NOUVELLES ANALOGIES : SOMMEIL ET RÊVES
c'était un garde du port de la Marne quand mon père construisait son pont. Très-certainement, je l'avais su comme elle, mais le souvenir s'en était effacé. Le rêve, en l'évoquant, m'avait comme révélé ce que j'ignorais. »
Le développement de la mémoire peut aller, ce semble, encore plus loin: il peut réveiller des souvenirs des rêves antérieurs dont nous avions perdu l'idée au réveil. Plusieurs personnes confirmeront ici ce que M. Maury rapporte, et ont eu de ces rêves qui se reliaient entre eux.
Lorsque les facultés intellectuelles qui semblent moins mécaniques que la mémoire restent éveillées, elles peuvent fonctionner comme à l'ordinaire. M. Maury témoigne avoir, en songe, poursuivi des idées et des projets avec une intelligence peu inférieure à l'intelligence éveillée; nous l'avons tou? plus ou moins éprouvé comme lui. Si l'excita tion nerveuse produite par le sommeil se porte sui ces facultés, elle peut leur donner une vivacité singulière. On connaît l'histoire de 'V^oltaire composant ainsi une partie d'un chant de la Henriade, Tartini sa sonate du Dinhle et Burdach faisant une découverte scientifique.
De même que rinlelligence, la sensibilité, dans le .sommeil, a son allure particulière. Un aliéniste, M.Fodéré, l'a remarqué avec raison, les sensations
que les sens mal endormis nous transmettent encore s'exagèrent (^norm(''ment : une épingle qui vous pique devient un coup d'épée, une couverture qui vous presse, un poids de cinq cents livres, l'engourdissement d'un membre, la perte de ce membre ou sa complète paralysie, etc., etc. M. Maury a vérifié ce fait par des observations personnelles nombreuses et curieuses, qui le mettent hors de contestation. Quelquefois même le sommeil s'accompagne d'une excitation nerveuse qui donne un degré inconnu de violence aux passions que nous avons, ou va jusqu'à changer complètement ces passions et notre caractère. Voici une personne fort sobre qui rêve souvent de bons dîners, une autre très-douce qui a commis en rêve plusieurs meurtres, et M. Maury qui est tourmenté pendant son sommeil par des craintes superstitieuses.
Terminons par un fait trop peu remarqué. Il y a des personnes qui, pendant leur sommeil, si une voix connue et amie leur parle, répondent aux questions ; ou bien, si la voix ne les interroge pas, elle leur suggère des rêves et promène leur esprit dans les visions qu'il lui plaît. Dans mon enfance, en m'interrogeant, on me faisait parler pendant mon sommeil, et je racontais toute ma journée cl" Volier.
Prenez maintenant ensemble tous ces effets
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du sommeil que nous avons parcourus, il ne vous paraîtra plus ce qu'il vous paraissait auparavant : ni une image de la mort, il ne l'est que par l'immobilité physique, ni un simple affaiblissement, un ralentissement de la vie éveillée, mais une autre vie, où des puissances que la discipline du jour avait amorties, livrées maintenant à elles-mêmes, éclatent avec une énergie prodigieuse. Je le répète, le sommeil, image imparfaite de la mort, est l'image bien plus vraie de l'existence troublée par les caprices de cette force nerveuse qui, abandonnant une partie et se jetant tout entière sur une autre, produit les plus étranges accidents, soit qu'elle déprime, soit qu'elle exalte les facultés, toujours pareillement étonnante, et ouvrière incomparable de prestiges.
Explication générale des faits merveilleux.
Nous espérons avoir marqué nettement le plan de ce livre. Nous avions en vue le merveilleux contemporain, qui nous intéresse et intéresse particulièrement le public. Il ne pouvait être ni connu ni expliqué tout seul et nous en avons rapproché les récits semblables de divers temps, pour expliquer le tout ensemble. Dans cette tentative d'explication, une règle s'imposait à nous : avant d'admettre qu'il y a une chose que la nature est incapable de faire, il faut s'informer de ce qu'elle est capable de faire, et nous avons essayé cette information, étudiant aussi exactement que possible les forces naturelles, les suivant depuis le degré
ordinaire, qui, en g(^n(^ral, est seul considéré et sert d unique mesure, jusqu'aux degrés les plus élevés où on les connaisse, sans exclure le par delà, qu'il ne faut jamais exclure. On a deviné à chaque pas de cette enquête, le résultat auquel nous devions arriver, et il nous suffira de l'exposer brièvement.
