‹ Mesoncelles-en-Brie (dépendance de l'Abbaye de Saint-Denis). Abeilard et HéloîseChapitre 2 sur 21 · GRANDS-PRIEURS · texte numérisé non relu

GRANDS-PRIEURS

Dom Charles Bouyer.

1696, Pierre-Arnould de Loo,

1702. Malhieu Gilbert.

1711. Dom Denis de Sainle-Marllie.

1714. Dom Robert, marchand.

1720. Dom F. Anseaume.

1726. Dom Pierre Ridiez.

1729. Dom Pierre du Biez.

1736. Dom Joseph Castel.

1741. Dom J. Avril.

1748. Dom Pierre Boucher.

1751. Dom J.-N. Chreslien.

1766. Dom J. Delrue, de mémoire mérilaiile.

1706. Dom René Gillot.

1773. Dom P. -F. Boudier, l'amabililé, la boulé même.

1775. Dom de iMalaret.

1778. Dom Bourdin.

1791. Dom de Verneuil.

Eu 1792, eut lieu la sécularisation de la Communauté, et on 1803, la cession de l'Abbaye à la Légion d'honneur.

Depuis les Abbés et les Grands-Prieurs, Grands-Ciianceliers de la Légion d'honneur et Surintendants ont administré la maison Impériale de Saint-Denis : De Lacépède, baron de Pradt, archevêque de Malines; le comte de Bruges; maréchal Mac-Donald, duc de Tarente; Maréchal Mortier, duc de Trevise; maréchal comte Gérard; maréchal Oudinot, duc de Reggio; général baron Subervie ; maréchal comte Molitor; maréchal Exelmans; duc d'Ornano ; général Lebrun, duc de Plaisance; maréchal Pélissier, duc de)Malakotf; amiral Hamelin; gêné-

rai comle de Flabaut ; général Vinoy ; général Faidherbe; général Février.

Mesdames la baronne du Bouzet, comtesse du Quengo, baronne de Bourgoing, baronne Dannery, baronne Daumcsnil^ Amirale Le Ray, M"»' Rycbebuscb.

Près de trois mille moines sont enterrés dans l'Abbaye; la règle voulait que les Religieux de Saint-Denis fussent enterrés à Saint- Denis.

On y trouve encore les tombes de : Jacques le Bossu, tbéologien renommé et vanté de S Souverains-Pontifes, grande lumière.

Hervé de Maupertuis, seigneur de Maupertuis, près de Mesoncelics, qui voulut être inbumé dans le même caveau que sun ami Sydracb de Vérès, afin, disent les épitaphes, que la mort ne séparât pas ceux qu'avaient unis une même vie et une même airection (1515).

Menaut de Hydrecan, de Mesoncelles, allié aux nobles maisons de Mauregard, de Lours, de Mesoncelles, de Cbampigny, né au milieu des grandeurs. L'exemple du prieur de Mesoncelles le poussa à prendre l'habit monastique. Devenu profès, puis prévôl de la Garenne, c'est-à-dire grand-administrateur des forêts de l'Abbaye, il mourut en lG80.

Des Essarts, orateur d'une grande érudition, 1320.

Eustacbe de .Neufville, un des plus beaux hommes de son temps et un des plus riches, jeune encore, il abandonne tout pour le cioilrc où il pourra penser qu'il n'est que poussière.

Pierre de Hangest, le modèle de toutes les vertus, 1502.

Isthier d'Asnières, grand-commandeur, administrateur remarquable, lû43.

Jean de Verdun, quart-prieur Claustral et Cenier, savant et orateur distingué, député au Concile de Trente, 1579.

Harmand de Clèvcs, grand-aumônier, 50 ans de travail et de vertu,

Etienne de Colteblanche, vieux et noble nom, homme fin, spirituel, modeste, pieux et savant, grand-aumônier, 1587.

Godefroid de la Tour, l'un des Religieux les plus remarquables et dont parlent souvent les Annales monastiques, 1590.

Pierre de Veclii de Labour, de no!)!o maison, lrè.s vci'sc dans les langues grecque el laline, liJ'Ji).

Louis de Meaiix, des comtes de Mcaux, administrateur habile, modèle de dévouement, IGOT.

