TRADITION DU MERVEILLEUX
Avant d'examiner ce qu'il peut y avoir de vrai ou de faux dans les prétentions du magnétisme animal, il me semble utile de le placer dans la tradition à laquelle il se rattache, car le merveilleux n'a ni commencé, ni fini par lui. Il vient justement de paraître des ouvrages qui rendent cette tâche trèsfacile; je veux parler des livres de MM. Maury et Figuier1. M. Figuier a une information excellente et toute l'habileté d'exposition nécessaire pour met-
1. Histoire de la magie et de l'astrologie dans l'antiquité et au moyen âge, par M. Alfred Maury. — Un vol. in-8 et in-18. Didier.
Le sommeil et les rêves, par le même. — Un vol. in-8 et in-18.
Histoire du merveilleux dans les temps modernes, par M. Louis Figuier. — Quatre vul. in-18, deuxième édition. Hachette.
tre le lecteur pleinement au courant d'une question. M. Maury, ici comme ailleurs, aspire à épuiser son sujet, et il est du petit nombre d'hommes chez qui cette ambition est légitime. On sait ou plutôt on ne sait pas quelle est son érudition; même, dans quelques-uns de ses livres, elle a tant fourni, qu'on y est un peu comme dans une forêt trop touffue, où il n'est pas toujours aisé d'avancer; mais dans ce volume sur la magie et l'astrologie, elle se proportionne au lecteur ; aussi le livre n'est pas seulement très-savant, il est très-bien fait. J'ose recommander les ouvrages de MM. Maury et Figuier comme indispensables à tous ceux qui veulent réfléchir sur ces matières ou en parler. Ils y trouveront développée une histoire dont je ne puis ici présenter qu'une esquisse.
Tradition du merveilleux dans l'antiquité et le moyen âge.
Commençons, comme il est juste, par l'antiquité et le moyen âge. M. Maury a tracé en quelques lignes d'une remarquable préface toute l'histoire du merveilleux. L'homme sent de bonne heure qu'il est né pour commander à la nature, mais il ignore à quelle condition est attaché ce commandement, à la condition de connaître les lois qui la gouvernent; il prétend donc l'enchaîner à sa volonté par des pratiques particulières et des formules sacramentelles; la magie n'est que cela. Mais il ne peut être quelque temps avec la nature, sans reconnaître qu'elle va selon des lois ; il en découvre quelques-unes et s'en sert pour produire des effets capables de frapper les imaginations. Ainsi naît la science; elle naît au milieu des prodiges,
mélange de naturel et de merveilleux, qui forment l'astrologie et l'alchimie, par exemple. Peu à peu le merveilleux se dissipa : on vit bien que les lois physiques ne changeaient pas au gré du magicien ; alors celui-ci parut comme un homme sans pouvoir sur la matière, mais doué de pouvoir sur l'homme ; comme un artisan de mensonge, en possession de certains secrets pour leurrer notre imagination et évoquer devant elle des images décevantes, avec l'aide du démon. Enfin la démonologie elle-même tomba devant l'expérience : on vit que l'art des enchanteurs tenait à l'emploi de certains breuvages et de certaines manœuvres qui troublent le système nerveux; la science tua la magie, et c'est là que nous en sommes : elle ne s'arrêtera pas qu'elle n'en ait détruit les derniers restes.
Ainsi avertis de ne pas prendre des simulacres pour des êtres vivants, commençons notre voyage dans le royaume des ombres; il y a peu de voyages plus intéressants. La religion de l'homme sauvage ou très-barbare est le fétichisme : l'homme place en tout lieu, dans les astres, dans les pierres, dans les eaux, dans les plantes, dans les animaux, des esprits conçus à son image, doués comme lui d'intelligence et de volonté, et il les adore. Son premier sentiment à leur égard est la crainte; aussi son culte est une conjuration; les amulettes, talis-
mans contre le mal jouent un grand rôle, et le prêtre est une sorte de sorcier qui sert d'intermédiaire avec les démons. Partout se retrouvent chez ces prêtres des pratiques analogues. La connaissance des vertus des plantes leur fournit des drogues narcotiques, avec lesquelles ils provoquent les hallucinations, et des philtres dont ils se servent contre leurs ennemis; quelques notions météorologiques leur permettent de prédire des changements atmosphériques, et font croire qu'ils uisposent du vent, de la pluie et du soleil. Le culte des morts est, comme celui des démons, un culte de crainte : ils effrayent les songes, se montrent dans des visions; le prêtre a le don de les évoquer. Tel est le fonds de croyances primitives de l'esprit humain, et, pour les trouver, il n'est pas nécessaire de fouiller les monuments de l'antiquité; il suffit de lire les relations récentes de voyages dans l'intérieur de l'Afrique, où l'homme est resté enfant.
