VÉRONIQUE, GUILLAUME, MATHIAS
VÉRONIQUE, sévère.
Mon fils, tu m’as désobéi.
GUILLAUME
Pardonnez-moi... Vous ne vous souvenez donc plus? Hélène avait un an, et j’en avais cinq, on l’apportait
N toute petite dans mon berceau. Nous avons grandi ensemble, jouant aux mêmes jeux. Et, plus tard, j’avais douze ans, et elle en avait huit, lorsqu'on nous a fiancés en riant... Je l’ai toujours aimée, et je l’aime, je l’aimerai toujours !
VÉRONIQUE
Il ne faut plus l’aimer.
GUILLAUME
Mère, c’est impossible!... Je ne vous l’ai jamais dît, mais aujourd’hui mon cœur éclate. Elle m’est nécessaire, comme le soleil est nécessaire à la vie... Je la veux, il me la faut!
VÉRONIQUE
Celle-ci, jamais! Il en est d’autres.
GUILLAUME
Non! pour moi, elle est la seule, l’unique, celle que j’aime et que j’attends... Si rien ne me réussit, si mon travail est maudit, c’est que je ne l’ai pas encore. Sans elle, je ne puis être. C’est par elle que sera l’avenir.
VÉRONIQUE
Il en est d’autres.
GUILLAUME
Non, non! la maison est vide et sans enfants, le blé
refuse de pousser dans la terre stérile, notre solitude n’a pour hôtesse que la misère.. Et je l’aime, et je l’attends, et elle est la seule qui fécondera le travail, qui fera pousser les grands blés, qui emplira la vieille maison de beaux enfants rieurs... Oh! ma mère, c’est l’amour qui fait la vie, l’amour qui embrase tout, sans lequel rien ne se crée. Je l’aime, elle est ma joie, ma force et ma fécondité !
VÉRONIQUE
Eh bien! écoute... Il est une chose redoutable, affreuse, dont je ne t’ai jamais parlé.. Mais, puisque tu 01 V forces, écoute... (Se tournant vers Mathias.) Approchez, Mathias. Vous êtes un témoin.
MATHIAS, revenant en scènn.
Moi!
GUILLAUME
Mère, vous m’épouvantez.
VÉRONIQUE
Mathias, vous vous souvenez du jour ou le corps de mon pauvre homme fut trouvé au bas de la roche d’Enfer, les membres en lambeaux.
MATHIAS, ibrabrn.
Oui, je ne suis parti que le lendemain.
VÉRONIQUE
Vous étiez là. lorsque le berger l’a découvert, serrant dans sa main crispée le morceau d’or.
MATHIAS
J’étais là, en effet.
VÉRONIQUE, à Guillaume.
Ton malheureux père, poussé dans le gouffre, la tête fracassée, un haillon de chair lamentable et sanglant qu’on nous a rapporté, au milieu des larmes... Eh bien ! j’en ai, moi, l’idée ancienne : c’est Gaspard qui a fait le coup... Entends-tu, c’est Gaspard qui a tué ton père !
GUILLAUME, hors de lui.
Mère, taisez-vous!... Vous n’avez aucune preuve. Pourquoi? Comment?
VÉRONIQUE
Il l’exécrait... Il aura voulu lui voler l’or peut-être... C’est lui qui l’a poussé, c’est lui qui l’a tué!
GUILLAUME
Et si ce n’est pas vrai, mon Dieu!... Ce sont des contes, des contes encore, des contes effrayants!
VÉRONIQUE
Ose donc aimer maintenant la fille de Passassin !... Non, non! ce ne sont pas des contes. Je fouillerai les rochers de la montagne, je trouverai le mystérieux couloir que nul ne connaît. Et tout croulera, Pôr disparaîtra ! Et j’aurai vengé notre race !
{Rideau.)