Mesoncelles-en-Brie (dépendance de l'Abbaye de Saint-Denis). Abeilard et Héloîse
Le 30 octobre i891, t'en allant (TEvrexix au Soudan, tu as tenu à t'arrêter devant mon banc de Cour d'assises, pour répondre de moi.
Ton serment devant les juges fut aussi fier que ta mort devant Cennemi.
Je te dédie ce livre commencé pendant l'année où j'ai porté ton deuil.
Si jamais nous nous retrouvons, tu verras que j'ai pensé à toi.
(t) Fils Ju général de la Girennerie, commaD'Iant la division d<j cavalerie, à Alger.
J ai écrit ce livre pour le plaisir, fidèle à la vérité, fidèle à mes idées de liberté, à mes sentiments de croyant el de chercheur, toujours avec ceux qui pensent, qui espèrent et qui travaillent.
Voici ce qui m'a amené à l'écrire :
II y a déjà plusieurs années, un malin d'automne, je quittais Mcsoncelles, au milieu des feuilles qui tombaient, pour me rendre à P.ris, en Cour d'assises.
Il me fallait y être avant midi.
Le président el mon avocat m'avaient dit : surtout, soyez exact.
Mon acquittement était certain, de l'avis de tous, et je devais reprendre le train de 5 heures.
J'avais tout de mt'me le cœur brisé, et ma mère, qui m'avait fait, comme quand j'étais enfant, une petite croix sur le front, en m'embrassanl, m'a dit depuis qu'elle m'avait vu de grosses larmes dans les yeux.
En croisant, sur la route, l'antique église bénédictine, j'y entrai, j'y regardai le Christ, le vieil ami de ceux qui souffrent, et il me SI inbla que je ne devais l'ien craindre.
Dès onze heures, j'arrivai dans la grande salle où on décide de la \\e et de la mort, et, ce qui est plus terrible, des existences.
La première figure, qui frappe ma vue, c'est celle de ce même Christ du village do là-bas, de celui qui paya pour les autres.
Toute la journée, entouré des jurés inquiets, des juges en rouge et des hommes de loi en noir, je ne vis que lui.
Est-ce ce qui a fait que je n'ai guère pensé à me défendre, ni à seconder le dévouement el le cœur de mon illustre défenseur, peut-être?...
Personne n'avait rien compri • à mon affaire, moi le premier. Mais, \e soir, je descendais à la Conciergerie.
J'étais condamné, comme corrupteur de fonclionnaire, pour avoir été trop bon, pour avoir donné 500 fr. à un pauvre employé do mairie^ cliargé do cinq entants, qui ne croyait pas mal faire en les acceptant, pas plus quo je croyais mal faire, moi, en les lui donnint.
On avouera bien qu'il est facile de donner 500 fr. à un homme, sans qu'on le sache.
Et, encore, CCS 500 fr., je les avais portés, par pure complaisance, de la part d'un de mes amis, Fischer (de Clievriers), comte du l'ape, ancien gendre du duc de Persigny, gros bourgeois, fort riche, qui voulait remercier l'employé qui avait fait, comme il le désirait et comme le désirait son nouvel entouragi\ ses publications de mariage avec M'"= Lucie de Monlferrier.
Or, un employé de mairie est fonclionnaire, à Pari?, je me suis donc trouvé être un corrupteur de fonclionnaire.
En province, un employé do mairie n'étant pas fonctionnaire, je n'aurais pas été coupable.
Dans mon cas, ce qui était repréhensible à Paris, ne l'était pas ailleurs. Fischer se déchargea sur moi et se fit acquitter; la loi, du reste, ne reconnaît guère que celui qui donne et celui qui reçoit.
Les jurés crurent à une amende de 16 fr., dirent oui à la question d'usage, et le président dût m'appliquer la loi.
Il m'appliqua le minimum. Mais qu'on demande aux jurés ce qu'ils feraient aujourd'hui, qu'ils connaissent l'affaire.
On avait beau me tendre les mains de toutes part.», et me dire quo ma condamnation ne portait atteinte ni à Thonneur, ni à la probité, qu'elle était de celles qu'on raconte; un ancien ministre de la Justice et le plus vieux des maréchaux de Franco avaient beau me répéter qu'il valait mieux être condamné à trois mois de prison pour avoir donné, qu'à cent sous d'amende pour avoir pris, quand je me visseul,dans ma cellule dedeux mètres carrés, froide, humide, sans jour, à la porte de fer, épaisse comme un mur, quand le gardien me fit passer, par le guichet, un morceau de pain et une cruche d'eau, quand le bandit, qui sert de domestique aux geôliers, m'eût demandé, en me voyant déposer au grefTe ma montre, ma bague, mes boutons d'or et mon portefeuille avec
quelques billets do banque, si je n'avais eu que « ça de mon coup », je voulais mourir.
