LE MAGNÉTISME ANIMAL PREMIÈRE PARTIE
Mesmer. — Ses commencements en Allemagne. — Thèse sur l'influence des planètes. — Rencontre avec le P. Heil, avec Gassner.
Mesmer naquit en 1734, en Allemagne ; les uns disent à Vienne, d'autres à Weiler, d'autres à Mersebourg. En 1766, il se fit recevoir docteur médecin à la Faculté de Vienne. Le sujet de sa thèse était : De l'influence des planètes sur le corps humain. Comme les planètes agissent les unes sur les autres, comme le soleil et la lune agissent sur notre atmosphère el sur nos mers, il concluait que ces grands
corps agissent aussi sur les corps animés, particulièrement sur le système nerveux, moyennant un fluide très-subtil qui pénètre tout. Et de môme que, sous cette influence, il s'opère dans la mer un flux et un reflux, aussi, dans les corps animés, il y a une tension et une rémission, dès sortes de marées. Ce fluide subtil, l'agent général de tous ces changements, ressemble beaucoup par ses propriétés à l'aimant. En conséquence, il s'appellera Magnétisme animal.
Vers 1774, Mesmer fît la rencontre du P. Hell, jésuite, professeur d'astronomie. Ce père, établi à Vienne, guérissait des maladies au moyen de fers aimantés. Il avait notamment guéri une dame d'une maladie de cœur chronique, et s'était guéri lui-même d'un rhumatisme aigu. Vingt ans auparavant, Lenoble s'était distingué dans la construction de ces aimants, et il y avait deux siècles que Paracelse avait recommandé ce remède contre les maux de dents. Mesmer, frappé des expériences qu'il avait sous les yeux, et trouvant dans ces effets la confirmation de ses théories astronomiques, établit chez lui une maison de santé, dans laquelle il s'offrait à traiter gratuitement les malades par les mêmes procédés. Magnétisant et électrisant, il fît construire des lames et des anneaux aimantés, qu'il adressa à ses confrères dans diverses parties de
l'Allemagne, et publia dans les journaux de Vienne les cures qu'il opérait. Plusieurs personnages attestèrent qu'ils avaient été guéris de différentes maladies, parmi lesquels le conseiller Osterwald, directeur de l'Académie des sciences de Munich, atteint de paralysie.
Peu à peu Mesmer s'émancipa, et prétendit pouvoir se passer des appareils du P. Hell ; il soutint l'existence du magnétisme animal essentiellement distinct de l'aimant ainsi que de l'électricité; il renonça complètement, en 1 776, à l'emploi des deux derniers agents.
Pendant ce temps, il avait tenté des cures, se débattait contre les savants de son pays, et les réfutait dans une lettre explicative adressée à la plupart des Académies et des savants de l'Europe. L'Académie de Berlin seule répondit, et répondit qu'à son avis il était dans l'illusion.
Fatigué de ces luttes, il voyagea en Souabe et en Suisse. Dans ce dernier pays il rencontra encore un homme extraordinaire, qui guérissait d'une façon merveilleuse les maladies du corps ; c'était autre chose que l'aimant. Gassner, ecclésiastique suisse, pour chasser les maux, exorcisait les malades et réussissait. Il ne s'agissait que de savoir si les maux étaient naturels ou diaboliques. Il ordonnait donc à Satan de se déclarer, par trois interpellations et
trois signes de croix. S'il n'y avait nulle réponse, le mal était naturel, et on le traitait par les remèdes ordinaires; s'il survenait des convulsions, c'était signe de la présence du diable, et Gassner, par des paroles sacrées et des attouchements d'objets religieux, le chassait. Quand arrivait une rechute, il accusait les malades d'avoir péché ou manqué de foi dans l'intervalle. Selon ces idées, il avait, en 1774, écrit un livre: Manière de vivre pieux et bien portant. Renvoyé par l'évêque de Mersebourg, appelé par l'évêque de Ralisbonne, il fit des prodiges. Le fameux Lavater avait en lui la foi la plus entière et propagea plus tard le magnétisme dans l'Allemagne. Mesmer vit opérer Gassner, reconnut les guérisons, et les attribua au magnétisme animal.
Retourné à Tienne, Mesmer traita une fille de dix-huit ans, aveugle depuis l'âge de quatre ans, et prétendit lui avoir rendu la vue. Comment se fit-il qu'après avoir publié par écrit sa reconnaissance, le père se présenta l'épée à la main chez Mesmer pour lui reprendre sa fille, qui résistait? Comment se fit-il que celte malheureuse fut jetée la tête contre la muraille « par sa barbare mère ? » Cela n'est pas très-clair. Toujours est-il que l'Impératrice envoya l'ordre à Mesmer « de finir cette supercherie. »
ir
Mesmer à Paris. — Mémoire sur la découverte du magnétisme. — Le baquet de Mesmer. — La Harpe au baquet: Mesmer chez d'Holbach. — Le temps favorable au magnétisme.
Mesmer part et se rend à Paris (février 1778), où il public son Mémoire sur la découverte du magnétisme (1779), livre moitié astronomique, mcilié médical, où il annonçait la découverte de la panacée universelle. Pourvu qu'il connaisse et qu'il sache diriger le fluide magnétique, le médecin «jugera sûrement l'origine, la nature et les progrès des maladies, môme des plus compliquées, en empêchera l'accroissement et parviendra à leur guérison sans aucun danger. Il guérira directement les maladies de nerfs, indirectement toutes les autres. « L'art de guérir parviendra ainsi à sa dernière perfection. La
nature offre un moyen universel de guérir et de pré-
server les hommes. »
Il trouve un disciple tout prêt dans Deslon, docteur régent de la Faculté et premier médecin du comte d'Artois. Il l'initie à sa doctrine; voyons-les à l'œuvre.
Au milieu d'une grande salle est une caisse circulaire, en bois de chêne, élevée d'un pied ou d'un pied et demi, qu'on nomme le baquet. Ce baquet renferme simplement de l'eau, et dans cette eau divers objets, tels que verre pilé, limaille, etc., ou encore ces mêmes objets à sec, sans que rien soit électrisé ou aimanté. Le couvercle est percé d'un certain nombre de trous, d'où sortent des branches de fer coudées et mobiles. Dans un coin de la salle est un piano-forte ; on y joue différents airs sur des mouvements variés, surtout vers la fin des séances. On y joint quelquefois du chant. Les portes et les fenêtres de la salle sont exactement fermées : des rideaux ne laissent pénétrer qu'une lumière douce et faible. Les malades en silence forment plusieurs rangs autour de ce baquet, et chacun a sa branche de fer, qui, au moyen d'un coude, peut être appliquée sur la partie malade. Une corde passée autour de leur corps les unit les uns aux autres. Quelquefois on forme une seconde chaîne en se communiquant par les mains, c'est-à-dire en appliquant le
pouce entre le pouce et le doigt index de son voisin ; alors on presse le pouce qu'on tient ainsi; l'impression reçue à la gauche se rend par la droite, et elle circule à la ronde. Tous ceux qui magnétisent ont à la main une baguette de fer longue de dix à douze pouces. A ceux qui demandent quelque chose à boire on donne de l'eau où est dissoute de la crème de tartre.
Les malades sont magnétisés à la fois par les branches de fer, par la corde, par l'union des pouces, par le son du piano ou de la voix qui chante. En outre, le magnétiseur, fixant les yeux sur eux, promène devant leur corps ou sur leur corps sa baguette ou sa main, descend des épaules aux extrémités des bras, touche le lieu malade, les hypocondres et les régions du bas- ventre, quelquefois pendant plusieurs heures. « Alors, rapporte Bailly, les malades offrent un tableau très-varié. Quelquesuns sont calmes et n'éprouvent rien ; d'autres toussont, crachent, sentent quelque légère douleur, une chaleur locale ou une chaleur universelle, et ont des sueurs ; d'autres sont agités et tourmentés par des convulsions. Ces convulsions sont extraordinaires par leur nombre, par leur durée et par leur force. Les commissaires en ont vu durer plus de trois heures. Elles sont caractérisées par les mouvements précipités, involontaires, de tous les membres
et du corps entier, par le resserrement de là gorge, par des soubresauts des hypocondres et de l'épigastre, par le trouble et l'égarement des yeux, par des cris perçants, des pleurs, des hoquets et des rires immodérés. Elles sont précédées ou suivies d'un état de langueur ou de rêverie, d'une sorte d'abattement etmême d'assoupissement. Le moindre bruit imprévu cause des tressaillements ; et Ton a remarqué que le changement de ton et de mesure dans les airs joués sur le piano-forte influait sur les malades, en sorte qu'un mouvement plus vif les agitait davantage et renouvelait la vivacité de leurs convulsions. On voit des malades se chercher exclusivement et, en se précipitant l'un vers l'autre, se sourire, se parler avec affection et adoucir mutuellement leurs crises. Tous sont soumis à celui qui magnétise ; ils ont beau être dans un assoupissement apparent, sa voix, un regard, un signe les en retire. On ne peut s'empêcher de reconnaître, à ces effets constants, une grande puissance qui agite les malades, les maîtrise, et dont celui qui magnétise semble être le dépositaire. Cet état convulsif est appelé crise. Les commissaires ont observé que, dans le nombre des malades en crise, il y a toujours beaucoup de femmes et peu d'hommes; que ces crises étaient une ou deux heures à s'établir; et que dès qu'il y en avait une d'établie, toutes les autres
commençaient successivement et en peu de temps.* Le maître de cette foule était ici Mesmer, vêtu d'un habit de soie lilas ou de toute autre couleur agréable, promenant sa baguette avec une autorité souveraine; là Dcslon, avec ses aides, qu'il choisissait jeunes et beaux. Les salles où ces scènes se passaient avaient reçu, dans le monde, le nom d'enfer à convulsions.
On magnétisait, outre l'homme, des objets inanimés, surtout les arbres, puis on attachait au tronc, aux branches, des cordes que les malades appliquaient à leurs maux. Quand c'était de l'eau qu'on magnétisait, elle prenait, pour le malade en crise, un goût et une température tout particuliers.
Il y eut de petits échecs : on ne réussissait pas à tous les coups, et, si le témoin de cet insuccès était quelque homme de lettres, un de ceux qui contribuent à faire l'opinion, le magnétisme en souffrait. La Harpe alla chez Deslon huit jours de suite, sans rien éprouver entre les mains du magnétiseur. Il demanda de la limonade et la trouva un peu aigrelette : c'était une médecine. « Je vis fort bien que, pour me faire quelque chose, on n'avait trouvé rien de mieux que de me purger. » Enfin il emporta et il communiqua partout l'impression qu'il consigne dans ses Lettres. « Je n'y ai rien vu, en mon âme et conscience, qui ne m'ait paru ridicule et dégoûtant,
hors Tharmonica dont on joue de temps en temps dans la salle du baquet. »
Le maître avait déjà échoué chez d'Holbach. Il avait une lettre de recommandation pour le baron. Peu après son arrivée à Paris, il la présenta et fut invité à dîner avec tous les philosophes de la société. «< Soit que lui-même, soit que ses auditeurs fussent mal préparés aux merveilleux effets du magnétisme, il ne fit ce jour-là, dit Grimm, aucune impression sur personne ; et, depuis ce fâcheux contre-temps, il n'a plus reparu chez M. d'Holbach. » Ne voilà-t-il pas que, pour humilier Mesmer, au même moment, le docteur Thouvenel, un savant chimiste, avait composé une préparation de poudre d'aimant fortement électrisée, dont il suffisait de se frotter les mains ou de porter des sachets dans sa poche pour produire à peu près les mêmes effets que produisait Mesmer I II parvint à en faire éprouver chez d'Holbach à plusieurs personnes, sur qui le doigt de Mesmer n'avait fait aucune impression.
