‹ Mesure de la FranceChapitre 15 sur 17 · M R E I) E LA · texte numérisé non relu

M R E I) E LA

la iiK Uc vue. I

patrie a fléchi entre- leurs bra Voilà tout ce que je veux dire-, voilà

tout ce qui nous r

Oui, tout ce qui nous reste. Ravagés par des destructions plus fatales qu'une guerre de notre temps, sans dieux ni maîtres, ceux-là étant morts, ceux-ci n'étant pas encore nés, nous n'avons que notre jeunesse. A quoi d'autre pouvons -nous croire ?

Mais comme nous y croyons ! et quelle étrange foi j'ai vu briller dans les yeux de mes camarades : un ou deux soldats, un ou deux Dadas, ce jeune homme surpris dans un bal, et d'autres dont tout me sépare et qui ne m'aiment pas.

Il n'y a que cette minute pendant laquelle tout est entre nos mains.

Déjà je suis chauve. J'ai mal aimé, mal écrit. Trop pressé, j'ai perdu mon temps. Raymond Lefebvre est mort.

Je suis las de cette forfanterie qu'ici même je manifeste encore. Déjà j'ai réappris à respecter mes aînés et, ce qui est plus difficile, ceux qui n'ont que dix ans de plus que moi. Il faut travailler, tout est à reprendre.

Mais pourtant je ne puis m'empêcher d'insister une dernière fois sur ce sentiment qui pendant la guerre nous a étreints. A l'avant les jeunes se sont vus quelquesuns dans un boyau, isolés du monde, de la bonté et de la haine même, par un rideau de fer. A l'arrière, les- vieux se sont sentis seuls avec leurs idées.

Il ne nous reste que cela, cette formidable réalité : l'esprit de corps, d'équipe, comment l'appellerons-nous ?

N'entrons-nous pas dans un Moyen- Age où l'individu n'est plus rien, le groupe tout ?

Nous sommes une génération.

Et ici il faut prendre des responsabilités, il faut citer des noms. En dépit des dissensions, qui sont profondes comme l'amour, il faut grouper dans une même

louange toi ux qui m'aident a vivre* Pour ht poésie : Jacques Baron, André

Breton, Biaise Cendrars, Jean Cocfc Paul Eluard, Jean Giraudoux, Philippe

Soupault.

Pour le roman : Louis Aragon, Jean

Bernier, Jacques de Lacretelle, Iran Mauriac, Henry de Montherlant, Paul Morand, Jean Paulhan, Raymond Radiguet.

Pour la critique et la liaison des esprits : André Breton, Jacques Rivière.

Pour la politique : hélas ! je voudrais connaître mes compagnons.

Ce n'est pas toute ma génération, et je les porte dans mon esprit en une hiérarchie subtile, mais c'est la troupe variée où j'ai mis ma foi.

Raymond Lefebvre est mort. En 191 2, à la veille de le rencontrer, j'étais timide. Mais assez de complaisance pour ce mot

à la grâce équivoque. Je le traduis devant les assises où se tiennent les hommes que j'aurais voulu être. Leur verdict est : lâcheté.

J'étais lâche et convoiteux : je ne croyais pas pouvoir me maintenir au fort de la vie sans argent, sans gloire, sans femme, sans foule. Confort moderne, mon nom circulerait comme l'eau fade, comme le gaz à tous les étages.

J'épiais les visages avec l'espoir efféminé de me trouver face à face avec un enfant énergique. En attendant, je me toquais du moindre esbrouffeur. Me confiant à la parodie, j'enfonçais un couteau dans l'issue qu'il semblait m 'offrir vers son âme, et moi au premier appel je me frappais, m'ouvrais les entrailles. Les femmes sont ainsi, à leur façon. Je vivais avec des enfants marqués par la sénilité, qui seront bientôt llustres, et qui se préparaient tranquillement à faire main-basse sur l'avenir. Un avenir désolé, fait d'une suite de rendez- /ous quotidiens comme les agendas souilés de la fin de l'année. Je refuse cette

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isolation : les meilleurs d1

ont été déciiti tr la guerrei

pas notre* responsabilité. Et d'ailleurs, cr

tous temps, ceux qui s'empar< ni de 1

torité prennent; la place d'absents mvstérieux.