J'écrivis une première lettre au frère do ma mère, le colonel d'artillerie qui fauva Versailles (1), pendant la guerre, à la tête de SOS batteries, dont le nom est synonyme d'honneur et do bravoure, et qui m'avait assisté comme son enfant ; une seconde, à une parente, la duchesse X..., alors puissante, en lui rappelant qu'à la même place, cent ans auparavant, mon grand-père, le général comte Gabriel du Chattault, avait sauvé le sien ; et une troisième au directeur de la prison.
La première et la troisième furent remises, la seconde gardée.
Le lendemain, de bonne heure, le gardien vint me dire de le suivre. Je lui demandai où il me condui ait. « Chez le directeur, « me répondil-il, et vous savez, je vous plains, il ne fait appeler e que quand c'est du malheur. La ronde de nuit a déclaré qu'à trois o heures du matin, vous aviez de la lumière. C'est grave. »
En montant l'oscalicr do la Tour Marie-Antoinette, où était le bureau du directeur, je me demandais ce qui allait encore m'arriver.
M. X... était un tout nouveau directeur, ancien préfet, je crois, et dont le cœur n'était pas endurci aux misères humaines.
Derrière une table, droit, pâle, ma lettre devant lui, la voi,x étouffée, la voix de ceux qui souffrent de voir souffrir, il donna ordre au gardien de se retirer, puis s'avança, me prit la main et chercha à calmer ma douleur.
Il me parlait do courage et d'espérance, quand, se tournant brusquement pour ne pas laisser apercevoir que mes larmes faisaient venir les siennes, il alla regarder à la fenêtre qui donne sur le quai. La pensée sculo, continua-l-il, de votre conscience en paix, doit vous soutenir.
Voyons, donnez- moi quelques détails sur ce procès que je ne comprends pas plus que les autres.
Je les, lui donnai.
(1) lligloiré du général Ducrot.
Je uc puis, niG dit-il à la fin, pourtant pas vous traiter en criminel, vous, coupable seulement d'inconi'équences absurdes, et qui, en somme, n'ont fait de tort à personne. Et il me donna ses conseils.
Avant de me faire reconduire, il prit un livre, au hasard, parmi ceux qu'il avait dans un coin de la pièce, et me le tendit, en me recommandant de m'occuper l'esprit.
Ce livre, je le reçus, comme le malheureux reçoit l'aumône, avec une bonne parole. C'était un fragment d'histoire des moines bénédictins, et j'y lus le nom de Mesoncelles.
Le mien était fait.
S'il peut vous intéresser, vous être utile, habitants de Mesoncelles et Briards, C3 sera ma récompense.
MESONGELLES - EN - BRIE
Si chaque commune écrivait son histoire, l'Histoire de la France serait complète.
Les communes ne sont-elles pas autant de petits vaisseaux, au sang pur et fort, qui alimentent le cœur de l'être aimé, qu'on nomme la Patrie!
Mesoncelles-en-Brie ne vient pas, comme on pourrait le croire, de Domunculu' , pas plus que sa voisine, la Haute- Maison, ne vient de alla domus, et encore moins de Domi cellii' , pour douùiii cellœ, cellules du Seigneur. D'après F. Pascal, il serait composé &QMesis, par corruption de i)/6\«s/i-, et de ce//(y, habitations des moissonneurs.
Mesoncelles-en-Brie tire son nom de Meduntuin, qui s'est transformé en /J/e5«/i/«/« ei Mcsontum^ le Mançois, le pays du Méans.
Partant de celle dérivation, les moines de l'abbaye de Saint- Denis ont écrit en latin Mesuncellœ, « celles » ou habitations du Meson.
De MesunceUœ, on a failMesoncelles, puis, irrégulièrement, Maisoncelles, comme on a fait, irrégulièrement, du Haut- Meson, la Haute-Maison.
12 MCSOiNCKLLES-EN-BRlE
Ecrire Mesoncelles « Maisoncelles », avec ai, est une aussi grosse faute que d'écrire le chêne de la forêt comme chaîne de montre.
Pierre-Levée, le llaut-Meson et Mesoncelles, étaient les parties habitées de la forêt du Méans, Maant ou Mahant, qui devient, après dix siècles, Mans.
Quand un prieuré ou une abbaye possédait au loin des fermes, il y envoyait, pour les taire valoir, sous la direction d'un doyen, des moines, que le vulgaire profane confond trop souvent avec des curés.