Dans le magnétisme animal, ce qui paraît incontestable, c'est le sommeil, l'insensibilité et l'obéissance au magnétiseur. Ne parlons pas de l'insensibilité, qui est un fait commun. Le sommeil est artificiel, il n'en est pas moins réel ; il n'y a à discuter que l'artifice. Or, pour peu qu'on ait étudié l'hypnotisme, il est manifeste que ces deux sommeils sont de même ordre. Dans un cas, c'est le patient qui fixe le regard sur un objet, dans l'autre, c'est l'opérateur qui fixe le regard sur le patient et exécute des gestes solennels ; dans les deux, c'est un sommeil nerveux qui est provoqué, directement chez l'hypnotisé, chez le magnétisé par l'intermédiaire de l'imagination frappée. Le D'' Broca dit avec une spirituelle justesse : On ne « magnétise pas des sujets ; ils se magnétisent. » La communication du magnétisé avec l'opérateur pendant le sommeil n'a rien qui étonne, quand on se rappelle de semblables communications dans le sommeil ordinaire ; l'obéissance du sujet à l'opé-
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ratonr, une fois la communication admise, est des plus laciles à admettre.
Mais cela paraît trop peu à de certaines personnes : de même qu'il leur fallait un fluide, il leur faut aussi la vertu, chez le magnétisé, devoir l'intérieur des corps et même l'intérieur de l'esprit du magnétiseur.
Pour croire à la vue au travers des corps, ou dans l'intérieur des corps, il faudrait un peu plus que les expériences proposées par j^ue pigeaire ou que les assertions des somnambules magnétiques, qui décrivent de visu les désordres de vos viscères. Sur le chapitre de la suggestion des pensées ou de la faculté qu'aurait le magnétisé de lire directement dans la pensée du magnétiseur, j'avoue ma résistance. Je pense être très-spiritual iste : je crois, avec l'ancien philosophe, que ce n'est pas l'œil qui voit ni l'oreille qui entend, mais l'esprit qui voit par l'œil et qui entend par l'oreille; la communication directe d'esprit à esprit, prise en elle-même, n'a rien qui me choque; cependant j€ crois aussi que, dans notre situation présente, sur teri'e, où nous sommes, la communication a lieu à de certaines conditions physiques, non arbitraires, qu'on ne rejette pas à volonté. Nous connaissons la pensée des autres par des signes extérieurs, par leur attitude, leur physiono-
mie, leurs gestes, leurs cris, leurs paroles, et quand nous refusons de croire à ces signes, quand nous soupçonnons que les hommes simulent ou dissimulent, nous employons, pour deviner leur vraie pensée, des inductions, des raisonnements vulgaires qui, sans rien de merveilleux, ne laissent pas de toucher assez juste. Même entre personnes qui s'aiment, il s'établit parfois de Tune à l'autre une pénétration qui tient du prodige. Y a-t-il plus que cela dans le cas de la suggestion magnétique ? On voudra bien d'abord distinguer les expériences sérieuses des tours qui s'exécutent dans les foires et chez Robert Houdin. Un sujet que l'on croit endormi, parce qu'il fermé les yeux, devine toutes les pensées du magnétiseur, grâce à un langage de convention, où la demande renferme la réponse; il accomplit les mouvements que le magnétiseur lui ordonne intérieurement, guidé par un programme convenu à l'avance, ou par le bruit de la respiration, ou par des craquements imperceptibles, dans le genre de ceux qui guidaient le fameux chien Munito, aujourd'hui trop oublié, un brave animal sans prétention , qui ne s'en faisait point accroire, qui visait seulement à paraître aussi intelligent que tel ou tel homme capa'ble de faire l'exercice, et ne tranchait pas du pur esprit. Combien il faut se défier du compérage, c'est ce qu'at-
teste l'histoire de la somnambule Prudence, si connue pour sa divination des pensées. Après avoir étonné Paris et probiablement converti au magnétisme bon nombre de gens réfractaires, elle a avoué la fraude au directeur de l' Union magnétique, qui en a fait part à ses lecteurs. Laissant ces jeux et acceptant comme sérieuses des expériences où le sujet répète les gestes qu'exécute le magnétiseur, est-il certain que les sens, dans cet état extraordinaire, ne sont pas assez excités pour percevoir ce qui autrement leur serait insensible, que l'ouïe ne saisit pas le mouvement indiqué et sa direction, que le tact ne juge pas par l'impression de la chaleur émanant d'un corps qui s'approche ou s'éloigne ? En expliquant les choses ainsi, on se passerait, il est vrai, de mystère; mais je suis, je le confesse, un de ceux qui se contentent des mystères qui sont déjà dans le monde et qui n'y en mettent pas d'autres à plaisir.
Il nous en coûte beaucoup de refuser, pour le moment, aux somnambules magnétiques, la divination du passé et de l'avenir, surtout de l'avenir, qu'il serait si intéressant de connaître. Espérons qu'elles feront leurs preuves et que c'est un simple ajournement.
