Métamorphoses moeurs et instincts des insectes (insectes, myriapodes, arachnides, crustacés)
l'UOVISOIHEMKNT S, PI.ACK DE I. (il l.ibraini' sfiri ti-ansfi'ivn 108, boiili-vrinl S.iinl-Go
Avec une inci'oyable profusion sont répandus dans la nature les êtres appartenant à la grande division zoologique que l'on nomme les Animaux articulés.
Les Aninuiux articulés, ce sont les Insectes, les Myriapodes, les Arachnides, les Crustacés, tous les animaux que le grand Linné appelait les Insectes [Insecla).
Les Insectes abondent sur presque toute la surface du globe. Dans les forêts, dans les champs, au milieu des marécages, les Insectes courent, voltigent, bourdonnent. Dans les eaux tranquilles, ils fourmillent et se combattent sans relâche. C'est le" mouvement, l'activité, la destruction, la vie, sous les aspects les plus variés.
Sur les terres glacées, sur les glaces elles-mêmes, là où toute existence nous semble impossible, et où, dans la saison la moins rigoureuse, s'aventurent seules quelques familles d'Esquimaux,
s'agitent encore des myriades d'Insectes. Leurs espèces ne sont pas nombreuses dans ces régions désolées, mais, par une sorte de compensation, les individus de chaque espèce se montrent en immenses légions. Les plantes et les animaux, par'la vague abandonnés sur le rivage , les débris organiques jetés par le flot sur la grève, les débris qui décèlent le passage des hommes, servent à les nourrir.
Sous les tropiques, dans ces contrées où la création se manifeste avec une splendeur éblouissante, la scène est partout animée de la façon la plus saisissante par des multitudes d'Insectes aux élytres plus éclatantes que les métaux, aux ailes diaprées de suaves nuances ou parées de couleurs étincelantes à faire pâlir les pierres précieuses.
Sous nos climats, où rares sont les beaux jours pleins de lumière, les parures des Insectes sont en général fort modestes, et cependant le charme que répandent ces humbles créatures est immense.
Se figiu'e-t-ou des prés où ne voltige ni une Mouche, ni un Papillon ; la lisière d'un bois dont toutes les fleurs sont délaissées, où ne se fait entendre le moindre bourdonnement ? Ceux qui se laissent captiver par les beaux sites, par les riants paysages, ontils jamais songé à l'impression que produirait la campagne la plus verdoyante et la plus fleurie sans la présence de ces milliers de créatures? Rien, souvent, n'appellerait l'attention. Nul mouvement ne viendrait, ou distraire l'esprit d'une préoccupation, ou faire naître une pensée dans l'esprit inoccupé. Les Oiseaux se cachent ou demeurent à grande distance de l'observateur; les "Insectes s'offrent partout à ses regards.
Sur les cotes maritimes, des espèces particulières vivent sur la grève mouillée par la vague, s'éloignant à peine du rivage. La mer cependant a peu de véritables Insectes au milieu de ses populations si nombreuses et si prodigieusement variées. Dans les eaux salées, les Crustacés remplacent les Insectes. Les Crus-
tacL's al)()ii(loiit sous toutes li's latitudes, donuaut lo spectacle d'iiabitudes étranges, de surprenantes métamorphoses révélées par des études encore bien récentes.
Le promeneur errant dans la campagne ou dans les allées de la foret; le philosophe faisant le tour de son jardin, avec la conscience cpie tout ce qui est du domaine de la nature offre de nobles enseignements à l'esprit humain, est facilement porté à la contemplation de tous ces Insectes, les uns paisibles, les autres pleins d'agitation.
