DU SECOND THÏÏATP.E FRANÇAIS
De ce triple salut ne prenez mil ombrage ; Je ne viens point, porteur d'un sinistre messap^e, Annoncer en tremblant (pi'un Grec ou qu'un Romain Ce soir donne à l'affiche un démenti soudain : Qu'Oreste, moins zélé pour une amante ingrate, Renonce à conspirer par ordre d'IIippocrate,
* Va' Discours l'iH prononré le 19 octobre 1819.
30G DISCOURS DOllVKRTURi:
(^u que le roi des rois, désertant ses états , S'est enfui pour Bordeaux sans réveiller Arcas. Nous avons su trouver, loin des sentiers vulgaires, Des rois à résidence et des dieux sédentaires, Nourris dès le berceau dans de vieux préjugés, La crainte du parterre et l'horreur des congés.
Modeste ambassadeur d'un empire comique.
Je viens du compliment suivre l'usage antique ; Je viens ressusciter, dès nos premiers essais. Un des statuts sacrés du Théâtre Français. Quand de Pâque expirant la fatale quinzaine, Par la poste, au public, ramenait Melpomène, Au lever du rideau, les nombreux spectateurs. Réunis pour fêter ses talens voyageurs.
Accueillaient le discours d'un héros ou d'un prince, Kncor tout parfumé des lauiiers de province. Ainsi nous reviendrons complimenter Paris, Moins chargés de lauriers, nos rivaux ont tout j)ris. Trop heiu^eux si , glanant oii leur foule moissonne, Nous ramassons les brins tombés de leur couronne ;
\){] SKCOM) ilILAlhl H;a.N(.AI.^. M)'.
Pins lieiiieux si , pai' /aAv artistes casaiii* is. INous pouvons sous vos yeux cueillii- lojis Jios lauriers î Vous, cependaiil, vous tous, (ju un anioui- idolatie Knllaninie noblement pour les jeux, du théâtre, Dirigez sans ligueui' nos efforts incertains ; Soyez nos protecteurs, traitez-nous en voisins, Vous, disciples d'un dieu ([ue plaisanta Molièie, Et songez qu'Apollon d'I^sculape est le père. Vous aussi, de riiéniis généreux nourrissons, Reposez-vous ici de ses doctes leçons.
Puisse une anij)le récolte ombrager sur ces rives Le front de nos caissiers de palmes lucratives ! Puissiez-vous, chaque hiver, braver les aquilons. Contre un sexe craintif déchaînés sui' les ponts! Puissent les doux bravos (^aresser notre oreille ! Puissions-nous voir l'auteur représenté la veille. Saluant son ouviage, à la porte annoncé. Sortir tout radieux de n'être point placé! (]oml)lez ce tenqjle heureux de dépouilles opimes ; Mais allez dans quelqu'autre immoler vos victimes. Hélas! j'ai vu nos dieux abandonnés, proscrits.
3()S DISCOURS DOUVEKIURK
Et ce vide ettVayant trappe eneor mes esprits.
Alors , de TOdéoii le long pèlerinage
Etonnait un fidèle et troublait son courage.
Si quelques voyageurs, nés au quartier d'Antin ,
Découvraient l'Odéon dans ce désert lointain ,
Ils l'admiraient , frappés de respect et de crainte,
Comme un vieux monument d'Athène ou de Corinthe ,
Et rentraient dans Paris, sans risquer un écu
IV)ur voir les naturels de ce pays perdu.
Voilà, voilà. Messieurs, l'effrayante chronique
Qu'on tourne à nos dépens en récit prophétique ;
Eternel ejitretien de l'amateur glacé,
Qui lit notre avenir écrit dans le passé.
Voilà les souvenirs dont s'armait la censure
Durant les longs travaux de notre architectuie.
Pourquoi sont-ils passés ces temps, ces heureux tenq^s,
Où les murs s'élevaient au son des instrumens ,
Où les rochers émus cédaient à l'harmonie
Des Lafond , des Duport de la Mythologie?
Thalie eut emprunté, pour bâtir son palais,
Notre orchestre... ou celui du Théâtre-E^rançais,
Et nous eût épargné les sinistres augures
Qu'ont rendus contre Jious les cents voix des brochures.