Arrivons aux tables tournantes : elles ont assez occupé le monde pour qu'on en dise un mot. On se
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rappplle le petit pendule de M. Chevreul, qui ^tait si différent de lui-même selon que l'opérateur avait le bras en l'air et les yeux ouverts ou le bras appuyé et les yeux bandés; il révèle un fait trèscurieux : la complicité de la pensée. Cette complicité de la pensée explique aussi le mouvement des tables : il est causé simplement par ces impulsions involontaires dont nous n'avons pas conscience, et dont il est bien facile de n'avoir pas conscience, car les doigts, fatigués par la continuité d'une même position, deviennent insensibles. Il n'y a que le premier mouvement qui coûte: dès qu'il est donné, il s'accélère sous la main de chaque opérateur et se multiplie par le concours de tous les autres. Ce qui m'étonne, avec l'appareil qu'on y met, ce n'est pas que les tables tournent quelquefois, c'est qu'elles ne tournent pas toujours. Quoi ! cette immobilité violente, cet écart violent aussi des doigts et cette fixité obstinée des yeux n'agiraient pas sur vos nerfs ! Quoi ! l'imagination montée par cette attente inquiète de l'extraordinaire laisserait vos sens parfaitement calmes, et l'émotion des autres n'ajouterait rien à votre émotion, et si le moindre mouvement se déclarait, vous ne vous jetteriez pas de toute votre personne dans le même sens, afin d'achever le prodige 1
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Ce que je vais ajouter semble ridicule et n'est pourtant que vrai ; il n'y a pas jusqu'à la vanité qui ne se loge ici. On est flatté de r(''us.sir dans ces expériences délicates, ce qui semble marquer une nature d'exception ; surtout on est flatté de réussir mieux que tel ou tel autre, organisation évidemment moins fine, et quand on a réussi une fois, on ne peut se résoudre à ne pas réussir encore, comme si on n'avait qu'une vertu d'emprunt. J'ai vu dans un temps des personnes fières de la puissance qu'elles possédaient de faire tourner des tables ; leur supériorité reconnue leur donnait une grande considération dans les salons d'alors ; je les ai même vues modestes, avouer qu'elles étaient imparfaites, comme tout ce qui est humain, qu'elles avaient de mauvaises heures, de mauvais jours, de véritables défaillances; j'ai vu aussi, hélas! ces gloires pâlir et s'évanouir, car rien ne dure sous le soleil, surtout sous le nôtre; elles sont maintenant rentrées dans la foule ; nul ne se souvient de ce qu'elles ont été, et elles s'assoient, comme le premier venu de nous, autour de la table, qui ne les connaît plus.
Si maintenant on me demande comment les tables parlent, je répondrai qu'elles parlent comme elles tournent, sous la main de l'opérateur, complice
sans le savoir, et qui lait naïvement les demandes et les réponses.
Par là s'explique encore, d'une façon toute naturelle, le mouvement de la baguette divinatoire. Celui qui la tient et qui marche avec précaution, en observant la nature du terrain sur lequel il passe, lorsqu'il reconnaît une source cachée à certains signes, comme de l'herbe plus fraîche, un son plus creux rendu par le sol, et autres indices dont il a la perception délicate, celui-là, dis-je, convaincu que la baguette va s'agiter, l'agite, à son insu ; le mouvement une fois commencé s'accroît avec le trouble croissant. Pour se rendre compte de cet effet, il suffirait de considérer toutes les vertus dont on a gratifié la baguette divinatoire, dès qu elle a paru avoir celie d'indiquer les sources : on lui a demandé d'indiquer aussi les vols cachés et tous les endroits par lesquels ont passé des assassins. Ceux qui expliquaient son mouvement au-dessus des sources par quelque affinité avec l'eau, auraient dû réfléchir qu'au point de vue de la physique et de la chimie, il n'y a aucune différence entre l'argent gagné et l'argent volé, entre les empreintes que laissent le pied d'un assassin et le pied d'un honnête homme. Ce flair du crime accordé à un morceau de coudrier leur aurait rendu les autres attributions suspectes; ils au-
raient tout expliqué en donnant un peu moins de subtilité à la baguette et un plus d'imagination à l'homme qui la tient.