Néanmoins, Mesmer arriva et séjourna à Paris dans un temps favorable. Voltaire mourait. Il avait pendant cinquante ans surveillé la raison en tuteur assez sévère, qui ne lui passait pas la plus petite fantaisie, le plus petit excès; lui mort, elle s'échappait. Puis, on était dans un moment de confiance
superbe en la puissance de l'esprit humain : on avait découvert l'inoculation, Franklin avait trouvé le paratonnerre, les frères Montgolfier inventaient les aérostats. Si on avait pu cela, que ne pouvaiton pas? Condorcet, peu d'années après, devait bien promettre qu'on ne mourrait plus? Quand des philosophes se permettaient ces présages, la foule avait le droit d'espérer et de croire un peu plus qu'il n'est permis. Aussi le merveilleux paraît alors tout naturel. Les journaux annoncent qu'un homme a trouvé le moyen de marcher sur l'eau sans enfoncer; on n'attend qu'une souscription assez considérable, pour l'inviter à foire une expérience sur la Seine. Immédiatement la souscription se remplit, toute la cour y contribue. Une seule personne se permet de douter: c'est le roi. Bien entendu que l'homme en question ne se présenta pas, et n'existait que dans les journaux. On rit, on tourna honnêtement la souscription en œuvre de charité, et on ne se corrigea point. C'est en effet la logique de tous les temps : on voyage en ballon dans l'air, donc on peut marcher sur l'eau; on communique en un instant à de grandes distances par des fils électriques, donc on peut s'entendre sur l'heure d'un bout à l'autre du monde au moyen de boussoles magnétiques ou d'escargots sympathiques. La démarcation entre le possible et l'impossible est tou-
jours flotlante, et particulièrement à de certaines époques de succès.
Déjà, sous Mme de Pompadour, un personnage célèbre, le comte de Saint-Germain, représentait le mystère. Il prétendait vivre depuis des siècles, il parlait de Charles-Quint, de François Ier, de Jésus- Christ, comme de ses contemporains, ayant, dans cet intervalle, recueilli d'admirables secrets ; et, après lui, Caglioslro continuait sa tradition. Grimm nous a laissé ce mot sur lui : « A la sollicitation du cardinal de Rohan, Cagliostro vint de Strasbourg à Paris voir le prince de Soubise dangereusement malade; il n'arriva que lors de sa convalescence. Quelques personnes de la société de M. le cardinal, qui ont été à portée de le consulter, se sont fort bien trouvées de ses ordonnances, et n'ont jamais pu parvenir à lui faire accepter la moindre marque de leur reconnaissance. On a soupçonné longtemps le comte de Cagliostro d'être un valet de chambre de ce fameux M. de Saint-Germain, qui fit tant parler de lui sous le règne de Mme de Pompadour; on croit aujourd'hui qu'il est le fils d'un directeur des mines de Lima ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a l'accent espagnol (quatre ans plus tard, on lui trouvait l'accent napolitain), et qu'il paraît fort riche* Un jour qu'on le pressait chez Mme la comtesse de Brienne de s'expliquer sur l'origine d'une existence
si surprenante et si mystérieuse, il répondit en riant : « Tout ce que je puis dire, c'est que je suis « né au milieu de la mer Rouge, et que j'ai été « élevé sous les ruines d'une pyramide d'Egypte ; « c'est là que, abandonné de mes parents, j'ai « trouvé un bon vieillard qui a pris soin de moi ; * je tiens de lui tout ce que je sais. »
Mesmer trouva aussi un allié naturel dans le mysticisme qui couvait sourdement. 11 y avait en France des disciples secrets de Swedenborg et de Saint-Martin, auxquels le magnétisme devait convenir, car il y a chez le mystique et chez le magnétiseur une prétention commune, la prétention d'établir des rapports directs dame à âme sans l'intermédiaire du corps. Swedenborg a voyagé vingt-quatre ans dans le monde des esprits, et a raconté ce qu'il y a vu; le magnétisme fut d'abord très-modeste, mais depuis il s'est émancipé.
Premières relations avec les corps savants : avec l'Académie des sciences, la Société royale de médecine, la Faculté de médecine— Mesmer menace de quitter la France. — Offres que lui fait le gouvernement, refusées. — Il se rend à Spa.
Les relations de Mesmer et de Deslon avec les corps savants furent fâcheuses. Ils eurent affaire successivement avec l'Académie des sciences, la Société royale de médecine , la Faculté de médecine, et n'eurent pas à s'en louer.
Dès son arrivée à Paris, Mesmer fit des démarches auprès de M. Le Roi, alors président de l'Académie des sciences. Celui-ci avait vu chez Mesmer des expériences, et voulut bien se charger de faire un rapport à sa compagnie sur les opinions de ce médecin. Il s'apprêtait à le lire quand Mesmer, jugeant l'auditoire inattentif ce jour-là et les esprits
très-mal disposés, insista pour qu'il remît la chose à un autre jour, qui ne vint pas. Retiré à Creteil avec quelques malades, il écrivit à l'Académie qu'il était prêt à faire des expériences sur ces malades devant les députés qu'elle nommerait. L'Académie ne jugea pas les conditions d'une bonne information suffisantes et refusa.
Il s'adressa alors à la Société royale de médecine. Il fut convenu que plusieurs membres de cette Société examineraient les procédés de Mesmer, mais que d'abord ils constateraient l'état des malades. On ne s'entendit pas sur une première malade, présentée par Mesmer comme épileptique, sans que les médecins en fussent assez convaincus. En conséquence il ne leur envoya plus personne à examiner. Tout à coup il est averti qu'une commisson arrive à Creteil ; il proteste et refuse, et va se plaindre aux commissaires de leur procédé. Ceux-ci prétendent qu'ils ont voulu accéder à une demande de Mesmer, qui désavoue toutes démarches. On se sépare avec aigreur. A une lettre de la Société, qui lui rappelle la condition convenue de l'examen préalable des malades, Mesmer répond par une simple invitation de prendre jour pour se rendre à Creteil, substituant à l'examen préalable par les commissaires eux-mômes les attestations de médecins. La Société refusa décidément. Il lui parut sans doute
que, pour être certain que des malades eussent été guéris, il fallait être certain que les gens guéris eussent été malades.
Enfin le magnétisme eut affaire à la Faculté de médecine. Deslon, professeur de cette faculté, nouveau converli, et qui venait de publier ses 06servations sur le magnétisme animal, demanda à ses collègues une assemblée générale, pour y rendre compte des observations qu'il avait faites et des propositions de Mesmer. On la lui accorda, suivant les statuts. Pendant ce temps l'irritation contre le transfuge croissait, et un jeune professeur, M. de Vauzèmes, s'étant proposé pour accuser Deslon d'avoir manqué à l'bonneur et aux règlements de la Faculté, et demander sa radiation de la liste des docteurs-régents, on fixa, pour ses interpellations, le même jour qu'on avait fixé à Deslon (septembre 1780). La séance débuta par le discours de M. de Vauzèmes, discours violent. Deslon répliqua avec mesure et communiqua les propositions de Mesmer. Vingt-quatre malades devaient être ebo par la Faculté et par l'auteur. Douze seraient traités par la Faculté, douze par l'auteur, et les malades seraient tirés au sort. Leur état serait constaté par la Faculté, par l'auteur et par des commissaires du gouvernement. Les juges des résultats seraient les commissaires du gouvernement; mais, afin d'éviter
tout soupçon de partialité, ils ne pourraient être pris dans aucun corps de médecine. La Faculté rejeta les propositions de Mesmer, suspendit Deslon pour un an de voix délibérative dans les assemblées de la Faculté, avec radiation du tableau des médecins de la Faculté, au bout de Tannée, s'il ne se corrigeait pas.
Ainsi repoussé, Mesmer s'adressa au gouvernement, et, après les premières négociations, il annonça l'intention de quitter la France. L'émotion fut grande parmi les malades, qui se remuèrent, et, la reine ayant fait attention à lui, il fut mandé chez un ministre, M. de Breteuil, où une première convention fut signée. Si Mesmer faisait ses preuves, le gouvernement devait 1° reconnaître qu'il avait fait une découverte utile; 2° lui donner en toute propriété un château et une terre, où il traiterait ses malades; 3° une pension viagère de vingt mille livres. Des commissaires nommés par le gouvernement, deux seulement pourraient être pris dans la Société de médecine. Quelques jours après, le même ministre déclarait à Mesmer qu'on était suffisamment édifié sur son traitement : on le dispensait de l'examen des cinq commissaires, et on demandait seulement qu'il admit au nombre de ses auditeurs trois savants nommés par le gouvernement, qui rendraient compte de ce qu'ils auraient
entendu. Leur rapport défavorable n'entraînerait la révocation d'aucun des avantages accordés ; favorable, il lui procurerait de superbes avantages nouveaux. Le fait est étrange, mais Mesmer refusa tout et partit pour Spa.
Deslon demande une enquête à la Faculté. — Souscription pour rappeler Mesmer. — Il revient et fait un cours. — Société de FHarmonie. — Discussions d'intérêt avec ses élèves. — Irritation de la Faculté contre les membres mesméristes : formulaire, radiations. — Mesmériennes et desioniennes. — Controverses dans les livres.
Cependant Deslon, encore sous le coup de la radiation, paya d'audace, se présenta devant la Faculté, proposant d'opérer sous ses yeux, et consentant à être jugé par elle. Mesmer s'en émut, craignant de voir son secret divulgué ou compromis, et des disciples qu'il avait, l'avocat Bergasse, le banquier Kornmann, ouvrirent une souscription, qui devait être de cent personnes au moins, à cent louis par personne, moyennant quoi le maître les instruirait de sa découverte. Cette souscription monta bientôt à trois cent quarante mille livres.
Mesmer, rappelé par celte offre et inquiet du côté de Deslon, revint. Les auditeurs s'engagèrent au secret, et se formèrent en une Société de V Harmonie, qui eut des affiliations dans plusieurs villes, à Strasbourg, à Lyon, à Bordeaux.
Ce fut le temps du succès et de la lutte. Lutte de Mesmer avec ses élèves, qui prétendaient avoir acheté le droit de répandre la découverte du magnétisme animal, et la répandirent en effet dans des cours publics, Mesmer prétendant l'exploiter seul et la porter dans diverses villes, moyennant des souscriptions de cinquante louis par personne. Lutte de Mesmer et de Deslon, qui se partagèrent les partisans du magnétisme. Lutte de la Facullé contre ceux de ses membres qui seraient tentés de prendre la doctrine nouvelle, avec l'invention d'un formulaire à signer, sous peine d'exclusion. (D'Onglée et Varnier refusèrent et furent exclus.) Lutte des disciples contre l'opinion dans divers manifestes, et de l'opinion contre eux dans des vaudevilles, des pièces de vers et des livres sérieux ou satiriques. Le rapport des commissaires royaux et celui de la Faculté couvrirent ou excitèrent tout ce bruit.