Quanta la magie traditionnelle qui s'est répandue en Europe, elle lui est venue de l'Asie et a emporté quelque chose des différentes contrées de ce pays. Les Assyriens, les Chaldéens, fondent l'astrologie, qui lie les destinées humaines aux mouvements des astres et devine l'avenir. Les Mèdes et les Perses peuplent l'univers de bons et de mauvais Génies, qui se le disputent; ils inventent toute une liturgie,
une série de pratiques et de prières pour se concilier les uns et paralyser les autres; aussi les mages de ces contrées ont mérité de laisser le nom de magie à leur art. Les Égyptiens croient que, pour dominer les dieux, il suffit de les appeler par leur nom ; de là une science mystérieuse, celle des mois magiques tout-puissants. La Grèce a ses superstitions indigènes : oracles, sacrifices pour consulter les dieux, évocations des ombres, purifications, enchantements, où excellent les femmes de Thessalie, capables de faire descendre la lune du ciel; elle a de vrais sorciers, que la religion officielle poursuit : le culte mystérieux d'Hécate, personnification de la lune, est à lui seul tout une magie ; mais ce qui introduit en Grèce la magie véritable, scientifique, avec le nom qui lui est resté, ce sont les expéditions contre l'Asie et les voyages des savants dans cette contrée, Les tireurs d'horoscopes s'appellent chaicléens et les astrologues mathématiciens; sous le pseudonyme d'Orphée, s'introduisent toutes sortes d'idées et de pratiques orientales. Et cette religion occulte, précisément parce qu'elle est occulte, échappe à la critique sous laquelle la religion publique périt; tandis que les dieux de l'Olympe succombent, les dieux inavoués persistent. A Rome, la science étrusque des augures devient promptement nationale; toutefois, elle ne suffit pas aux
imaginations, que tentent davantage les doctrines orientales; les astrologues prennent un immense crédit. Les empereurs, convaincus de la sûreté de leurs prédictions et jaloux de les garder pour leur seul usage, redoutant l'effet que leurs indiscrétions produiraient sur le peuple, les empereurs, dis-je, s'acharnent à les détruire. Comme le polythéisme, restauré par l'école d'Alexandrie, se fait oriental, admet dans son sein une multitude de Génies, et apprend aux hommes à communiquer avec eux, les empereurs chrétiens le poursuivent de toute la haine qu'ils ont contre la magie. M. Maury a raconté d'une façon très-intéressante l'histoire de cette persécution, qui ne se refusa aucun moyen. Au sixième siècle, le combat est fini, le christianisme triomphe, mais la foi dans la magie reste, et reste la même chez les vainqueurs et les vaincus; ils ne diffèrent que par le sentiment qu'elle leur inspire. Les uns et les autres croient à l'existence des esprits, à leur puissance sur la nature et à la puissance de l'homme sur eux par certaines formules; mais les païens les regardent comme des dieux, et les chrétiens les regardent comme des démons. Ils ne sont pas anéantis, ils perdent leurs honneurs, sont suspects et mal vus; ils passent à l'état d'anciens partis. Chez les Juifs, ce fut une affaire de nationalité. Ils croyaient à l'existence des démons ennemis de Jéhovah ; seu-
lement, ces démons étaient pour eux les dieux étrangers, les dieux des autres peuples, et ils les proscrivaient à ce titre. Ainsi le judaïsme les condamnait comme étrangers, le christianisme comme immoraux, mais ils subsistaient.
Après l'anathème jeté sur la magie et sur les démons, qui en sont les ministres, il restait un curieux spectacle à observer : la conversion de la magie et des démons par le christianisme. On vit cela au moyen âge. Comme l'homme continuait à désirer de certains biens, tels que la santé, la connaissance de l'avenir, etc.; les pratiques extraordinaires auxquelles il avait l'habitude de les demander revinrent, sauf une différence : on consultait le sort dans la Bible, et il n'y eut pas une maladie sans qu'il y eût un saint pour la guérir. Satan joua alors un grand rôle.
Poursuivie là et chassée du grand jour, la superstition s'est réfugiée dans l'imagination populaire, et continue de vivre dans les campagnes à l'état de superstition honteuse; de temps à autre, elle en sort pour faire des incursions dans le monde qu'elle étonne.
C'est de ces incursions que M. Figuier a reproduit l'histoire.
Tradition du merveilleux dans les temps modernes.— Possédées de Loudun. — Trembleurs des Cévennes. — Convulsionnâmes de Saint-Médard.
Vers 1632, deux jeunes religieuses des Ursulines de la ville de Loudun, à une dizaine de lieues de Poitiers, ayant été atteintes de violentes convulsions accompagnées de symptômes bizarres , on pensa qu'elles étaient possédées du démon, et on les exorcisa. L'exorciste les ayant interrogées, en s'adressant, selon l'usage, aux diables présumés dans leurs corps, les diables répondirent qu'ils avaient été envoyés là par un curé de la ville, nommé Urbain Grandier. Cet Urbain Grandier , d'un extérieur agréable, d'un esprit cultivé, était le sujet des conversations de Loudun. On lui imputait plusieurs aventures; même il avait, à ce propos, subi un pro-
ces. Condamné par son évêque et interdit de ses fonctions, il en avait appelé à l'archevêque de Bordeaux, qui avait cassé la première sentence. Mais l'opinion était toujours contre lui. Ces bruits avaient dû pénétrer dans le couvent des Ursulines; on avait même eu l'occasion d'y donner une attention particulière : Grandier s'était présenté pour être directeur des religieuses, et, pour sa mauvaise réputation , s'était vu refuser ; on lui avait préféré l'ecclésiastique qui exorcisa les deux religieuses malades.