Ces fermes, vraies colonies religieuses, s'administraient ellesmêmes, et prenaient le nom de Celles. Certaines devinrent mêmes plus importantes que leur maison-mère.
De là, souvent des dissentiments parfois graves entre le doyen, le prieur ou l'abbé.
Les principales abbayes de France furent les abbayes de Cluny, de Citeaux, de Prémontré, du Mont Saint-Michel; puis, près Paris, de Montmartre, de Port-Royal, de Saint-Yictor, de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève, de Chelles, de Saint-Antoine, de Saint-Denis.
Toutes les fois donc que nous rencontrons un pays portant le nom de Celles, ou encore le nom de Moustiers, qui vient de Monasterium, monastère, nous sommes sûrs qu'il a appartenu à des communautés religieuses. Mesoncelles, la Celle-sur- Morin, la Celle-Saint-Cloud, Courcelles, etc., le Moustiers, Marmoustiers, Faremoutiers (monastère de Saint-Fare), Giremoutiers {Giroudi-M on aster io, etc.), en sont la preuve.
Mesoncelles était une dépendance de l'abbaye de Saint-Denis, et, comme c'est là son principal litre, il est nécessaire de rappeler ce qu'était l'abbaye de Saint-Denis.
Notes générales.
L'abbaye de Saint-Denis était la plus éclairée, la plus riche, la plus puissante des abbayes du monde entier. Elle fut le foyer le plus illustre du travail, de la discipline et de la science, et se montra toujours grande, charitable, généreuse et brave au combat, où ses Abbés et ses moines descendirent plus d'une fois.
On la trouve mêlée à toutes nos gloires, qu'elle embellit, à toutes nos défaites, qu'elle adoucit, à tous les drames du trône et de la France, que souvent elle dénoue.
Elle n'avait, en France, aucuns contrôleurs, elle ne relevait que du Pape.
Le roi devait compter avec l'abbaye de Saint-Denis, qui était bien un Etat dans l'Etat, et qui pouvait presque aller de Goulommiers à Versailles sans passer sur autrui.
Elle élait si riche, qu'un de ses Abbés, Suger, proposa de continuer la seconde Croisade, seul, à ses frais.
Les souverains de France comblèrent l'abbaye de Saint- Denis, qui était, du reste, prés du soleil.
D'abord, elle recevait une somme considérable chaque fois que le roi, la reine ou un membre de la famille royale mourait, pour l'entretien et la garde du tombeau.
Tous les rois de France furent inhumés à Saint-Denis,
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excepté l'original Louis XI, qui ne lit rien comme les autres. 11 se fit enterrer dans le sanctuaire de Notre-Dame-de-Cléry, près d'Orléans.
Avant la Révolution, un Bénédictin alïirme qu'il y avait plus du trois cents princes et princesses ensevelis dans la basilique, sans compter Duguesclin, Louis de Sancerre et Turenne.
C'est bien devant ce cimetière de rois qu'on peut s'écrier, avec Bossuet : « Dieu seul est grand, mes frères ! »
La fortune de l'abbaye, commencée par Dagobert, aidée par Cbarlemagne, le plus grand politique du monde chrétien, qui favorisa la paix et le travail dans la vie rurale, s'accrut toujours, grâce aux innombrables dons et legs des particuliers et aux entreprises et travaux des moines, qui, quand ils n'étaient pas des cultivateurs émérites, étaient des artistes, des savants, des génies.
Ce sont les moines de Saint-Denis qui défrichèrent pres(|ue entièrement la Brie, que Louis XIV appela le grenier de la France. Ce sont eux qui, les premiers, introduisirent la vigne dans l'Jle-de-France.
L'abbaye de Saint-Denis entretenait tous les corps de métiers. Elle avait les frères meuniers, boulangers, brasseurs, fruitiers, corroyeurs, fouleurs, tisserands, cordonniers, charpentiers, maçons, maréchaux, menuisiers, verriers, avec un contre-maître pour chaque groupe, et à la tète de ces groupes, un moine directeur, chargé de distribuer et régler le travail.