Pierre Rochart, des présidents au Parlement de Paris, grand-commandeur.

Pierre Gestat, grand-aumûnicr, charitable, lit beaucoup pour les pauvres et pour l'agriculture, s'occupa particulièrement de Mcsoncelles, 1609.

Pierre Dufour, des conseillers au Parlement, prévôt de la Garenne^ chargé de la perception des cens, attaché à l'office des Charités, mort à la peine, 1613.

Jean Ezin, prévôt de La Garenne, prieur de Saint-Thibaud. quintprieur Claustral, quarante ans dans les charges, doux, paternel et bon, 1612.

Pierre d'Allegrin, des seigneurs de Dian, grand trésorier, grands mérites et grandes vertus, 1622.

Anne de Goussencourt, fils d'un membre du Parlomcnl, prieur de Saint-Gabriel en Vermandois, envoviJ en Allemagne par son Abbé, pour faciliter les négociations diplomatiques. Pendant la disette de 3 ans, en 16i9, nourrit un nombre considérable de pauvres, non seulement les inscrits à l'Abbaye, mais bien d'aulres encore

Nous relevons encore bien des noms illustres : Robert de Montmorency, Jean de Gertonne, de Chûteaufort, d'Allinville, de Berthaucourt. de Fachy, d'Otteville, de Mornay, de Bragelonne, de Sainclot, d'Herville, de Villiers, de Braquencourt, de Vallès, de la Fontaine, de Basseny, de la Grippière, de Saint-Germain de Veresl, de Noviant, de Vyon, de Berville.

La grande gloire de Mesoncelles fut un homme trop connu par ses malheurs, pas assez par sa science, Abeilard, le plus célèbre professeur du monde qui, pendant cinquante ans, traîna derrière lui tout un peuple avide de l'entendre.

Pierre Abeilard, du nom d'abeille, symbole du travail, naquit en Bretagne, dans la vallée de Clisson, près de Nantes, au château du Pallet dont son père, Bérenger, était seigneur.

Tout jeune, il haranguait déjà ses camarades.

Venu en France, pour y compléter ses études, il commença par se faire entendre sur la montagne Sainte-Geneviève, puis partout où le réclamaient ses disciples qui se multipliaient sous les arguments serrés de « sa voix d'or ».

Il avait enseigné à Melun, surpassant ses maîtres Guillaume (de Champeaux) (1) et le célèbre Boscelin, il avait enseigné à Paris tout rempli de son nom, à l'Ecole de la Cité, à côté de Notre-Dame.

De Paris dont il était l'ornement et le flambeau, sa renommée s'était répandue dans l'Europe entière. Il était déclaré digne du Souverain pontificat (2).

'1; Champeaux, du nom d'un bourg de la Brie où il était né. (2) Ab. op. ép. i p. 35

AU faîte de la grandeur intellectuelle, des honneurs, de la richesse, de la prospérité mondaine, il n'avait plus qu'à vivre en repos, s"eslimant lui-même « le seul philosophe qu'il y eut sur terre », quand il fit la connaissance d'Héloïse, orpheline pauvre, nièce de Fulbert, chanoine de Notre-Dame, et parente, par sa mère, de la famille des Montmorency, dont un des membres, le sieur Bouchard, vassal rebelle de l'abbaye de Saint-Denis, venait de se faire connaître par ses actes de brigandages (1101). Condamné àPoissy, ce Bouchard dût faire amende honorable à l'Abbé qwi commença ainsi l'illustration des sires de Montmorency.

Héloïse qui avait déjà étudié les lettres au couvent d"Argenleuil, suivit les cours d'Abeilard et comme elle était une excellente élève, Abeilard vint ensuite lui donner des leçons particulières chez son oncle, dont la maison était rue des Chantres.

Sur l'emplacement de cette maison on lit aujourd'hui encore cette inscription :

Héloïse, Abeilard liabilèrenl ces lieux Des sincères amants, modèles précieux.

L'an H 18.

Abeilard était beau, d'une beauté peu commune, Héloïse avait toutes les séductions. Si elle n'était pas complètement jolie, elle était pire.

Ils s'aimèrent du plus grand des amours.