Je n'ai jamais eu d'amis. Est-ce que ceu? avec qui j'échangeais des habitudes d( bavardage se seraient fait tuer pour m Aurais-je péii pour eux ? Peut-être d un coup de tête, point par un lent transport du cœur, une adhésion entière d< l'esprit. Je n'en parlerai pas, silence sui L. M. et M. N.

Mais au moment où un maître de trent< ans s'en va, il faut que je lui adresse mol compte, et aurais-je le temps plus tare d'examiner le sien. Finissons-en.

Ce faisant, je ne participe pas au culte des cadavres qui est une fonction social* des mieux faussées de ce temps. Gest( matinal des croque-mort. Aussitôt qu'ur tel homme meurt, d'épouvantail il devienl charogne et tous les oiseaux, qui ne sonl de proie que pour de tels résidus, dévorenl

la distance respectueuse et s'abattent amoureusement. Soudain on donne son importance à la place qu'il vide. Il y a surtout ce besoin de relever le quotidien de la vie, de ressaisir ce moment qui va se dissoudre comme les autres, sans qu'encore une fois le vulgaire ait su en tirer la flamme. Alors que ce tison se refroidit, on le secoue pour lui arracher quelques étincelles. Paresseux, malveillants, ne craignant rien tant que de prendre leur bien où il se trouve, les hommes se sont laissés à ignorer pendant toute son existence le pouvoir de cet homme qui, après tout, était peut-être secret. Ce qu'ils n'ont osé recevoir de la vie qui le leur offrait, ils le réclament à la mort. Par la vocifération, les déhanchements, les pratiques des pleureuses, l'hallucination en cercle, ils obtiennent ce qu'ils demandent : la mort leur donne le change. De tous les gestes pleins de puissance de celui qui a passé, ils n'ont cherché à tirer parti que du dernier. C'est aussi celui qui les délivre. Ils se retrouvent entre eux, ils

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sont débarrasses d'un témoin gênant, fis ne craignent plus d'être- foi ou ren-

versés par le souille.

Pourquoi les grands hommes, ainsi menacés des vers, ne sont-ils pas de 1 vivant plus cruels? Parce qu'ils sont bons ou indifférents, et qu'ils ont bien assez a faire. Quand ils ne meurent pas vieux, n'ayant pas eu le temps de s'imp^ par la force, par la ruse, on se précipite pour recevoir avec une facilité lascive, de leur mémoire, d'un mannequin les preuves qu'on avait su soigneusement ignorer quand elles étaient vivantes et efficaces.

En dépit de la présence perpétuelle, incurable d'un César, en dépit de la vigueur de la gloire qui va fouailler les adolescents au fond d'un siècle endormi, rien ne vaut le regard même de Napoléon et de sentir ses doigts qui pincent votre oreille. Je suis pour la hiérarchie des illusions.

Il me frappa par les traits les premiers venus.

Son masque était bizarre. Cette attention qu'il accrochait inévitablement il avait désiré la retenir à jamais. Il avait fait de toute sa personne un objet de curiosité, d'étonnement, en déformant son corps selon les inflexions de son visage, en l'offrant aux tics qui se propageaient autour du cercle générateur de son rictus.

Voici ce qu'il s'agissait de suggérer : une élégance native (race, intelligence, même un peu : argent) qui choisissait de |>e parer d'un négligé inattendu, cocasse, émouvant. Il feignait la gaucherie d'un corps surpris dans son premier mouvenent, frappé par la foudre de l'esprit. .1 s'abandonnait à ces gestes déréglés, à pette démarche relâchée où les générations

îltra-intellectuelles de la veille s'étaient

complues à voir l'hommage humilié du

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corps, cjui, oublie* par lYsprit, suit en titubant sa course harmonieuse.

