‹ Messidor, drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux:Chapitre 7 sur 29 · LES MÊMES, MATHIAS · texte numérisé non relu

LES MÊMES, MATHIAS

MATHIAS

C’est encore moi, tante Véronique. Ils ont refusé de m’embaucher à l’usine, et je vais tomber sur la route, si, pour quelques jours, vous ne m’accordez le gîte et la pitance.

VÉRONIQUE

Entre, Mathias. Il y aura du pain et de l’eau pour toi, comme pour nous.

MATHIAS, s’asseyant à la table.

Cousin Guillaume, sans rancune... N’est-ce pas? c’est de bon cœur que tu partages.

GUILLAUME, coupant le pain.

Voici ta part, cousin Mathias. Mange à ta faim... Et sers-toi à la cruche. Par celte chaleur, l’eau fraîche

est délicieuse. (Les deux hommes mangent, tandis que Véronique, debout, les regarde.)

VÉRONIQUE

Ah! la misère!... (A Mathias.) Toi qui nous quittas, il y a cinq ans, et qui as vécu dans les grandes villes, d’où tu nous es revenu hier, amaigri et plus pauvre, tu as dû voir de l’or, beaucoup d’or?

MATHIAS

Oui, des gens qui ont de l’or, à ne savoir où le cacher. Mais la misère est partout.

VÉRONIQUE

En vérité ! Est-ce que des gens n’y mangent que du pain comme nous?

MATHIAS

Beaucoup n’ont pas même de pain.

GUILLAUME

Des paresseux, alors!

MATHIAS, se levant.

Des paresseux, des paresseux, ehî oui, des paresseux! Pourquoi donc travaillerais-je, quand j’en vois d’autres bien vivre et vieillir à ne rien faire?... Je veux bien vivre à mon tour. Que le monde croule et que j’en aie ma part !

GUILLAUME, se levant.

Calme-toi, cousin! Ce sont des idées que lu rapportes des plaines. Verse-toi un grand verre de cette eau pure, et buvons ensemble à la paix, à la santé de tous.

Vois-tu, cette eau est précieuse. Par ces temps de sécheresse, elle vaut son pesant d’or. Dûpuis que les ruisseaux se sont taris, nous allons la chercher à deux lieues. Et nous n’en perdons pas une goutte, pas plus qu’on ne jette ses sous par les fenêtres. L’eau est divine. Ali! si nous avions de l’eau!

A la paix, à la santé de tous! (il boit.)

MATHIAS, violent.

Non, non! je ne bois pas!... C’est trop de bonté d’âme. Ces gens de l’usine qui t’ônt ruiné et qui viennent de me jeter à la porte, comme un chien errant... Si je bois, c’est à la vengeance, à la destruction de tout ! (il boit.)

GUILLAUME

Détruire l’usine! Et qui donc?

MATHIAS

Mais nous tous!... Le jour viendra bientôt où le village entier se lèvera, pour la grande et terrible besogne.

VÉRONIQUE

A quoi bon? Ce ne sont pas les hommes qui font la justice, c’est le destin.

Ne savez-vous donc pas, tous deux, d’où vient cet or qui roule dans les eaux? Là-bas, parmi les grands rocs écroulés, au bout d’un long couloir que nul ne connaîty il est une salle immense, une cathédrale d’or, où jamais vivant n’est entré.

Et là, sur les genoux de la Vierge, l’Enfant Jésus est assis. Et c’est lui, avec un rire de gamin joueur, qui, prenant à poignées le sable, le laisse retomber de ses petites mains divines, dans l’eau claire de la source, éternellement. Et le sable, toujours, se change en une poudre d’or, qui s’en va au fil de l’eau, charriée dans tous les ruisseaux de nos montagnes.

Mais, si quelqu’un trouvait le couloir, si jamais quelqu'un pénétrait dans la cathédrale d’or, tout-disparaîtrait, s’écroulerait au fond de la terre; et il n’y aurait plus d’or, et nos ruisseaux ne rouleraient plus d’or.

MATHIAS, raillant.

Tante Véronique, ne cherchez pas le couloir, pour ruiner l’usine. Vous chercheriez trop longtemps.

GUILLAUME, doucement.

Mère, ce sont des contes.

VÉRONIQUE

Des contes, mon enfant, pourquoi donc? Il faut croire. La foi est la grande force.

Est-ce donc aussi un conte que le collier d’or qui me reste, Y or unique que j’ai gardé dans notre misère, est un collier magique, donnant la joie et la beauté aux êtres purs, forçant les coupables à se livrer? (Elle va

chercher le collier et le montre.)

J’en ai fermé moi-même les chaînons, en disant, sous la pleine lune de Noël, les paroles secrètes que ma mère m’a transmises. Et il est fait, mon enfant, du morceau d’or que j’ai retiré de la main crispée et sanglante de ton père, quand on m’a rapporté son cadavre, broyé dans la terrible chute.

Car, parfois, l’Enfant Jésus laisse tomber des pierres, et ces pierres se changent en or, et c’est ainsi que, parfois, les eaux roulent des morceaux d'or.

MATHIAS, qui regarde au dehors.

Tenez ! voici vos amis de l’usine, voici Gaspard et sa fille Hélène qui passent... Mais ils s’arrêtent, ils viennent ici.

VÉRONIQUE

Eux chez nous, grand Dieu ! Dieu de colère et de

justice ! /Elle marche à la rencontre des. nouveaux venus, pendant que Guillaume attend, très ému, et que Mathias va s’asseoir à l’écart.)

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