Notre temps ne sait plus qu'il s'éleva alors un vrai schisme. Il y eut des mesmériennes et des desioniennes, implacables ennemies. Dès que les
maîtres furent brouillés, les disciples se brouillèrent. Mesmer avait pour lui son autorité de chef d'école, son âge et ses nombreux prodiges en diverses contrées; Deslon avait pour lui les grâces de la jeunesse et de l'esprit, La réputation de Mesmer était faite, grande séduction ! celle de Deslon était à faire, grande tentation ! Enfin, pour des âmes passionnées ce n'est pas assez d'une religion, il faut une secte; il ne suffit pas d'aimer quelque chose, il faut haïr quelqu'un. Mesmériennes et desioniennes se haïrent donc de tout leur cœur ; il ne plut pas de sang, mais des malices qui firent tort un peu à tout le monde. Mesmer et Deslon, voulant arrêter cette guerre fâcheuse, se réconcilièrent, il y eut une trêve entre Jes partis, mais les hostilités reprirent bientôt, amenèrent des scènes très-vives, et finirent en scandale, ce qui força Mesmer et Deslon à se séparer de nouveau. Notez que les partis étaient nombreux et considérables : grâce à la vogue et à la faveur de la reine, le magnétisme ne tenait pas moins que la moitié de la Cour.
Il parut pour et contre le magnétisme nombre de brochures et de livres, dont on peut voir le détail dans Deleuze (Histoire critique du Magnétisme animal). Le P. Hervier, docteur en Sorbonne, se distinguait même parmi les enthousiastes : il chantait le retour de l'âge d'or, le triomphe du mesmérismc
sur la maladie et la mort. Entre les adversaires était Berthollet, qui, après avoir suivi le cours de Mesmer pendant un mois, se retira en disant qu'il n'avait rien vu ni entendu de nouveau ou de solide, rien de plus que ce que produit chez tous les animaux le penchant à l'imitation; et Thouret, le futur directeur de l'Ecole de médecine lors de sa réorganisation, Thouret, pour ôter au magnétisme son prestige, voulut lui ôter sa nouveauté. D'abord, sur cet esprit vital universel, il n'y a qu'à choisir les textes dans les savants qui précèdent. Mais, sur la ressemblance de cet esprit avec l'aimant, il y a des rapprochements curieux. Paracelse regardait l'homme comme un aimant avec deux pôles, le pôle arctique étant à la bouche. Il ajoutait même : « Si, audessus d'une barque dans l'eau, on suspendait exactement, par quelque art, un homme en équilibre, sa face se tournerait toujours naturellement vers le nord. » Quant à la marche de l'agent magnétique et à ses vertus, Pierre Borel a écrit avant Mesmer : « Les émanations s'étendent à des distances très-grandes en tous sens, par la réflexion des rayons de la lumière et l'action du vent. » Et Libavius pense qu'on peut le réfléchir comme la lumière par un miroir, et le diriger ainsi sur un individu. On rapporte, ajoute-t-il, que c'est ainsi que le basilic se lue lui-même, et que les femmes, im-
prégnées de poison, en se regardant trop souvent dans une glace, le réfléchissent sur leurs yeux et leur visage. Un des auditeurs de Deslon, Doppet, disait ingénieusement, justement, de l'aveu de Dcleuze : « Ceux qui savent le secret en doutent plus que ceux qui l'ignorent. » Il fallait de plus rudes coups pour accabler le magnétisme ; ils ne lui furent pas épargnés.
Le gouvernement nomme des commissions pour examiner le magnétisme (1784) : commission de la Société royale, commission de la Faculté et de l'Académie des sciences. — Rapport public de la dernière commission (Bailly). — Rapport secret. — Rapport de la Société royale. — Rapport particulier de Laurent de Jussieu. — Mesmer retourne en Allemagne.
Deslon ayant demandé une enquête à la Faculté de médecine, le gouvernement se résolut à terminer cette affaire : il demanda à la Faculté et à la Société royale de médecine de lui faire un rapport sur le magnétisme. Parmi les membres qu'il nomma dans la Société royale de médecine était Laurent de Jussieu. Il choisit également plusieurs médecins dans la Faculté, et, sur leur demande, leur adjoignit cinq membres de l'Académie des sciences, entre autres trois hommes illustres : Franklin, Lavoisier, Bailly. Ce dernier fut rappor-
leur. Le rapport collectif de la Faculté et de l'Académie des sciences fut contraire, et terrible par l'autorité de ceux qui l'avaient signé.
Il s'agissait d'abord de savoir ce qu'on avait à constater, et par quel moyen on pourrait le constater. Deslon annonçait le fluide décrit par Mesmer. Ce fluide échappant à tous les sens, on ne peut, malgré quelques illusions contraires, le reconnaître que par son action sur les corps animés. On peut observer ou cette action longtemps continuée et sa vertu curative, ou ses effets momentanés et les changements subits qu'elle produit dans les corps. Deslon aurait bien voulu qu'on suivît la première méthode, qu'on donnât au fluide du temps pour agir et guérir; mais les commissaires n'y consentirent pas : cette voie leur parut douteuse. Comment, en effet, constater certainement qu'une guérison survenue après le traitement magnétique est opérée par ce traitement ; que ce n'est pas la nature qui en a fait les frais, lorsque les médecins la voient si souvent agir par elle-même, sans leurs remèdes, et que même, après avoir appliqué des remèdes éprouvés, ils n'osent jamais lui attribuer à coup sûr la guérison obtenue? D'ailleurs Mesmer avait rejeté ce moyen, quand il lui fut proposé par un des membres de l'Académie des sciences: « C'est, dit-il, une erreur de croire que cette espèce de preuve
soit sans réplique; rien ne prouve démonstrativemont que le médecin ou la médecine guérissent les malades. » Tl fallait donc s'en tenir aux effets momentanés.
Les commissaires se soumettent au traitement huit jours de suite, et n'éprouvent rien. Observant les expériences tentées sur d'autres, ils notent l'extrême différence du traitement privé et du traitement public : d'un côté le calme, de l'autre l'agitation désordonnée. Sur quatorze malades, cinq paraissent éprouver des effets, neuf n'en éprouvent aucun: Et avant d'attribuer les effets ressentis au magnétisme, il faudra bien se représenter la position d'une personne ignorante, attaquée d'une maladie et désireuse de guérir, amenée avec appareil devant une grande assemblée, composée en partie de médecins, où on lui administre un traitement tout à fait nouveau pour elle, et dont elle se persuade à l'avance qu'elle va éprouver des prodiges. Qu'on ajoute qu'elle croit nous satisfaire davantage en disant qu'elle éprouve des effets.
Les commissaires se transportent chez un autre docteur, M. Jumelin, qui professe le magnétisme sans distinction de pôles, et suit par conséquent d'autres procédés. Dix personnes sont magnétisées sans rien sentir. Une femme parait être un sujet plus sensible : on lui bande les yeux, on la magné-
tise et elle est toute déroutée. On lui découvre les yeux et on porte les mains sur les hypocondres, elle se trouve mal. Les yeux de nouveau bandés, on lui persuade qu'elle est magnétisée, elle éprouve les même effets. On la magnétise sans l'avertir, elle n'éprouve rien. Plusieurs, comme elle, éprouvent quelque chose quand on n'agit pas, et n'éprouvent rien quand on agit. Même une femme, qui, les yeux bandés, n'éprouve rien, magnétisée à la vue libre, en trois quarts de minute devient muette. La variété des procédés est donc indifférente, et l'imagination fait beaucoup, surtout si l'on remarque qu'en faisant les questions, le magnétiseur précise les effets qui doivent être éprouvés, et dicte la réponse.
Bien plus, le docteur Sigault, incrédule au magnétisme, laissant croire à plusieurs personnes qu'il a le secret de Mesmer, fait des merveilles comme son maître prétendu. Rien qu'en le voyant avancer sa main, une dame est prête à tomber en convulsions.
Retournons chez Deslon. Lorsqu'un arbre a été magnétisé, il doit arriver, selon la doctrine, que toute personne qui en approche éprouve des effets. On fait l'expérience àPassy, en présence de Franklin. Deslon magnétise un arbre dans un verger. On amène un jeune garçon de douze ans, les yeux
bandés, sujet reconnu pour être très sensible. Au premier, au second, au troisième arbre, à une distance de trente et quelques pieds de l'arbre magnétisé, il éprouve un étourdissement qui va croissant; au quatrième, à vingt-huit pieds environ de l'arbre magnétisé, il tombe en crise, perd connaissance, ses membres se roidissent, et Deslon s'occupe de le faire revenir. Le docteur déconcerté prétend alors que tous les arbres sont magnétisés par euxmêmes; d'où les commissaires concluent qu'une promenade dans un verger serait pour beaucoup de gens un exercice très-redoutable. Même effet que chez M. Jumelin : des femmes à qui on persuade que Deslon les magnétise, après leur avoir bandé les yeux, ou les avoir séparées du magnétiseur par une porte, et qui ressentent des effets terribles, ou qui demeurent parfaitement calmes pendant qu'on les magnétise à leur insu. Une autre fait mieux : mandée chez Lavoisier, où elle devait trouver Deslon, elle tombe en crise dès l'antichambre. On lui présente plusieurs tasses non magnétisées : à la quatrième, elle tombe en crise de nouveau; en revanche, elle boit paisiblement dans une tasse magnétisée par Deslon même, ou ne s'aperçoit pas qu'on la tient derrière sa tête. Une autre, nouvellement arrivée chez Deslon, ayant rencontré, en sortant de sa crise, les regards d'un de ses disciples
qui la magnétisait, fixa les yeux sur lui pendant trois quarts d'heure. Elle fut longtemps poursuivie par son regard, et, pendant trois jours, dans la veille ou dans le sommeil, elle le vit devant elle obstinément.
De toutes ces observations, les commissaires concluent d'abord à faire une large part à l'imagination. « L'histoire de la médecine, disent-ils, renferme une infinité d'exemples du pouvoir de l'imagination et des facultés de l'àme. La crainte du feu, un désir violent, une espérance ferme et soutenue, un accès de colère, rendent l'usage des jambes à un paralytique; une joie vive et inopinée dissipe une fièvre quarte de deux mois ; une forle attention arrête le hoquet; des muets par accident recouvrent la parole à la suite d'une vive émotion de l'âme. Quand elle est une fois montée, ses effets sont prodigieux, et il suffit ensuite de la monter au môme ton, pour que les mêmes effets se répètent. »
Une deuxième cause des phénomènes prétendus magnétiques est, selon les commissaires, Y attouchement. En pressant le creux de l'estomac, on agit sur un intestin irritable, le colon, qui irrite à son tour le diaphragme, d'où les soupirs, le rire, les pleurs, les hoquets, etc. En pressant la région inférieure, on rencontre cet autre centre nerveux qui corres-
pond à tout le reste du corps, et, une fois en mouvement, y excite des mouvements par sympathie. C'est une vieille expérience que les affections de l'âme répondent là : ce qui fait dire communément qu'on a un poids sur l'estomac et qu'on se sent suffoqué. Le magnétiseur, en touchant ces parties si sensibles du corps, met donc en jeu par des moyens connus une puissance très-connue.