Fulbert qui d'abord s'était prêté aveuglement à tout, fier du maître de sa nièce, entra bientôt dans une grande fureur, en voyant qu'Abeilard tout absorbé par sa passion, ne paraissait plus à ses cours.

34 MESONCELLES-EX-BRIE

D'uu autre côté, les écoliers réclamaient leur maître.

Abeilard éperdu, conduisit Héloïse en Bretagne, sa patrie, au Pallet. Il la confia à sa sœur et c'est là qu'elle mit au monde son fils, Pierre Astrolabe (1) (astre brillant), qui plus tard entra dans les ordres, à Nantes.

Abeilard, de retour à Paris, vint trouver Fulbert, lui fit comprendre que les plus grands hommes avaient succombé comme lui, le calma, lui parla de réparations, lui offrit d'épouser sa nièce, à la condition toutefois que ce mariage fut secret pour ne pas lui nuire.

L'oncle Fulbert consentit, et Abeilard alla reprendre en Bretagne Héloïse pour l'épouser.

Mais Héloïse ne tenait pas au mariage, elle comprenait qu'Abeilard en souffrirait toute sa vie, qu'il les humilierait, que le monde lui en voudrait à elle de lui enlever son génie, et elle assurait que les paroles de pardon de son oncle, qu'elle connaissait bien, cachaient quelque dessein sinistre.

Les deux amants malgré tout reviennent à Paris, et reçoivent la bénédiction nuptiale des mains mêmes de Fulbert.

A partir de ce moment, les deux époux ne se virent qu'en se cachant chez l'oncle Fulbert où était restée Héloïse. Abeilard habitait une maison voisine. Il fallait tenir, selon la promesse de tous, le mariage secret. Abeilard trouvant cette vie atroce, mit sa femme au couvent d'Argenleuil où elle avait été élevée. Là il la verrait à son aise.

Héloïse y prit le voile pour la forme, recevant de temps en temps son mari. Fulbert croit qu'Abeilard a enlevé sa nièce

(1) Certains auteurs le l'ont mourir en has-àge.

ABEILABD ET HÉLOÏSE 35

pour se débarrasser d'elle, qu'il la trompe. Tous les soupçons lui passent par la tête.

Il donne libre cours à sa colère, ne pense qu'à sa vengeance. Une nuit, il pénètre avec ses cinq complices dans la chambre d'Abeilard endormi et trahi par son valet, et, dans son lit même, le tenant sans défense, lui fait subir le dernier des outrages, la mutilation dégradante et cruelle qu'on sait. Tu ne pécheras plus !

Paris fut consterné. Toute la ville et les écoles indignées crièrent vengeance. Les femmes qui, toutes l'admiraient et l'aimaient, pleuraient.

Deux des coupables et le valet furent condamnés à la peine du talion, c'est-à-dire à la même mutilation et eurent en plus les yeux crevés.

Fulbert disparut et se cacha. Il eut tous ses biens confisqués. Mais comme il était chanoine, ses collègues le protégèrent et il mourut, o honte 1 toujours chanoine de Paris.

Abeilard, échappé à la mort, résolut de se retirer du monde et entra à l'abbaye de Saint-Denis.

Mais une activité pareille, un génie si exhubérant, se sentait mal à l'aise sous des murs aussi hauts, et, recevant les conseils de ses disciples, des princes de la science qui réclamaient ses lumières, il résolut de continuer ses leçons et ses travaux.

Il vint enseigner à Mesoncelles-en-Brie en 1120 (1). Il avait choisi Mesoncelles-en-Brie, parce que là il ne cessait pas d'être chez ses frères^ les moines de Saint-Denis, parce que le territoire lui offrait une vaste surface et des ressources pour ses élèves, et aussi parce qu'il ne s'y trouverait pas éloigné du

(1) De Besce, Cousin, de Remusat, etc.

bienfaiteur de son ordre, le comte de Champagne et de Brie, celui qui rapporta la rose rouge des Croisades, la même que le comte d'Egmont cueillit à Provins et mit dans ses armes. D'Egniont était chef de la maison de Lancaster ; la maison d'York portait une rose blanche; la rivalité de ces deux familles pour le trône d'Angleterre fut au xv« siècle l'origine de la guerre des Deux Roses (1).