Elle avait des maîtres en broderies d'or, argent, pierreries et émaux, comme les Yvon Tingaire ou les Guillaume-le- Sourd; des argentiers-orfèvres, connue les Gouyssinier ou les Jehan deNanterie; des verriers, comme les Saint-Albans ou les Nicolas Raublot. Des lathomiers, architectes, maîtres de la
grande-œuvre ou de la basse-œuvre, comme les Eudes de Montreuil, les Robert de Luzarches, les Simon-lc-Savant (de Meaux), les Jelian Lorrain, Etienne Penet, et cent autres. Des ouvrageurs en fer, comme Jelian de la Gourtille, Pierre Denis... ; des ymaigiers et sculpteurs, comme Jehan Malot, Jehan de Noyon... ; des peintres, avec Reymond de Yrignac, du Rousme, frère Henri...; des mathématiciens, horlogers, organistes, avec Garault, dom Robert, Bedos de Celles... ; des musiciens, à la voix superbe, avec les frères Guillaume, Jehan Char lier, le frère du Troubadour, Alain Chartier, Pierre Pinchonnat... ; des calligraphes dessinateurs, avec les moines Beriogar^ Guillaume du Bois, de Bacquemoulin..., qui augmentèrent les richesses d'uue bibliothèque unique, remplie de manuscrits aux brillantes enluminures, écrits en caractères d'or et d'argent sur champ de pourpre, bleu, violet ou d'azur, comme le psautier de la reine llildegarde, les cinq volumes d'histoires de Charles-le- Chauve, les deux exemplaires qu'Innocent III exigeait annuellement de la main même des écrivains de Saint-Denis, en retour de la Bulle de conûrmation de ses privilèges à l'Abbé Suger ; « de traités magnifiques, aux marges couvertes d'enroulements, d'exquises figurines ou de fleurs qui ne se sont épanouies, avec ce goût et cet éclat, que sous le ciel voilé des cloîtres » (I); de livres, enfm, de toutes sortes, merveilles de reliures, dont quelques spécimens, sauvés et recueillis dans nos musées, font le ravissement des connaisseurs, la gloire de l'art.
Elle avait des bibliothécaires, des archivistes, des érudits,
(1) Félicic d'Ayzai-.
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comme Jacques de Coignée, dom Jehan Gobelio, qui fit l'instruction catholique d'Henri IV, dom Breton, dom Bataillon, dom Lhotte, dom Paradis, dom Brial, dom Glande Rousseau, surnommé « le Père des pauvres ».
Tous veillèrent sur ses nombreuses thèses, dissertations théologiques ou de droit canon, chroniques, légendiers, traductions, qui répandirent sa réputation littéraire dans l'Europe entière et qui prouvent (pie la science était la compagne assidue du Bénédictin.
C'est elle qui nous fournit nos premiers historiens, avec les Aimon, Helgrand, Snger, Bigord, Guillaume de Nangis, dont les Chroniques devinrent les bulletins olïiciels du royaume.
Au premier rang de ses grands hommes, elle compte Abeilard.
Les moines seuls, alors, savaient, pouvaient enseigner.
Ce que nous avons retenu du passé, c'est à eux que nous le devons, et c'est ce qui fit dire à un grand esprit, maib égoïste et grincheux : a Ont-ils eu tort, ces moines, d'avoir montré ce qu'ils savaient ; ils ont livré les armes qui devaient les tuer. » Tout ce qui est sorti de leurs mains, travail de Bénédictin, est digne d'admiration. On n'a rien inventé, on n'a fait qu'oublier.
Je n'hésite pas à maudire le clergé dans une grosse poignée de pages de son histoire, et a mépriser, avec Drumont, la lâcheté de beaucoup de ses chefs d'aujourd'hui^ à la remorque d'une société pourrie, évèques indifférents ou insuffisants, à l'espritétroit et vaniteux, inquiets et craintifs, dédaignant riiumble desservant à la soutane usée, fuyant le pauvre, pour ne rechercher que le riche ou le puissant. Je sais qu'il y a eu, qu'il y a et qu'il y aura toujours de mauvais prêtres; mais je ne puis
m'empêcher de me découvrir bien bas devant ces moines, fils de seigneurs ou enfants du peuple, qui ne quittent leur monastère, asile de repos, de lumière et de charité, que pour prendre la charrue, le ciseau ou le compas, ou courir le monde, partout enseignant du livre, de la plume et de la parole, sans salaire, sans rétribution aucune, simplement pour l'amour du travail et de la marche en avant.
Quelle foi ! quelle force !
Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, soldats de ce Christ qui, le premier, parla de liberté, d'égalité, de fraternité, de république, ils firent la France.
Seulement, nous avons dénaturé l'œuvre. Nous avons bien fait une République, mais une République qui n'en a que le nom.
Les préceptes de Jésus, du premier républicain : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait, et faisleur ce que tu voudrais qu'on te fit à toi-même », sont restés en blanc dans la Constitution.
La Révolution, faite pour le peuple par la noblesse, qui, elle, avait fait au moins quelque chose, avait fait même grand, ne profita qu'à la bourgeoisie, et la bourgeoisie n'a rien fait pour le peuple qu'elle tient sous son talon.
Le peuple a changé de maître, voilà tout, et son maître du jour est bien le plus dur de tous les tyrans qu'il a pu jamais connaître, c'est l'argent.