En exposant la tradition du merveilleux, nous avons donné une assez grande place aux possédées de Loudun, aux convulsionnaires de Saint-Médard et aux trembleurs des Gévennes, à qui s'ajoutent maintenant les spirites, trois possessions par trois différentes puissances : Dieu, le démon et les esprits neutres entre les deux, celle-ci possession convenable à un siècle positif comme le nôtre, qui est débarrassé des antiques superstitions. Nous avons produit des faits très-curieux, mais rares aussi, de dédoublement de la personnalité, de malades chez qui deux existences alternent en s'ignorant réciproquement, en sorte qu'il semble qu'il y a dans une personne deux personnes qui se succèdent. Après de tels faits, ceux dont nous nous occupons sont peu de chose et s'expliquent sans effort. Nous en trouvons une première esquisse dans l'inspiration poétique. Les poètes, comme on sait, attribuent, dans leurs vers, aux Muses ou à une Divinité des pensées si belles, si fortement exprimées, qu'ils n'osent pas se les attribuer à euxmêmes; au fond. Muses et Di\inité sont des métaphores et le Dieu qu'ils invoquent est leur génie. Toujours est-il vrai que dans ces sortes d'ouvrages
et même dans la vie commune il nous vient tout à coup des pensées sans que nous comprenions d'où elles viennent, quelques-unes d'une telle force qu'elles nous métamorphosent entièrement ; souvent aussi il nous arrive de sentir en nous une lutte, deux forces qui se disputent le terrain ?Presquetous nous comprenons ce combat et n'y voyons que la délibération et la liberté, mais quelquesuns, d'imagination ardente, personnifient les forces contraires, aliènent une partie d'eux-mêmes et en font une puissance étrangère, qu'ils se représentent et qu'ils nomment suivant leur instinct ou les idées du temps ; ce qui se passe dans les rêves, ils le répètent en pleine lumière et en plein éveil.
Le don de parler des langues inconnues, qui se rencontre si fréquemment chez les trembleurs des Cévennes, et que nous avons retrouvé dans de certaines maladies convulsives, suggère une réflexion. Si ce sont des langues qui existent quelque part, mais que le malade n'avait auparavant jamais lues ni entendu prononcer, on nous permettra de nier tout simplement le fait et même d? ne pas donner de raisons. Si ce sont des langues qui n'existent pas, c'est différent : le premier venu peut les parler ; il n'a à se gêner ni avec le dictionnaire ni avec la grammaire ; seulement il sait ce qu'il fait, tandis que nos malades n'en savent rien. Quoi
qu'il en soit, c'est toujours une curieuse opération de l'esprit que d'inventer des mots qui n'ont pas de sens, et de composer avec ces mots des phrases et des discours; le cours d'eau a tari et la roue tourne, battant l'air. Souvent le don des langues se réduit à parler couramment une langue qu'on n'a jamais connue que médiocrement, comme le latin, qui a passé plus ou moins sous les yeux de tout le monde ; une excitation delà mémoire et de l'intelligence y suiïit. On se trompe en général sur la mémoire : on se l'imagine trop comme une bibliothèque dont on peut, à une heure donnée, faire le catalogue, et qui ne contient que cela. Elle contient bien davantage. Pour quelques impressions toujours présentes, il y en a une multitude qui ont passé sans laisser apparemment de traces et qui subsistent pourtant. Le souvenir qui semblait perdu reparaît tout à coup dans la veille, dans une rêverie, dans un rêve ; dans la vieillesse, mille impressions perdues de l'enfance reviennent et parfois envahissent tout l'esprit. Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que, sous l'empire d'une exaltation 'nerveuse, les termes d'un idiome et leurs rapports, qui ont autrefois effleuré notre mémoire, se repro- I duisent vivement, et qu'on se trouve parler une langue que l'on croyait ne pas savoir ? Quoi qu'il en soit, il serait nécessaire de connaître si nos
inspirés, en enfilant ces mots, n'ont aucune idée, ou s"ils en ont et les rendent par ces combinaisons fantasques de sons. Je me suis posé quelquefois cette question à propos de quelques philosophes très-profonds et de quelques littérateurs artistes en style, et n'ai pas encore pu la résoudre.
Enfin, le spiritisme, il faut bien le dire nettement, s'explique par des causes très-naturelles : illusion, supercherie , crédulité. Comme si ce n'était pas assez de la faiblesse de la raison, on a mis contre elle le cœur humain, et ici nous sommes partagé entre l'indignation contre ceux qui se jouent de ces sentiments sacrés et la sympathie pour ceux qui se laissent tromper ainsi. Une des merveilles ordinaires des séances d'apparitions est de faire sentir à une femme la pression de la main d'un mari qu'elle a aimé ou de lui faire apparaître un enfant qu'elle a perdu. Je ne demande pas comment on réussit, je demande comment on ne réussirait pas : comment une pauvre femme, tout émue de l'idée de retrouver un instant ce qu'elle a perdu pour toujours, ne reconnaîtrait pas la main de son mari dans cette main qui serre tendrement la sienne ; comment cette mère qui, est possédée par le souvenir de son enfant, qui travaille à se le représenter, qui l'a vu dans ses rêves, qui peut-être l'a vu dans sa veille, qui
peut-être a demandé à Dieu de lui ôter un moment la raison pour lui donner une vision, comment, dis-je, cette mère, quand elle entre seule dans une chambre obscure et aperçoit dans un cercle lumineux une vague figure d'enfant, ne reconnaîtrait pas le sien? C'est un horrible jeu.