Ses auditeurs venus de tous les points de la France, de l'Angleterre, d'Allemagne, couchaient un peu partout, au château, chez les seigneurs, chez les habitants, dans les fermes, dans la plaine ou la forêt, dans les huttes de bois, de terre et de feuillage.

C'est à cette époque qu'Héloïse, apprenant qu'Abeilard est en Brie, quitte son couvent d'Argenteuil pour se vouer aux malades, mais en réalité pour aller retrouver l'homme aimé (2).

Sous le costume de la sœur de charité, elle traverse Paris, s'arrête dans la cité Notre-Dame, les yeux baignés de larmes, et couche dans un monastère de femmes près d'Hauberl- Villiers.

Le lendemain elle repart demandant souvent sa route.

Elle n'était plus qu'à une heure de Lagny-le-Clou. appelé ainsi à cause du clou qui avait percé les chairs du Christ au crucifiement, et que la ville avait possédé avant Saint-Denis, quand, exténuée de fatigue elle s'assied au pied d'une croix, au tournant d'un chemin, au-delà de Chelles, et, nouvelle Magdeleine, y attend le jour. De Lagny elle arrive à Faremoutiers, où elle reçoit de l'Abbesse secours et hospitalité.

(1) Vareppe.

(2) Ab. op.

Faremoutiers c'était presque Mesoncelles. Elle avait monté son calvaire ; elle aurait pu revoir, le même jour, celui qui remplissait son cœur. . . et le monde.

Mais Héloïse est femme, elle veut bien retrouver Abeilard changé — son corps, du reste, lui importe peu, c'est son âme qu'elle aime — mais elle, elle ne veut pas se présenter à lui, les traits tirés, les membres meurtris. Elle attendra, se reposera, se reprendra ; elle ne perdra rien d'elle-même. Deux jours ne se sont pas écoulés qu'elle arrive le soir à Mesoncelles. Un escholier la guide jusqu'à la demeure d'Abeilard qui préparait sa leçon du lendemain.

Elle frappe et demande le maître.

A sa vue, Abeilard qui ne s'émeut pas devant des milliers d'auditeur^ pâlit et chancelé. Tous deux restent muets, comme les grandes douleurs

Que se passa-t-il dans cet instant suprême entre l'homme qui ne l'est plus, et la femme qui l'est tout entière ? — Dieu seul le sait !

A quel homme, dans la vie, au moins une fois, n'est-il pas arrivé de se voir tout à coup comme frappé d'impuissance devant la femme longtemps recherchée, longtemps désirée, cl qui se donne entin les bras grands ouverts ?

L'allente trop pénible, l'excès de passion, l'émotion, la crainte, ont envahi son esprit qui alors maîtrise la chair. Il hésite, la femme sourit, il est perdu ; il n'a qu'à se cacher la figure.

On sait que ces sortes de défaites n'arrivent qu'aux plus forts, aux plus vigoureux, ne sont souvent que les préludes des plus grandes conquêtes et que la femme intelligente n'en garde jamais qu'un souvenir de fierté, celui d'avoir assez inspiré pour dominer.

Il m'aimait trop pensera-t-elle !

Mais ce n'est là qu'un mauvais rêve, un jour sans lendemain, tandis que pour Abeilard et Héloïse, c'est réteroelie réalité.

La légende rapporte qu'Abeilard entraîna Héloïse au-dehors, et qu'arrivés au bord de l'Etang, du carré d'eau, ils eurent ridée de s'y jeter enlacés.

Cette idée ne pût que traverser des esprits et des cœurs aussi forts, aussi fervents et aussi chrétiens que les leurs : le lendemain Abeilard écrivait ses leçons.

Combien de temps Héloïse resta-t-elle à Mesoncelles ? — Personne ne Ta dit.

Son séjour y fut de courte durée, puisque Argenteuil la revit bientôt. Mais ce qu'on peut assurer c'est que l'entrevue du plus célèbre des philosophes et de la plus illustre des femmes, eut sur la vie de l'un et de l'autre les plus grandes conséquences et que c'est à Héloïse que nous devons d'avoir aujourd'hui les ouvrages d'Abeiiard, qu'il ne commença à écrire qu'à Mesoncelles.