Raymond Lefebvre se persuadait tour à tour d'être gentilhomme ou grand intellectuel, puis plus tard il se vit les d< simultanément. Gentilhomme ne l'étaitil pas d'abord par ces façons libérales - M sont naturelles qu'aux gens bien né Sa fantaisie n'était que de revenir par les chemins déroutants mais courts aux goûts traditionnels, aux préférences simp constantes, essentielles du véritable aristocrate. Donc il montait à cheval ; voyageant même dans cet équipage suranné, il avait parcouru tout le Yorkshire. Il aimait le vin et en buvait pendant les nuits de travail. Il était chez lui à la campagne, il y trouvait une saveur qu'on ne peut connaître, diton, qu'après des siècles de propriété terrienne. Il fumait abusivement avec cette violence qu'un hobereau met dans tous ses actes. Enfin il était grivois, mais de la bonne façon.

L'intellectuel s'était installé avec ses manies discordantes au milieu de ces corn-

plaisances. Il fourrageait pittoresquement le costume du gentleman. Sous les guêtres beiges il passait des grosses chaussures usagées qui décelaient plutôt le vieil étudiant que le chasseur au fait des nécessités rustiques. Le pantalon, jeté en travers de la chambre le soir après les heures d'écriture hâtive, n'était pas strictement plissé. Le gilet, le veston étaient pétris par l'intérieur. Leur rigidité anonyme avait été brisée par la présence impérieuse d'un esprit original sur quoi se moulaient avec des crispations humiliées chair et étoffe. Toute cette matière était magnifiquement saccagée par le laisser-aller d'une âme qui y faisait son lit. Mais rien ne sera abandonné à soi des choses qui dépendent du règne d'un tel homme : si ces épaules, si se cou s'infléchissent si bas, ce n'est point Dar une faiblesse qui leur serait accordée nais parce qu'il faut céder à la pesée de 'esprit qui vers l'avant se fait irrésistible. It voici un col dur et haut, un carcan qui mpose et prolonge les poses de volonté. Du reste aucun excès à craindre, n'allez

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pas vous glacer devant cette blancli implacable, cet nnpois, cette ligne qui coupe la gorge comme d'une

fatalité révolutionnaire. Car il y a cette cravate ; quelle subtilité de nuances, toutes les audaces mais étouffées. Et ce camée c'est la sagesse de la famille, la tradition de l'élite gardée au fond des coffres.

De toute ma faiblesse, j'étais sensible à ces détails. Dans mon effacement, je notais ces signes. Mais il ne s'en formait pas alors pour moi cette figure au relief net. J'étais séduit par ce penchant à la domination vers quoi il se précipitait avec un entrain que je lui enviais. Je tournais autour de lui, je ne voulais pas prendre les devants par peur de paraître assuré de lui plaire et donc inconscient de mon insuffisance. Enfin un jour n'y tenant plus, je fis effort sur moi-même et, profitant d'un ! brouhaha, je crus lui faire entendre que je prisais ses mérites et que je n'étais pas indigne d'être admis à les cultiver. Il était entreprenant et inventif en prétextes pour croire que nous faisions quelque chose.

Par exemple, dans cette Ecole des Sciences Politiques où parmi des centaines déjeunes hommes piètrement satisfaits comme des vieillards de la moindre libéralité de la vie, il y avait notre groupe, quelques petits intrigants qui essayaient de remuer. Il y était le premier à former des conférences, à imposer des sujets de discussion, à se donner la parole et à la retirer aux autres. Il était impertinent, poli avec affectation, coquet comme peuvent l'être de façon étonnante les hommes les moins efféminés mais qui veulent enjôler. Parfois rogue mais plutôt distant pour mieux attirer.

Les épaules et les sourcils froncés, débraillé et correct, affairé, il se dérobait savamment dans les soucis intellectuels et leurrait les gens d'un intérêt tout épuré pour leurs idées. Ainsi il dissimulait son indifférence à leur personne. Tout en lui était action. Ses lectures, ses conversations, ses loisirs même, tout était gouverné par l'urgence de former une unité de caractère, de doctrine. Alors j'admirais ces cruelles opérations que de tels adoles-

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Centfl peuvent } u\r sur eux-n.