Les exorcismes, d'abord secrets, furent peu à peu divulgués et finirent par devenir publics. Parmi les scènes dont elles étaient témoins chaque jour, d'autres religieuses, treize environ, furent frappées plus ou moins gravement du même mal, six entièrement possédées. Celaient les jeunes qui étaient atteintes, et les plaisants du temps s'amusaient à dire que les diables faisaient preuve de bon goût. La contagion gagna la ville et, de proche en proche, les villes voisines, attaquant toujours uniquement les femmes et même les jeunes filles de préférence. Toutes les religieuses furent exorcisées, et toutes accusèrent Grandier. Richelieu chargea le conseiller d'État Laubardemont, sa créature, de terminer cette affaire. Celui-ci choisit une commission de douze juges, et, avec ce conseil, procéda à l'instruction.
Elle dura huit mois, pendant lesquels les religieuses ne cessèrent d'être exorcisées deux fois par jour. Urbain Grandier, convaincu à l'unanimité, fut brûlé vif à Loudun, environ deux ans après l'époque où on avait commencé à l'accuser de magie. Au dehors de la commission, l'opinion fut divisée; les protestants, entre autres, tenaient que les juges étaient gagnés, les religieux exorcistes, ennemis de Grandier ou complaisants de Laubardemont ; que les religieuses n'avaient fait que répéter en public une comédie éludiée d'avance, et que la fin de tout cela était la perte jurée de Grandier. Notons, en passant, qu'à Louviers, vers le même temps, quinze religieuses se disaient également possédées par le fait de leur confesseur. Le confesseur étant mort, on brûla son cadavre.
Quelles étaient donc ces scènes extraordinaires? Les religieuses exorcisées répondaient en latin, au milieu d'accès dont le récit nous a été heureusement conservé dans les procès-verbaux de l'instruction. aÀsmodée, l'un des diables qui possédaient la sœur Agnès, ayant paru, fit bientôt voir sa plus haute rage, secouant diverses fois la fille en avant et en arrière, et la faisant battre comme un marteau, avec une si grande vitesse que les dents lui en craquaient; outre ces agitations, son visage devint tout à fait méconnaissable, son regard furieux, sa lan-
gue prodigieusement grosse, longue et pendante hors de la bouche, livide et sèche à tel point que le défaut d'humeurs la fit paraître toute velue, sans être cependant aucunement pressée des dents et sans que la respiration cessât d'être toujours égale. Béheret, qui est un autre démon, fit un second visage riant et agréable, qui fut encore diversement changé par deux autres démons, Acaph et Achaos, qui se produisirent l'un après l'autre ; commandement ayant été fait à Asmodée de demeurer ferme et aux autres de se retirer, le premier visage revint. » Exorcisme de la sœur Agnès.... « Après diverses autres contenances, elle porta un pied par le derrière de la tête jusqu'au front, en sorte que les orteils touchaient quasi le nez. » Exorcisme de la sœur Elisabeth : « Cet esprit malin exerça sur son corps de grandes violences et donna des marques horribles de sa rage. Il la renversa trois fois en arrière en forme d'arc en sorte qu'elle ne touchait au pavé que de la pointe des pieds et du bout du nez. » Exorcisme d'une autre religieuse : «Le démon parut sur son visage, selon le commandement que lui en fit son exorciste; il l'assouplit et la rendit souple et maniable comme une lame de plomb. L'exorciste lui plia ensuite le corps de diverses façons, en arrière et en avant, et des deux côtés, en sorte qu'elle touchait presque la terre de la tête, le démon la retenant
dans la posture où elle avait été mise jusqu'à ce qu'on la changeât, n'ayant, durant ce temps qui fut assez long, aucune respiration par la bouche, mais seulement un petit souffle par le nez. Elle était presque insensible, puisque le père lui prit la peau des bras et la perça d'outre en outre avec une épingle, sans qu'il en sortît du sang ou que la fille en témoignât aucun sentiment. Le démon Sabulon porta cinq ou six fois le pied gauche de la sœur par dessus l'épaule à la joue, tenant cependant la jambe embrassée du même côté. Durant toutes ces agitations, son visage fut fort différent et hideux, sa langue grosse, livide et pendante jusqu'au menton et nullement pressée des dents ; la respiration égale, les yeux immobiles, toujours ouverts sans cligner. Il lui fit après cela une extension de jambe en travers qui fut telle qu'elle touchait du périnée contre terre. Pendant qu'elle était dans cette position, l'exorciste lui fit tenir le tronc du corps droit et joindre les mains. »