A la souffrance et à la désillusion succédèrent les courageuses résolutions, les serments solennels.

Je laisse la plume à M. de Rémusat :

« Abeilard résista longtemps, il répugnait à revoir le grand jour. Cependant, amis, ennemis, écoliers religieux, TAbbé lui - môme insistait, et entrant, alors, dans cette vie de mobilité ot de tentatives changeantes, que son âme inquiète allait prolonger, il s'établit dans le prieuré de Mesoncellesen-Brie, situé sur les terres du comte de Champagne, pour y rouvrir son école à la manière accoutumée (1120).

• Il retrouva, sur-le-champ, un auditoire attentif et nom-

breiix.On parle de trois mille étudiants. La foule reparut, et, bientôt, ce lieu retiré ne suffit plus à l'abriter, ni à la nourrir. Ramené par le malheur aux plus sérieuses méditations, préoccupé des devoirs de sa profession, devenu par l'étude, et plus savant et plus subtil, il rendit son enseignement éminemment religieux.

« Sans abandonner ces sciences profanes , dont on lui demandait surtout les leçons, il en fit un appât, dont la saveur attirait les disciples à cette philosophie véritable, qui était, enfin, pour lui, celle de Jésus-Christ, imitant ainsi celui qu'il appelait le plus grand des philosophes chrétiens, Origène.

« La manière, en effet, dont saint Grégoire, le thaumaturge, nous dit qu'enseignait ce profond et singulier docteur, offre assez d'analogie avec la méthode d'Abeilard.

« C'est, du reste, celle de quiconque veut fonder la foi sur la rai son. Point d'Arcane pour Origène, dit le thaumaturge, il expliquait tout.

« Le tour théologique qu'avait pris l'enseignement d'Abeilard ne fit qu'exciter davantage la curiosité, et le professeur obtint un succès qui rappelait le passé.

« Pour s'instruire à la fois dans la science séculière et sacrée, on se pressa dans son école, et la décadence des autres établissements recommença. Les maîtres se déchaînèrent de nouveau contre lui. On attaqua tout, et sa manière et son droit d'enseigner.

« On lui reprocha, mais non en face, d'être, contrairement aux devoirs monastiques, encore captivé par l'étude des livres profanes, et d'avoir usurpé cette fois, sans qu'un supérieur l'autorisât, la maîtrise en théologie.

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« Sou école était, en effet, une œuvre volontaire et privée, il n'était plus maître, et comme recteur de celle de Paris, il n'était plus théologal d'aucune Eglise.

« La publicité des écoles monastiques n'existait pas de droit, et, d'ailleurs, il enseignait hors de son couvent.

« On demandait donc son interdiction et l'on ne cessait de presser, dans ce sens, archevêques, évêques, abbés, et tout personnage revêtu de quelque titre ecclésiastique.

« On travaillait à soulever tout le clergé contre lui.

» Abeilard commença par braver l'orage; il s'était accoutumé à dédaigner ses ennemis.

« Sa supériorité avait jusqu'ici accablé tous ceux qu'elle avait irrités.

« N'ayant rien perdu de sa science éloquente, voyant son auditoire renouvelé, il pensait avoir gardé tout son ascendant, et il méconnaissait ce que le temps apporte de changement dans la situation des plus heureux, ce que le malheur enlève d'autorité au talent des plus habiles.

« Le respect et l'empressement de ses disciples lui faisaient illusion. Il ne savait pas qu'une puissance interrompue ne se retrouve guère, et que, depuis sa chute, une ombre funèbre avait été portée sur tout son avenir.

« Il arriva que, pressé par ses élèves, il entreprit de rédiger ses leçons théologiques. Son intention déclarée était d'affermir les fondements mêmes de la foi, et puisque le philosophe était maintenant un religieux, de rendre témoignage de sa profession en enseignant la philosophie religieuse.

« Or, la première vérité de la philosophie religieuse, c'est Dieu. Son ouvrage fut donc un traité sur la nature de Dieu, c'est-à-dire sur l'unité de la trinité divine.