Durant une partie de l'année, l'activité est sans égale dans ce petit monde. Les Chenilles, les larves dévorent avec ime avidité incomparable; elles mangent, elles rongent sans cesse, devant grandir dans le moins de temps possible. Les Insectes ailés se l'ecîherchent, se poursuivent, pour accomplir au plus vite leur mariage de quelques moments. Les femelles fécondées sont en quête d'un endroit propice au dépôt de leurs œufs. Les espèces laborieuses, tous ces Hyménoptères, ces Mouches à quatre ailes, comme le vulgaire les appelle, qui semblent vivre uniquement pour le ti'avail, se montrent occupées comme si elles avaient conscience qu'elles n'ont point un instant à perdre. C'est l'Abeille solitaire creusant le sol ou les murs décrépits, bâtissant des cellules ; puis humant le miel, récoltant le pollen des fleurs, et s'empressant de porter ces provisions dans les cellules destinées à recevoir un œuf. C'est le Sphex aux allures vives, enlevant une chenille ou un autre insecte, et se hâtant d'aller l'enfouir dans son nid pour servir de pâture à sa larve. Ailleurs, l'Ichneumon, au corps svelte, aux antennes vibrantes, rencontre une chenille, et lui perçant la peau d'un coup de sa tarière, dépose un œuf dans le corps de l'animal sans défense. Les espèces carnassières, fortement cuirassées et vigoureusement armées, sont à la poursuite des espèces phytophages. Les larves carnassières, à la peau molle et facile à blesser, tendent des pièges avec une habileté incroyable et se tiennent à l'affût pour s'emparer de leur proie.
û LKS METAMORPHOSES DES INSECTES.
Sur un antre point, le spectacle est différent. Le cadavre d'un animal est gisant sur la terre, le sol est souillé d'immondices. Des Diptères s'arrêtent sur ces matières dont la présence blesse nos sens; des Coléoptères les fouillent. Bientôt des larves fourmillent au milieu de ces affreux débris, les anéantissent ou les disséminent dans la terre.
Mei'veilleuse mission de ces Insectes ! Ils fertilisent le sol en éparpillant les détritus ; ils font disparaître les matières dont les émanations vicient l'atmosphère.
Mais tous ces êtres ne remplissent-ils pas un rôle au soin de la nature? Une plante se propage à l'excès ; les Chenilles arrêtent la propagation exagérée de cette plante. Les Chenilles apparaissent en nombre trop considérable ; les Ichneumons se multiplient à leur tour, et tuent les Chenilles par milliers. Les espèces phytophages, dont la vie est facile, tendent toujours à accroître leurs populations ; les espèces carnassières empêchent cet accroissement.
Ainsi, à travers les siècles, est maintenu l'équilibre dans la ci'éation. Des perturbations peuvent se produire : les Sauterelles voyageuses viennent parfois désoler une vaste contrée. Ces perturbations sont plus ou moins passagères.
Si, en Europe, on a continuellement à s'inquiéter des espèces nuisibles, c'est que les immenses cultures ont altéré l'ordre de la nature.
Dans le tourbillon où s'agitent tant de créatures dont la merveilleuse histoire est encore si peu connue de la générahté des hommes, dominent constamment les deux grands instincts dévolus à tous les êtres : l'instinct de la conservation et l'instinct de la reproduction. L'instinct de la conservation donne à l'individu l'art de se procurer sa subsistance, la volonté de fuir, et la ruse pour échapper à des ennemis redoutables ou la hardiesse poui' les combattre. L'instinct de la reproduction se traduit chez le grand nombre des animaux par le sentiment qui porte l'indix idu d'un sexe à s'unir à un individu de l'autre sexe.
Parmi les Oiseaux, l'amour de la progéniture existe chez le mâle comme chez la femelle. yVii contraire, dans le petit monde (pie nous nous préparons à étudier, les mâles ont achevé leur mission dès l'instant qu'ils quittent leurs femelles; mais les femelles, les mères, n'ont pas lini. A la vérité, beaucoup d'entre elles n'ont ])lus à remplir qu'un devoir bien limité. Guidées par leur instinct, elles vont déposer leurs œufs dans l'endroit où ces reufs seront le mieux à l'abri des chances de destruction, où les jeunes larves qui doivent naître bientôt se trouveront dans la situation la plus favorable pour rencontrer la subsistance. Après leur ponte, ces femelles meurent; leur postéinté est abandonnée à la Providence, qui ne l'abandonnera pas.