Notes historiques.
L'abbaye de Saint-Denis remonte à l'an 275.
Elle fut fondée à l'emplacement où fut enterré Denis, pre-
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mier cvêqiie de Paris, et ses compagnons, liiislique el Eleu- Ihère, décapités sous l'Empire romain, par ordre du préfet de la Gaule lyonnaise, sur la niootagne nommée depuis Montmartre, Mont des Martyrs.
Sainte Geneviève, eu gardant son troupeau, venait souvent prier sur ces restes saints.
La basilique, merveille d'architecture, bravant bientôt dixsept siècles, existe toujours. Dagobert fut son premier bienfaiteur et presque son fondateur, et le premier roi qui y fut enterré.
A partir de Pépin, elle prit part aux délibérations politiques du royaume.
Cliar'es-le-Chauve,en879,lui donna un clou qui avait servi au crucifiement du Christ, et leCh^pitre le fit représenter dans ses armes.
A l'invasion des Normands, les moines de Saint-Denis lii'ent une héroïque résistance, et son abbé Louis fut fait prisonnier. Hélas! ils ne purent empêcher l'ennemi de tout mettre à feu et à sang.
Le roi Robert, qui se mêlait souvent aux religieux pour chanter les psaumes et fuir sa seconde femme. Constance, impérieuse et méchante, les aida à réparer tout le mal de la guerre.
Voici Suger, son plus illustre abbé, surnommé « le Père de la patrie », un des abbés de Saint-Denis qui ont fait le plus de travaux à Saint-Denis.
Enfant, il connaît à Técole Louis-le-Gros, qui, plus tard, le présente à la cour, et il devient le conseiller de Philippe ^^ Nommé abbé de Saint-Denis en 11^1, il est undesplusgrauds politiques de son temps.
Mais bienlùt l'abbaye devient une succursale de la Cour et voit défiler, sous ses voûtes austères, les femmes les plus élégantes, les chevaliers les plus en renom, les seigneurs les plus puissants, et les religieux suivent leur chef dans cette vie mondaine et toute de luxe.
Tout à coup, à la voix de saint Bernard, qui prêche la seconde Croisade, Suger quitte ces fêtes, revient et fait revenir SCS religieux à la règle silencieuse du monnstère, remet, eu sa qualité d'abbé de Saint-Denis, à Louis Yll, qui part pour la Terre-Sainte, l'oriflamme, la fameuse oriflamme de Saint- Denis, qui porte dans ses plis le plus vieux des cris de guerre: « Montjoie Saint-Denis! » et reçoit des mains royales la r-gence du royaume.
Cet abbé-régent, mais qui n'est pas prêtre, gouverne avec sagesse et fermeté, luttant avec énergie contre le haut clergé cl les seigneurs qui veulent empiéter sur les prérogatives de la couronne. Il affranchit les communes et donne des libertés.
Malgré toutes les sommes considérables envoyées au Roi et à son armée, il trouve le moyen de faire prospérer les linances de l'Etat. Sommes-nous assez loin de ces temps-là !
On ne se figurerait pas bien aujourd'hui un Etat faisant la guerre et des économies.
Saint-Bernard qui faisait la police alors chez les rois comme dans les monastères avait commencé par voir d'un assez mauvais œil ce Suger. Il le tança même d'importance dans ses lettres, qui devenaient aussitôt des mandements d'Evêques, mais il déclara plus tard qu'il méritait tout son respect et son admiration.
Est-ce parce qu'il avait reconnu en Suger l'homme éminemment supérieur qu'il fut ? Sans doute. Est-ce aussi parce
qu'il avait besoin de lui, comme, dans ses démêlés avec Âbeilard dont nous allons parler? — Peut-être.
Mais les nouvelles de la Croisade arrivent mauvaises. C'est bientôt la défaite en Orient, Suger ne se laisse pas abattre. Il ne peut admettre que l'armée soit vaincue.
Il réunit tous ses ministres, et en dehors de TEtat, il veut continuer la lutte avec les seules ressources de Tabbaye, et offre ses trésors au roi.
Hélas ! au moment où il levait ses troupes et en allait prendre le commandement, il meurt subitement, en Mol.
Suger mort, le roi livré à lui-même ne fait plus que des sottises. 11 consent au divorce avec sa lemme, la légendaire Éléonore coquette, frivole, légère, et qui n'avait accepté de suivre le roi en Orient que pour avoir des émotions de voyage et de cœur.
Et le divorce, c'est la restitution de la dot — comme de nos jours. — Et cette restitution, c'est une grande partie du royaume qui retourne aux Anglais.