Tous ces faits eurent pour témoin, qui les certifia de sa main, Gaston d'Orléans, le frère de Louis XIII. Deux des exorcistes, le P. Lactance et le P. Tranquille, moururent en peu de temps avec l'idée qu'ils étaient possédés, et éprouvèrent les symptômes de la possession. Un autre, le P. Surin, d'une réputation d'honnêteté incontestée, et qui exorcisa seule-
ment après la mort de Grandier, tomba aussi dans ces accidents, qu'il décrit avec une grande naïveté. « Tant y a que depuis trois mois et demi je ne suis jamais sans avoir un diable auprès de moi en exercice.... Le diable passe du corps de la personne possédée, et, venant dans le mien, m'assaut et me renverse, m'agite et me traverse visiblement, en me possédant plusieurs heures, comme un énergumène. Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi durant ce temps, et comme cet esprit s'unit avec le mien, sans m'ôter ni la connaissance, ni la liberté de mon âme, en se faisant néanmoins comme un autre moi-même, et comme si j'avais deux âmes dont l'une est dépossédée de son corps, de l'usage de ses organes, et se tient à quartier en voyant faire celle qui s'y est introduite.... Quand je veux, par le mouvement de l'une de ces deux âmes, faire un signe de croix sur ma bouche, l'autre me détourne la main avec grande vitesse, et me saisit le doigt avec les dents pour me mordre de rage.... Quand je veux parler, on m'arrête la parole ; à la messe, je suis arrêté tout court ; à table, je ne puis porter le morceau à la bouche ; à la confession, je m'oublie tout à coup de mes péchés, et je sens le diable aller et venir chez moi comme en sa maison. Ce n'est pas un seul démon qui me travaille, ils sont ordinairement deux. »
11 se passa dans cette affaire de l'exorcisme des religieuses quelques faits qui ne sont pas nets. Les diables ayant annoncé, à diverses reprises, que des pactes tomberaient du haut de l'église, ou qu'ils graveraient un nom sur la main de deux ou trois possédées, les prédictions se vérifièrent. On pensait que la supérieure avait la faculté de rester suspendue en l'air, et un jour qu'elle était ainsi, les enthousiastes criaient au miracle, quand un incrédule, soulevant sa robe, fît voir qu'elle touchait la terre avec la pointe d'un de ses pieds. Le comte de Lude étant allé à Loudun, et voulant savoir à quoi s'en tenir sur les merveilles racontées, feignit de vouloir constater l'authenticité de reliques qui lui avaient été léguées par ses ancêtres, et demanda qu'il lui fût permis de s'assurer si le diable en ressentirait la vertu. Les exorcistes les prirent de sa main et les appliquèrent à la prieure, qui aussitôt fit des cris horribles et des contorsions épouvantables. Au plus fort de ses accès, on lui ôta le reliquaire, et à l'instant elle redevint aussi tranquille qu'elle l'était auparavant. L'exorciste se tournant alors vers le comte, lui dit : « Je ne crois pas, monsieur, que vous doutiez maintenant de la vérité de vos reliques. Je n'en doute pas plus, repartit eelui-ci, que de la vérité de la possession ; » et à l'instant il ouvrit la boite, dans laquelle on ne vit, au lieu de
reliques, que de la plume et du poil. « Ah ! monsieur, s'écria le prêtre, pourquoi vous êtes-vous moqué de nous? — Mais vous, mon père, répliqua le comte, pourquoi vous moquez-vous de Dieu et du monde ? »
Il m'a paru curieux de voir, à la distance des temps, les procès-verbaux des séances de cette instruction, et j'ai vu en plusieurs endroits, à côté de la signature de Laubardemont et de grands personnages, la signature, cette fois on dirait bien la griffe, d'Asmodée et de Satan. (Manuscrits de la Bibliothèque impériale.)
Les caractères auxquels on reconnaissait dans ces temps la possession étaient : 1° la connaissance des pensées non exprimées ; 2° l'intelligence des langues inconnues ; 3° la faculté de parler des langues inconnues ou étrangères ; 4° la connaissance des événements futurs ; 5° la connaissance de ce qui se passe dans les lieux éloignés ou situés hors de la portée de la vue ordinaire; 6° l'exaltation subite des facultés intellectuelles ; 7° un développement des forces physiques supérieur à l'âge ou au sexe de celui qui les présentait; 8° la suspension du corps en l'air pendant un temps considérable.
Après les Ursulines de Loudun, viennent les trembleurs des Cévennes. La révocation de l'édit de Nantes inaugura, comme on sait, une persécution contre les protestants.