Une des plus grandes merveilles de la création, c'est le spectacle de la perfection organique à tous les degrés chez les êtres. Dans chaque groupe, dans chaque famille de ce monde immense qu'on appelle le Règne animal, il y a des espèces d'une orgaïiisation moins parfaite que les autres, ayant des instincts peu développés; des espèces d'une organisation plus élevée, ayant des instincts admirables, des lueurs d'intelligence plus surprenantes encore.
Des femelles préparent des retraites, construisent des habitations pour leur postérité, emplissent ces demeures de provisions, et ne disparaissent de la scène qu'après avoir assuré l'existence de chaque larve qui sortira de leurs œufs. Quelquefois l'instinct de la maternité se manifeste sous une forme différente : la mère nourrit ses jeunes depuis leur naissance jusqu'au jour de leur métamorphose, n'oubliant jamais le devoir qui lui est imposé.
Ailleurs, c'est une mère vivant sans souci de sa progéniture, mais entourée d'une foule de travailleuses, d'une nuée de nourrices qui suppléent à son insuffisance.
L'instinct de la maternité, avec toutes ses ardeurs su])limes, se montre chez quelques-uns de ces êtres dont nous allons esquisser l'histoire.
Telle Araignée enveloppe ses œufs d'un tissu moelleux, et ne se contente pas de cet abri. Elle ne les quitte pas d'un instant. Obligée de courir à la recherche d'une proie, elle porte constamment son précieux sachet. Le jour où naissent ses petits, ceuxci sont trop faibles pour être abandonnés; la mère s'en va en chasse, les emportant sur son dos. En présence du danger, cette mère, ordinairement craintive, devient d'une vaillance sans égale quand il s'agit de défendre ses enfants. La crainte de voir sa progéniture enlevée semble lui donner le courage du désespoir.
Tous ces Insectes, tous ces Animaux articulés, les uns menant une vie paresseuse, les autres l'existence la plus laborieuse, les uns ayant le goût de la solitude, les autres le besoin de la société, nous fournissent les modèles d'une infinité d'instruments : instruments de travail, instruments de combat.
Les animaux les plus élevés en organisation, les Mammifères, qui sont les premiers parmi les êtres, peuvent avoir des mains pour saisir, des griffes puissantes pour retenir une proie, des dents pour la déchirer. Les Oiseaux ont un bec et des ongles , et ce sont là les seuls instruments dont ils disposent.
Voyez les Insectes, les Arachnides. Quelle variété d'instruments ! quelle diversité infinie dans les modifications de tous les appendices ! Les mandibules sont des pinces, des tenailles, des ciseaux, des meules, des lancettes; les mâchoires, des pièces triturantes, des trompes, des suçoirs. La lèvre inférieure est souvent une filière. Les appendices locomoteurs peuvent être adaptés à une foule d'usages : ils deviennent des bêches, des outils propres à fouir, des pinces, des rames; ils portent parfois des râteaux, des fourches, des dévidoirs, des brosses, des corbeilles ; tous instruments construits avec une perfection qui laisse bien loin derrière elle la perfection qu'atteignent les plus habiles ouvriers dans la confection des instruments en usage parmi les sociétés humaines les plus civilisées. Ce n'est pas tout encore, cependant. Ne voyons-nous pas des Insectes
dont rabdomeu ost pourvu à son extrémité d'une jtince ou d'une tenaille, d'une tarière, d'une scie, d'un glaive empoisonné ?