Suger qui pensait à la France s'était toujours opposé à ce divorce, et le roi, bien inspiré, lui obéissait alors.
La mort du roi eut cent fois mieux valu que celle de Suger... « Mieux vaut un mendiant qu'un roi inutile ! »
Sous Philippe-Auguste, ce sont les troupes créées et organisées par Suger qui viennent au secours de l'armée, et assurent la victoire à Bouvines en 1214, Bouvines, le Sedan des Allemands.
Ces troupes de réserve composées d'artisans, de patrons, d'habitants de Paris et d'ailleurs, de moines, se battirent comme des lions et montrèrent à la Chevalerie étonnée, si vaillante et si glorieuse, cependant, qu'elle n'avait pas le monopole de la bravoure et du courage
Eq 1870, ces troupes-là nous ont manqué.
L'abbaye de Saint-Denis, dans la lutte suprême de Bouvines avait sauvé la France.
C'est à Saint-Denis que Saint-Louis partant pour les croisades vient recevoir deux fois le Bourdon de pèlerin, et l'oriflnmme qui va repasser les mers et flotter bientôt sur les murs de Damiette et de Tunis.
C'est à Saint-Denis que Saint-Louis, expirant sur la côte africaine, veut être enterré : « dans ce moutier (monastère), « dit Guillaume de Nangis où désormais seront réunis les « restes des roys et des reines. A droite la race de Char le- « magne, à gauche la race d'Hugues Capet. »
Et c'est Philippe-le-Hardi, roi et successeur de Saint-Louis, qui, aidé de ses chevaliers, porte lui-même sur ses épaules, du Louvre à Saint-Denis, le cercueil de son père, suivi de quatre autres cercueils, celui du roi de Navarre, celui de la reine Isabeau, sa femme, du comte de Nevers et de V « enfançon » royal, tous morts pendant l'expédition.
Il se produisit alors, ce jour-là, un incident qui mérite d'être retenu.
L'abbaye de Saint-Denis qui avait toutes les franchises, ne reconnaissait au-dessus d'elle que le Souverain-Pontife et le roi, et tel était le haut rang de son Abbé, son premier moine, son chef, que les Evêques et Archevêques passaient après lui.
Or, le jour des obsèques de Saint-Louis, l'évèque de Paris et l'archevêque de Sens entrent à l'abbaye, vêtus de tous leurs ornements pontificaux, avec une suite imposante et nombreuse, en grande pompe.
Aussitôt l'Abbé respectueux et jaloux de ses droits, les fait sortir de l'église et en fait fermer les portes.
Le service funèbre ne continue que quand l'évêque de Paris et l'archevêque de Sens se représentent en humbles sujets de TAbbé de Saint-Denis.
Le pape Boniface VIII, en 1302, fait appeler l'Abbé de Saint-Denis, à Rome, pour qu'il donne son avis sur ses difficultés avec Philippe-le-Bel. L'Abbé réunit l'abbaye, prend conseil de ses moines, parmi lesquels se trouvent les hommes les plus remarquables, part et revient avec la paix.
Saint-Denis qui n'avait pas eu que des jours de bonheur cl de gloire, devait en traverser encore de bien cruels.
Charles YI qui était venu à Saint-Denis lever l'oriflamme avant la bataille de Rosebecq, en 1382, n'était pas couché sous les dalles de la Basilique à côté de son fidèle connétable Du Guesclin dont l'épéc avait si souvent taillé ou fait reculer l'ennemi, que les voûtes de l'Abbaye entendaient ce cri terrible : « Vive Henri de Lancastre, roi d'Angleterre et de France ». La France était sous le talon de l'étranger pour un demi-siècle.
Il nous faut attendre Jeanne Darc pour nous sauver de l'anarchie du royaume dont se joue l'étranger.
Après avoir délivré Orléans, elle conduit Charles Vil à Reims pour y être sacré roi de France, le 17 juillet 1429, et le G août 1429 elle s'empare de Saint-Denis, rendant à la royauté, dit l'érudit et courageux abbé Teslory, « la Ville des Tombeaux, après lui avoir donné la Ville des Sacres ».
Mais riiéroïne ne s'en tint pas là. Elle voulut encore rendre un dernier honneur à l'abbaye de Saint-Denis : elle suspendit de ses mains aux murs de la Basilique son bouclier et son épée à la ceinture de bufle et aux annelets d'or.
« Les Rites » de Rome, après un vole unanime de douze
cardinaux, confirmé par Léon XIII, viennent de déclarer enfin Jeanne Darc sainte.
Ce n'est pas trop tôt.