Ajoutez à ces deux causes une dernière, l'imitation, et vous aurez, selon les commissaires, le secret du magnétisme. Partout l'exemple agit sur le moral, l'imitation machinale met en jeu le physique. Dans les théâtres, quand le public est nombreux, les impressions se communiquent et se renforcent. Dans les batailles, le courage et les terreurs paniques se répandent pareillement. Autour du baquet de Mesmer et de Deslon, quand un malade entre en convulsions, les autres suivent.
Imagination, attouchement, imitation, par-dessus tout imagination, voilà à quoi se réduit , dans le rapport de Bailly, le fluide magnétique. Ainsi on observe le premier principe de la science physique, qui est de ne pas admettre de nouvelles causes sans une absolue nécessité. Deslon, tout en maintenant l'action d'un fluide, avouait la force de l'imagination ; il disait aux commissaires qu'ainsi dirigée au soulagement de l'humanité souffrante,
elle ferait un grand bien dans la pratique de la médecine. Il avait déjà écrit en 1780 : « Si M. Mesmer n'avait d'autre secret que celui de faire agir l'imagination efficacement pour la santé, n'en aurait-il pas toujours un bien merveilleux ? car si la médecine d'imagination était la meilleure, pourquoi ne ferions-nous pas la médecine d'imagination ? »
En même temps qu'ils publiaient ce rapport, les commissaires en remettaient au ministre un autre secret, où ils exprimaient le danger du mesmérisme relativement aux mœurs.
Le rapport de la Société royale de médecine suivit bientôt. C'étaient les mêmes conclusions. Il fut signé par tous les commissaires, sauf Laurent de Jussieu, qui publia un rapport à part. Au fond, il se rapprochait sur beaucoup de points de ses con- 1ï ères : « La théorie du magnétisme ne peut être admise tant qu'elle ne sera pas développée et étayée de preuves solides ; • comme eux, il niait l'existence d'un fluide particulier, et comme eux, expliquait nombre d'effets par les trois causes que nous avons dites; mais il avait observé quelques laits qu'il ne pouvait expliquer par là, et cherchait une cause à laquelle ils fussent raisonnablement attribués. ■ lu seul fait positif, disait il, qui démonlit évidemment l'existence d'un agent intérieur,
détruirait tous les faits négatifs qui constatent seulement sa non-action. » Fidèle aux scrupules de la science, il allait chercher dans la physique connue cet agent. « L'action attribuée à un fluide universel non démontré appartient certainement à la chaleur animale existant dans les corps, qui émane d'eux continuellement, se porte assez loin, et peut passer d'un corps dans un autre. La chaleur animale est développée, augmentée ou diminuée par des causes morales et par des causes physiques. Jugée par ses effets, elle participe de la propriété des remèdes toniques.... » Il l'appelle ailleurs le fluide électrique animalisè. « Poussé par une force impérieuse, ce fluide se jette avec impétuosité sur les corps privés d'électricité, et s'échappe avec le même effort de ceux dans lesquels il est accumulé. »
Deslon protesta contre le rapport de Bailly, et annonça qu'il était sans crainte sur le sort du magnétisme, puisque Mesmer avait fait trois cents élèves et lui cent soixante, parmi lesquels vingt et un membres de la Faculté de Paris.
Défaite du mesniérisrue à Paris. — ■ Vaudevilles. — Mort intempestive d'un défenseur. — Amis ma'adroits. — Ëpigrammes.
Ce qui fit plus de tort à Mesmer que les jugements des corps savants, ce fut une farce jouée à la Comédie-Italienne, intitulée les Docteurs modernes. Les éclats de rire, rapporte un témoin, partaient à chaque couplet des loges et du parterre, et les acteurs riaient comme les spectateurs. Ce qui prouve seulement qu'on avait bonne envie de rire, et, une fois de plus, qu'il n'y a ni mauvais vers ni mauvaise prose pour l'esprit de parti. On reconnut Mesmer à cette profession du docteur Cassandre :
Flatter et les sens et l'esprit et le cœur, Tel est, mon ami, le remède enchanteur Que je prétends mettre à la mode.
Il y eut des malheurs. Court de Gébelin, travaillé d'une cruelle maladie, eut recours au magnétisme, et se sentit d'abord soulagé. Dans sa reconnaissance, il attesta par un écrit public qu'il était guéri par Mesmer, et le témoignage de ce personnage distingué faisait déjà le meilleur effet en faveur du magnétisme, quand il mourut. Les partisans de Mesmer assurent qu'il prolongea d'un an la vie du malade; toujours est-il qu'une de ces choses arriva mal à propos, le certificat ou la mort de l'auteur; et un journal annonça cet événement de la manière suivante : « M. Court de Gébelin, auteur du Monde primitif , vient de mourir, guéri par le magnétisme animal. » On juge si cette plaisanterie tomba.
Puis c'est un enthousiaste maladroit, Duval d'Espréménil, conseiller au Parlement, qui, voulant combattre le ridicule qu'on jette au magnétisme, y ajoute le sien. Il compose un pamphlet où il compare Mesmer à Socrate persécuté par le gouvernement d'Athènes, et livré par Aristophane aux risées du peuple railleur, et fait parvenir au roi un mémoire contre le lieutenant général de police et le censeur qui ont permis la représentation des Docteurs modernes. Le roi s'en fait lire les deux premières pages dans la société de la reine, commence par rire, et finit par dire que l'auteur est un fou et
que tout cela l'ennuie. Alors d'Espréménil en appelle au peuple, et, pendant la représentation de la fâcheuse pièce, il fait jeter au parterre un supplément à son premier pamphlet. « Il y dénonce, dit Grimm, la pièce comme un mauvais ouvrage dramatique, les auteurs comme des lâches qui ridiculisent, à l'abri de l'autorité, un homme de génie bien supérieur à Newton; il y dénonce et tance vivement tous ceux qui rient aux Docteurs modernes, comme des audacieux qui se donnent les airs d'avoir de la gaieté avant d'y être autorisés par un arrêt du Parlement, par-devant qui Mesmer s'est pourvu contre les différents rapports faits et publiés par ordre du gouvernement. »
Enfin, pour comble d'infortune, un imbécile de laquais ayant reçu d'une dame un louis pour siffler les Docteurs modernes, et voulant honnêtement gagner son argent, prend pour la seconde pièce, qui devait être celle-là, le second acte de la première, siffle à outrance, se fait arrêter et confesse tout.
Aucun événement qui attirait l'attention du public pendant quelques minutes ne se passait alors sans fournir aux petits vers. Palissot avait composé une belle épigramme sur le ton héroïque, pour être mise au bas du portrait de Mesmer :
Le voilà ce mortel dont le siècle s'honore, Par qui sont replongés au séjour infernal
Tous les fléaux vengeurs que déchaîna Pandore ; Dans son art bienfaisant il n'a point de rival , Et la Grèce l'eut pris pour le dieud'Épidaure.
La France, qui a peu de goût pour les apothéoses, s'amusa des vers suivants, bons ou mauvais :
Le magnétisme est aux abois,
La Faculté, l'Académie
L'ont condamné tout d'une voix,
Et l'ont couvert d'ignominie.
Après ce jugement bien sage et bien légal,
Si quelque esprit original
Persiste encor dans son délire,
Il sera permis de lui dire :
Crois au magnétisme.... animal.
Watelet, à qui Mesmer avait prédit qu'il ne passerait pas l'automne, se vengea gaiement :
Docteur, tu me dis mort, j'ignore ton dessein; Mais je dois admirer ta profonde science : Tu ne prédirais pas avec plus d'assurance, Quand tu serais mon médecin.
Ainsi se termine la première période de Fhistoire du magnétisme en France : tout finit par des chansons.
Le magnétisme en province. — Découverte du somnambulisme par le marquis de Puységur. — Magnétisme spiritualité : le chevalier Barbarin, l'abbé Faria. — Les cataleptiques de Pététin. — Transformation du mesmérisme. — Progrès des Sociétés de l'Harmonie : Lyon, Bordeaux, Bayonne, Strasbourg, etc.
Chassé de Paris, le magnétisme se réfugia en province, mais il s'y transforma par une aventure étrange. MM. de Puységur avaient été des auditeurs de Mesmer, et convaincus. Retirés dans leur terre de Busancy, près de Soissons, ils magnétisaient en imitant les effets du maître, quand un jour se produisit un phénomène entièrement inattendu. Laissons parler le marquis de Puységur : « C'était un paysan, homme de vingt-trois ans, alité depuis quatre jours, par l'effet d'une fluxion de poitrine. J'allai le voir. La lièvre venait de s'affaiblir. Après
l'avoir fait lever, je le magnétisai. Quelle fut ma surprise de voir, au bout d'un demi-quart d'heure, cet homme s'endormir paisiblement dans mes bras, sans convulsions ni douleurs ! Il parlait, s'occupait tout haut de ses affaires. Lorsque je jugeais ses idées devoir l'affecter d'une manière désagréable, je les arrêtais et cherchais à lui en inspirer de plus gaies. Une me fallait pas pour cela de grands efforts ; alors, je le voyais content, imaginant tirer à un prix, danser à une fête, etc. Je nourrissais en lui ces idées, et par là je le forçais à se donner beaucoup de mouvements sur sa chaise, comme pour danser sur un air qu'en chantant {mentalement) je lui faisais répéter tout haut. J'ai pris le parti de magnétiser un arbre; j'y ai fait venir mon premier malade; sitôt qu'il a eu mis la corde autour de lui, il a regardé l'arbre, et a dit, pour toute parole, avec un air d'étonnement, qu'on ne peut rendre : Qu est-ce que je vois là ? Ensuite sa tête s'est baissée, et il est entré en somnambulisme parfait. Au bout d'une demi-heure, je l'ai ramené à sa maison, où je lui ai rendu l'usage de ses sens. » Dans une autre lettre, il revient à son premier paysan : « Quand il est dans l'état magnétique, ce n'est plus un paysan niais, sachant à peine répondre une phrase ; c'est un être que je ne sais pas nommer. Je n'ai pas besoin de lui parler ; je
pense devant lui et il m'entend, me répond. Vient-il quelqu'un dans ma chambre, il le voit si je veux ; il lui parle, lui dit les choses que je veux qu'il lui dise, non pas toujours telles que je les lui dicte, mais telles que la vérité l'exige. Quand il veut dire plus que je ne crois prudent qu'on en entende, alors j'arrête ses idées, ses phrases au milieu d'un mot, et je change son idée totalement.... Les malades affluent autour de mon arbre; il y en avait ce matin plus de cent trente. C'est une procession perpétuelle dans le pays; j'y passe deux heures tous les matins. Mon arbre est le meilleur baquet possible; il n'y a pas une feuille qui ne communique la santé.... Mon homme, ou pour mieux dire mon intelligence, m'apprend la conduite que je dois tenir. Suivant lui, il n'est pas nécessaire que je touche tout le monde : un regard, un geste, une volonté, c'en est assez; et c'est un paysan, le plus borné du l ays, qui m'apprend cela. Quand il est en crise, je ne connais rien de plus profond, de plus prudent et de plus clairvoyant que lui. » Cela se passait en mars et mai 1784. Le marquis de Puységur a laissé la réputation incontestée d'un homme éclairé et d'un homme de bien.
