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PREFACE

Ces jeunes gens qui viennent après nous, saurons-nous les comprendre ? La différence des destinées , d'eux à nous, est immense.

Nous avons respiré entre deux guerres.

Nous avons été exercés, non écrasés; éprouvés, non décimés. Mais eux?

A chacun un temps court est donné pour son initiation. Avant la dix-huitième année, le jeu ; après la trentième, le travail ; entre la dix-huitième et la trentième, le jeune homme, l'homme jeune, s'imprègnent et se forment. Quelque dix ans, pas davantage. Cette génération qui vient après les nôtres, quelles ont été ses dix, ses quinze années ?

Trois ou quatre dans l'avant-guerre, veillée fort sombre ; quatre dans la guerre ;

vi PRÉ E

quatre dans Vaprès-guerre et le dédale de ses énigmes. Pour beaucoup (la

précédant la tranchée), six, sept aniu sous les armes. Pour tous, la décimatiov , et, à vingt-cinq ans, un sentiment tragique de survie. Rares, et précieux d'autant plus, que feront-ils ?

Saurons-nous, disais- je, les comprendre 't Autre question plus grave : Sauront-ils eux-mêmes se comprendre, se faire comprendre ? Nous entendions parler naguère des « enfants de la défaite ». Leur plainte fut même un peu longue. Il n'est pas du tout certain que les « enfants de la victoire », de notre victoire si difficile et toujours combattue, aient un destin plus commode que ne Vont eu leurs pères.

Or voici Vun d'entre eux. Ouand nous reçûmes, en 1918, certaine plaquette intitulée : Interrogation, nous ignorions la personne, le nom même de M. Drieu la Rochelle son auteur. Dès la première page nous nous intéressâmes à ces pages un peu jeunes, un peu naïvement claudeliennes où il nous sembla lire, cynique parfois mais

PRÉFACE vu

jamais lâche, le secret des tranchées. Qui était ce M. Drieu la Rochelle ? Il montrait un don pour V expression lyrique, une âme impétueuse, hardie et saine, subtile d'ailleurs et spirituelle, sensible aux inquiétudes de ses amis, intelligente de leurs rebellions quoiqu' elle-même sans révolte ; il avait T éclat et l'humour... Nous espérâjmes qu'un jour ce nouveau venu aurait quelque chose à dire, et nous pensâmes à sa carrière. Depuis lors, M. Drieu la Rochelle a peu écrit. Assurément il était difficile de mûrir une œuvre dans ce tumulte et cet ébranlement. « La clameur glorifiante des foules, rythmée par les maîtres, écrase nos cris malhabiles... » avions-nous lu dans Interrogation. M. Drieu la Rochelle a vécu parmi les siens, ses camarades juvéniles qui, la tête encore abasourdie par les bombardements, essayaient leurs forces et non sans divaguer. Il a causé avec les dadas, il a rencontré des communistes, enfants exaltés par le dégoût et l'espérance. Il a retrouvé parmi eux son camarade d'avant-guerre, ce Raymond Lejebvre auquel il rend un atten-

vm P R G I A (

/// hommage dans h prescrit volume. Il a

raison, Vhommagl est légitime. Raymond Lefebvre était l'un des princes de cette jeunesse déchirée. Les quelques pamphl qu'il nous a laissés sont éclatants dé l i rve douloureuse. Qu'il nous a laissés, dis-je, car il n'est plus. Au retour de Moscou ou son enthousiasme l'avait conduit, il s'est engagé dans une barque de pêche sur l'Océan Glacial ; un coup de vent l'y a noyé. Il s'est allé joindre à la joule de ceux que M. Drit u la Rochelle appelle nos absents mystérieux. Ce croyant dur, hautain ; ce protestataire de vingt ans, quel homme fut-il devenu ? A son âge, qu'était Claudel ? qu'était Maurice Barres ? La question est inévitable, la réponse impossible. Une voix manque, a écrit le prophétique Péguy, et nul ne peut la suppléer...

Parmi tant de voix qu'il écoute, M. Drieu la Rochelle saura-t-il choisir, trouver et imposer la sienne ? Voici qu'il m'apporte ces notes. Je lui donne l'espace qu'il faut à son essai.

Daniel Halévy.

Le chœur des Danaïdes. — Ainsi donc qu'à l'ombre du pieux rameau, mes lèvres donnent l'essor à des vœux épris de la gloire des Argiens. Que la peste jamais ne vide d'hommes leur cité, que la guerre ne teigne pas leur sol du sang de ses fils immolés !

Mais que la fleur de leur jeunesse demeure sur sa tige et que l'amant meurtrier d'Aphrodite, Ares, n'en fauche point l'espoir !

Que les vieillards emplissent les salles où ils s'assemblent autour des autels qui flambent ; qu'ainsi prospère la cité dans le respect de Zeus puissant, dont la loi chenue règle le destin.

Puis que de nouvelles naissances, si le Ciel entend mes vœux, viennent sans cesse donner des chefs à ce pays, et qu'Artémis Hécate veille aux couches de ses femmes.

Eschyle, Les Suppliantes.

Enfant, à cause de la splendeur des images, j'ai préféré les pays exotiques à ma patrie. Son sol et son ciel étaient trop modestes.

Son histoire me paraissait s'assombrir.

Je doutais de ses destinées. Je repoussais son génie qui me hantait.

A dix-huit ans les puériles aventures américaines me tentèrent. Mais je ne pus me séparer de mes livres qui me promettaient des épreuves plus exquises.

Ma force commençait à se consumer dans une bibliothèque, une caserne, quand la guerre éclata. Les murs que je désespérais de briser se renversaient au souffle des trompettes.

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