Il était grand temps que notre chère Lorraine qui connut l'ingratitude de Thistoire, qui fut salie par la calomnie des Anglais et de certains évêques, et qui, ces derniers jours, dit Drumont, subit la Sorbonne et le talent de Sarah Bernhardt, prit chez nous le rang qui lui est dd. Si le 14 juillet est la fête de la République, la Jeanne Darc sera la fêle de la France.
Saint-Denis suit le goût de la Renaissance. Ses architectes et ses artistes dirigent même le mouvement et embellissent tout ce qu'ils touchent.
Catherine de Médicis fait construire tout un monument circulaire d'une grande beauté avec bas côtés à deux étages pour la sépulture de son époux, et que le Régent sans scrupules, le duc d'Orléans, doit plus tard détruire pour en transporter dans son parc de Monceaux — le parc Monceaux — les colonnes de marbre, dit encore l'abbé Testory.
La paix qui permet le travail, protège les [arts et enfante les chefs-d'œuvre ne dure jamais assez.
Voici venir les guerres religieuses qui ruinent et désolent la Patrie. Les protestants pénètrent à Saint-Denis, mettent le feu aux peintures et aux boiseries de la salle capitulaire et pillent une partie du trésor. Tout un côté de mur tombe. Sans le prince de Gondé qui arrive à son secours l'abbaye n'était plus.
Pendant la Fronde elle eut à souffrir durement aussi : soupçonnée de pactiser avec-les révolutionnaires, elle est envahie par les soldats du roi qui combattent du haut des tours. Et on raconte que le trésorier de la communauté, dom Claude
Sanguin, imitant Henri IV au siège de Paris, faisait passer la nuit, par-dessus les murs, avec une corde, des vivres aux insurgés.
Cet élan de générosité prouve bien que les communautés religieuses, tout respectueuses du passé qu'elles étaient, n'admettaient guère la domination.
Elles voulaient le progrès qu'elles avaient commencé.
Henri IV qui disait que Paris valait bien une messe, abjura le protestantisme solennellement à Saint-Denis le 25 juillet 4593. Il y a juste 300 ans.
Ce grand roi commença là son grand règne. Sous Louis XIV et Louis XV, Saint-Denis fut pris aussi du désir de bâtir.
En 1700, les moines détruisirent l'ancien gothique, ne conservant que la basilique et ses dépendances directes, et construisirent à la mode du temps, le Saint-Denis d'aujourd'hui, grand, beau, vaste, aux lignes grandioses, mais qui est plutôt un palais qu'un monastère.
Toutes leurs constructions, jusqu'à leurs fermes, vont se sentir du goût de l'époque. On dirait qu'ils ont toujours les yeux sur Versailles.
Temps de paix et de prospérité, le xvip et le XYiii^ siècle. Les moines y accomplissent les plus grandes choses dans la culture du sol, comme dans celle des esprits.
Ils font la grande Révolution dont ils vont être victimes. Leurs biens vont être confisqués et vendus comme biens nationaux, et la convention ordonne la destruction des tombes royales de Saint-Denis, 51 tombeaux furent démolis ou jetés à la rivière. Victor Hugo a dit :
Le Tibre a des Césars, la Seine a des Bourbons.
Vas voir au fond du fleuve, où les jours sont finis, Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis.
Les anarchistes de 1793, moins pardonnables que ceux do ce temps, se livrèrent à toutes les violations les plus odieuses.
S'attaquer aux vivants, soit, mais aux morts !
Le corps d'Henri IV fut trouvé en pleine rue, flairé par les chiens, les ossements de ceux qui avaient honoré la France, de ceux qui étaient morts pour elle, furent jetés pêle-mêle dans un immense trou, creusé dans une des cours de la Basilique, et le trésor le plus riche de l'univers fut pillé, non seulement par un peuple ivre, mais aussi par une bourgeoisie" féroce, qui le vendit à l'étranger.
Ce n'est certes pas le plus beau côté du « fameux Bloc » do la Révolution.
Avec Bonaparte, Saint-Denis avait été converti en Hôpital militaire. On y soignait les blessés de nos armées toujours au feu.
Napoléon vint et pensant à ses braves qui n'avaient pour toute fortune que le ruban rouge gagné sur le champ de bataille leur dit :
« Vous tous qui répandez votre sang pour la patrie sans avoir le temps de penser au lendemain, confiez vos filles chéries, dont beaucoup n'ont plus de mère, à Saint-Denis. Elles y seront élevées aux frais de l'Etat, avec tous les soins, le cœur et le dévouement qu'on doit à mes compagnons d'armes, et rappelez-vous que l'Empereur ne cessera jamais de veiller sur elles. »
Le décret donnant l'abbaye de Saint-Denis à la Légion d'honneur est du 25 mars 1809.