En résumé, cette longue légende merveilleuse se compose de faits réels, qu'on a eu tort de ne pas prendre pour réels, et d'illusions qu'on a eu tort de ne pas prendre pour des illusions, en ajoutant que les uns et les autres sont le produit des nerfs et de l'imagination et de leur action réciproque. C'est une science malade. Quand on pousse jusqu'à la dernière racine, on trouve le fond de l'âme humaine, l'amour de l'inconnu, qui est notre grandeur et notre misère. Il se précipite en tous sens, cherchant son aliment; s'il ne donne pas dans le solide, capable de se repaître de chimères, sauf à s'apercevoir plus tard qu'il n'a rëuss' qu'à trpmper sa faim.
Quelque intérêt que m'inspirent les recherches sur le merveilleux, les livres de M. Maury, sur le Sommeil et les rêves, sur ^a Magie et V Astrologie clans Vantiqulté et au moyen âge ont pour moi un autre intérêt, plus fort peut-être que le premier : ils montrent à l'œuvre l'esprit nouveau, qui sera décidément l'esprit du dix-neuvième siècle, et qui est destiné à renouveler toute la science.
Le dix-huitième siècle a connu Tligmme, l'homme abstrait, l'homme universel, celui de la philosophie ; quant à l'être varié, qui est façonné sous une multitude de formes par la race, le climat, les accidents de la vie, quant à l'homme de l'histoire, il ne l'a pas connu. Dans l'homme abstrait, il n'a
pas saisi tout également ; ce qu'il a le mieux vu c'est la raison, dont l'allure est plus uniforme que celle des autres facultés, et encore, dans la raison, ce qu'il a aperçu presque uniquement, c'est la raison réfléchie, guidée par la méthode, menée par la volonté. Il y a en nous un fond inconnu de nousmêmes, quelque chose de naïf, de spontané, qui a créé des merveilles aux premiers âges et en crée encore, quoique avec moins de force; il y a dans l'homme deux hommes : l'un, réfléchi et libre, qui ^ se sait et se gouverne ; l'autre, qui s'ignore et va d'instinct, et il arrive d'ordinaire que le premier, en considérant les opérations du second, les regarde comme étrangères, et les attribue à toutes les puissances de l'univers, plutôt que de s'y reconnaître. C'est le mérite de notre siècle, d'avoir étudié ce sous-sol où courent les sources qui de temps en temps jaillissent à la surface, de nous avoir révélé cet inconnu que nous portons en nous, d'avoir restitué à son action mystérieuse cette multitude d'effets dans lesquels on voyait auparavant des j^rodiges ou des supercheries; de nous avoir découvert que nous agissons souvent sans vouloir, que nous pouvons plus que nous ne croyons, et que personne ne nous trompe autant que nous nous trompons nous-mêmes. Non, le merveilleux n'est pas au-dessus de nos têtes ; il
est dans les profondeurs de la nature humaine, qui recèle, comme les profondeurs de l'océan, les trésors et les monstres. C'est de là que sortent les fantômes qui égarent l'esprit des malheureux abandonnés à leurs yaines pensées ; c'est de là aussi que sortent les subUmes visions. Lorsqu'une grande idée, lorsqu'un grand sentiment s'empare d'une créature, lorsque, possédant tout l'intérieur, cette idée se projette au dehors et éclate à ses yeux, elle en fait une Jeanne d'Arc, un Pascal, ces admirables Yisionnaires, ces âmes de feu. C'est de là enfin que sortent les légendes et les mythologies, la poésie dont l'humanité s'enchante. Je ne dispute pas contre la poésie ; je ne dispute pas non plus contre cet autre merveilleux, flottant, indéfini, qui consiste dans les pressentiments, les talismans, les rêves, etc., même 11 me plaît, comme la passion qui l'inspire. Toutes les grandes passions sont superstitieuses; comment ne le seraient-elles pas ? Qui donc, lorsque son cœur est plein d'un sentiment et du bonheur que ce sentiment lui donne, n'a pas en ce moment même l'idée que ce bonheur est instable, qu'il tient à peu de chose, à un rien? et ce rien que vous ignorez, pourquoi ne serait-il pas cet objet qui est devant vous ou que vous portez sur vous, un anneau, une boucle de cheveux, le mouvement de