Cette persécution, rude partout, le fut davantage dans les provinces, et principalement dans les campagnes, où le zèle est moins contrôlé. On empêchait les gens de se réunir, on allait jusqu'à leur enlever leurs enfants pour les élever dans la religion catholique. Dans les Cévennes, l'exaltation des protestants ainsi poursuivis fut extrême, et se manifesta par des signes singuliers. On était réuni dans des lieux déserts, h l'insu de l'autorité, pour chanter en commun des psaumes : soudain quelqu'un des assistants était jeté à la renverse, tremblait de tout son corps, puis prêchait et prophétisait. Après lui, un autre continuait, et quelquefois même deux ou trois prêchaient en même temps; ceux en qui se montraient ces signes obtenaient sur le reste un grand ascendant. Il y en eut .en peu de temps plusieurs milliers. On leur a donné le nom de Trembleursdes Cévennes. Cette fois ce furent des hommes chez lesquels se passèrent ces phénomènes extraordinaires, les réunions éloignées et clandestines ayant dû être peu fréquentées par les femmes. On vit un grand nombre d'enfants tomber dans cet état, prêcher et prophétiser à leur tour, même, diton, des enfants de trois ou quatre ans, et qui, habitués au patois, parlaient en français; quelques trembleurs s'exprimaient en des langues inconnues. Ils avaient la prétention d'apercevoir en es-
prit leurs persécuteurs à une grande distance, et de lire dans la pensée, pour démasquer les traîtres. Un nommé Glary confondit ainsi deux espions, qui avouèrent. L'insensibilité extérieure était portée chez eux à un haut degré. Un jeune homme, en sentinelle sur un arbre, tomba de douze pieds de haut sans se faire aucun mal. Mieux que cela, pour prouver qu'il n'était pas d'intelligence avec les espions qu'il avait démasqués, Clary demanda et obtint l'épreuve du feu : on plaça autour de lui, à la vue de l'assemblée, une grande quantité de branches sèches auxquelles on mit le feu et qu'on réduisit en cendres, sans qu'il parût éprouver ni douleurs ni suffocations. Le prophète le plus célèbre fut une jeune fille de seize à dix-sept ans, connue sous le nom de la bergère de Cret, qu'on allait voir de trèsloin. Elle avait l'apparence d'une personne endormie sans aucun mouvement convulsif. Elle était d'une insensibilité complète à toute sorte d'excitations ; ne connaissant, dans son état ordinaire, que très-imparfaitement le français, elle s'expliquait alors dans cette langue très-purement ; n'ayant jamais appris que son Pater et son Credo, elle faisait pendant son sommeil des prières admirables et excellentes ; quand elle sortait de son sommeil, elle ne se souvenait de rien de ce qu'elle avait dit ; elle soutenait qu'elle avait fort bien dormi, quoiqu'elle
eût parlé pendant quatre ou cinq heures, presque sans prendre de repos ; elle faisait des prédictions pendant son sommeil ; elle n'en sortait pas d'ellemême, mais demandait qu'on l'éveillât.
Pendant que les hommes, pour la plupart, donnaient le spectacle que nous avons dit au milieu champs ou des bois, dans les villes les femmes en faisaient autant. Le maréchal de Yillars, quia terminé les troubles des Cévennes, dit : « J'ai vu des choses que je n'aurais pas crues si elles ne s'étaient point passées sous mes yeux : une ville entière dont toutes les femmes et toutes les filles, sans exception, paraissaient possédées du diable. Elles tremblaient et prophétisaient publiquement dans les rues. »
Ce fut aussi dans une secte religieuse persécutée que se manifestèrent les faits étranges qu'on a appelés les Convulsions de saint Médard. On connaît l'histoire du jansénisme : les cinq propositions théologiques présentées comme extraites de Jansénius dénoncées à Rome; la lutte autour de ces propositions : d'un côté le gouvernement de Louis XIV et les jésuites, de l'autre les solitaires de Port-Royal ; les Provinciales sortant de cette querelle ; la question d'orthodoxie abandonnée pour une question de fait : à savoir si les propositions condamnées à Rome étaient ou non dans Jansénius; la signature du for-
mulaire qui portait contre les propositions et contre Jansénius; les douleurs de ceux qui consentirent à signer et la proscription de ceux qui refusèrent; Port-Royal rasé (1710); les sépultures violées et les corps dispersés dans divers cimetières; enfin la part d'action et de courage qui, dans cette lutte, revient aux religieuses, ayant à leur tête les femmes de la famille d'Arnauld et de Pascal. Plus tard, l'orage se reforma. Le P. Quesnel, de l'Oratoire, avait écrit un livre intitulé : Réflexions morales sur le Nouveau Testament, où Ton crut reconnaître les principes de Jansénius. Il fut condamné, en 1714, parle pape, dans la bulle Unigenitus. Les difficultés du formulaire reparurent pour la bulle, et un grand nombre de jansénistes refusèrent d'y souscrire, en appelant au futur concile, d'où on les nomma les appelants, et, avec les oppositions, revinrent les persécutions. Parmi les appelants se distingua le diacre Paris, qui refusa une cure pour éviter d'adhérer à la bulle, consuma sa fortune en œuvres de charité, vécut ensuite dans la pauvreté et le travail, mourut en odeur de sainteté (1727), et fut enterré au cimetière de Saint-Médard. Des malades qui visitèrent son tombeau pensèrent être guéris ; ils publièrent ce miracle, et la foule vint au tombeau. Bientôt des femmes enthousiastes du jansénisme, frappées de l'intercession de Dieu en sa faveur,
tombèrent là en convulsions, d'autres femmes après elles, par contagion, et, à la suite, des guérisons merveilleuses, guérisons constatées avec une telle autorité, que la haine de parti elle-même ne put alors les réfuter suffisamment. Le gouvernement, qui favorisait les jésuites, vit avec déplaisir cette faveur renaissante du jansénisme : il ordonna la clôture du cimetière et le fit garder. L'archevêque de Paris interdit les visites au tombeau, et plusieurs convulsionnaires furent emprisonnés. Tout le monde connaît la plaisanterie qui fut faite alors; on trouva sur la porte du cimetière cette inscription :
De par le roi, défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.