DU SKCONI) IflKATKi: IKANCAIS. .iO'j
Deux théâtres ! dit-on ; mais le stMil existant . Faute d'appnis nonveanx , ne marche (|u'en hoitant. Kh ! Messieurs, partagez le champ ie |)his stéiiie : Un seul le négli«>eait, deux le rendront feitile. lies talejis sont les fruits de la liv alité : Souvent un fils unicjue est un enfant gâté.
Que n'a-t-il pas produit ce siècle de miracles, Oii le Pinde français a rendu ses oracles? Mais, illustrés par lui, deux tiiéàtres rivaux Luttaient dans la carrière ouverte à ses travaux De Ixacine au combat l'un suivait la bannière, L'autre avait arboré l'étendard de Molière; Kt l'auteur immortel du Cid et du Menteur Versait sur les deux camj)s son éclat createui-. Du zèle et des succès le public tiil)utaire Portait de l'un à l'autre un appui volontaire ; Kt, fidèle au talent (jui charmait son loisir. N'embrassait de parti (pic celui du plaisir.
310 DISCOURS DOUVERI IiRH:
Quand l'astre de Ferney n'éclaira plus la scène,
Il laissa dans la nuit Thalie et Melponiène ;
Mais la rivalité, divisant leurs sujets,
Du jour qui n'était jdIus nous rendit les reflets.
Fabre prétait alors à la muse comique
La mordante âpreté de sa verve caustique ;
Sur les pas de Chénier , Legouvé prit l'essor ;
Cet aimable Collin , que Paris pleure encor ,
Par l'abandon nait'de sa facile veine,
Mérita le surnom qu'ennoblit La Fontaine ;
Ducis nous attendrit pour d'illustres malheurs ;
Ducis, dont l'art sublime éveillait nos terreurs ,
inspiré par Shakspear qu'il imitait en maître ,
Egala Crébilloii , le surpassa peut-être.
Gain aux spectateurs retraçait sur ces bords
L'horreur du premier crime et des premiers l'emords ;
Tout près du Luxembourg , le Vieux Célibataire,
Sous les traits de Mole , captivait le parterre ;
De Marins aux 1er s la sombre majesté
Désarmait d'un regard le Cimbre épouvanté ;
Cependant (ju'Othcllo, l^)lyincc et son père,
i)i: si.coM) iiiKATin: ikançais. 311
luMiclon (*t RoiilcMi , et Mncheth et l'oiiaèit*.
Du hruit tonjours croissant (Je leurs lu ilhnis (ic^tiiis
Fntl^uaient les éelios des hords uitiiipontains.
Quelque splendeur aloi's eouronna nos poètes ; Mais n'ont-ils pas trouvé de dignes interprètes? Contât, Cauniont, Kaueourt, Sainval et Duga/.on [jaissaient-ils au l)esoin les enfans d'Apollon ? Fleuri , dont ee théati'e a gardé la mémoire, Survit à nos plaisirs sans survivre à sa gloire. Saint-Prix , digne héritier du sceptre de Bri/ard , A des collatéraux, vient de léguer son art ; Mais Paris se console en écoutant Oreste , Et rit de deux jours l'un : Célimène lui reste.
Si la rivalité fut féconde en succès, Pourquoi désespérer de ses nouveaux essais? Un moment charpie soir ce combat dramaticpu' Ne peut-il dérider la sombre [)oliti(pu'?
:il2 DISCOURS irolIVKKTURK
Aiiiniiuit de la voix deux empires jumeaux ,
La grave Déitë qui préside aux journaux
Ne peut-elle au budget dérober une page ,
Pour peser les destins de Rome et de Cartilage?
Plus d'un guerrier captif, et longtemps sans espoir,
S'apprête à secouer la poudre d'un tiroir ;
Plus d'un prince, indécis entre les deux frontières,
N'attend que nos succès pour franchir nos barrières.
Venez , tristes héros, nos bras vous sont ouverts ;
Affrontez parmi nous des flots souvent amers.
Le Permesse à la fin est pour vous navigable ,
Et vous n'attendrez plus comme une ombre insolvable
Qui , suppliant Caron de la prendre au rabais,
Errait au bord du Styx sans le passer jamais !
Notre esquif lève l'ancre et va braver l'orage ;
Mais c'est peu d'un esquif, il faut un équipage.
