‹ Messieurs les assassinsChapitre 3 sur 10 · PREMIER RAISON · texte numérisé non relu

PREMIER RAISON

« L*échafaud est inutile. Le jour où on a guillotiné le médecin La Pommeraie, un assassinat était conimis dans Paris. L'échafaud n'effraye pas les assassins.

Qu'en savez-vousî Vous savez qu'un homme n'a pas été arrêté par la crainte de Téchafaud et par l'exemple, que peut-être il ne connaissait pas!

Mais, si un homme, dix hommes ont subi cette crainte salutaire, vous le confieront-ils ? vous diront-ils :

— Ah'l mon bon monsieur Jourdan, j'étais tourmenté d*un âpre désir de tuer mon ennemi,

OU d'assassiaer un homme riche qu'op ne pouvait dépouiller autrement ; mais j'ai reculé devant la crainte de la mort.

Mais suivons votre idée :

La peine de mort n*empêche pas l'assassinat j vous supprimez la peine de mort^

Que faites-vous des assassins ? Vous les mettez aux travaux forcés.

Pensez-vous que, si la crainte de la plus forte peine a été inefficace, la orainte d'une peine moindre serait plus puissante?

D*ailleurs, Tépreuve est faite : sur dix assassins, huit échappent à la peine de mort par l'omnipotence du jury, et sont au bagne.

Donc, la peine des travaux forcés n'arrête pas !es assassins-

Alors, supprimons les travaux forcés.

De même pour l'emprisonnement.

Et nous irons toujours, en abaissant la pénalité, jusqu'à ce que noy^ ayons trouvé unç peine homœopathique, une pe,ioe à la 300* rfi/w-

tiofij qui fasse ce que ni Téchafaud ni la prison n'ont pu faire.

Alors, la société avoue qu elle renonce à protéger ses membres contre l'assassinat; elle rend à chaque individu la délégation qu'elle en a reçue; chacun rentre en possession de sa défense personnelle; de là nécessairement la vendetta^ la loi de Lynch^ les revolvers et le tomahawk.

Savez-vous le plus grand tort de votre argument? C'est qu'il serait excellent pour ceux qui voudraient rétablir les supplices et la torture, si heureusement et si justement supprimés.

c La peine de mort est impuissante, diraiton logiquement; il ne faut donc pas diminuer, mais augmenter la pénalité. Ajoutons quelque chose à la peine de mort. »

Heureusement que votre argument ne vaut rien, absolument rien, parce qu'il se base sur une hypothèse réfutée d'un mot.

Quand vous dites : « La peine de mort n*ar-

réte pas les assassins, » je vous réponds : Vous n*en savez rien.

Certes, la peine de mort n'arrête pas tous les assassins, de même que la médecine ne guérit pas toutes lei maladies ^ et que les pompiers n'éteignent pas tous les incendies.

Mais je vais vous prouver qu'elle en arrête le plus grand nombre, après que je vous aurai, entre parenthèses, posé cette question :

(L'emprisonnement n'arrête pas tous les voleurs, — fermerons-nous les prisons î — licencierons-nous les gendarmes? C'est aussi bien laid et bien sinistre, les prisons !)

Dans le crime, comme dans tous les actes humains, l'homme fait, souvent à son insu, un calcul de peines et de plaisirs, on ne veut rien payer trop cher ; tel jouera un an de sa liberté contre la chance de s'approprier cent francs, qui reculera s'il ne peut prendre que dix sous en encourant la même peine, ou s'il faut jouer deux ans de liberté contre les cent francs.

Jl y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, quoiqu'ils aient plus de chances d'être surpris en volant le jour, mais parce qu'ils ne veulent risquer qu'une certaine peine.

Il y en a qui reculent devant l'effraction.

Les voleurs assassins forment une classe à part, une exception.

Pourquoi tous les voleurs n'assassinent-ils pas? Pensez- vous que ce soit par bonté?

Combien d'assassins avez-vous vus, devant la justice, ne pas lutter de toute leur puissance contre la peine de mort? Voyez-les, au contraire, faire plaider toutes les circonstances qui peuvent ne les faire condamner qu aux travaux forcés; puis, condamnés à mort, combien en avez-vous vu repousser les chances de l'appel, et ensuite celles du recours en grâce, quelque invraisemblable et absurde que l'atrocité de leur crime rende le succès de ce recours? Voyez La Pommeraie.