C'était en 1732; les miracles ne se firent plus au cimetière, puisqu'il était gardé, mais ils continuèrent ailleurs, en plusieurs endroits avec des effets moins violents, par l'absence du spectacle, en d'autres avec le caractère primitif. Un témoin considérable, Carré deMontgeron, conseiller au Parlement de Paris, écrivit ce qu'il avait vu dans un livre intitulé : La vérité des miracles de Paris (1737-1748). Dans sa sincérité, il présenta ce livre à Louis XV, qui le fit enfermer à la Bastille, puis l'envoya en exil, où il mourut. Des faits tout pareils sont attes-
tés, en 1759, par du Doyer de Gastel et par un homme illustre, La Gondamine. On retrouve d'abord ici ce qu'on vient de voir chez les trembleurs des Cévennes : une exaltation des facultés intellectuelles, le don de parler avec éloquence des choses sur lesquelles, dans l'état ordinaire, on eût été en peine de s'exprimer; chez nos convulsionnaires jansénistes, le texte ordinaire des sermons est le péché originel, la nécessité du secours divin, toutes les vérités condamnées dans la bulle ; — la découverte du secret des cœurs ; — la prévision de l'avenir : les convulsionnaires prédisaient volontiers la conversion des juifs et la résurrection du prophète Élie pour remettre toutes choses dans l'ordre, suivant les promesses de l'Évangile ; ils donnèrent en outre des consultations pour les malades, déclarant l'état, la marche et la fin des maladies; — influence de l'état de convulsion sur la vie ordinaire : un M. Fontaine, ayant prédit qu'il resterait quarante jours sans manger, resta quarante jours sans manger. Si quelques-uns, oubliant ce qu'ils avaient dit en convulsion, voulaient manger dans l'inlervalle fixé pour le jeûne, ils ne le pouvaient absolument pas, ils ne pouvaient ingérer aucun aliment; — le penchant à faire des représentations de différentes scènes : ordinairement il s'agissait de figurer la passion de Jésus-Christ, ou les supplices que devaient un jour
souffrir les infidèles après la venue d'Élie. Leur physionomie peignait, avec la vérité la plus frappante, tous les sentiments, toutes les sensations qu'ils voulaient représenter. Pendant qu'ils étaient étendus pour figurer le crucifiement, on voyait sur plusieurs se former des rougeurs, ou d'autres marques, précisément aux endroits où les mains de Jésus-Christ ont éîé percées par des clous. — Mais rien n'égale les prodiges d'insensibilité extérieure et de force organique que les convulsionnaires firent paraître.
Xous ne parlons pas de l'épreuve du feu ni de traits de courage révoltants, dans le genre de celui qui est raconté de sainte Elisabeth de Hongrie : ce sont les moindres choses, mais de l'administration des secours. C'est, en effet, par là que les convulsions sont originales. Une fille de vingt-deux à vingt-trois ans, Jeanne Mouler, debout et le dos appuyé contre la muraille, recevait dans l'estomac et dans le ventre cent coups d'un chenet pesant vingt-neuf ou trente livres, qui lui étaient assénés par un homme des plus vigoureux. Cette fille assurait qu'elle ne pouvait être soulagée que par des coups très-violents; et Carré de Montgeron, qui s'était chargé de les lui administrer, lui en ayant donné soixante avec toute la force dont il était capable, la sœur les trouva bî insuffisants, qu'elle fit remettre le chenet en
les mains d'un homme plus robuste, qui lui administra les cent coups dont elle croyait avoir besoin. Alors Carré de Montgeron, pour prouver la force des coups qui n'avaient pu la satisfaire, s'essaya contre un mur. « Au vingt-cinquième coup, la pierre sur laquelle je frappais, qui avait été ébranlée par les précédents, acheva de se briser; tout ce qui la retenait tomba de l'autre côté du mur, et y fit une ouverture de plus d'un demi-pied de large. »
C'était aussi l'exercice de la planche, qui se faisait en étendant sur la convulsionnaire, couchée à terre, une planche qui la couvrait entièrement; et alors montaient sur cette planche autant d'hommes qu'il en pouvait tenir ; la convulsionnaire les soutenait tous. Il en monta, dit-on, jusqu'à trente ; « d'où il résulte, comme le fait observer Carré de Montgeron, que le corps de cette fille était chargé d'un poids de plus de trois milliers, poids qui serait plus que suffisant pour écraser un bœuf. » Une autre, couchée à terre, se faisait fouler aux pieds par les hommes les plus robustes, et n'était pas satisfaite encore. Une autre, qui était contrefaite, « se faisait attacher le cou avec une très-forte lisière, et faisait lier les deux bouts de deux autres lisières à chacun de ses pieds. Elle engageait ensuite deux des spectateurs à tirer, avec toute la violence qui leur était possible,
les deux lisières qui tenaient à ses deux pieds ; et afin qu'ils fussent en état de le faire avec plus de force, elle les priait de passer ces deux lisières en forme de ceinture autour de leurs reins, et de s'appuyer les pieds contre une grosse pièce de bois qu'on avait placée à cet effet. » Par ce moyen, son cou s'allongea, et elle porta ensuite la tête droite.