AF^EILAHD RT H.-XOISE 4'1

C'est ri Dtrod action à la théologie que nous avons encore.

« Démontrant, comme on dit, la foi par la raison, il veut répondre aux hérétiques et surtout aux incrédules, qui se piquent de philosophie, par un christianisme philosophique.

« De là cette thèse, persévéremment soutenue, que le dogme peut être présenté sous une forme rationnelle qu'il faut comprendre ce qu'on croit, qu'il n'y a point de mystère qui ne puisse être éclairci par des explications, ou du moins, par des similitudes choisies avec discernement, et que la dialectique, cette maîtresse de la raison, doit être conciliée avec les croyances chrétienoes, si l'on ne veut pas qu'elle les ébranle, en les mettant en contradiction avec ses propres lois. Une conséquence assez naturelle était de placer l'autorité des philosophes presqu'au rang de celle des saints ; de prétendre que la raison, révélation intérieure, avait conduit les premiers aux mêmes notions que les seconds sur la nature de Dieu et, notamment sur la Trinité; que la vérité étant commune à tous, les sentiments qu'elle inspire avaient pu l'être, et qu'il ne fallait pas entièrement désespérer du salut des sages de l'antiquité.

« Or, cette foi de la raison, implicite et confuse dans Platon , plus développée , plus authentique , plus puissante chez les chrétiens, c'est le dogme de Tunité de Dieu, seul iucréé, seul créateur, seul tout-puissant, bien suprême et perfection infinie. »

Mais, en Dieu, Abeilard distingue nettement la puissance, la sagesse et la bonté, et le Père, c'est la puissance, le Fils, verbe de Dieu, suprême intelligence, c'est réterneile raison, et le Saint Esprit, c'est la source divine de grâce, de charité et d'amour.

Alors on l'accusa de faire trois Dieux d'un seul Dieu.

C'est cet ouvrage qu'Abeilard écrivit à Mesoncelles et qui souleva contre lui, comme nous allons le voir, ses ennemis incapables et jaloux.

C'est cet ouvrage que le Concile de Soissons ordonna de brûler, en même temps qu'il condamnait Abeilard à la récluclusion.

« Mais quoi, s'écrie Abeilard, n'était-ce pas toujours la fable si connue du renard dédaignant les raisins qu'il ne pouvait saisir?

a Ainsi, quelques docteurs de ce temps, parce qu'ils ne sauraient atteindre à la dialectique, l'appellent une déception, ce qu'ils ne peuvent comprendre est sottise, ce qui les passe est un délire.

« Ils s'appuient, s'il faut les croire, sur les livres sacrés, mais que de saints docteurs la recommandent, cette science qu'ils insultent ! On peut leur montrer des citations des Pères, qui jugent la dialectique nécessaire pour comprendre, pour expliquer, pour défendre l'Ecriture. Saint Augustin, saint Jérôme même, lui donnent à résoudre les difficultés de la foi.

t Qu'est-ce que les hérétiques , sinon des sophistes, et comment confondrons-nous les sophistes, si ce n'est en nous montrant dialecticiens ?

« Si le Christ est si souvent appelé Sophia ou la Sagesse, s'il est le Logos ou le Verbe dont parlent et Platon et saint Jean, les amis de la sagesse ou les philosophes, les disciples du Verbe ou les logiciens ne sont que les chrétiens les plus fervents.

« Enfin, Notre-Seigneur lui-même, pour convaincre les Juifs, n'a pas dédaigné l'arme de la discussion. Il n'a pas

toujours prouvé la foi par des miracles, lui aussi, il a recouru à la puissance de la raison ; et son divin exemple nous enseigne que nous, à qui manquent les miracles, à qui ne reste que la lutte de la parole, nous devons convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse, comme les Grecs au temps de saint Paul..

« Aussi bien pour les hommes qui savent juger, la raison a plus de force que les miracles, qu'on peut attribuer à quelque pouvoir infernal. Si l'erreur peut se glisser dans le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation.

« Il faut donc s'adonner à la logique qui pénètre tout de même les questions sacrées et qui confondra surtout les docteurs présomptueux qui se croient les mêmes droits qu'elle. »

Voilà ce que répondait Abeilard pour confondre ceux qui disaient qu'il avait écrit qu'il y avait trois Dieux, mais c'était en vain.

