VÉRONIQUE, GUILLAUME
GUILLAUME, entrant, une pioche sur l’épaule.
Mère, mère! j’ai la poitrine en feu, le sang finirait par jaillir de la peau... (U jette la pioche dans un coin.) Misérable outil ! A quoi bon tout ce travail, puisque la
semence sèche parmi les pierres?
VÉRONIQUE
As-tu défriché, là-bas, le fond du vallon?
GUILLAUME
Oui. Il y a là un peu plus de bonne terre, que les pluies du printemps ont amenée. Mais la couche est si mince encore!
VÉRONIQUE
Alors, comme à l’autre saison, rien ne poussera?
GUILLAUME
Rien, si le ciel ne nous aide !
Et ce sera la misère, la faim, ô mon enfant!
GUILLAUME
Mère, c’est ce qui m’enrage!... Plus même du pain à manger!
VÉRONIQUE
O mon enfant, te souviens-tu, lorsque ton père vivait encore, avant la terrible mort qui nous Ta pris, te souviens-tu des jours où nous étions riches ? Et tout le village, avec nous, était riche, tandis que, maintenant, la misère et la faim sont partout.
Des ruisseaux, venus des grands rocs, là-bas, coulaient devant nos portes, roulant de l’or. Chaque famille avait sa part du torrent, dont elle lavait le sable; et cette poudre d’or recueillie, cette magnifique moisson d’or nous faisait vivre heureux, loin des villes, où nous la vendions, depuis des siècles.
Il a fallu qu’un des nôtres, notre ancien voisin Gaspard, mordu par l’enragé désir des richesses, ne se contentant pas de l’antique lavage à la main, eût l’idée d’établir une usine, en amont du torrent. Et il a tari nos ruisseaux, et il n’y a plus de l’or que pour lui... Ah! qu’il soit damné, lui qui nous a ruinés tous!
GUILLAUME
Oui, le laveur d’or que j’étais est devenu le laboureur. Le lit desséché du torrent est aujourd’hui le
champ que j’ensemence, et j’attends que mon travail obstiné fasse du sable une terre nourricière... Puisque la moisson de For a disparu, que pousse donc un jour la grande moisson du blé!
VÉRONIQUE
roussera-t-elle jamais, parmi ces cailloux calcinés, sous ce soleil de flamme? Ah ! pauvre enfant !... Tiens ! aujourd’hui comme hier, après ton rude labeur, je n’ai que du pain et que de l’eau à te donner.
(Elle pose sur la table un pain et une cruche d’eau. Mathias paraît, lorsque Guillaume s’est assis et va se mettre à manger.)