ME8U H E I) E LA TI
Je crus à Marathon. Des jeunes hommes, nus sous le fer, s'élançaient. Leur lance séparait les flots barbares. Ils peignaient le cent dix mètres-hai<
Ou bien par une complaisance vicieuse, je me serais contenté de Waterloo, de la défaite romantique : le dernier reflux de la chair française sur le monde, le feu immolant le reste de cette belle vie.
Au départ je portais une panoplie neuT on m'avait peint les jambes en rouge. Je fis la queue pendant des jours entre le front Est et le front Nord. Je piétinais derrière un million de citoyens qui attendaient leur tour. Les murs de notre caserne nous escortaient.
Je m'impatientai. Je croyais à la force de nos ennemis. Je songeais plus à offrir ma mort que la victoire à ma patrie.
Je craignais que cette guerre ne fût un grand remue-ménage de camelote, un spectacle à bon marché ^comme le cinéma où Ton voit les banquiers se satisfaire du même pauvre plaisir que les^terrassiers. Sans confiance, je doutais de pou-
voir embellir cette besogne industrielle.
Ce fut la dernière étape funèbre de mon adolescence. Je chargeai mon fusil, défis ma chaussure, je plaçai mon orteil sur la gâchette, et regardai le trou.
Un boutiquier, mon camarade, allégua que la vie était bonne. Lâchement je crus ce maigre témoin. Il mourut bientôt avec une simple beauté, me prouvant que l'essence de la guerre, le sacrifice, était intacte. Dès lors je voulus vivre pour mieux mourir.
La guerre commença, continua et finit.
Elle se résout maintenant en un clin d'œil.
Je ne songe plus à émigrer. Cette terre qui a eu de mon sang aura mes os. Les hommes de France sont chiches de leur semence, mais pas encore de leur sang.
J'ai arrosé la Turquie de ma sueur pour la donner aux Anglais, avec un monde.
Nous, nous avons gardé la place où poser nos pieds.
Pauvre terre éreintée. Ma race meurtelle d'avoir ie plus vécu ?
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Nos pères n'ont pas voulu faire petits comme ces absurdes Allemand Sur le champ de bataille, je cherchais mes frères à mes côtés. J'étai ni, ô mon père. Mais aurai-je un fils ? Certains avaient le droit, hier encore, de ne pas se soucier du siècle.
Race raidie, tremblante à force de raidissement, l'intelligence est choix, décision. T'étais-tu décidée entre la paix et la guerre ? entre la vie et la mort ?
Tes chefs se trompèrent et pourtant ils ont gagné la guerre. Tes hommes eurent peur et pourtant ils ont gagné la guerre.
Est-ce parce que tous nos anciens ennemis moins forts s'étaient mêlés à nous pour que le plus gros ennemi fût égalé ?
Cela n'a pas suffi. Il a fallu la moitié du monde pour contenir un peuple que mon peuple, seul, avait foulé à son aise pendant des siècles.
Déchéance.
La France a gardé la tête haute, souveraine, mais son corps exsangue ne l'aurait
pas soutenue si la force de vingt nations n'avait accru ses membres énervés. Sa pensée qui au cours de la lutte s'était ressaisie et surpassée, n'atteignit l'ennemi que par un poing étranger.
La France a été la tête de la moitié du monde. Ceux dont la force multipliait sa force ne se sont connus que dans son unité. Généreuse, elle a donné l'impulsion.
Pendant cinq ans la France a été le lieu capital de la planète. Ses chefs ont commandé à l'armée des hommes, mais son sol a été foulé par tous et par n'importe qui. Tout le monde est venu y porter la guerre : amis et ennemis. Les étrangers s'y sont installés pour vider une querelle où tous, eux et nous, avons oublié la nôtre.
Notre champ a été piétiné.
Sur la terre, notre chair ne tient plus sa place. L'espace abandonné a été rempli par la chair produite par les mères d'autres contrées. Derrière nous dans chaque maison à la place de celui qui était mort ou de celui qui n'était pas né il y avait
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un étranger. Il était seul avec les femm ,
Nous nous sommes bien battu ou-
verts de coups nous traînions encore au combat nos corps dont aucun plaisir n'est jamais venu à bout.