Vn curieux, Clocquet, receveur des gabelleb à Soissons, attiré par ce spectacle, nous l'a retivu é. Après avoir décrit, comme il le mérite, l'orme ce-
lèbre de Busancy, arbre antique, immense, mais très-vigoureux encore et verdoyant, au pied duquel coule une fontaine de l'eau la plus limpide, il décrit la foule des malades assis sur des bancs circulaires en pierre, enlaçant avec la corde qui part de l'arbre les parties souffrantes de leur corps, et formant la chaîne en se tenant par le pouce. Parmi eux le maître en choisit quelques-uns, et, les touchant de ses mains, ou leur présentant sa baguette de fer, il les fait tomber en crise parfaite, qui dégénère en sommeil. Les malades dans cet état, qu'on nomme médecins, « ont un pouvoir surnaturel, par lequel, en touchant un malade qui leur est présenté, en portant la main même par-dessus ses vêtements, ils sentent quel est le viscère affecté, la partie souffrante, ils le déclarent et indiquent à peu près les remèdes. Comment le maître désenchante-t-ii ces médecins ? Il lui suffit de les toucher sur les yeux, ou bien il leur dit : « Allez embrasser l'arbre. » Alors ils se lèvent, toujours endormis, vont droit à l'arbre ; et bientôt après leurs yeux s'ouvrent. J'ai interrogé plusieurs de ces médecins , qui m'ont assuré n'avoir aucun souvenir de ce qui s'était passé pendant les trois ou quatre heures de leur crise. Tous les malades n'ont pas la faculté de tomber dans cet état. »
A Lyon, mêmes merveilles par d'autres procédés*
Le chevalier Barbarin se mettait en prières près du lit du malade, et assez souvent le somnambulisme se déclarait avec les mêmes propriétés que nous avons rapportées. « On a, dit un témoin, présenté aux somnambules des sujets malades qui leur étaient inconnus ; elles ont indiqué avec la plus grande exactitude les maux dont ils étaient affectés. Je les ai vues ressentir vivement les maux de ceux qu'elles magnétisaient, et le manifester en portant la main sur elles-mêmes aux mêmes parties. »
Trente ans plus tard, l'abbé Faria avait encore une autre méthode. Il faisait asseoir dans un fauteuil la personne à magnétiser, et l'engageait à fermer les yeux en se recueillant. Puis, tout à coup il lui disait d'une voix impérative et forte: Dormez! répétant, s'il le fallait, cet ordre jusqu'à quatre fois. Il se vantait d'avoir ainsi fait tomber en somnambulisme plus de cinq mille personnes.
Par une singulière coïncidence, il arrivait de la médecine antimagnétique d'étranges récits. Un médecin distingué de Lyon, le docteur Pététin, trèsennemi de la nouvelle doctrine, assurait avoir observé un cataleptique qui voyait, entendait et senlait par le creux de l'estomac et même par le bout des doigts et des orteils. Il le déclara en 1787, et consignait encore sept observations du même genre dans un mémoire publié après sa mort, où il attri-
buait ces faits à l'électricité animale accumulée en certaines parties du corps. Dans sa première relation, il expliqua les faits comme il voulut ; les magnétiseurs les expliquèrent par le magnétisme.
Ainsi le magnétisme se transformait. A la place du baquet de Mesmer, c'étaient de simples attouchements ou des volontés ; à la place des crises violentes, un sommeil réparateur; à la place des traitements publics et des excitations de la foule, ordinairement, des traitements particuliers, sous l'impression des merveilles racontées. Puis, dans les sujets magnétisés, des vertus nouvelles : l'obéissance absolue, pendant tout le sommeil, au magnétiseur, qui dirige à son gré leurs pensées et leurs sentiments ; la faculté de deviner, sans aucune communication extérieure, les pensées du magnétiseur; la connaissance des maux des personnes qui leur sont présentées, et même le sentiment de ces maux dans leur propre corps; quelquefois l'indication des remèdes utiles. Enfin, outre les prévisions des crises à venir, une vertu qu'on désirerait bien avoir, mais qui n'est pas encore suffisamment constatée, le don de voir et d'entendre sans yeux et sans oreilles. Le somnambulisme ne se développait pas chez tous les magnétisés; mais, à cette époque, on en vint à ce qu'un cinquième des malades magnétisés tombaient en somnambulisme plus ou moins parfait.
Tardy de Montra vel célébrait (1785) les merveilles du magnétisme en ces termes : « L'âme plane, comme l'aigle, au haut des nues, pendant le sommeil des sens extérieurs. Dominant alors sur les opérations de la matière, elle embrasse d'un vaste coup d'œil toutes les possibilités physiques, qu'elle n'eût parcourues dans l'état de veille que successivement; mais sa vue est toujours bornée dans la sphère des sens, dont elle n'a pu se dégager entièrement. Si quelques motifs viennent déterminer plus particulièrement son attention vers une des portions de l'ensemble, elle voit alors cette portion dans le plus grand détail, tandis que le reste devient vague et confus. »
Porté par la première impulsion et par le bruit des prodiges nouveaux, le magnétisme se répandit dans les provinces. Les traitements magnétiques de Lyon, de Bordeaux, de Strasbourg, de Bayonne, où le comte Maxime de Puységur opéra jusqu'à soixante cures certifiées, devinrent surtout célèbres. Dans Strasbourg, la société de l'Harmonie était composée de plus de cent cinquante membres, et profitait tous les jours. Elle a publié des annales. Il y avait plus de quarante de ces sociétés en différentes villes; elles comptaient en France et à l'étranger plus de quatre mille associés. Thouret fait remarquer, comme un argument contre le magné-
tismc, que clans les pays d'universités, où le contrôle était plus facile, il ne réussit pas, à Montpellier, par exemple, et à Rennes, tandis qu'il prenait à Marseille et dans les petites villes de Bretagne. A Loudun, l'ancienne ville des possédées, il tomba complètement, Malgré des échecs, le magnétisme se développa hardiment en province. On entendit bien parler à Paris de ces merveilles; mais à Paris on ne s'occupe pas de la même chose deux fois de suite. Puis la Révolution approchait, avec ses préoccupations d'un autre genre : Beaumarchais et Mirabeau firent oublier Mesmer. Le magnétisme émigra, fut pour cela un peu suspect au retour, et dut reconquérir la place, ce qui est toujours plus difficile que d'y entrer une première fois.
Dernière apparition de Mesmer: jugement et explication du somnambulisme. — Derniers écrits.
A partir du rapport de Bailly, Mesmer avait disparu de la scène. Retourné en Allemagne, il y apprit les merveilles du somnambulisme nouveau. Cela l'émut sans doute : il vit à la fois avec plaisir et avec inquiétude cet enfant suçvenu en son absence, et, en 1799, il publia à Paris le Mémoire sur mes découvertes. Il s'y plaint de ce qu'on a confondu le magnétisme avec le somnambulisme, et il s'empare du somnambulisme en en fournissant la théorie. Suivant lui, il y a un sens interne, un centre nerveux formé par la réunion ou l'entrelacement des nerfs, dont les extrémités, que nous appelons les sens, ne sont que les prolongements. Le sens interne est en rapport avec toute la nature par le
moyen d'un fluide subtil, qui agit sur lui comme la lumière sur nos yeux, mais dans toute sorte de directions. Il peut, dans certaines circonstances, acquérir une irritabilité excessive. Alors il remplit les fonctions de tous les autres sens qui, par cela même, semblent avoir reçu une extension prodigieuse. La plupart des maladies nerveuses, la folie, l'épilepsie, la catalepsie, ne sont qu'un somnambulisme imparfait ou dégénéré. Dans ce Mémoire le maître se plaint déjà des exagérations, des abus et des absurdités auxquels sa découverte a donné lieu. Il publia encore pour les Allemands son Mesmerismus (Berlin, 1815) et mourut cette même année. Deleuze, sur le souvenir des anciens amis de Mesmer, le représente comme un homme avide de gloire, mais en même lemps plein de charité pour l'humanité souffrante. L'opinion publique est beaucoup moins, assurée sur ce personnage, et ne sait au juste quelle part il faut faire chez lui à l'enthousiasme et à F habileté. Il y eût probablement été bien embarrassé lui-même.
Résurrection du magnétisme : histoire critique de Deleuze (1813).
— Procédés pour magnétiser. — Caractères du somnambulisme.
— Cours public du docteur Bertrand. — Expériences dans les hôpitaux de Paris (M. Dupotet). — Enquête demandée à l'Académie de médecine par le docteur Foissac.
En 1813 parut Y Histoire critique du magnétisme, de Deleuze. C'était une bonne fortune pour une doctrine assez mal famée de rencontrer un défenseur honorable, savant, judicieux, modéré dans ses opinions et dans l'expression de ces opinions, un de ces patrons qui donnent aux timides le courage de confesser leur croyance. Il donnait des conseils pour l'observation des procédés physiques, mais en même temps il énonçait comme indispensables de certaines conditions morales qui reviennent à la foi, à l'espérance et à la charité, transportées dans le magnétisme :
Tous Us préceptes se réduisent à celui-ci : Toucher attentivement les malades avec la volonté de leur faire du bien, et que cette volonté ne soit distraite par aucune autre idée. Les discussions sur les moyens de se convaincre peuvent également se réduire à cette maxime : Veuillez et vous croirez.
Deleuze explique l'action du magnétisme par une analogie. Quand je veux soulever un corps, j'envoie à mon bras une quantité de force proportionnée au poids présumé de ce corps; de même, « lorsque je magnétise, j'envoie par ma volonté le fluide à l'extrémité de mes mains, je lui imprime par cette même volonté une direction, et ce fluide communique son mouvement à celui du malade. Rien ne m'empêche de le lancer, mais il peut se trouver dans l'individu sur lequel j'agis un obstacle aux effets que je veux produire : alors j'éprouve plus ou moins de résistance; cette résistance peut même être invincible. Le fluide magnétique s'échappe continuellement de nous, il forme autour de notre corps une atmosphère qui, n'ayant point de courant déterminé, n'agit pas sensiblement sur les individus qui nous environnent; mais, lorsque notre volonté le pousse et le dirige, il se meut avec toute la force que nous lui imprimons : il est mû comme les rayons lumineux envoyés par les corps embrasés. Le principe qui le met en action est donc
notre àme, comme celui qui envoie la force à notre bras, et il est de la même nature. »
Il a publié une Instruction pratique, une sorte de manuel du magnétiseur. Nous en extrayons les procédés principaux.
oc ....Une fois que vous serez ainsi d'accord et bien convenus de traiter gravement la chose, éloignez du malade toutes les personnes qui pourraient vous gêner; ne gardez auprès de vous que les témoins nécessaires (un seul, s'il se peut); demandezleur de ne s'occuper nullement des procédés que vous employez et des effets qui en sont la suite, mais de s'unir d'intention avec vous pour faire du bien au malade; arrangez-vous de manière à n'avoir ni trop chaud ni trop froid, à ce que rien ne gêne la liberté de vos mouvements, et prenez des précautions pour n'être pas interrompu pendant la séance.
« Faites ensuite asseoir votre malade le plus commodément possible, et placez-vous vis-à-vis de lui, sur un siège un peu plus élevé, de manière que ses genoux soient entre les vôtres et que vos pieds soient à côté des siens. Demandez-lui d'abord de s'abandonner, de ne penser à rien, de ne pas se distraire pour examiner les effets qu'il éprouvera, d'écarter toute crainte, de se livrer à l'espérance, et de ne pas s'inquiéter ou se décourager si l'action
du magnétisme produit chez lui des douleurs momentanées.
