‹ Mesure de la FranceChapitre 16 sur 17 · M H SU R B I) E LA FR A · texte numérisé non relu

M H SU R B I) E LA FR A

Quand nous nous sommes revus, le monde avait changé : métamorphose versicolore de deux hémisphères, nous étions devenus nous-mêmes.

C'était aux premiers jours de 1915 :

j'avais confessé la guerre, il la niait. Il vint me voir dans un grand hôtel de Paris où j'étais descendu comme blessé. Encore cette question de costume : j'avais de la peine à admettre qu'il portât cet uniforme de la garnison de l'endroit. Tout de lui me blessait ; pourtant il croyait avoir trouvé un joint, il me faisait de grands compliments sur mon esprit sportif et pensait se donner ainsi le droit d'ironiser sans mesure sur ce sport que j'avais choisi. Moi, tout bêtement, je reprenais notre discussion où nous l'avions laissée dans nos chambres d'enfants, avant notre naissance. Et j'acceptais qu'il m'insultât à ce point, « Ce n'était pas par amour que j'avais fait cette guerre, mais par curiosité. » Oui, j'ai

accepté que ceci me fût signifié, à moi qui le 23 août et le 29 octobre 1914, au cours de deux charges à la baïonnette, ai connu une extase que tranquillement je prétends égale à celles de sainte Thérèse et de n'importe qui s'est élancé à la pointe mystique de la vie.

Il disait que cette guerre était mauvaise dans l'esprit de ceux qui l'avaient conçue et que l'abominable intention des promoteurs (lucre, soif du triomphe bestial sur les foules, luxure, sacrifice à des divinités inhumaines : Etat, Patrie, Empire) souillait les peuples qui acceptaient de la sanctionner de leur martyre. Ne doutant pas que je ne conçoive cela, ne pouvant donc me renvoyer parmi les naïfs, il rendait en mon honneur un diagnostic de noble dilettantisme. Et moi, j'étais là, dans mon ridicule pantalon rouge, éberlué, entre les camarades idiots et attendrissants, entre les femmes cruellement douces dans leur blancheur.

Puis je me montai un peu. Il dit que les bourgeois envoyaient !es prolétaires au

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carnage. C'était pour plaire à mes voisins

de lit. Alors je ( de le comprend:

Oubliant la faiblesse de son corps, je lui rappelai qu'il était à Paris parce qu'il était bourgeois et que moi j'avais fondé et justifié cette guerre dans mon sang. Il me dit qu'au front il se planquerait. Je lui dis que je lui casserais la gueule, qu'il fût dans ma section et qu'il se planquât. Il me dit qu'il fallait mieux que l'Europe fût allemande, que cela supprimerait le problème de la guerre. Alors, devant cette vision d'un continent qui, pendant des siècles, pourrait être une Irlande, je me réveillai entièrement et commençai de parler d'autre chose.

Nous avons suivi nos destinées ; je n'ai pas été tué et il est mort. Il avait tenu à faire un tour au front en 19 16. Il fut quelque temps à Verdun, mais dans la coulisse, comme brancardier. Certes c'était déjà un bel effort, car il n'avait pas de santé et il manqua en mourir. Mais il n'a jamais voulu connaître la responsabilité étrange

qu'on sentait à l'acier du fusil, tour à tour glacé, ardent. Il m'a dit qu'il aurait préféré le peloton. Qui sait ? Peut-être auraitil tiré et dans la direction que nous cherchions moi et mes hommes. Je lui en ai voulu jusqu'à sa mort de n'avoir pas tenté cette expérience-là. Alors j'ai compris.

Par ses voies il a atteint au sacrifice que parfois, dans ma passion, je lui déniai l'orgueil de risquer. Je lui en demande pardon et j'en veux à cette guerre, plus démocratique encore que le christianisme, de m'avoir suggéré de lui demander la preuve que j 'exigeais de n'importe qui. Je me suis acharné pendant quatre ans (j'oublie de compter les très longs repos à Paris) à être courageux comme le capitaine Fonck ou mon tampon qui rigolait sous les marmites ainsi qu'une femme à qui on parle des souffrances de Pascal. Il en est résulté des gestes ridicules, ou misérables, ou vains, et quelques extases.