ce balancier ou de cette aiguille, le retour d'une hirondelle, la lloraison d'une plante? Et qui n'est troublé si la plante meurt, si l'hirondelle ne revient pas, si le balancier et l'aiguille s'arrêtent, si la boucle de cheveux se perd, si le vase ou l'anneau se brisent? La passion a d'incroyables timidités. Auparavant on allait courageusement à travers la vie, maintenant on craint tout et on avance en retenant ses pas, comme on marche sur un lac glacé, quand on ignore si une couche mince ou profonde vous sépare de l'abîme, et comme on marche dans les sables mouvants. Philosophes, faisons bien les fiers, tant que nous sommes à philosopher; mais si nous aimons, nous craindrons; il ne nous servira de rien de nous raisonner, et les femmes diront : « Vous voyez ce philosophe, qui bravait les superstitions, le voilà devenu semblable à nous. »
Eh bien 1 oui, je l'avoue, je suis tendre pour ces faiblesses, je n'ai point d'humeur contre les songes et n'en veux point aux fées. Sans doute, si on était parfaitement raisonnable, on serait plus correct : l'avidité de l'imagination, les caprices du sentiment risquent de compromettre un peu notre tenue irréprochable ; mais la vie ne perdrait-elle pas aussi un peu si on allait réduire le sentiment à ia méthode et affamer l'imagination ? Il y a en nous un
monde léger, insaisissable, où la raison n'a pas de prise ; si on veut le voir, il faut fermer les yeux, comme on les ferme pour voir ces brillantes couleurs que l'on sait et leurs métamorphoses. Soyons doux à ces aimables génies ; laissons-les se jouer dans le demi-jour et le demi-sommeil de l'âme, et gardons-nous de les tirer violemment à la lumière, où ils s'évanouiraient.
Mais la poésie n'a rien à voir avec les merveille^ qu'on nous donne ici. Parlez-nous des devins, des oracles, des sorcières, des sybilles, de ces créatures d'exception, qui possèdent une vertu refusée aux autres, sont ravies par un esprit supérieur, et pour qui ni le temps, ni l'espace, ni les ténèbres, ni la mort n'ont de secrets ; mais si cette puissance est à la portée de tout le monde et s'acquiert par un procédé mécanique, que reste-t-il de sonprestige? A vertu égale, il y a, quoi qu'on fasse, de la différence entre Tirésias révélant à Œdipe qu'il a tué son père et épousé sa mère, et la somnambule du quartier, qui révèle un voleur d'argenterie; entre l'oracle d'Apollon déclarant à un mortel ce qu'il cache dans sa main et M. Alexis lisant un papier dans une boite, entre la pythonisse d'Endor évoquant l'ombre de Samuel et un honnête spirite. Le procédé tue le mystère. Il y avait quelque mérite à être ce dévia
de l'antiquité qui comprenait la langue des oiseaux, mais quel mérite y aurait-il si le P. Bougeant en avait fait une fois le dictionnaire et que l'on pût le consulter, comme les Anglais qui viennent en France consultent leur dictionnaire français? Le magnétisme et le spiritisme, avec leurs méthodes commodes et régulières, accomplissent des miracles, juste comme la vapeur et le télégraphe électrique ; et on dit : « Il est merveilleux que notre esprit voj^age dans ce monde, ou que les esprits viennent de l'autre, » comme on dit : « Il est merveilleux d'aller de Paris à Marseille en dixsept heures ou d'avoir en une seconde des nouvelles de cinq cents lieues. » Les magnétiseurs l'ont si bien senti, qu'ils ont soin de ne pas deviner toujours et de se tromper quelquefois, afin de conserver leur crédit. On avertit les spirites qu'ils réussissent trop, et en définitive, ce que je reproche à tout ce merveilleux, c'est qu'il n'est pas merveilleux.
En dépit des apparences, ce temps-ci est dur au merveilleux. Comme il est curieux d'émotions, il eu cherche partout, jusque dans le surnaturel ; mis il a beau se travailler pour se monter à ce ton, il retombe vite : son esprit n'y est plus. Par l'entraînement qu'il a laissé paraître, il a fait Illusion à plusieurs personnes, dont les unes ont vu avec
joie, les autres avec terreur ce retour à la crédulité primitive ; mais il ne trompera pas ceux qui regardent de près. Voulez-vous que je vous dise ? c'est un vieux siècle qui fait l'enfant.