Depuis quelques années, un crime nouveau

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s'est niastifesté plusieurs fois. Deux amaocssoni séparés par la volonté de leurs parents ou par la misère; rhomme surexcite la sensibilité de la femme :

— Mourons ensemble !

On fait un dernier repas, on écrit des adieux aux parents inexorables, et à la vie plus inexorable encore.

L'homme tue la femme d'une main fermé, puis recule quand il s'agit d'enfoncer dans sa propre peau le poignard qu'il a retiré du cœur de la malheureuse qui s'est donnée à lui.

Celui-là, certes, a peur de la mort. Généralement, le jury s'attendrit en sa faveur, admet des circonstances aitàiuantes, et l'envoie en prison.

Cependant, il est évident que, pour ces natures lâches, la crainte de l'échafaud serait salutaire, si les fréquents exemples d'indulgence ne la leur enlevaient.

Je viens d'assister au jugement d'une béte

féroce dont nous aurons à parler ultérieurement^ parce que je ne me suis condamné à ce spectacle que pour étudier encore cette question, que j'avais à traiter.

11 avait tué de huit coups de poignard un jeune homme inoffensif, presque un enfant, pour les causes les plus futiles.

Jamais il n'a témoigné le moindre regret de son action.

Je l'ai vu manier les vêtements ensanglantés de sa victime pour discuter froidement le nombre et la force des coups.

Il a fait plaider qu il est fou, que sa mère est morte folle, ce qui n'est pas vrai.

Pourquoi tout cela? Pour sauver sa tête et n'être condamné qu'aux travaux forcés.

Il a obtenu ce qu'il désirait, etalors cet homme, aussi vaniteux que féroce, qui avait dit plusieurs fois pendant l'instruction : c Un homme comme moi ne va pas au bagne, j'aime mieux la mort; » cet homme, membre d'une famille honorable,

dit-on; ayant vécu dans la société; fonctionnaire public très-protégé; cet homme a accepté avec joie les travaux forcés; il n'a pas osé appeler du jugement qui Ty condamnait; il n'a pas voulu jouer une seconde fois sa tète contre son honneur.

Donc, par cet exemple et par deux cents autres, il est évident que la peine de mort est, quoi qu'en disent certains sophistes, ce que les criminels redoutent le plus; conséquemment, que la crainte de la peine de mort est la plus propre à les arrêter dans le crime.

Mais j'irai plus loin : elle les arrêterait plus efficacement, elle en arrêterait un plus grand nombre, si elle était plus certaine; et plutôt que de dire : c La peine de mort est inefficace, » il serait plus logique de dire : « Ce qui rend la peine de mort moins efficace, c'est l'exemple fréquent d'assassins qui obtiennent de la pitié du jury, ou de son parti pris de ne pas condamner à mort, l'admission de circonstances

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fttfenuantes... dans (tes cas ou la raison esthnptrissante à les trouver. > En effet, en calcotant les chances de leur crime, les assassins, au Ii€u de dire : c Contre la chance de prendre telle somme d'argent ou d'exercer telle vengeance, je joue ma tête, > disent : « Je joue trois chances contre dix de perdre la tête. »

Car n*est pas guillotiné qui veut : En 1840, f ai constaté dans les GnépeSy sur des rapports de statistique officielle, qu'il y avait quatorze parricides dans les bagnes de France, — c'està-dire que quatorze hommes en France avaient pu tuer leur père ou leur mère, sans encourir pour cela la peine de mort.

J'ai vu au bagne de Brest le prêtre Lacollonge, qui avait coupé une femme en morceaux; — grâce aux circonstances atténuantes, on peut tuer son père, sa mère, son mari, sa femme, sa mailresse, ses enfants...

Et vous ne trouvez pas que la peine de mort est assez abolie comme cela I

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Ce n'est donc pas la peine de mort qui serait inefficace, mais la peine de mort rendue douteuse et aléatoire par la pitié préméditée du jury pour les assassins.

Et où prennent-ils cette pilié? Sur le fonds de celle qu'ils devraient avoir pour les victimes.

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