Il y a eu beaucoup de lâches parmi nous, mais le souffle d'une vie millénaire regonflait sans cesse les poltrons et les hérofl vous regardaient avec des yeux immortels.
Charleroi. La Marne.
Il faut que je sache. Il faut que nous sachions.
C'est là que s'est nouée ma vie.
Je médite sur la mesure de la France et sur le sens du monde.
La France seule a-t-elle vaincu l'Allemagne au second choc, au mois de septembre ?
Si je peux répondre oui, alors je respire. Alors la chair plus subtile a vaincu la chair plus épaisse. Alors un homme en a bat lu deux et trois. Alors un homme a surmonté un supplice énorme, et 'es gros
canons et mille mitrailleuses comme le fléau des sauterelles n'ont pas prévalu contre sa pauvre peau.
Alors, hourrah ! l'homme est grand et la France vivra. Mes petits enfants, préparez-vous à apprendre beaucoup de chapitres. L'Histoire de France s'allonge.
Voici encore ce don aux annales humaines.
Mais oui, les hommes de France sont bons joueurs de ballon, leurs poings sont prompts, ils volent haut.
Ma France, je te vois, tu occupes l'air comme la jeune femme que je désire. Et comme elle, je te presse sur mon cœur.
Mais après la Marne ? Le coureur annonce au monde qu'il est sauvé, il tombe, la vie lui échappe.
Mais après la Marne, l'ennemi s'est planqué dans notre terre. Il s'y est vautré, la défonçant à grands coups de bottes.
Et nous ne l'en avons pas arraché.
Si nous étions restés seuls, que serait-il arrivé ?
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Il tant que je sa< he, il Faut que doua
sachions. Kst-cr ici <| iua
vie? Il faut qu'à cet instant la France survive.
Seuls nous aurions lutté à mort eomi nous avons fait.
Verdun ? Mais il y avait déjà tant d'Anglais en France et même, 6 soldats de l'An II ! tant de nègres.
Et la flotte anglaise gardait nos côtes, si Douaumont était la tour de Londres.
Nous n'avons pas couché seuls avec la Victoire.
Honte. Honte aussi parce que l'ennemi qui nous a échappé, c'est peu.
Notre vile consolation : l'Allemand qui n'a pas su vaincre à la Marne n'est rien.
Il s'est attaqué au Français avec deux fois plus de chair, dix fois plus de fer. Son défi avait été médité pendant quarante ans. Voyant une partie des hommes se consacrer à la guerre, les autres hommes, crédules, attendaient de la guerre allemande la merveiUe de cet âge.
Mais l'Armageddon en route vers Paris versa dans l'ornière de nos campagnes. Quel désastre humain !
Il y avait une immense foi dans le génie allemand qui sombra tout d'un coup.
Ce n'était pas la peine de renoncer à la philosophie, à la musique, pour rater un coup pareil.
Et nous n'avons pas su vaincre ces gens-là.
Qu'importe cette victoire du monde en 19 18, cette victoire qui a failli, cette victoire qu'on a abandonnée avec honte comme une défaite, cette victoire du nombre sur le nombre, de tant d'empires sur un empire, cette victoire anonyme. On a renvoyé les Français à la charrue jouer les Cincinnatus.
Joffre, ce gros homme, n'avait attendu que cette lutte-là seul à seul, entre Belfort et Nancy. Il était tranquille, tenant cruellement en main nos passions, comme Corneille. Un même sang irrigue le cerveau qui pense et l'intestin qui digère.
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Seuls à seuls aprc> une première bataille, aurions-nous eu le temps de livrer une seconde bataille qui achevât la première .:
Ceci n'est pas une vaine songerie. Marathon est toujours possible. Ou il n'y a pas de génie humain. Et si maintenant je suis plus grand, plus fier, ayant reconquis ma patrie dans mon esprit, c'est que je crois que la France aurait pu vaincre en une heure.