Parfois un poiUe s'avise de décrire les armes ou les instruments que la nature a mis au service d'un animal. Dominé par la pensée de produire un ji^rand cflet, il puise dans son imagination la plus large part de sa description ; il appelle à son aide les expressions les plus retentissantes, les épithètes les plus énergiques. Effort inutile , il demeure loin de la réalité. A celui qui est parvenu à connaître seulement un peu l'organisation de certains êtres, il semble que l'ambition du poëte a été de montrer l'indigence de l'esprit humain dans le domaine des idées créatrices. Rien n'est beau que le vrai, comme l'a si bien dit un des plus grands lettrés de notre siècle.
Constater à peu près les formes et jusqu'à un certain point les usages de tous les instruments des Insectes, si divers en apparence, ce fut l'œuvre des premiers observateurs, des naturalistes du xvn" et d)i xvnf siècle. L'œuvre des observateurs de notre siècle, ce fut d'étudier les détails avec plus de rigueur, et surtout d(; reconnaître, dans ces instruments si différents de forme et d'usage, les mêmes organes modifiés de toutes les façons imaginables.
Ou croyait à l'existence, chez les Animaux articulés, d'une foule d'organes, et surtout d'appendices dissemblables; tout à coup on découvre dans ces appendices des ressemblances fondamentales complètes. On démontre aussitôt que chez tous les Animaux articulés ce sont invariablement les mêmes organes, les mêmes appendices situés dans des rapports constants, mais modifiés dans leur conformation, dans leur développement, et adaptés ainsi à une infinité d'usages particuliers.
La nature semblait aux premiei-s observateurs être sans règles; son étude, un immense dédale. L'investigation habile, la comparaison intelligente, montrent bientôt la nature avec des règles fixes, avec un plan d'organisation commun à tous les représentants de chacune des grandes divisions du Règne animal.
L'étude alors était devenue plus simple; dirigée par une vue philosophique, elle était rendue plus attrayante. Une grande vérité était mise en lumière.
Un demi-siècle s'est écoulé depuis la démonstration de cette vérité. Après ce demi-siècle employé par les investigateurs à déterminer en détail tes homologies de toutes les parties du corps des Animaux articulés, une vue générale doit compléter l'œuvre des naturalistes qui ont si heureusement constaté les transformations des pièces de la bouche et des organes locomoteurs des Articulés. Tout changement dans la forme d'un appendice sera désormais le signe d'une habitude, d'un instinct spécial, ou au moins d'une particularité dans les conditions d'existence de l'animal.
Les usages des parties extérieui'es des Insectes, des Arachnides et des Crustacés ont été déjà bien souvent signalés par les observateurs. Leurs observations sont devenues un point de .départ, les faits acquis sont devenus nombreux, et à présent on peut montrer partout la relation intime qui existe entre la conformation de l'être et les circonstances au milieu desquelles sa vie doit s'écouler. Etudions les caractères des principaux i-eprésentants de la classe des Insectes ou de la classe des Arachnides ; apprenons à connaître les mœurs de ces Insectes ou de- ces Arachnides, et bientôt il nous sera facile, à la seule inspection d'une espèce vue pour la première fois, d'être assurés des conditions d'existence, des mœurs, des instincts de cette espèce, et même de la nature de son industrie, si elle est organisée pour être habile à certains travaux.
Il y a cinquante ans, Cuvier écrivait : a Donnez-moi un os, » que dis-je, une facette d'os, et je reconstruirai l'animal dans » son entier. » La science s'est agrandie depuis le jour où cette assertion émerveillait, à juste titre. Maintenant l'examen de la mandibule ou de la mâchoire d'un Insecte, ou mieux encore de l'une de ses pattes, peut nous sufGre, non-seulement pour
concevoir une idée exacte des forjBcs générales de l'être tout entier, mais aussi pour découvrir des indices très-sûrs de son genre de vie.
Est-il rien de plus propre à imposer le sentiment de Fadmirahle harmonie qui existe dans les œuvres de la nature, que la possibilité, conquise par la science, d'arriver par la considération d'un seul fait à un ensemble de déductions marquées du caractère de la certitude ?
Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle à la fois étrange et dune grandeur singulière que celui des Insectes industrieux, déployant dans leurs travaux l'art le plus raffiné. L'instinct porté ainsi au plus haut degré dont la nature offrQ des exemples, confond la raison humaine. Le troultle de l'esprit augmente, lorsque intervient l'observation patiente et minutieuse de tous les détails de la vie des êtres les mieux doués sous le rapport de l'instinct.
Les individus d'une espèce exécutent toujours les mêmes travaux sans avoir rien appris ; l'instinct, et l'instinct seul, donc, les dirige. Mais, pour l'exécution du travail, des obstacles surviennent, des accidents se produisent; l'individu tourne l'obstacle, il choisit le meilleur endroit pour l'étalilissement de sa demeure, il pare à l'accident, il se met en garde contre le danger. Parfois, gagné par la paresse, au lieu de construire un nid, il prend possession d'un vieux nid et le répare. L'Insecte, que l'on veut supposer agissant à la manière d'une machine, donne à chaque instant la pensée qu'il se rend compte de la situation où il se trouve placé, et d'une foule de circonstances fortuites, et par conséquent impossibles à prévoir.
Se rendre compte d'une situation mauvaise et chercher à la rendre meilleure, savoir choisir, concevoir l'idée de s'épargner un ti'avail tout en voulant parvenir au même but, devenir paresseux quand on a été ci-éé pour être laborieux, est-ce de l'instinct? C'est impossible à admettre. Comment alors se refuser à croire que mémo de très-petits animaux peuvent être doués
d'une ceiiaine dose d'intelligence?Étudions, étudions notre sujet ; après avoir bien suivi les actes les plus remarquables qui se passent dans ce monde des Animaux articulés, une conclusion inévitable sera rendue manifeste. C'est que des opérations considérables, poursuivies sous l'empire d'un instinct spécial, sont impossibles sans l'intervention de l'intelligence.
Les phénomènes de la vie des Insectes et des Arachnides sont l'indice d'organisations très-complexes et très-parfaites. Si les formes des parties extérieures, et surtout des appendices des Animaux articulés, ne peuvent manquer de solliciter l'attention d'un observateur, même assez superficiel, l'oi'ganisation intérieure de ces d'éatures, souvent d'une taille fort minime, est bien faite pour exalter l'imagination d'un scrutateur de la nature. Tous ces appareils d'une si étonnante complication : système musculaire, système nerveux, appareil digestif, appareil respiratoire, appareil circulatoire, oi^ganes de la génération, fonctionnant dans un corps de quelques millimètres de longueur, et même dans des corps que nos yeux ont peine à apercevoir, semblent parfaitement autoriser cette réflexion mille fois répétée, que la nature est surtout admirable dans les infiniment petits.
Les Insectes ont à offrir d'autres sujets d'étonnement : leurs sens, par exemple. En présence de ces espèces carnassières pleines de ruse, est-il possible de n'être pas émerveillé en voyant avec quelle sûreté elles s'élancent sur leur proie, en remarquant comme elles saisissent sans hésitation leur victime au défaut de kl cuirasse? N'est-ce pas la preuve d'une vision très-parfaite? Les yeux des Insectes, souvent d'une dimension énorme, ont une structure étrange. Ce sont des appareils d'optique construits d'a]n'ès un principe encore inconnu aux physiciens. Nous avons dans ce fait une indication à côté de bien d'autres, que l'étude patiente des animaux est appelée à conduire à des découvertes peut-être susceptibles d'applications de la plus haute importance.