Il y avait aussi le biscuit. C'était un caillou de vingt-deux livres avec lequel un secouriste frappait sur le sein de la convulsionnaire. Il l' élevait aussi haut qu'il pouvait, et frappait aussi fort qu'il pouvait jusqu'à cent fois de suite. « A chaque coup, la chambre était ébranlée et le plancher tremblait. » Nous passons des faits horribles. Or, tous ces faits ont pour témoins les propres adversaires des convulsions , qui s'accordent ici avec les partisans, et ne trouvent d'autre recours que de les attribuer au démon. Ceux-ci même, pour mieux les constater, demandèrent au parlement une enquête où il n'osa s'engager. Un fait curieux, c'est que tel de ces miracles, et des plus effrayants, fut attesté par Armand Arouet , le frère de Voltaire, son « janséniste de frère. »
Pareillement, les commissaires nommés par le roi pour examiner les prétendues possédées d'Auxonne avaient déclaré en avoir vu plusieurs se heurter la
tète contre le pavé ou contre les murs avec une violence qui aurait dû entraîner une fracture du crâne, ou au moins une effusion de sang considérable, sans qu'il en résultât seulement une meurtrissure.
La Condamine nous a laissé le procès-verbal minutieux du crucifiement de deux femmes. Elles furent vraiment crucifiées, de longs clous furent enfoncés dans leurs mains et dans leurs pieds; après avoir tenu la croix debout , on la renversa un quart d'heure , puis on la redressa. Pour Tune d'elles, cela dura bien trois heures et demie. Ce qui ne fut pas, ajoute le témoin, sans donner des marques de la plus vive douleur.
Quand on compare tous les faits que nous venons de citer, on trouve qu'ils témoignent d'un certain nombre de facultés extraordinaires qui, d'après le docteur Bertrand, peuvent se résumer ainsi :
Insensibilité extérieure. Une somnambule, par exemple, chante, et sans aucune altération de voix, pendant qu'on enfonce quarante ou cinquante épingles dans son corps. On se rappelle les expériences consignées dans le rapport de M. Husson.
Inertie morale. C'est-à-dire l'absence de réflexion, de retour sur soi-même, pour reconnaître l'état où on se trouve, et en conséquence, à en
uger par les réponses aux questions qui lui sont faites, nul étonnernent chez le somnambule de l'état où il est et de la bizarrerie des états nouveaux par où on le fait passer. Par suite encore de leur inertie personnelle, une disposition chez les somnambules et les extatiques à attribuer les connaissances qu'ils acquièrent à la révélation d'une intelligence étrangère. Comme ils ne se voient pas agir, ils supposent qu'un autre agit en eux.
Développement de Fintelligen e. L'intelligence acquiert une force qui eût été impossible dans l'état ordinaire. L'imagination devient très-vive : elle reçoit des objets absents la même impression que s'ils étaient présents. La mémoire est aussi très-développée, et môme des circonstances insignifiantes de l'enfance se représentent à elle très-vivement. De là la faculté de parler des langues dont on n'avait qu'une connaissance imparfaite, et que l'on a oubliées depuis longtemps. Quelques-uns ajoutent la faculté de parler des langues inconnues.
Prévision. On entend par là, dans les malades, la faculté d'annoncer d'avance les modifications organiques qui doivent survenir en eux, et d'indiquer avec la plus grande précision le moment de l'invasion de ces changements ou crises, leur durée et les principaux symptômes qu'elles doivent présenter.
Bertrand a vu jusqu'à soixante accès des plus graves prédits par une somnambule, et prédits, pour le commencement et la fin, à la minute; et aussi un délire annoncé, de quarante-deux heures, qui eut lieu exactement.
Instinct des remèdes. C'est aussi une vertu propre aux états que nous avons décrits.
Communication des symptômes des maladies, le don de ressentir, par suite d'un simple contact, les douleurs des malades avec lesquels on entre en rapport. C'était une des marques auxquelles autrefois, encore en 1669, on reconnaissait les sorciers, ce qui paraît dans le procès d'une malheureuse , accusée d'avoir souffert sur sa personne le mal d'une autre femme à qui elle l'avait ainsi enlevé; c'était encore une vertu des convulsionnaires.