« Après vous être recueilli, prenez ses pouces entre vos deux doigts, de manière que l'intérieur de vos pouces touche l'intérieur des siens, et fixez vos yeux sur lui. Vous resterez de deux à cinq minutes dans cette situation, ou jusqu'à ce que vous sentiez qu'il s'est établi une chaleur égale entre ses pouces et les vôtres. Cela fait, vous retirerez vos mains, en les écartant à droite et à gauche, et les tournant de manière que leur surface intérieure soit en dehors, et vous les élèverez jusqu'à la hauteur de la tête; alors vous les poserez sur les épaules, vous les y laisserez environ une minute, et vous les ramènerez le long des bras jusqu'à l'extrémité des doigts, en touchant légèrement. Vous recommencerez cette passe1 cinq ou six fois, toujours en détournant vos mains et les éloignant un peu du corps pour remonter ; vous placerez ensuite vos mains au-dessus de la tête. Vous les v tiendrez
un moment, et vous les descendrez, en passant devant le visage à la distance d'un ou deux pouces, jusqu'au creux de l'estomac : là, vous vous arrè-
I. J'emploie ici le mot passe, qui est connu de tous les magnétiseurs; il s'entend de tous les mouvements qu'on fait avec la main en passant sur le corps, soit en touchant légèrement. çoit à distance.
terez encore environ deux minutes, en posant les pouces sur le creux de l'estomac et les autres doigts au-dessous des cotes. Puis vous descendrez lentement le long du corps jusqu'aux genoux, ou mieux, si vous le pouvez sans vous déranger, jusqu'au bout des pieds. Vous répéterez lee mêmes procédéi pendant la plus grande partie de la séance. Vous vous rapprocherez aussi quelquefois du malade, de manière à poser vos mains derrière ses épaules pour descendre lentement le long de l'épine du dos, et de là sur les hanches et le long des cuisses jusqu'aux genoux ou jusqu'aux pieds. Après les premières passes, vous pouvez vous'dispenser de poser les mains sur la tête, et faire les passes suivantes sur les bras en commençant aux épaules, et sur le corps en commençant à l'estomac.
c Lorsque vous voudrez terminer la séance, vous aurez soin d'attirer vers l'extrémité des mains et vers l'extrémité des pieds, en prolongeant vos passes au delà de ces extrémités et secouant vos doigts à chaque fois. Enfin vous ferez devant le visage, et même devant la poitrine, quelques passes en travers, à la distance de trois ou quatre pouces. Ces passes se font en présentant les deux mains rapprochées, et en les écartant brusquement l'une de l'autre, comme pour enlever la surabondance de (luide dont le malade pourrait ôtre chargé, Voiw
voyez qu'il est essentiel de magnétiser toujours en descendant de la tête aux extrémités, et jamais en remontant des extrémités à la tête. C'est pour cela qu'on détourne les mains, quand on les ramène des pieds à la tête. Les passes qu'on fait en descendant sont magnétiques, c'est-à-dire qu'elles sont accompagnées de l'intention de magnétiser. Les mouvements qu'on fait en remontant ne le sont pas. Plusieurs magnétiseurs secouent légèrement leurs doigts après chaque passe. Ce procédé, qui n'est jamais nuisible, est avantageux dans certains cas, et, par cette raison, il est bon d'en prendre l'habitude.
« Quoique vers la fin de la séance on ait eu soin d'étendre le fluide sur toute la surface du corps, il est à propos de faire en finissant quelques passes sur les jambes, depuis les genoux jusqu'au bout des pieds. Ces passes dégagent la tête. Pour les faire plus commodément, on se place à genoux vis-à-vis de la personne qu'on magnétise.
« Je crois devoir distinguer les passes qu'on fait sans toucher de celles qu'on fait en touchant, nonseulement avec le bout des doigts, mais avec toute l'étendue de la main, et en employant une légère pression. Je donne à ces dernières le nom de frictions magnétiques : on en fait souvent usage pour mieux agir sur les bras, sur les jambes et derrière le dos tout le long de la colonne vertébrale.
et le MAGNÉTISME ANIMAL. 13
<t Celte manière de magnétiser par des passes longitudinales, en dirigeant le fluide de la tête aux extrémités sans se fixer sur aucune partie de préférence aux autres, se nomme magnétiser à grands courants. Elle convient plus ou moins dans tous les cas, et il faut l'employer dans les premières séances, lorsqu'on n'a pas de raison d'en choisir une autre. Le fluide est ainsi distribué dans tous les organes, et il s'accumule de lui-même dans ceux qui en ont besoin. Aux passes faites à une petite distance, on en joint, avant de finir, quelques-unes à la distance de deux ou trois pieds. Elles produisent ordinairement du calme, de la fraîcheur et un bien-être sensible.
« Il est enfin un procédé par lequel il est trèsavantageux de terminer la séance. Il consiste à se placer à côté du malade qui se tient debout, et à faire, à un pied de distance, avec les deux mains, dont l'une est devant le corps et l'autre derrière le dos, sept ou huit passes en commençant au-dessus de la tête et descendant jusqu'au plancher, le long duquel on écarte les mains. Ce procédé dégage la tête, rétablit l'équilibre et donne des forces.
« Lorsque le magnétiseur agit sur le magnétisé, on dit qu'ils sont en rapport; c'est-à-dire qu'on entend par le mot rapport une disposition particulière et acquise, qui fait que le magnétiseur exerce une
influence sur le magnétisé, qu'il y a entre eux une communication de principe vital.
« Ce rapport s'établit quelquefois très-vite, quelquefois après un temps plus ou moins long. Gela dépend des dispositions morales et physiques des deux individus. Il est rare qu'il ne soit pas établi dans la première séance. Les magnétiseurs exercés sentent ordinairement en eux-mêmes lorsque ce moment est arrivé.
« Une fois que le rapport est bien établi, l'action se renouvelle dans les séances suivantes à l'instant où l'on commence à magnétiser. Alors, si l'on veut agir sur la poitrine, l'estomac ou l'abdomen, il est inutile de toucher, à moins qu'on ne trouve celd plus commode. Ordinairement le magnétisme agit aussi bien et mieux dans l'intérieur du corps à la distance d'un ou deux pouces que par attouchement. On se contente, en commençant la séance, de prendre un moment les pouces. Quelquefois il est nécessaire de magnétiser à la distance de plusieurs pieds. Le magnétisme à distance est plus calmant, et quelques personnes nerveuses n'en peuvent supporter d'autre.
« Pour faire les passes, il ne faut jamais employer aucune force musculaire autre que celle qui est indispensable pour soutenir la main et l'empêcher de tomber. On doit mettre de l'aisance dans
ses mouvements, et ne pas les faire trop rapides. Une passe de la tête aux pieds peut durer environ une demi-minute. Les doigts de la main doivent être un peu écartés les uns des autres, et légèrement courbés, de manière que le bout des doigts soit dirigé vers celui qu'on magnétise.
« C'est par l'extrémité des doigts, et surtout par les pouces, que le fluide s'échappe avec le plus d'activité. C'est pour cela qu'on prend d'abord les pouces du malade et qu'on les lient dans les moments de repos. Ce procédé suffit ordinairement pour établir le rapport. Il est un autre procédé que vous emploierez avec succès pour fortifier ce rapport : il consiste à opposer vos dix doigts à ceux du malade, de manière que l'intérieur de vos mains soit rapproché de l'intérieur des siennes, et que la partie charnue de vos doigts touche la partie charnue des siens, les ongles étant en dehors. Il paraît qu'il sort beaucoup moins de fluide de la surface extérieure des mains que de la surface intérieure, et c'est une des raisons pour lesquelles on détourne les mains en remontant, sans les écarter beaucoup du corps. »
Voici, selon Deleuze encore, les effets caractéristiques du somnambulisme magnétique :
Le somnambule a les yeux fermés et ne voit pas par les yeux, il n'entend point par les oreilles,
mais il voit et entend mieux que l'homme éveillé.
Il ne voit et n'entend que ceux avec lesquels il est en rapport. Il ne voit que ce qu'il regarde, et il ne regarde ordinairement que les choses sur lesquelles on dirige son attention.
Il est soumis à la volonté de son magnétiseur, pour tout ce qui ne peut lui nuire, et pour tout ce qui ne contrarie point en lui les idées de justice et de vérité.
Il sent la volonté de son magnétiseur.
Il aperçoit le fluide magnétique.
Il voit ou plutôt il sent l'intérieur de son corps, et celui des autres; mais il n'y remarque ordinairement que les parties qui ne sont point dans l'état naturel et qui trouhlent l'harmonie.
Il retrouve dans sa mémoire le souvenir des choses qu'il avait oubliées pendant la veille.
Il a des prévisions et des présensations. qui peuvent être erronées dans plusieurs circonstances, et qui sont limitées dans leur étendue.
Il s'énonce avec une facilité surprenante.
Il n'est point exempt de vanité.
Il se perfectionne de lui-même pendant un certain temps, s'il est conduit avec sagesse; il s'égare, s'il est mal dirigé.
Lorsqu'il rentre dans l'état naturel, il perd absolument le souvenir de toutes les sensations et de
toutes les idées qu'il a eues dans l'état de somnambulisme, tellement que ces deux états sont aussi étrangers l'un à l'autre que si le somnambule et l'homme éveillé étaient deux êtres différents.
Nous oublions trois commandements de l'honnête Deleuze; il veut : 1° qu'un somnambule soit toujours assisté d'un médecin; 2° qu'on ne lui fasse jamais savoir qu'on le consulte sur des maladies pendant son sommeil ; 3° que dans aucun cas le magnétiseur ne permette qu'on donne au somnambule, de quelque manière que ce soit, la plus légère marque de reconnaissance.
Un an avant Deleuze, en 1812, Montègre avait publié une brochure contre le magnétisme. En 1819, Virey donna, dans le Dictionnaire des sciences médicales, son remarquable article : Magnétisme animal Cette même année, Bertrand professait en faveur de la doctrine un cours public. En 1820, des expériences furent commencées dans les divers hôpitaux de Paris, dirigées à l'Hôtel-Dieu par M. Dupotet. Le conseil général des hospices les interrompit, sous prétexte que les malades n'étaient pas des sujets à expérimentation. Les résultats publiés dans des procès-verbaux signés de vingt-neuf médecins semblaient devoir être décisifs; et pourtant il restait encore quelque inquiétude, on sentait le besoin d'en venir à une épreuve suprême.
Première commission nommée par l'Académie de médecine. — Le rapport de M. Husson conclut à l'examen. — Deuxième commission d'examen (1826). — Rapport de M. Husson (1831).
