le cliché ne portait pas une empreinte prise ailleurs. Après quelques hésitations, Buguet se décida à déclarer qu'il portait déjà une image préparée quelques moments auparavant dans un autre atelier. 11 fit aussi connaître qu'il se servait d'une poupée dont il changeait la tète à volonté, et qu'il faisait poser devant son cliché pendant un court espace de temps et dans un demi-jour, dans un

atelier différent de celui où le client attendait, et situé à une autre extrémité de l'appartement. On trouva en effet, dans ce laboratoire, sur un pilastre en bois peint, une poupée articulée en bois, haute de 15 centimètres, dont la tête était remplacée par une image en carton découpé, représentant une tête de yieillard ; le corps de la poupée était recouvert d'une gaze bleue et d'un morceau d'étoffe noire, drapés de manière à dissimuler les articulations. Aune petite distance, était un appareil photographique mis au point. Sur l'invitation du commissaire de police, Buguet produisit l'image d'un spectre, en prenant celle de la poupée dont l'enveloppe légère figurait un suaire. On découvrit, dans un petit cabinet dépendant de l'atelier, une boîte en bois blanc contenant 240 têtes des deux sexes et d'âges divers, découpées et collées sur du carton, après avoir été obtenues par la pose de personnes naturelles et avoir été grandies. On en trouva 59 autres dans une seconde boîte. Ces têtes lui servaient à varier ses apparitions de spectres. On saisit, en outre, une seconde poupée articulée, avec voile vert, servant plus particulièrement à simuler les spectres d'enfants ; un masque en carton représentant une tête de mort ; des perruques et de fausses barbes, une lyre et une guitare. Enfin, on trouva chez un sieur Piedefort,

■aÎMiieÈikMâBhiàk*MBte>

horloger, une boîte à musique qu'un spirite convaincu avait donnée à Buguet , et que celui-ci faisait réparer; elle servait ù accompagner ses évocations.

L'industrie des spirites prospérait. Il ne laissait pas d'y avoir quelques petits désagréments. Une femme de chambre, de Lyon, ne retrouvant rien de son père dans l'apparition envoyée, réclamait ses 20 francs, qu'on lui restituait avec injures et menace de la justice. Ou bien, c'était un publiciste, race qu'il est dangereux de mécontenter, qui réclamait contre l'usage d'une photographie de son beau-père, destinée à faire les spectres. Mais, en général, les clients étaient plus doux : ils versaient la somme demandée aussi souvent qu'il le fallait, et à la fin, en partie par le progrès des représentations envoyées sur leurs indications naïves, en partie par le désir de réussir et aussi de faire leurs frais, ils arrivaient à reconnaître l'image qu'on leur donnait. Voici un type de cette sorte de clients. Un épicier de Montreuil envoie 20 fr. pour la reproduction de l'esprit d'un enfant qu'il venait de perdre ; il reçoit la photographie d'un homme de cinquante ans. Il trouve que l'esprit qui s'est montré est un esprit très -âgé et renvoie 20 autres francs. Nouvel échec. La troisième fois, il envoie encore 20 fr., en insistant sur

cette phrase : « Indiquez-moi l'heure, j'unirai mes prières aux vôtres. Je suis convaincu que l'ombre de mon fils réapparaîtra. » Et il ajoutait ce détail : « Ce cher enfant, il avait déjà des connaissances. » Cette fois, il reçut un spectre d'enfant, convaincu que le photographe avait su cela par inspiration, et dans cet enfant, cela va sans dire, il reconnut le sien.

Le procès se jugea les 16 et 17 juin 1875 ; j'eus le plaisir d'y assister ; c'était une rare comédie : le défilé des témoins, les différentes attitudes, tranchant sur la tenue des civils l'attitude provocante de l'ancien militaire qui n'entend pas qu'on rie quand il affirme une chose et promène sur l'auditoire un regard de défi ; le premier effet sur les visages de l'exhibition des mannequins, la lutte intérieure visible , les déclarations de foi ; au milieu de ces croyants , la figure spirituelle et ironique de M® Lachaud , quelqu'un qui n'a pas la mine de croire aux esprits, et l'air profondément indiffèrent du photographe, qui voit passer ses dupes et semble se demander ce que lui veut la justice et ce que la morale vient faire là.

On s'imagine qu'en découvrant à ceux qui ont été trompés la grossièreté de la supercherie, ils vont se rendre ; c'est le contraire qui arrive. Ils

i^MBiàBai

se disent : je serais donc un imbécile, ce qui renverse évidemment la raison ; parmi les choses étonnantes, il n'y en a pas de plus étonnantes, et on est prôt à tout admettre plutôt que d'admettre ce prodige. Un témoin le déclare avec amertume : « On a dit que j'étais un imbécile » ; mais il ne le croit pas :

« D. Vous avez vu des esprits. — R. Oui.

D. Eh bien ! monsieur, voici la boîte aux esprits, — R. « J'ai vu des esprits ».

M* Lachaud : Le témoin croit-il encore à la ressemblance des esprits qu'il a vus?