Communication des pensées , permission de lire dans l'esprit des autres : ancien signe de possession. Le docteur Bertrand n'avance ici qu'avec réserve. Il cite d'abord plusieurs témoignages anciens: celui du P. Surin, cet exorciste, plus tard possédé, dans l'affaire de Loudun, avouant que les religieuses * disaient les pensées les plus secrètes ; » Gaston d'Orléans, qui atteste de sa main « qu'une religieuse avait obéi à un ordre qu'il lui avait donné mentalement sans proférer aucune parole et sans faire aucun signe ; » Jean Cavalier, qui ra-
conte que deux jeunes garçons ont deviné jusqu'aux moindres circonstances de ce qu'il éprouvait intérieurement; les écrits de plusieurs auteurs, amis et ennemis, attribuant aux convulsionnaires la facullé de découvrir les cœurs, l'intérieur des consciences ; Mme Guyon, racontant, dans l'histoire de sa vie, que souvent elle lisait dans la pensée du P. Lacombe, son confesseur, comme celui-ci dans la sienne : « Je compris que les hommes pouvaient dès cette vie apprendre le langage des anges ; peu à peu je fus réduite à ne lui parler qu'en silence; » M. de Puységur, cité plus haut. Enfin Bertrand rapporte ses aventures avec ces somnambules : Tune, qu'il faisait mine d'éveiller, mais avec une volonté contraire, lui disant : « Comment, vous me dites de m'éveiller, et vous ne voulez pas que je m'éveille! » l'autre, entièrement ignorante, lui expliquant le sens du mot encéphale, qu'il lui avait proposé, avec une parfaite justesse, « phénomène, dit-il, qui, si on ne veut pas y voir un hasard aussi difficile peut-être que la faculté même qu'il suppose, ne peut s'expliquer qu'en reconnaissant que cette femme lisait dans ma pensée même la signification du mot sur lequel je l'avais interrogée. »
Vue sans le secours des yeux. Bertrand a vu une somnambule indiquer avec précision le lieu où se trouvait une bague qu'il avait ôtée du doigt de cette
somnambule pour la donner à une dame ; et encore il ignorait que le mari de cette dame eût pris la bague pour la mettre dans sa poche. Il cite les Observations de Pététin sur sept cataleptiques. L'une reconnaît les cartes glissées dans son lit et placées sur son estomac; divers objets dans la main d'une personne ou dans une boîte; sous la veste de son médecin, une bourse glîs là par un incrédule, et dont elle indique le contenu; dans les poches de tous les spectateurs, ce qu'elles renferment de plus curieux ; à travers un paravent, Pétélin prenant par erreur le manteau de son mari pour le sien; elle le fait avertir de son erreur. Vne autre désigne dans la poche d'un spectateur un louis qu'elle déclare n'avoir pas le poids, et lit une ordonnance renfermée dans un papier cacheté.
Dans une ville d'Allemagne, trois médecins attestent des faits pareils : par exemple, une somnambule lisant un écrit renfermé dans un secrétaire. Deleuze certifie qu'une jeune somnambule, es avoir lu, les yeux bandés, sept ou huit lignes -couramment, comme on lui présenta une boiie de carton fermée, où étaient écrits les mots : amitié, santé, bonheur, lut le premier mot, et soupçonna que les deux autres étaient bonté, douceur. M. Rostan parle d'une somnambule lisant exacte-
ment et à plusieurs reprises l'heure que marquait une montre placée derrière sa tête. M. Georget a vu chez une somnambule « des phénomènes fort étonnants de prévision et de clairvoyance, tellement dit-il, que dans aucun ouvrage de magnétisme, pas même dans celui de Pététin, je n'ai rien rencontré de plus extraordinaire, ni même tous les phénomènes que j'ai été à même d'observer. » Enfin, le mathématicien Francœur publie, tout en ne le garantissant pas et n'y croyant pas, dit-il (vers 1829), un récit de faits merveilleux de ce genre, constatés pendant plusieurs mois par différents médecins des eaux d'Aix, et notamment M. Despine, médecin en chef de l'établissement. C'est une malade qui voit, entend et odore par les doigts et les orteils; une autre qui lit du doigt dix pages entières avec une extrême vivacité, choisit, sur un paquet de plus de trente lettres, l'une d'entre elles qu'on lui avait indiquée, en écrit, les corrige, les recopie mot pour mot, lisant avec le coude gauche, tandis qu'elle écrivait de la main droite; tout cela à travers un écran de cartons épais qui lui masquait exactement les objets. Les mêmes faits avaient lieu sur l'épigastre, à la plante des pieds, et en diverses parties du corps. Elle rapportait toujours la vision à l'œil, l'odorat aux narines, aspirant l'air par le nez, tandis qu'elle sentait par le bout
des doigts, et, quand elle lisait par la paume de la main, se frottant les yeux pour voir plus clair.
On trouve des faits pareils de sens transportés dans les histoires des possédés, des sorciers et des convulsionnaires. L'exorciste Surin, parlant des religieuses de Loudun, dit qu'il peut jurer devant Dieu et sur son Église que plus de deux cents fois elles lui ont découvert des choses très-cachées en sa pensée ou en sa personne. A propos de cette pauvre sorcière de 1699, Marie Bucaille, on lit dans le factura rédigé en sa faveur : « Le sieur curé de Golleville rapporte que, ladite Bucaille étant dans une de ses extases, il lui mit une lettre dans la main au sujet de la femme d'un de ses amis qui était malade, et qu'aussitôt, sans avoir ouvert la lettre ni entendu ce qu'on lui voulait, elle se mit à offrir à Dieu des prières pour cette personne, qu'elle nomma. Le même curé rapporte que, pendant une autre extase, ayant mis un autre billet entre ses mains, plié et cacheté, où un homme demandait un éclaircissement sur plusieurs choses, elle répondit pertinemment aux demandes qui lui étaient faites sans ouvrir le billet.
Chez les convulsionnaires, mêmes phénomènes. « Un fait indubitable, attesté par une foule de personnes de mérite et très- dignes de foi qui l'ont vu et examiné avec tout le soin et l'attention possibles, est
celui d'un convulsionnaire qui reconnaît et distingue par l'odorat, au point de lire ce qu'on lui présente, quoiqu'on lui couvre exactement les yeux avec un bandeau très-épais qui lui dérobe entièrement la lumière1. »