Enfin, en 1825, s'ouvrait une époque critique pour le somnambulisme. Le docteur Foissae appela l'Académie de médecine à se prononcer. Il lui présentait des somnambules merveilleux pour l'indication des remèdes. « Mes somnambules ne s'écartent jamais des principes avoués de la saine médecine ; je vais plus loin : leurs inspirations tiennent du génie d'Hippocrate. »
L'Académie nomma une commission pour savoir s'il convenait d'entrer dans cet examen. Georget se déclara pour le magnétisme : « Il a grandi parmi les médecins.... S'il est vrai que le somnambulisme magnétique ait son analogue dans le somnambu-
lisme naturel, est-il étonnant qu'on puisse développer le premier par de certaines pratiques?... Le doute d'abord, l'examen ensuite, telle est la marche qu'indique la raison. » Le rapporteur, M. Husson, conclut affirmativement. Suivant son opinion d'alors, développée plus tard, en 1837, quand même le magnétisme n'aurait pas varié depuis 1784, on n'aurait pas le droit de le regarder comme définitivement jugé par le rapport de Bailly et de la Société royale de médecine; on peut toujours en appeler des jugements anciens à de nouveaux jugements. Après que la circulation du sang a été déclarée impossible, l'inoculation de la petite vérole considérée comme un crime, l'émétique interdit par arrêt du Parlement, à la sollicitation de la Faculté, les antiques perruques proclamées infiniment plus salubres que la chevelure naturelle, il convient d'affirmer moins témérairement. D'ailleurs les procédés du magnétisme ont changé : un fait nouveau, inconnu à ses anciens juges, le somnambulisme est intervenu. Les commissaires d'autrefois ont été nommés par le gouvernement, non par les corps auxquels ils appartenaient, et ils ont infirmé en partie la valeur de leur rapport en avançant qu'ils ont craint d'importuner les malades distingués qui suivaient le traitement magnétique, et en ne se soumettant pas aux condilions demandées par le magnétiseur.
L'examen a été fait chez Deslon, non chez Mesmer, et le rapport adopté séance tenante sans discussion préalable. Enfin, il y a eu alors môme une protestation d'un homme éminent, de Jussieu. A Berlin, une clinique magnétique est établie, et plusieurs médecins ont des traitements de ce genre avec l'autorisation du gouvernement. A Francfort, à Stockholm, en Russie, le magnétisme est examiné sérieusement; pourquoi en France resterait- on en arrière des peuples du Nord?
En conséquence, l'Académie nomma (1826) une commission composée de MM. Bourdois, Double, Fouquier, Itard, Guéneau de Mussy, Guersant, Leroux, Magendie, Marc, Thillaye et Husson. Cette commission, au bout de cinq ans (juin 1831), fit son rapport par l'organe de M. Husson. On peut y voir qu'elle accepta l'examen dans les conditions demandées comme indispensables par M. Foissac, mais qu'elle garda la haute main dans les expériences.
Elle reconnaît que les effets sont nuls ou insignifiants dans un certain nombre de cas; que, dans quelques-uns, ils sont produits par l'ennui, la monotonie ou l'imagination; mais elle réserve plusieurs faits qu'elle ne peut attribuer à aucune cause connue. C'est un des commissaires, M. Itard, qui, magnétisé dix-huit fois, sans tomber en sommeil
complet, est constamment soulagé d'une douleur de tête, ou bien un épileptique chez qui le magnétisme suspend et retarde de huit mois les accès.
Somnambulisme constaté. Plusieurs sujets sont endormis parfaitement et d'un sommeil bien particulier : on les chatouille, on les pince très-fortement, on enfonce des épingles jusqu'à trois lignes dans leur corps, on débouche sous leur nez un flacon plein d'ammoniaque ou d'acide hydrochlorique , qu'on y laisse pendant cinq ou six inspirations, on fait subitement des bruils violents; rien ne les réveille ni ne paraît les affecter. Même il est avéré que M. Jules Cloquet, en 1829, appelé près d'une femme qui avait au sein un cancer ulcéré, a, pendant qu'elle était endormie, dans une opération de dix à douze minutes, extirpé cette tumeur, sans que la malade donnât le plus léger signe de sensibilité, et sans aucun changement du pouls. Au milieu du bruit confus des conversations, le somnambule n'entend que la voix de son magnétiseur, se souvient exactement de ce qui s'est passé pendant ses précédents accès de sommeil, et ne se souvient de rien au réveil. Les somnambules ont-ils le don de lire dans la pensée de leur magnétiseur et d'obéir à sa volonté inexprimée? Beaucoup d'expériences semblent contraires, et plusieurs sujets présentés par des magnétiseurs comme merveilleux en ce genre
ne font que des bévues. Enfin un sujet vraiment remarquable se présente. Placé derrière lui, et sur les indications écrites ou par gestes des commissaires, le magnétiseur le meut avec précision : « Il dirigea son doigt en premier lieu vers la cuisse gauche, puis vers le coude gauche, et enfin vers la tète. Ces trois parties furent presque aussitôt prises de mouvements convulsifs. M. Dupotet dirigea sa jambe gauche vers celle du magnétisé; celui-ci s'agita de manière qu'il fut sur le point de tomber. M. Dupotet dirigea ensuite son pied vers le coude droit du somnambule, et ce coude droit s'agita; puis il porta son pied vers le coude et la main gauches, et des mouvements convulsifs très-forts se développèrent dans tout le membre supérieur. « Malgré cette épreuve heureuse, les commissaires avouent qu'ils ont besoin de faits nouveaux. »
Clairvoyance. Les somnambules peuvent-ils lire les yeux fermés? A travers des expériences fâcheuses, on arrive à des faits curieux, attestés avec la plus grande force par le rapport. Un somnambule, les yeux fermés, si bien que les cils s'entrecroisent, sous la surveillance continuelle des commissaires, lit ce qui lui est offert, et joue avec une vivacité extrême plusieurs parties de piquet. 11 ne lit point les letlres fermées. M. Bourdois consigne à pari, sur le procès-verbal, cette attestation : « Il est
impossible de refuser sinon sa croyance, du moins son étonnement à tout ce qui s'est passé dans cette séance.... » Mais voici mieux. Dans une séance où se trouvaient, outre les commissaires, M. Em. de Las Cases, député, M. de Rumigny, premier aide de camp du roi, et M. Ségalas, membre de l'Académie, un jeune somnambule, Paul Villagrand, étudiant en droit, tandis que ses paupières sont tenues fermées constamment et alternativement par MM. Fouquier, Itard, Marc et Husson, qui appliquent les doigts sur la totalité de la fente de l'œil, en pressant du haut en bas, montre une clairvoyance prodigieuse. Il devine des caries toutes neuves, il lit des mots et des lignes. « On lui présente, ayant les paupières tenues fermées par M. Ségalas, un volume dont le rapporteur s'était muni. Il lit sur le titre : Histoire de France. Il ne peut lire les deux lignes intermédiaires, et lit sur la cinquième le nom seul de Anquetil, qui y est précédé de la préposition par. On ouvre le livre à la page 89, et il lit à la première ligne : Le nombre de ses.... il passe le mot troupes, et continue : Au moment où on le croyait le plus occupé des plaisirs du carnaval.... Il lit également le titre courant Louis, mais ne peut lire le chiffre romain qui le suit. On lui présente un papier sur lequel on a écrit les mots agglutination et magnétisme animal, il épelle le premier et
prononce les deux autres. Enfin, on lui présente le procès-verbal de cette séance; il en lit assez distinctement la date et quelques mots plus lisiblement écrits que d'autres. Dans une autre séance, Paul essaya inutilement de distinguer différentes cartes qu'on lui appliqua sur l'épigastre; mais il lut encore les yeux fermés dans un livre ouvert au hasard, et cette fois ce fut M. Jules Cloquet qui lui boucha les paupières. Le rapporteur écrivit aussi sur un morceau de papier deux noms propres : Maximilien Robespierre, qu'il lut également bien. » Le rapport constate, pour ce somnambule comme pour le précédent, que le globe de l'œil était dans un mouvement continu de rotation et paraissait se diriger vers l'objet soumis à sa vision.
Vision intérieure, prévision. Instinct des remèdes. Les somnambules ont-ils l'intuition de leurs maladies et de celles des autres, la prévision des accidents futurs de ces maladies pour eux et pour les autres? Un étudiant en droit, ce même Paul, que nous venons de voir lisant les yeux fermés, attaqué d'une paralysie de tout le côté gauche du corps, désigne en sommeil les remèdes qu'il faut lui appliquer, et annonce un jour qu'en suivant ce traitement, trois jours après il marchera sans béquilles; il tient parole. Un nommé Gazot, épileptique, prédit de loin les attaques de ce mal pour un jour,
une heure et une minute donnés1 et l'accès arrive comme il a été prédit. Une somnambule décrit à un des commissaires, M. Marc, les symptômes de maladie qu'il éprouve et tombe juste. Présentée à une dame malade, elle décrit l'altération de ses intestins et ordonne un traitement; mais le traitement ne fut pas suivi, et l'autopsie ne fut pas faite. Consultée par une malade scrofuleuse, elle voit ses scrofules intérieurs et prescrit un traitement qui réussit quelque temps et est interrompu. Les commissaires constatent l'exactitude des déclarations de cette somnambule là où elles ont pu être vérifiées, et le discernement qu'elle a montré dans le choix des remèdes.
L'Académie fut un peu étonnée de ce rapport; la discussion, toujours suspendue, éclata en 1837. Une histoire avait paru dans les journaux, où l'on parlait d'une dent arrachée sans douleur à une personne endormie par le magnétisme. On donnait ce fait sous la garantie de M. Oudet, de l'Académie de médecine, qui se trouvait ainsi compromise. Interpellé, M. Oudet lut le récit du magnétiseur. « Au moment de l'extraction, la tète sembla fuir un peu la main de l'opérateur, et nous entendîmes un léger cri. Ces deux signes de douleur eurent la rapidité de l'éclair, le pouls de la patiente était calme, son visage n'indiquait pas la moindre émotion; ses
mains étaient demeurées immobiles sur ses genoux. » A ce propos, le fait attribué à M. Jules Cloquet, et rapporté avec complaisance par M. Husson, dans son rapport, l'extraction d'un sein sans douleur, revint en mémoire, et on discuta les deux faits ensemble. M. Roux attesta qu'il avait fait une opération cruelle à une dame masquée, dans une maison qui n'était pas la sienne, et que, pendant cette opération, qui dura un quart d'heure, la malade ne poussa pas un cri, de peur de trahir son incognito. M. Capuron affirma avoir vu, il y avait quarante ans, une Allemande à qui M. Dubois coupa le sein, et qui supporta l'opération sans proférer une seule plainte. En 1822, il avait vu un homme supporter plus d'un quart d'heure une opération des plus rudes, sans sourciller, causant et riant. M. Amussat venait d'opérer une religieuse qui avait été impassible. Pourtant aucune de ces personnes n'était magnétisée. Il n'y avait donc pas besoin de recourir au magnétisme pour expliquer le fait de M. Cloquet et le fait de M. Oudet. On poursuivit. Quelques-unes des anciennes autorités en faveur du magnétisme furent ébranlées. « Vous savez, dit M. Rochoux, ce que M. Rostan a écrit sur le magnétisme. Un jour il me proposa de me guérir de mon incrédulité et de me faire voir des choses extraordinaires; je le suivis; arrivé sur les lieux, on ne vou-
lut rien faire devant moi; j'attends toujours. * M. Bousquet, à son tour: « Georget croyait avoir bien vu; il y paraît assez à la manière dont il parle du magnétisme, dans son ouvrage sur le système nerveux. Cependant on sait aujourd'hui qu'il a été trompé par des misérables qui s'en vantent. Je tiens cela de M. Londe, le collaborateur de Georget et le témoin de toutes ses expériences. » Enfin M. Ségalas dit « qu'ayant lui-même tenu les mains sur les yeux du jeune homme dont a parlé M. Husson, et cela pour l'empêcher de voir, il ne répondrait pas qu'il lui a complètement fermé les yeux. Les yeux étaient agités de mouvements convulsifs ; ce jeune homme a pu agiter les paupières et saisir quelques caractères, d'autant plus qu'il lisait lentement, en face d'une grande croisée, et qu'il a fait des fautes. »
Nouvelle enquête demandée par le docteur Berna à l'Académie de médecine. — Rapport de M. Dubois, d'Amiens (1837). — Protestation du docteur Berna. — Réplique au rapport par M. Husson.