Le témoin : Je l'ai dit et je le soutiens. »

Chez un bon nombre de gens, moins susceptibles, il y a simplement la foi, qui leur bouche les yeux et les oreilles.

« D. Vous avez vu des esprits? — R. D'abord, je ne voulus pas y croire. En effet, dans le principe, j'obtins une photographie d'un vague inouï. Je demandai à poser encore une fois. Je trouvai là M. Scipion, auquel je me plaignis. C'était un ami de M. Buguet. Je le priai, pour doubler les forces des médiums, de poser avec moi. Buguet revint quelques instants après ; il dit : « Voilà une belle épreuve ; plus souvent que vous en aurez de pareilles ! » En effet , monsieur le président , ma femme est là, bien ressemblante, on ne peut pas

s'ytromper... S'il n'y avait que moi, je ne le croirais pas.

M. LE Président (à Bugiiet) : Est-ce que vous avez une photographie de la femme du témoin?

BuGUET : Non.

M. LE Président : Alors, c'est un hasard?

BuGLET : C'est un hasard; oui, c'est un hasard. (Sourires.)

M. LE Président : Vous voyez, témoin.

Le témoin : Mes enfants se sont écriés, en voyant le portrait : « Voilà maman ! »

M. LE Président : Ainsi, vous restez convaincu malgré tout ? — R. Je reste convaincu que c'est ma femme.

D. Cependant vous connaissez les procédés purement matériels employés par Buguet? — R. Enfin, que voulez-vous, je crois.

D. Mais vous voyez la poupée ; vous voyez la boîte? — R. Je suis convaincu. »

Autre déposition :

« D. Comment êtes-vous allé chez Buguet? — R. Un jour, dans un livre, j'ai vu son nom.

D. C'était ôsiïis la. Revue spirite? — R. Non, c'était un livre de M'"® Audouard.

D. Eh bien ! vous a-t-il reproduit les esprits de personnes que vous invoquiez? — R. J'avais fait une première invocation. Cette première n'a pas

■jr ■■!

réussi, mais la seconde pose, oui. J'ai vu un esprit; c'était ma sœur.

D. Comment a-t-il expliqué sa manière? — R. Il n'a rien expliqué du tout.

D. Enfin, vous êtes bien sûr d'avoir vu votre sœur? — R. Oh oui ! bien sûr.

D. Eh bien, monsieur, vous avez été dupé. — R. Non.

D. Comment, non ! Tenez, regardez, voici la caisse. Ne croyez-vous pas à une ressemblance possible entre deux têtes de femmes?... D'ailleurs, on a constaté les procédés de Buguet. — R. Oui, j'ai vu qu'il avait un mannequin, mais cela ne fait rien, il est médium.

D. M. le juge d'instruction vous a montré une tête? — R. Oui, cela est possible, j'ai bien vu un mannequin, j'ai bien vu une tête, mais qu'estce que ça prouve ? Il a pu s'en servir une fois, deux fois; mais moi, j'ai évoqué l'esprit de ma sœur, il m'a apparu. Quant à moi, je suis convaincu.

D. Monsieur, il est bien à craindre que vous ne soyez la dupe de vos hallucinations et de vos idées. — R. Non.

D. Il paraît que vous avez donné 4 à 5,000 francs à Buguet ? — R. Il faut réduire cela de moitié-

mfStm ' ^-.^^M

D. N'est-ce pas vous qui avez fait cadeau de cette boîte à musique? — R. C'est pour attirer l'attention sur le même sujet des différentes personnes qui évoquent le même esprit. »

Et voici ce qui est plus caractéristique :

« Veuve Ribal, dite veuve Allan Kardec, âgée de quatre-vingts ans,

D. Vous avez désiré l'image de votre père? — R. Oui. Une première fois il m'est apparu un vieillard qui ne ressemblait pas à mon père ; une deuxième fois, mon mari est apparu avec une écriture.

D. Etait-ce son écriture? — R. C'est tellement réduit qu'on ne peut pas bien reconnaître l'écriture.

D. Pourtant, dSinsla. Revice sjntnte, il y aune attestation qui vient de vous, et qui dit que c'est l'écriture de votre mari ? — R. C'est exact, on la reconnaît à la fin,

D. Mais il j a ici M^'^ Menessier qui a fait la petite pancarte en question.

M. LE Président rappelle la fille Menessier : Est-ce vous qui avez écrit? — R. Oui.

La femme Allan K\rdeg : C'est l'écriture de mon mari.

La fille Menessier : Madame, c'est moi qui ai écrit cela.

ne TRADITION DU MERVEILLEUX

La veuve Allan EIardec : Vous pouvez bien le dire, mais cela ne le prouve pas.

M. LE Président : Enfin, vous êtes convaincue? — R. Oui. Gomment! il y aurait deux cents lettres de province qui attestent des faits comme ceux-là !