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Depuis, que de feaimes remarquables, que de mères vaillantes a données Saint-Denis !
Dans le décret du 9 juin 1810, réglant les différentes cérémonies de l'année à l'Abbaye, il en est une bien touchante qui prouve que Napoléon pensait, même mortes, aux filles de ses soldats.
Au mois de mai de chaque année, le Clergé, la Surintendanle, les pensionnaires, les dames, défileront devant les lombes des élèves et de leurs mères adoptives, en leur jetant des fieurs, pendant que les troupes leur présenteront les armes.
Louis XVll] fit réunir les ossements des rois dans un caveau j)arliculier avec une plaque de marbre noir portant les noms de 113 rois, reines, princes ou princesses.
Napoléon III qui respectait tout ce que respecta son oncle, releva Saint-Denis. Il confia sa restauration à Violet-le-Duc, qui suivit les plans de ses prédécesseurs, Robert de Colle, élève de Mansard, et Christophe Père, s'inspira très heureusement de trois religieux du monastère, artistes de premier ordre, Pierre Denis, Thomas le Begin, Pierre Raynier et refit le chef-d'œuvre que nous admirons.
Tous les abbés de Sainl-Denis furcnl des hommes supérieurs. Les plus savants, les plus remarquables furent peut-être Fulrad, Magimaire, Fardulie, Valton, Hilduin, Suger, Guillaume de Gap, Mathieu de Vendôme, Gilles de Pontoise, Guy de Monceaux. D'après Feiicio d'Ayzac, voici la liste des principaux:
Aygulphe, sous Dagobcrt et Clovis, 626-Gi7.
Fulrad, sous Charlemagne, 7o0-784, conseiller de l'Empereur.
Magimaire, "84-793.
Fardulphe, 793-806.
Vallon, 806-814.
Hilduin, 814-842.
Charles-le- Chauve, roi de France, 868-877.
Esbles, ni prêtre, ni moine, doué d'une force herculéenne, guerrier et chevaleresque, accomplit de nombreux et brillants faits d'armes, 887-892.
Robert I^"", comte de Paris, roi de France, 903-922.
Hugues Capet, 956-968.
Guillaume de Gap, 1071-1091.
Suger, régent du royaume de France, 1122-1132.
Eudes IV, sous Louis IX, agrandit la Basilique et abdique, 1228- ■1246.
MalhiiU de Vendôme, régent du royaume, exécute de grands travaux, 1258-1286.
Renaud de Gifi'ard exécute de grands et remarquables travaux, conseiller du roi, 1286-1304.
Gilles le"", de Pontoise, construisit Finfirmerie. lachapelle, la librairie, le scriptoriuyn, le mortuaire et d'autres grands travaux, 1 304-1 32o.
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Guy I'^'', sous Philippe de Valois, augmente le Palais abbatial et abdique, 1326-1343.
Gauthier de Pontoise, conseiller et mandataire du Roi, 1351 à 13o4.
Guy de Monceaux, fortifie l'abbaye, fait dresser le terrier et enrichit la bibliothèque d'un grand nombre de livres, 1363-1398.
Philippe 1"" de Villelte, fait rédiger le Livre Vert, 1398-1418.
Philippe II de Gamaches, conseiller de Louis XI, 1442-1464.
Jean II, Geoffroy, conseiller de Louis XI, évêque d'Arras, puis d'Alby, cardinal du litre de Saint-Sylvestre et de Saint-Marlin-des- Monts, 1462-1474.
Jean III, de Viliiers, évoque de Lombez, cardinal du litre de Sainte- Sabine sur l'Avenlin, restaurateur de TAbbaye, conseiller du Roi, 1474-1499.
Antoine de la Haye, fait construire la chapelle de Saint-Louis, 1499-1 oOo.
Eymard de Gouftier, établit et ramifie et fait encaisser les cours d'eau 1517-1529.
Louis II, cardinal de Bourbon, construit le Palais-Bourbon dans l'Abbaye, lo29-lo57.
De 1567 à 1374, sous Charles IX, dévastation de l'Abbaye] par les protestants.
Louis III, cardinal de Guise, lo74-lo89.
Charles III, sous Henri IV, cardinal de Vendôme, puis de Bourbon, 1389-1 394.
Louis IV de Lorraine, cardinal de Guise, sous Louis XIII, 1594-1622.
Henri III de Lorraine, sous Louis XIII, 1622-1633.
De 1633 à 1642, réforme de la Congrégation de Saint-Maure.
Armand de Bourbon, prince de Conly, sous Louis XIV, 1642-1634.
1662-1691, sous Louis XIV, Paul de Gondy, cardinal de Rez.
1691, suppression de la dignité abbatiale.