Il a du moins le bon sens de ne pas transporter ces enfantillages dans la vie positive. On ne peut que s'étonner de cette curieuse contradiction d'une société qui découvre qu'elle a des puissances merveilleuses, et qui agit comme si elle ne les avait pas. Évidemment, nos pères étaient très-arriérés et depuis eux toute une science est née qui a fait un beau chemin. Au moment où je parle, il est naturel de voir à travers les corps et à travers l'espace, de voir par la nuque ou par le creux de l'estomac ; il est naturel de lire dans le passé, de lire dans l'avenir; il est naturel de communiquer directement d'esprit à esprit, de transmettre et de recevoir ainsi les idées et les volontés ; il est naturel que l'apposition de mains immobiles fasse tourner une table ou l'élève en l'air ; il est naturel que les esprits viennent en permission sur la terre, esprits des morts, esprits des anges ou des démons, qu'ils soient à nos ordres,! qu'ils répondent à toutes les questions qu'il nous prend fantaisie de leur poser, qu'ils parjent par des coups dans les cloisons on par les chocs d'un pied de table, qu'ils parlent par nos mains ou
sans nos mains, tout seuls. Enfin, qu'est-ce qui n'est pas naturel'? Eh bien! par une inconséquence singulière, on ne fait nul usage de tant de science. Les hommes de cet âge ont été pourvus d'un sens extraordinaire, par lequel ils connaissent le visible et l'invisible, le passé, le présent et l'avenir, ce monde-ci et l'autre monde ; ils agissent comme s'ils n'avaient pas reçu ce présent. Grâce aux procédés puissants du spiritisme, le monde des esprits est ouvert, tous les morts de quelque valeur nous ont donné un supplément à leurs œuvres complètes : bonne fortune pour une génération qui a un si grand amour de l'inédit ! Le croirait-on? Elle laisse passer sans les regarder une sonate de Mozart, des vers de la Fontaine, et, quand elle les regarde, elle bâille ou elle rit. Il faut bien aussi avouer, entre nous, sauf le respect qui est dû à ces grands hommes, que ce qu'ils nous donnent là est un peu faible, et que Voltaire avait raison, lorsqu'il disait que rien ne change le style d'un homme comme d'être mort. Quant aux révélations de la vérité, on devait mieux attendre de personnes qui sont sur les lieux, d'un Leibniz, d'un Descartes, d'un saint Louis, car il a la vogue ; ce n'était vraiment pas la peine de se déranger et de venir de si loin pour nous réciter le Manuel du baccalauréat. Le reste du merveilleux ne sert pas plus que le spiritisme. On
construit des télégraphes, on accélère les postes, les armées envoient devant elles des éclaireurs et emmènent des aéronautes, pour savoir les mouvements de l'ennemi, les généraux présument les plans de campagne des généraux opposés, les gouvernements exigent des rapports officiels sur le dedans et sur le dehors et entretiennent une police secrète, les partis se fatiguent dans leurs combinaisons, la justice procède par des enquêtes contradictoires, l'histoire par investigations, l'érudition prend la peine de fouiller le sol pour voir les monuments qu'il couvre et lire les inscriptions qu'il contient, la médecine étudie les symptômes, la philosophie raisonne, les financiers spéculent; nous tous enfin, dans notre vie, nous nous conduisons sur des conjectures, réservant la part de l'erreur et du sort. Aussi tout va Dieu sait comment : on ne voit que des philosophes qui guerroient, des politiques qui se fourvoient et des spéculateurs qui se noient.
Cette contradiction, je le répète, n'est-elle pas singulière ? Conçoit-on que des hommes vivant en plein magnétisme et spiritisme ne s'en servent pas, demeurent attachés à la routine, se donnent de la peine à plaisir, se trompent de gaieté de cœur ? et ne ressemblent-ils pas à des gens qui, munis de peux excellents yeux, les fermeraient pour mar-
cher à tâtons? Je livre ce problème aux esprits sé- 'ieux, car il mérite certainement leur attention. Je m'imagine quelquefois qu'il en est ici comme 3ans les contes, où les fées, invitées au baptême d'un enfant, l'ont cloué chacune de quelque qualité admirable ; rien ne lui manque ; par malheur, une fée a été oubliée ; elle arrive après les autres et trouble la joie : « Puisque cet enfant, dit-elle, a tous les dons, il les gardera, mais ils ne lui serviront point. » Ne s'est-il pas passé quelque chose de pareil à la naissance de l'enfant merveilleux qui nous occupe ? Il a été doué par les fées, mais il y aura eu une fée qu'on aura oublié d'inviter, la Raison peut-être, et elle se sera vengée méchamment.
Voilà ce que je pense et que je pensais il y a du temps déjà. Je n'ignore pas qu'en parlant raison aux imaginations, on est mal reçu ; la Fontaine a bien dit :
L'homme est de glace aux vérités Il est de feu pour le mensonge.
A l'appui delà Fontaine, Arago* raconte, il le tenait de Lagrange, ce qui arriva autrefois à l'Académie de Berlin. Elle avait pour principal revenu la vente de son almanach. Un jour, la honte la
* Astronomie populaire, tome IV, page 740.