Lotulfe et Albéric, ce dernier archidiacre de Reims, Raoul, dit Le Vert, évoque de Châlons, Conan, évêque de Palestine, convoquèrent une assemblée ou Concile,, à Soissons, ville qui avait déjà condamné, en 1092, Roscelin, le maître, devenu l'ennemi d'Abeilard, et qui condamnera plus tard Jeanne Darc.

Dans ce Concile, Raoul avait appelé des membres considérables de son clergé, entr'autres Geoffroy, évêque de Chartres.

Abeilard aurait pu dire que, moine de Saint-Denis, il ne relevait que de l'évêque de Paris ; mais comme il comptait réduire à l'évidence, par arguments serrés, précis et publics, ses adversaires, il ne réclama pas.

Il remit donc son livre à l'archevêque Raoul, en lui disant que s'il avait écrit une seule ligne de contraire à la foi catholique, il était prêt à la corriger.

44 MESONGELLES-EN-BRIE

Ses accusateurs, devenus ses juges, l'ouvrirent, le lurent en partie, déclarèrent qu'ils n'y trouvaient rien à reprendre, et renvoyèrent leur jugement à la fin du Concile.

Visiblement, on sentait l'injustice ; on n'osait pas le condamner, on espérait que le temps lui amènerait d'autres ennemis; mais le peuple, les savants, une partie même du clergé étaient pour lui.

Le dernier jour du Concile étant arrivé, il fallut bien s'exécuter.

Geoffroy de Chartres, homme pieux, éclairé et juste, plaida pour Paccusé, rappela ses talents, sa gloire; il proposa, devant l'abbé de Saint-Denis, l'illustre Adam, de le ramener à son abbaye, et que là, en présence des plus grands docteurs, on examinerait son cas.

Mais cette proposition fut repoussée. On craignait que la victime n'échappât à ses persécuteurs.

L'évèque de Chartres l'exhortait au courage et pleurait avec lui. « La pensée, dit Rémusat, a beau supprimer la force; quand la force l'opprime en la faisant taire, c'est un martyre sans consolation. La consolation ou la vengeance de la pensée, c'est la parole. »

Ceux qui ont souffert l'injustice comprendront.

Enfin, on lit la sentence. Abeilard. jugé et condamné sans être entendu, dut jeter lui-même son livre au feu, et fut emmené en prison, près de Soissons, au couvent de Saint- Médard, où il subit la peine du fouet.

Jusqu'à présent, il n'avait jamais trouvé une résistance devant lui sans la vaincre.

11 est vrai que la haine, l'envie, qui dévoraient ses juges, lui avaient fermé la bouche.

Voilà comment au xii« siècle déjà on traitait les héros de la pensée.

Ceux d'aujourd'hui ont-ils parfois moins à endurer?

Ce jugement fut l'objet de la réprobation générale.

Bientôt ses auteurs en eurent honte, etAbeilard fut ramené dans son couvent, à Saint-Denis. Là, il devint un frère fort incommode avec ses théories, jugées subversives. Après une discussion violente avec TAbbé, il dut descendre au cachot.

Mais une nuit, il le quitta secrètement, aidé de certains religieux, qui s'étaient entendus avec ses disciples du dehors, gagna de nouveau Mesoncelles-en-Brie (1), s'y cacha, puis arriva jusqu'à Thibauld, comte de Champagne, qui le reçut avec empressement et le fit entrer au prieuré de Saint-Ayoul, à Provins.

Il faudrait des volumes pour suivre, pas à pas, Abeilard. Je tâcherai donc de ne dire que le nécessaire. Cependant, il me faut bien rappeler ce qu'il fut dans le pays qui s'honore de lui.

Abeilard fit appel à Louis-le-Gros, roi juste et libéral. Sa prière était portée à la Cour par Burchard, évêque de Meaux, et par deux hommes d'Etat éminents : Suger, l'Abbé de Saint- Denis, « le Père de la Patrie », et Etienne de Garlande. Ce roi rendit la liberté à celui qui, le premier, en avait jeté les bases en France, à la condition, toutefois, de n'appartenir jamais qu'à l'Abbaye de Saint-Denis, qui le revendiquait comme une de ses lumières.