Naturalistes, nous sommes encore fort en peine pour déclarer où est le siège de certains sens chez les Animaux articulés, et pourtant l'existence de ces sens est évidente. On n'a p!is réussi à démontrer en quoi consiste l'oi'^ane de l'odorat chez les insectes, mais on voit chaque jour que heancoup de ces êtres sont attirés de fort loin par les odeurs. Les mâles de plusieurs espèces arrivent de distances énormes et parfois en foide autour d'une femelle. On ne parvient point à se former une idée de la nature du sens qui les dirige. Il y a ici une faculté si éloignée de toutes les facultés de l'Homme, que l'Homme doit demeurer probablement à tout jamais incapable de comprendre un pareil phénomène.
Lorsqu'un être est petit, on est porté à s'imaginer que son organisation doit être très-simple, soji intelligence absolument nulle. L'effet du volume est incroyable sur une foule d'esprits. La dimension d'une Baleine, la taille des Reptiles des anciennes périodes géologiques, commandent l'attention, excitent l'intérêt. L'attention s'éveille difficilement s'il s'agit du plus admirable phénomène dé l'organisme d'une Mouche. Et cependant les facultés des êtres les plus humbles fournissent des enseignements précieux pour la raison du philosophe.
Dans les sens se trouve l'origine de toutes les idées sur le monde physique. C'est à la perfection des organes des sens que l'Homme doit sa facilité d'acquérir des notions si étendues sur les choses sensibles. Dès l'instant qu'un acte est dirigé par une faculté qui échappe à ses sens, il lui devient impossible de le comprendre, par conséquent de l'expliquer. Personne sans doute n'expliquera jamais comment le Pigeon voyageur retourne sans hésitation à la maison d'où on l'a enlevé, ni comment le Bombyx devine, à la distance de vingt kilomètres, la présence d'une femelle cachée dans un taillis ou placée sur un balcon. La vue, l'odorat, se manifestent avec des qualités remarquables chez des Arachnides, chez beaucoup d'Insectes. On s'imaginerait dif-
ficilement des yeux constitués pour voir une foule d'objets chez une créature incapable de se former aucune notion de ces olyets ; un odorat d'une incroyable subtilité, là où différentes odeurs ne feraient éprouver aucune impression : le sens de l'ouïe chez un être indifférent à tous les sons ; des organes de tact d'une certaine délicatesse chez un animal absolument inhabile à juger de toute propriété d'un corps.
Beaucoup d'Insectes, d'Arachnides, de Crustacés, offrent des preuves incontestables de nombreuses perceptions. Il n'est rien dans les circonstances de la vie de ces êtres dont on ne doive chercher la relation avec l'organisme. Par aucune autre voie on n'arinverait à saisir d'une manière aussi complète toute la grandeur de la création .
Les Insectes, par leur nombre prodigieux, par leur infinie dispersion sur la ten'e ; les Crustacés, par leur abondance dans les mers, occupent une place immense dans la nature. Comme s'il avait été besoin pour ces êtres d'une multiplicité poussée aux plus lointaines limites, chaque individu peut revêtir successivement les formes les plus dissemblables, être soumis tour à tour aux conditions d'existence les plus opposées. Les métamorphoses des Insectes ont été dans tous les temps et chez tous les peuples un sujet d'étonnemcnt. Le phénomène est demeuré inexplicable jusqu'au jour où la civiUsation moderne s'est élevée par les sciences au-dessus de toutes les civilisations antérieures. Le phénomène a été expliqué ])ar la science. Les transformations sont les phases du développement de l'Insecte.
Le Papillon, nommons-le tout de suite, puisque c'est l'insecte le plus facile à observer dans ses métamorphoses; l'insecte toujours cité comme l'exemple de la plus curieuse et de la plus frappante transformation; le Papillon n'existe avec toutes ses remarquables perfections qu'après avoir vécu sous une autre forme. L'animal nait à l'état d'embryon. L'embryon, c'est la chenille. La chenille formée dans l'œuf a déjà les principaux organes que l'on trouvera
clioz le Lépidoptère parvenu à l'état adulte ; mais ces organes doivent se modifier et se perfectionner, d'autres organes apparaître à une époque plus avancée du développement. Pendant la première période de son existence, l'Insecte, n'ayant d'antre ])csoiu i[u'une alimentation abondante, augmente chaque jour de volume, sans qu'il se pi'oduise aucun changement dans ses formes extérieures. 11 est arrivé au terme de sa croissance, et c'est à peine si dans l'organisme interne on commence à apercevoir les vestiges de nouvelles parties.