Mais lui a fait mieux que moi. Je mange, je bois, je dors alors que la France claque. (La population a diminué dans la plupart

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des départements, Français, peuple d\\ sassins.) Lui, pour que son idée ne claque pas, il a vaincu sa frousse et certaine tendresse et le mal de mer. Il s'est embarque, il a exposé à la fraîcheur du pôle son ardeur de jeune tribun, craint par 1< lâches de son parti comme par le grand nombre de ses ennemis qui ne sont pas rassurés par leur monstrueuse puissance.

Raymond Lefebvre, envoyé en Russie par le Parti Communiste Français (1920), dont il était déjà un des jeunes chefs, après une longue enquête à Moscou, a péri à son retour dans des circonstances que l'éloignement au moins a rendu mystérieuses.

Traqué par les blancs, il ne semble pas qu'il ait trouvé auprès des rouges tout l'empressement imaginable. Dans la mauvaise saison, il dut prendre place sur une méchante barque pour longer la côte de la Mer Glaciale jusqu'à la Norvège. Il fit naufrage. Des bruits légendaires courent encore sur ce naufrage.

Il était fort. Il y avait une force authentique dans ce garçon : front bossu, nez coupant, regards meurtriers, lèvres minces, dents pointues, mâchoire métallique.

Pourtant nous en avons douté à mainte reprise : d'abord, ses essais littéraires hâtifs, faussés par les soucis du siècle, de la minute, nous déçurent (avant la guerre il avait ébauché de très belles pages de satire sociale). Ensuite ses articles nous laissèrent insatisfaits, où sa pensée se roidissait, vite durcie par la polémique quotidienne. Il s'enfonçait en soi sans esprit de retour. Il fréquentait un milieu impossible : il en pâtissait. Je ne parle pas des alliances politiques : les syndicalistes, qu'il recherchait plutôt que les professionnels socialistes, sont plus solides, plus concrets par-dessous, sous leur verbiage, que ces médiocres intellectuels qu'il hantait dans je ne sais quelle officine. Enfin quand de très loin en très loin je le ren-

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contrais, j'étais épouvanté par les ravages qu'il portait de tous côtés et par ces jachères qu'il étendait autour de s<>:

souci, de sa seule passion. Je ne pouvais croire que ces sacrifices fussent tous e\i par le féroce dieu de l'Action.

Mais quels que fussent ses doutes passagers, j'ai toujours reconnu sa haute valeur représentative. Nous choisissons ainsi autour de nous, dans le cercle plus ou moins large de nos familiers, des porteparole dont chacun nous transmet une des grandes voix qui retentissent dans le concert humain. Quelquefois nous bénéficions d'assez hautes relations pour entendre ces voix mêmes. Mieux que ce petit mastroquet rouquin et subversif qui était dans mon escouade en 191 5, Raymond Lefebvre a personnifié pour moi l'esprit de révolte qui est la moitié de Dieu.

Il y a une poignée d'hommes à qui incombe le salut de l'espèce. Aux haltes, on se soulève, on les regarde, on les compte. Parmi la foule affalée, on est effrayé de les

voir si peu, qui dressent des silhouettes de grandeur au-dessus du niveau de néant.

Au-dessous, on doute de soi, et soudain on en voit un s'abattre, sa chute nivelle tout un côté de l'horizon...

Le recrutement de l'élite est un fiasco permanent. A toutes les époques on a eu l'impression qu'il fallait boucher des trous. « N'importe qui. » Voilà l'éternel cri de détresse des partis politiques, des écoles littéraires, des grands siècles, des apogées. Pour tenir l'affiche, pour permettre à Racine et à Molière de souffler, il faut un Corneille qui s'oublie, Quinault, Pradon.

Celui qui ne connaît les groupes politiques qu'à distance de lorgnette peut garder l'espoir de se tromper. Mais il me semble que le seul garçon qui, dans cette Chambre d'après-guerre, aurait apporté une volonté c'eût été Raymond Lefebvre.

Lui seul aurait songé à se lever au milieu de tous ces assis. Lui seul aurait brassé d'un mouvement acharné et continu cette torpeur qui se propage sans difficulté des vieux aux jeunes. Ces combattants

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