M. LE Président : Vous voyez pourtant ce que dit la demoiselle Menessier.

La veuve Allan Kardec : Dos que Buguet dit le contraire de la vérité, sa caissière peut faire comme lui. »

Et puis, il y a spirite et spirite, le vulgaire des spirites, qu'on met en communication avec les esprits, mais qui ne s'élèverait pas jusque là par lui-même, et le spirite qui est en relation directe avec les esprits, le médium. C'est, on le comprend, une supériorité qui accompagne partout la personne. Aussi, quand le président demande à l'un d'eux : « Est-ce que vous seriez un médium à pres- » sentiment? » il répond avec une dignité simple: a Oui, monsieur le Président, précisément; je suis » un médium à pressentiment. »

Les témoins ne se bornent pas tous à protester qu'ils ont vu; il y en a de plus guerroyants ; ils portent l'attaque chez l'ennemi :

« D. Vous avez peut-être vu quelque chose, mais peut-être n'est-ce pas un esprit? — R. Peut-

être ! . . . Monsieur le président, vous ne croj-ez pas aux esprits, mais j'y crois parce que j'ai vu ; si je n'avais pas vu, je me serais moqué. Mais avant de juger, on devrait essayer de voir. »

Quelques applaudissements se font entendre au fond de l'auditoire.

Ou bien on apporte de chez soi un argument victorieux, qui nous est apparu un jour dans sa force et qu'on réserve pour les grandes circonstances :

« D. Ainsi, vous croyez au spiritisme? — R. Oui, j'ai dit au juge d'instruction: « savez-vous l'anglais? si vous ne savez pas l'anglais, vous ne pouvez pas le comprendre. » Eh bien ! c'est la même chose du spiritisme. Le spiritisme, cela se sent. »

Il existe parmi nous tout un peuple innocent qui ne demande qu'à être trompé; si vous le gardez d'un piège, il tombera dans un autre ; il mord à tous les hameçons ; dupes ils sont nés, dupes ils mourront ; c'est leur destinée.

La conclusion du procès qui nous fournit ces curieux détails fut la condamnation de Buguet à un an de prison et à 500 fr. d'amende. On nous permettra de l'avouer, ces condamnations ne nous satisfont qu'à moitié. Montesquieu écrivait dans les Lettres persanes : « Il y a ici une maison oii

» on met les fous... Les Français enferment quel-

» ques fous dans une maison pour persuader que » ceux qui sont dehors ne le sont pas. » Ne pourrait-on pas dire de même: « La police emprisonne » quelques charlatans, pour persuader que ceux » qui sont dehors ne le sont pas. i>

Mais enfin, laissons-la faire ; du moins qu'elle se contente de punir les charlatans, et qu'elle ne songe pas à préserver les dupes. Ce serait peine perdue.

Le spiritisme en Russie.

Un an plus tard, en 1876, on voit reparaître le spiritisme en Russie, et pour recevoir d'une société savante une terrible condamnation. Le Journal de Saint-Pétersbourg a publié le rapport de la commission chargée par la Société de physique de l'Université de Saint-Pétersbourg d'examiner et de vérifier les pliénomènes dits médiumiques et spirites. Voici les conclusions de ce rapport, dont la publication était suivie de celle des procès-verbaux des séances de la commission et de plusieurs annexes ^

« Considérant:

» 1° La rapidité avec laquelle s'est répandu au

' Voir les Débats du 20 avril 187G.

commencement de 4 872 l'iulérèt excité par les phénomèues médiumiques ;

» 2'' La légèreté avec laquelle beaucoup de personnes ajoutent foi à la doctrine mystique des esprits;

» 3° Le reproche que les personnes qui ont propagé cette doctrine chez nous ont fait à la science, de ne pas reconnaître le spiritisme;

» La Société de physique de TUniversité de Saint-Pétersbourg a nommé dans son sein , au mois de mai 1875, une commission spéciale pour Tétude des phénomènes du spiritisme. Cette commission s'est proposé pour but de lever le voile mystérieux qui couvre ces phénomènes, de vérifier leur authenticité, et, au cas où il en serait reconnu de réels, de les étudier avec les moyens de la science.

» De cet examen, la commission a tiré les conclusions suivantes :

si» Ceux des phénomènes attribués au spiritisme qui se produisent par l'imposition des mains, comme par exemple les mouvemens des tables, sont incontestablement déterminés par l'effet de la pression exercée intentionnellement ou non par les personnes présentes, c'est-à-dire se rapportent à des mouvements musculaires consciens ou inconsciens ; pour les expliquer il n'est pas nécessaire d'admettre l'existence de la force ou de la cause nouvelle acceptée par les spirites ;

» 2° Des phénomènes tels que le soulèvement de ables et le mouvement de divers objets derrière un rideau ou dans l'obscurité portent le caractère irrécusable d'actes de supercherie, commis sciemmenj par les médiums. Lorsque des mesures suffisantes sont prises contre la possibilité d'imposture, ces

Page 1