Peu après, un jeune docteur, M. Berna, sollicite un nouvel examen de l'Académie. La commission, composée de MM. Roux, Bouillaud, H. Cloquet, Emery, Pelletier, Caventou, Cornac, Oudet, Dubois (d'Amiens), nomma ce dernier rapporteur. Le rapport fut lu en août 1837, et traita durement le magnétisme. Sur le fait du sommeil magnétique, on ne peut rien affirmer : on n'a eu comme preuves que les assertions des sujets magnétisés. Les piqûres sembleraient une preuve décisive; mais, avant et pendant le sommeil supposé, le sujet des expériences, dans la séance du 3 mars, paraissait ne rien sentir; sa contenance et ses réponses ont été
à peu près les mêmes pendant l'opération magnétique. Et en général, comme on ne pouvait expérimenter que sur les parties naturellement découvertes, le cou et les mains, et qu'il n'était permis d'enfoncer des épingles que d'une ou deux lignes, l'insensibilité des sujets n'était pas suffisamment éprouvée. De plus, la face étant en grande partie couverte d'un bandeau, on ne pouvait s'assurer suffisamment des émotions ressenties. Sur la question si le magnétiseur, par sa seule volonté, pouvait rendre en tout ou en partie la sensibilité au somnambule, on ne saurait rien décider. Pour être certain que la sensibilité était rendue, il faudrait être certain qu'elle a été perdue. Quant à l'obéissance à l'ordre intérieur du magnétiseur, l'expérience a été fâcheuse, les actions exécutées ayant toujours été en opposition avec les commandements. Sur le transport de la vue, la propriété de voir par l'occiput, rien de péremptoire : les faits absolument décisifs ont complètement manqué, et les commissaires n'ont vu dans les rencontres heureuses que des inductions assez habiles. Enfin, pour la clairvoyance à travers les corps opaques, insuccès complet. * Que conclure, à l'égard de la somnambule, de la description minutieuse d'objets outres que ceux qu'on lui présentait? Que conclure d'une somnambule qui décrit un valet de trèfle dans une
carte toute blanche? qui, dans un jeton d'académie, voit une montre d'or, cadran bleu et lettres noires, et qui, si l'on eût insisté, aurait peut-être fini par nous dire l'heure que marquait cette montre? »
Le docteur Berna protesta, et le précédent rapporteur, M. Husson, qui se trouvait indirectement atteint par ces conclusions nouvelles, dans une séance prochaine, frappa rudement sur son collègue. Gonvenait-il d'accepter la fonction de rapporteur à un médecin qui, en 1833, avait écrit contre le magnétisme, et s'était déclaré dans cet écrit « en état d'hostilité contre les magnétiseurs? » De quel droit énonçait-il ces conclusions générales contre le magnétisme? La commission avait été nommée pour examiner deux somnambules proposés par M. Berna; son œuvre devait être intitulée : Bapport des expériences magnétiques faites sur deux somnambules. Depuis quand est-il permis, en science, de tirer de deux faits particuliers une conclusion universelle! Des expériences tentées sur les deux somnambules ont échoué ; la commission de 1826 en avait cité trois de ce genre : « On sait que rien n'est plus mobile, plus variable que les effets magnétiques; et c'est cette mobilité, cette inconstance qui éloigne tant de personnes de s'en occuper et de les étudier. Quels sont, pourrions-nous le demander, les faits en médecine pratique, en thé-
rapeutique, en physiologie, qui soient toujours iixes et immuables? » N'est-il pas étrange aussi qu'on ait passé sous silence les faits positifs constatés dans le précédent rapport? « Ils vous paraissent extraordinaires, mais devez-vous en conclure qu'ils n'ont pas eu lieu? La portée de l'intelligence humaine est-elle donc la mesure de la réalité de tous les faits extraordinaires dont nous sommes environnés? »
Prix proposé par le docteur Burdin. — Le docteur Pigeaire et sa fille. — Succès dans les réunions particulières. — Il ne s'entend pas avec l'Académie. — Fih des relations du magnétisme avec l'Académie de médecine.
Au milieu de ces débats, M. Burdin proposa un prix de trois mille francs pour la personne qui pourrait lire, sans le secours des yeux et sans lumière, un écrit quelconque placé hors de la portée des yeux, et sans le secours du toucher. L'Académie accepta , se réservant de faire surveiller les expériences par une commission de sept membres pris dans son sein, et limitant à deux années le temps des épreuves, à moins que le prix n'eût été mérité plus tôt.
En 1838, le docteur Pigeaire, de Montpellier, possédait une somnambule qui lisait les yeux fer-
MESMER ET LE MAGNÉTISME ANIMAL. 73 niés, pourvu que l'objet fût éclairé : c'était sa fille, âgée de dix à onze ans. Il s'adressa à l'Académie, lui envoyant, avec son mémoire, le procès-verbal de deux séances magnétiques, dressé par le docteur Lordat. 11 y était constaté que, les yeux bandés par un appareil de soie noire, auparavant visité, essayé avec soin, la fille de M. Pigeaire avait lu l'écriture qui lui était présentée. Tantôt elle avait suivi les mots avec le doigt, tantôt elle les avait lus ainsi sous une lame de verre transparent. M. Burdin consentit à modifier son programme : il accorda, contre sa première intention, que les objets seraient éclairés, que la somnambule promènerait ses doigts sur la lame de verre placée sur les lignes à déchiffrer; mais il réserva la question de savoir par quel appareil on empêcherait la somnambule de voir aucunement, et s'en rapporta pour cela à la sagacité des commissaires.
M. Pigeaire se rendit donc à Paris avec sa fille ; il fit devant un grand nombre de personnages des expériences qui les frappèrent vivement. Parmi eux on remarque MM. Adelon, Guéneau de Mussy, Bousquet, Delens, Ribes, Esquirol, Orfila, J. Cloquet, Pelletier, Réveillé-Parise, Arago, Pariset; on a même des procès-verbaux en forme et des plus favorables signés par MM. Bousquet, Ribes, Orfila, Réveillé-Parise, Pariset, sans compter les noms il-
lustres ou connus, mais étrangers à la science, George Sand, M. Léon Faucher, etc. MM. Rostan et Georget étaient déjà acquis au magnétisme, et affirmaient avoir constaté la vision par l'occiput. MM. Cornac, Gerdy, Bouillaud et Velpeau ne furent pas convaincus et le témoignèrent. M. Cornac parla de contorsions de la jeune fille au commencement de l'expérience.
M. Velpeau, en les imitant, avait réussi une fois à écarter le bandeau assez pour lire devant plusieurs personnes. M. Gerdy a laissé une note làdessus. L'appareil se composait d'une bande de calicot, d'une petite pelote de coton, et enfin d'un bandeau de velours noir et opaque. Le bord inférieur de celui-ci était collé à la peau voisine au moyen de petites bandelettes de taffetas gommé. Plusieurs signes lui rendirent l'expérience suspecte. C'étaient à toutes les fois des agitations extraordinaires de la jeune fille, des mouvements pour se frotter les yeux et relever le bandeau, sous prétexte qu'il la fatiguait : pendant ces opérations, les bandelettes de taffetas s'éraillaient; ensuite le refus de placer le livre à lire en face, à la hauteur des yeux. En visitant le bandeau, il y distingua de tout petits trous. Ajoutez que, peu après leur application, d'eux-mêmes les emplâtres de taffetas se dessèchent, se recoquillent par leur circonférence et
se décollent ordinairement dans un assez grand nombre de points. M. Gerdy glissa même par ces décollements des morceaux de carte de trois à quatre millimètres de largeur. Enfin, le taffetas, opaque avant son application, devient transparent par la dissolution de la colle de poisson déposée à sa surface et entraînée par le mouillage de son tissu. M. Gerdy refit les expériences chez lui : il constata qu'à travers un trou extrêmement petit dans une carte, et surtout quelques-uns, à un ou deux millimètres les uns des autres, on voit parfaitement; et appliquant le bandeau sur les yeux d'un ami, selon la recette précédente, il obtint les plus beaux résultats. M. C. nous déclara, dit-il, qu'il voyait très-clair, que la lumière lui venait de différents côtés, d'en haut, d'en bas surtout, et par l'angle interne de l'œil; qu'elle venait par les décollements du taffetas, et aussi à travers son tissu, autour du morceau de peau interposé dans le taffetas, que le moindre effort d'ailleurs produisait des décollements invisibles au dehors, suffisants pour lire. Un œil fermé par un partisan du magnétisme, l'autre recouvert du bandeau en question, il nomma sans erreur les cartes qu'on lui présenta, et depuis s'amusa à se faire passer pour somnambule.
Il fallut se présenter devant l'Académie. La commission avait inventé un masque ou casque de soie
noire, qui devait être tenu à un demi-pied de la face de la somnambule. M. Pigeaire le refusa, il lint absolument à son bandeau qui s'appliquait à la face, la laissant découverte au-dessus et au-dessous : « Une somnambule, disait-il, n'est pas un instrument de physique, on ne la manie pas à son caprice ; un masque dans cette position , fût-il fait du verre le plus diaphane, s'opposerait à la production du phénomène, en brisant le rapport qui semble s'établir entre la somnambule et l'objet qu'elle considère. » Il proposait à l'Académie, si elle avait quelques soupçons sur l'opacité complète du bandeau usité, qu'elle en fît construire un autre de la même forme, pour ne pas contrarier la petite somnambule, qui avait contracté l'habitude de ce bandeau. L'Académie tint à ses conditions, M. Pigeaire aux siennes ; on ne parvint pas à s'entendre. Le docteur Berna releva ironiquement la décision de l'Académie, en proposant, au nom d'une société de croyants, un prix de cinquante mille francs à celui des académiciens qui lirait avec le bandeau de Mlle Pigeaire. Les choses en restèrent là, et c'a été la dernière entrevue du magnétisme animal avec l'Académie de médecine.
Le docteur Burdin prorogea jusqu'en 1840 le prix qui devait être retiré en 1839, et il changea encore les conditions du concours : « Amenez -nous une
personne magnétisée ou non magnétisée, endormie ou éveillée; que cette personne lise, les yeux ouverts et au grand jour, à travers un corps opaque, tel qu'un tissu de coîon, de fil ou de soie, placé à six pouces de la figure, qu'elle lise même à travers une simple feuille de papier, et cette personne aura les trois mille francs. » Jusqu'à ce terme on ne voit plus paraître que deux concurrentes, une somnambule du docteur Hublier et celle de M. Teste, qui échouent tristement. Les choses en sont restées là entre le magnétisme animal et l'Académie de médecine.