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prit de voir figurer dans ce livre toutes sortes de prédictions sur le beau et le mauvais temps et les événements de l'année. Elle supprima donc ses prédictions ; par malheur, l'almanach ne se vendit plus, et il fallut les rétablir l'année suivante. C'est aussi une jolie histoire, l'histoire de ce prédicateur qui parlait contre la loterie : « Parce qu'on aura rêvé, disait-il, trois numéros (et il les nommait), on prive sa famille du nécessaire et les pauvres de leur part pour mettre à la loterie. » Au sortir du sermon, une tonne femme s'approche de lui : « Mon père, dit-elle, j'ai entendu les deux premiers numéros ; quel est donc le troisième '? » Au surplus, c'est exactement ce qui arriva à Thiers, à propos de son Traité des superstitions. Dans la première édition, il avait souvent retranché des remèdes superstitieux qu'il combattait certaines désignations essentielles. Dans l'édition suivante, il disait : « Cette précaution n'a pas empêché que, la première fois que ce traité a vu le jour, on ne m'ait accusé d'avoir fait plus de superstitieux que je n'en ai converti et désabusé, et d'avoir appris à bien des gens beaucoup des superstitions qu'ils ne savoient pas , et qu'il ne tient maintenant qu'à eux de mettre en usage depuis les leçons que je leur ai données. »
L'esprit humain doit se défier de lui-même, de
ses ambitions et de ses impatiences. Il désire naturellement supprimer ce qui le gône, l'espace, le temps, les obstacles de toute espèce; connaître ce qui s'est passé autrefois, ce qui se passera dans l'avenir, connaître ce qui se passe, à un moment, hors de la portée de sa vue, par tout le globe, pénétrer les corps qui lui dérobent ce qu'ils renferment, ces chairs qui couvrent les organes, cette terre qui cache les sources et les métaux, supprimer, dans les maladies et les jugements, la longueur et l'incertitude des remèdes et des informations. Ce désir est on ne peut plus légitime, car l'homme n'est pas fait pour de petites choses. Chaque jour, la science et l'industrie accomplissent en quelque partie ces vœux : la vapeur, l'électricité, les machines, l'observation, suppriment tous les jours un peu plus du temps, de l'espace, de la peine et du doute. La médecine ausculte les malades et voit vraiment l'état intérieur de certains organes ; la physique analyse la constitution du soleil ; la géologie reconstruit les mondes disparus ; l'anthropologie retrouve comme des couches différentes de l'humanité ; l'histoire applique à la recherche d'un passé moins lointain des procédés d'une rigueur et d'une pénétration singulières ; la science contemporaine ne se contente pas de découvrir des faits nouveaux, elle se
fait des instruments de précision, qui lui donnent toute sa puissance ; si l'avenir lui-même reste et paraît devoir rester éternellement voilé, il ne se dérobe pas entièrement : forte d'observations plus longues et plus justes, on y jette de hardis coups de sonde.
Voilà ce que fait la science avouée : elle est modeste, mêmedans ses jours de grandes espérances, car elle sait d'où elle est partie, combien elle a travaillé pour faire le chemin qu'elle a fait, et combien il lui reste de chemin à faire encore; elle sait même, elle sait très-bien qu'elle n'arrivera jamais à supprimer tous les obstacles : que, quoiqu'elle se vante de supprimer le temps et l'espace, il restera toujours un peu de temps et d'espace ; que, si elle épargne du travail, il restera toujours un peu de travail ; que, si dans les informations du passé, les observations du présent et les calculs de l'avenir, elle réduit les chances d'erreur, il restera toujours quelque chance d'erreur.
Pendant que la science des savants travaille ainsi, il y a, à toutes les époques, une science occulte qui la méprise et vise plus haut : elle prend en pitié la raison qui rampe ; elle, elle veut voler ; elle prétend que tous les obstacles tombent par enchantement! elle embrasse d'un coup d'œil ce qui 9 été, ce qui est et ce qui sera, non pas par dos
lueurs, comme la plus claire science humaine, mais dans la pleine lumière, à la façon de Dieu. Est-elle ce qu'elle dit? Nous le désirons de tout notre cœur : nous tenons à savoir, à pouvoir, et nous ne tenons pas le moins du monde à travailler; nous aimons mieux savoir infiniment et pouvoir infiniment avec infiniment peu de peine, que de prendre tant de peine pour savoir et pouvoir si peu. Mais si ce qu'on nous donne n'était qu'illusion; si tout ce bien ressemblait à ces belles pièces d'or, que, selon la légende du moyen âge, le diable donnait à ceux qui faisaient alliance avec lui et qui entre leurs mains se changeaient en feuilles sèches, comme il vaudrait mieux une obole de cuivre que cet or-là, il vaudrait mieux aussi pour l'esprit humain sa pauvre fortune au soleil que tous les trésors des rêves.