Comme le Français n'avait pas vaincu seul son ennemi, ses amis méprisants ont bien fait d'interrompre un geste indigne. Sur son ennemi maintenu à terre par vingt bras étrangers, le Français n'avait pas le droit au coup de grâce.
A qui n'a plus l'audace de conquérir, à qui ne sait plus imposer l'amour au vaincu, en a refusé le Rhin. Mais l'Angleterre a laissé tomber quelques rognures d'empire.
L'homme faible ne peut choisir son ami qu'entre deux ennemis ; tout ami est ennemi à l'homme faible.
LE RETOUR DU SOLDAT n
La lutte immense qui n'est pas finie se relâche. Par la pensée je marque un temps d'arrêt dans la poussée qui m'assaille, moi et ceux qui parlent mon langage.
Pas de repos à travers l'éternité.
Il n'y a ici aucune plainte. Honte à ceux qui se plaignent de leur destin. Les Français ont souffert moins qu'ils ne devaient attendre de leurs crimes.
Quel goût ignoble j 'avais dans la bouche quand les territoriaux se lamentaient de l'injustice de leur sort aux soirs où ils nous relevaient. Selon la loi qui règne sur les choses, ils montaient remplacer les enfants qui n'étaient pas venus parce qu'ils les avaient noyés ou poignardés avant leur naissance.
Relèves ! rencontres des générations !
Jugement à la croisée des chemins qui mènent à la vie et à la mort.
Nous avons besogné excessivement parce que nous n'avions pas de frères pour nous aider.
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Pourtant ces Allcman >nt absurc!
Il fallait bien que quelqu'un en Europe —
et qui moins que la France a oublie 1 antiques lois modératrices — arrêtât un pullulement aveugle.
J'étends les bras ; la chair de mon corps, de mon peuple, s'est amoindrie et je puis à peine embrasser mon étroit horizon.
Eh bien ! j'en appelle aux nations qui ont une taille humaine, et avec un regard armé par Athéna, je scrute plusieurs gros Empires.
Ainsi, au milieu du monde, au milieu des étoiles, la France ramasse sa chair usée par les armes et les plaisirs autour d'une raison inexpugnable.
Moi j'ai vingt-sept ans et je suis suspendu à ma plume. Mon culte lucide et dur est un fer chauffé à blanc. Il y a devant mes yeux une figure humaine ; hors de ses lignes délicates, j'ai peur que la vie ne s'épanche.
Je suis fanatiquement de ceux qui veulent que la vie continue. Mon arrière-
pensée, je commence à te connaître, je t'élèverai au grand jour comme mon premier-né.
Peu à peu je distingue où est la pulsation essentielle, je ne puis l'entendre qu'au cœur de mes amis, au cœur de ma patrie.
J'aurais voulu témoigner pour mes amis, pour les jeunes hommes, pour ceux qui ont combattu, pour ceux qui sont morts (je te vois tirant et mourant derrière le tas de briques ; jeune Juif, comme tu donnes bien ton sang à notre patrie), pour ceux qui vo ent, pour ceux qui ont gagné les premières batailles au rugby, pour celui qui a vaincu avec des poings dirigés par une déesse.
Ils sont autour de moi sur ce petit territoire de la France, avec leurs visages nus, leurs poitrines marquées par l'honneur et une grande envie de crier quelque chose.
Nous sommes ici, les pieds dans nos cadavres, parmi nos femmes stériles.
Nous nous demandons ce que nous
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allons faire, ce que vont faire les autres hommes.
Nous n'avons pas dit notre dernier mot. Plus d'un peuple périra avant nous.
Mai 1920.
Il importe de l'exprimer, une grande victoire est un grand danger. La nature humaine supporte plus difficilement la victoire que la défaite. J'inclinerais même à penser qu'il est plus aisé de remporter une pareille victoire que de faire en sorte qu'il n'en résulte pas une profonde défaite.
Nietzche (1873).
Le chœur des Danaïdes. — Non, je ne veux plus revoir les eaux fécondantes du Nil, qui, chez les hommes, font naître et se multiplier un sang porteur de vie.
Eschyle, Les Suppliantes.