Décidément à cette époque le dandys; l'emportait Jl I anglomanc comme

nous y poussaient nos maîtres mais encore plus. Sa tradition protestante l'y inclii sans doute. Un ou deux séjours en Angleterre avaient exacerbé son goût. Il s'était entiché d'un certain type polit que anglais. Le grand seigneur qui se jette gaillardement dans les idées avancées avec une audace militaire et sportive, l'observateur que la rigueur de ses conclusions libère des préjugés de sa caste, l'aristocrate qui par-dessus la bourgeoisie tend la main au peuple et l'aide à se débattre parmi les meneurs douteux ou les subalternes surestimés, qui enfin lui donne son seul appui naturel. Il parlait sans cesse de ces lords de la Primerose League qui, dans les années 90, avaient fondé un nouveau parti de conservateurs jeunes, allègres, désinvoltes. Lô-jeu parlementaire anglais, plu9 élégant, plus souple, plus sûr, plus sobre que le nôtre, l'attirait irrésistiblement. Il en parlait avec une ferveur que n'élu-

daient point ses sourires narquois. Il rêvait de dialectique rapide, de gestes à peine marqués, exquisément justes, de traits d'esprit un peu cruels, voire d'un humour qui, de loin en loin, fendît les rires. Voilà un trait de caractère qui m'a toujours rallié à lui : il aimait bien lire et à fond. Sa bouche s'ouvrait franchement sous l'influence heureuse. Et si les dents étaient aiguës, le rire était gras.

Un jour il fit une conférence à moitié humoristique, à moitié sermonneuse sur le général Booth, de l'Armée du Salut.

Certes il tint à nous amuser et non seulement en usant avec une industrie cocasse d'un arsenal de monocles, lunettes d'écaillé et pince-nez, mais par les plus sinistres plaisanteries à l'égard de son 'héros. Et pourtant ce mystique, extraordinairement actif et concret comme la plupart des mystiques, le fascinait.

Il m'étonnait par certains avantages qu'il avait songé à réaliser, comme plus tard d'autres par leurs citations : il s'était préoccupé d'être licencié, diplômé.

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J'axais décidé qUC sa culture était inattaquable*. Il me signifia un soir qu'il : jamais lu un philosophe et que, par

pie, mon Nietzsche adoré ne l 'excitait p Il me sembla que je perdais la tête. Timidement je le suppliais de jeter un coup d'oeil vers ces parages, de m'accompajr en visite chez ces parents lointains. Il mêle promettait par pitié. En vain je m'inquiétais de notre ignorance du grec. Déjà fort pressé et partagé entre diverses be gnes, il dévorait hâtivement les manuels d'histoire. J'étais fort lent, j'en étais encore à feuilleter les Parnassiens, qu'il revenait sur moi pour me parler dans un tumulte qui m'émerveillait de Jammes, de Claudel, de Marinetti, de Nicolas Beaudjiuin. Il était abonné à la Nouvelle Revue Française. Je ne comprenais rien à son mysticisme qui l'inclinait vers l'Eglise par les détours d'Oxford. La placidité de sa foi en Dieu achevait de m'ahurir.

Mais nous mettions en commun de nigaudes confidences, certains troubles trop

connus, des aventures timides ou faraudes.

Par ailleurs, nous étions d'accord aussi sur un nationalisme irréfléchi. En 191 1, Caillaux nous inquiétait fort et le discours de M. de Mun sur la cession du Congo, c'était pour nous, enfants : « Ces messieurs de la famille, par ici. » Cela nous gelait les os de connaître de la vie d'abord ce deuil hypocrite et langoureux que nos pères portaient de leur patrie. C'est donc pour la même raison que nous n'avons pas dansé le tango.

Pourtant, dès 1913, il évoluait. Lors de la discussion de la loi de trois ans, il se mettait à lire avec ferveur les articles de Jaurès (et à haute voix, avec un art d'imitation prodigieux, mettant l'accent avec un soin tendre), il manifestait au Quartier- Latin. Il confondait, comme beaucoup, pacifisme et socialisme, et il me rit au nez en 191 5 quand je lui lus des notes sur la prochaine et inévitable confusion du militarisme et du socialisme. Pourtant je ne pensais alors qu'au timide Jaurès de V Armée Nouvelle et non pas à Trotsky.

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