Qu'on s'étonne maintenant de voir défiler à Saint-Denis tant d'hommes remarquables !

(l) De Besce.

Il se retira, pauvre^ sur les bords de l'Ardusson, près de Troyes, dans la paroisse de Quincey. Il syfait un oratoire de chaume et de roseaux et veut y vivre en ermite. Mais, dès que sa retraite fut connue, des écoliers d'abord, 'une foule immense, ensuite, accoururent et réclamèrent ses leçons.

Des tentes, des murs de terre s'élevèrent comme par enchantement pour abriter ses disciples, qui couchaient par terre et se nourrissaient comme ils le pouvaient. La gloire revenait à lui. On lui apportait de partout des vivres, des matériaux pour construire, de l'argent même. Milon, seigneur de Nogent, Galo, son oncle, Adélaïd*e, son épouse, la comtesse Mathilde furent ses principaux bienfaiteurs. Le Paraclet était fondé.

Abeilard enseigna surtout la logique dans cette Académie scholastique, ne cessant de maintenir l'ordre et la vérité au milieu de ses élèves, venus de tous les pays de l'univers.

Hélas ! Abeilard ne devait pas rester plus dô trois ans au Paraclet, de 1122 à 1123.

Deux hommes puissants se lèvent contre lui, Norbert, évêque de Magdebourg, fondateur de l'abbaye de Prémontré, et saint Bernard, qui, « de plus en plus enfoncé dans l'ombre et courbé vers la terre^ dit encore Rémusat; avait le front pâle de ses moines amaigris ; mais il ouvrait un' œil vigilant sur le monde, observait les prêtres, les docteurs, les évêques, les princes, les rois, rhéritiér de saint Pierre lui-même, et, tantôt suppliant avec douleur, tantôt gourmandant avec force, il avait pour tous des prières, des menaces, des larmes et des châtiments, et faisait, sous la bure, la police des trônes et des sanctuaires. «

Abeilard, inquiet, menacé, prend peur, revoit déjà de nouveaux conciles, de nouveaux cachots, de nouvelles tortures. Il sait que pour lui la justice n'est qu'un mot.

AIŒILARD ET HÉLOÏSE 47

En même temps, des religieux viennent lui proposer de prendre la direction de leur abbaye, l'abbaye de Saint-Gildasde-Rhuys. Ils lui apportent l'autorisation de l'abbé de Saint- Denis et le désir du duc de Bretagne. Le malheureux, espérant le calme et le repos, accepte et part.

Il trouve dans ce monastère des moines sauvages, qui ne savent ni l'entendre, ni lui obéir; une vie grossière et déréglée, le désordre, la violence. Il veut sévir. Nulle part, il n'est écouté. On lui tend mille pièges, on le menace. Découragé plus d'une fois, sur les rochers de Saint-Gildas, il exhale son chagrin et ses plaintes. Gomme il regrette son Paraclet, ses élèves, ses amis !

Il écrivait les Odœ Flebiles^ ses chants élégiaques, quand il apprit que le couvent d'Argenteuil était repris par l'abbaye de Saint-Denis et l'abbaye de Fotel, et que ses sœurs Agnès et Agathe et aussi Héloïse cherchaient un asile (1).

II revient en Champagne, reprend le Paraclet, le donne aux religieuses d'Argenteuil, et Héloïse en est l'abbesse à "Àd ans.

A cette époque, le pape Innocent II, poursuivi en Italie, allait en France chercher asile.

Il débarqua au port Saint-Gilles. Des moines, saint Bernard, le roi de France, Henri i", roi d'Angleterre, alors en Normandie^ Pierre-le-Vénérable, vinrent au-devant de lui. Il traversa solennellement la Gaule.

Arrivé à Etampes, il séjourna au monastère de Morigni. Une grande cérémonie a lieu, et parmi les assistants illustres entre tous, se trouve « Pierre Abeilard, abbé de Saint-Gildas,

(I) Saiat-Deiiis payait une rente de 80 livres à l'abbaye de Fotel pour recueillir les religieuses d'Argenteuil.

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