L'animal cesse de prendre de la nouiTiture, se ramasse sur luimême ; sa peau se fend. La peau de la chenille tombe, et alors se montre un corps presque immo])ile, où la vie ne se décèle que par de légers mouvements. C'est un corps eramaillotté où se trahissent déjà cependant les formes de l'Insecte adulte. C'est un moule où vont se constituer et se solidifier toutes les parties de l'animal. C'est la chrysalide.
Le Scarabée, la Cétoine, toutes les espèces du même ordre, naissent également dans un état d'imperfection extrême, présentant des formes qui n'auraient jamais permis, avant l'observation, de soupçonner les formes des adultes. Ce sont encore des larves, et ces Insectes, suivant les types, plus ou moins avancés dans leur développement au sortir de l'œuf, ont parfois une longue existence avant de se transformer comme le Lépidoptère en une nymphe immobile. L'animal, quittant l'enveloppe de cette nymphe après avoir acquis toute la perfection organique, toutes les beautés que la nature a départies à son espèce, vit l'espace d'un nombre de jours bien limité.
L'Abeille, la Guêpe, la lAIouche, commencent leur existence sous les apparences d'un ver, et subissent des transformations analogues à celles du Lépidoptère et du Cqléoptère.
La Sauterelle, au contraire, dès sa naissance ressemble à ses parents. Elle eu a les formes, les allures, les habitudes ; il ne lui manque que les ailes, ces organes qui sont, chez toute espèce
d'Insecte, lo signe de la condition la pins parfaite «pi'elle pnisse atteindre. Nous voyons ainsi des Sauterelles sans ailes à coté de Sauterelles ailées; les jeunes ou les larves, et les adultes. Les jeunes changent plusieurs fois de peau pendant la croissance. Après une mue qui doit être l'avant-dernière, les jeunes Sauterelles se montrent avec des rudiments d'ailes emmaillottés : aloi's on les dit à l'état de nymphes; mais ces nymphes sont actives comme les larves et les adultes.
Ainsi, au sein de ce monde des Insectes, se rencontre, sous tous les l'apports, la diversité infinie, avec un plan général dont l'unité est le gi'and caractère.
Dans les mers, les Cinistacés n'offrent pas un spectacle moins curieux que les Insectes répandus sur les terres. Pour le trèsgrand nombre des espèces, des changements successifs marquent les périodes de leur existence ; des métamorphoses nombreuses les fout paraître tour à tour sous les formes les plus diverses et dans des conditions d'existence particulières. La Langouste, animal pesant, organisé surtout pour une marche lente au milieu des rochers, est à une époque de sa vie un animal nageur capable de s'aventurer dans les hautes mers. Le Crabe éprouve; une série de transformations avant d'être l'animal que l'on voit courir sur toutes les grèves.
En considérant le rôle des Insectes dans la nature, on eu vient aisément à distinguer ces animaux en espèces nuisibles et en espèces utiles. N'est-il pas dans le sentiment de l'Homme de tout rapporter à lui-même, de penser que tout a été créé pour son usage? Si les Moustiques et quelques autres vilains parasites étaient habiles à discuter, peut-être, cependant, décideraient-ils que l'Homme a été créé pour les nourrir de son sang. Mais ce sont là des choses d'un ordre bien élevé pour notre faible intelligence, il est prudent de ne pas trop chercher à les approfondir.