Que le nôtre à former nous a coûté d'efforts !
Nous avons parcouru la province et ses ports ,
Dépeuplé la Belgique, et du Conservatoire
Appelé dans nos rangs et l'élite et la gloire.
Si nous vous présentons quelques heureux talens,
Pardonnez des écarts à leurs nobles élans.
Faut-il rejeter l'or pour un peu d'alliage?
1)1 si:(:o>i) TiiiwMiu: i ka.\(;ais. 3i:{
Ou(* son éclat plus pui* devienne votre ouvrage.
Songez ([u'avee le temps le bien se change en mi<'ii\ ;
Oue le plus l)eau talent ne prend (pie sous vos yenx
Ce goût, cette nature élégante et fidèle,
Ce bon ton dont Moncade emporta le modèle :
Que le Garrick français s'éleva par degré
Aux célestes transports de Joad inspiré ;
Q) n'en fin d'un geste vrai la muette éloquence
Est fille d'Apollon. . . et de la Patience.
Ce propos me rappelle un conte d'autrefois : Venillez l'entendre : Esope en faisait même aux rois Les rois, vous le savez, sont des dieux sur la terre. Et ce qu'on dit aux dieux peut se dire au parterre.
« Dans un pays que je ne nomme point, Pays des arts, du goût, de l'élégance, (Il est , je crois, de votre connaissance) Etait un parc admirable en tout point.
:ili DISCOIRS DOllVKRI LJI{i:.
Cliose bizarre : une seule avenue
Le traversait dans sa vaste étendue.
Là s'assemblaient gens de cour et bourgeois ;
Juge, avocat, militaire, coquette,
S y délassaient du soin de leurs emplois.
Ou des travaux d'une longue toilette.
liCS orangers parfumaient ces beaux lieux ;
On y rêvait au doux bruit des fontaines.
Quels gazons frais ! quels sons mélodieux !
FiCs rossignols y chantaient par centaines
Toute l'année... hormis deux ou trois mois ,
Où ces messieurs prenaient tous leur volée ,
Couraient les champs, et laissaient dans l'allée
D'autres oiseaux , lesquels étaient sans voix.
A leur retour la foule consolée
Dans l'avenue oubliait ses ennuis.
On s'y portait : c'était la mode : et puis...
C'était la seule. Un bon vieillard , un sage,
Dit : iMais pourquoi ne pas en avoir deux ?
Soudain on plante, on se hâte, et l'ouvrage
Va lentement ; alors c'était Tusage.
lia promenade ouverte aux curieux,
Tout le monde entre, et d'abord la Critique.
1)1 SKCONI) TIIKAIKK ] l'iAX Al- MJ
Sur les (lt*rauls (lutine passant s'r\|)li(|ur. (^)iii n'a les siens ? (jVs\ l)ien , s'ecriait-on : Mais |)eii (le lleins ! mais des arl>res sans oiiii)! «• ! liCS rossignols n'v sont |)as (mi i^rand Mninlm- ' Des fruits pas un ! à peine (Ju ^a/on ! Oh ! l'autre allée aiu'a la préf'érenee. Elle a la mienne , et j'y eours. . . Patienee , Dit le vieillard (jui parlait de bon sens ; Juger trop vite à l'erreur nous entraîne. Est-ce en deux jours (pie le gland devient eliene? Laissez grandir ces aihustes naissans, Ils donneront du irais et de rond)rage. Prodigue/, l'onde aux gazons délicats, Et leur duvet s'étendra sous vos pas.
Encouragez les chantres du bocage, Les rossignols épars sur les rameaux Verront |)rès d'eux s'élever' des rivaux ; Leur foule un jour couM'ira ce feuillage , Vous charmera de chants toujoui's nouveaux. Ponte l'année ils vous seront fidèles... On prendra soin de leur couper les ailes. Laissez aux fleurs le temps de s'entr'ouvrii". Et leurs couleurs ne seront que |)lus belles
316 DISCOURS D'OUVKRTURK.
Vienne rautonine, et les fruits vont mnrir Achetez donc par un peu d'indulgence Double avenue et double jouissance. »
Suivit-on ce conseil ? ce conseil fut-il vain?
Le mot (le cette énigme au compliment prochain
DISCOURS D'LNAUGLHATION