L'Homme ayant incontestablement le droit de se défendre, il est nécessaire qu'il cherche à détruire les bêtes qui l'attaquent;
Li: MONDE DES INSKCTES. 15
il est juste (ju'il s'efforce de ne pas laisser manger ses récoltes. Pour atteindre son but, un moyen simple est à sa dis})Osition : le moyen, c'est d'apprendre ù connaître ses ennemis.
Les espèces utiles sont celles qui tuent les espèces nuisibles, et surtout les espèces susceptibles de fournir des produits. N'avonsnous pas les Insectes tincloriaux : le Kermès antique, donnant sa belle couleur cramoisie ; la Cochenille du nouveau uioiide, dont ou tire la plus riche couleiu'; les Cynips, produisant les noix de galle que portent les Chênes de l'Orient, pour nos teintures noires et pour cette encre employée à fixer toutes les pensées bonnes ou mauvaises? De nouvelles investigations feront sans doute connaître un jour d'autres trésors du même genre.
La médecine n'a-t-elle pas trouvé un agent précieux dans la Cantharide? et il y a par le monde entier des espèces qui possèdent les mêmes propriétés que la Cantharide.
Les Abeilles fournissent de la cire destinée à confectionne)des logements pour leurs larves; elles amassent du miel pour se nourrir et pour alimenter leur postérité ; et n'existe-t-il pas une foule de gens persuadés que les Abeilles amassent du miel et fabi-iquent de la cire pour le bien de l'humanité?
Des Chenilles, après avoir pi'is leur entier accroissement, se mettent à filer, et de leur fil à construire un cocon. Le cocon dans lequel s'enfei-me la Chenille sur le point de subir sa transl'ormation, dans lequel va reposer la chrysalide, c'est l'abri destiné à protéger la chrysalide, l'être incapable de se dérober ou de se défendre contre les dangers extérieurs. Le fil dont est formé le cocon peut être une substance précieuse : le fil du cocon de cette Chenille qu'on appelle communément le Ver à soie est, croyons-nous, la phis belle matière textile qui soit au monde.
Ainsi, une Chenille est devenue chez les nations civilisées la source d'un luxe prodigieux, la source d'immenses richesses.
Des produits analogues d'une valeur inférieure, obtenus dans plusieurs parties du monde, et surtout en Asie, tendent à péné-
16 LES Mh:TAMORPII<JSES DES INSECTES.
trer en Europe ; ils poiuToiit encore accroîti'e les richesses et étendre le luxe.
Aux yeux d'une infinité de personnes, les animaux vraiment utiles sont les animaux comestibles. Or, les Crustacés : Homards, Langoustes, Ecrevisses, Crevettes, Crabes, etc., ne font-ils pas une excellente figure sur nos tables, et ne sont-ils pas une ressource importante pour les habitants des côtes !
A la véinté, dans notre Europe, tous les Insectes sans exception sont dédaignés comme aliment, sans doute à tort. Les Romains faisaient leurs délices d'une larve qu'ils nommaient le Cossus; les Hovas de Madagascar, les Chinois, d'autres peuples encore, mangent des chrysalides de Ver à soie. En cela, ils font preuve, suivant toute probabilité, d'un goût plus raffiné que nous ne le supposons. L'Europe a beaucoup emprunté à la Chine; elle agirait peut-être avec sagesse en lui empruntant un usage dont on ne saurait plaisanter, avant d'avoir, comme il convient, formé son opinion par l'expérience.
A Mexico, on recueille dans le lac les œufs de certains Insectes aquatiques, et, quand ces œufs ont été réduits en une sorte de farine, on en confectionne des pains qui se vendent journellement sur les marchés de la ville.
En Afrique, en Asie, en Austi-alie, si les Sauterelles voyageuses causent souvent la dévastation, les peuples savent y trouver quelque dédommagement : ils mangent ces Insectes que leurs téguments coriaces rendent peu attrayants pour la table. Les affamés ne songent pas aux mets délicats.