‹ Métamorphoses moeurs et instincts des insectes (insectes, myriapodes, arachnides, crustacés)Chapitre 95 sur 102 · LES CRUSTACÉS · texte numérisé non relu

LES CRUSTACÉS

Les Insectes, les Myriapodes, les Arachnides sont les Articulés terrestres. Parmi eux, à la vérité, certaines espèces vivent dans l'eau, mais c'est une condition de séjour transitoire, ou une condition qui ne les empêche pas de conserver le caractère essentiel de la vie des Animaux teri'estres, c'est-à-dire une respiration aérienne. Au contraire, les Crustacés sont les Articulés aquatiques, et si quelques-uns d'entre eux séjournent à terre, ils n'en conservent pas moins le caractère des êtres destinés à vivre dans l'eau, une respiration aquatique.

Les Ci'ustacés, formant dans leur ensemble une division trèsnaturelle, présentent néanmoins peu de particularités, communes à toutes les espèces, que l'on puisse opposer aux caractères des animaux appartenant aux trois autres classes de l'cmbranchemejit des Articidés. Le caractère tiré de leur respiration est le plus général. Les Crustacés respirent par des branchies, ou simplement par la peau. Le nombre des pattes, souvent de cinq à sept

(i92 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

paires chez les Crustacés, a été pris comme signe propre à l'aire distinguer ces animaux de ceux des autres classes ; mais le caractère perd toute sa valeur avec les espèces qui restent toujours dans un état d'imperfection très-marquée, comme nous en avons de nombreux exemples. Aussi, quand un zoologiste éminent, de Blainville, proposa une classification des Articulés, où les grandes divisions étaient distinguées les unes des autres d'après le nombre des appendices de la locomotion, le résultat fut complètement malheureux à l'égard des Crustacés.

(Juoi ({u'il en soit à cet égard, les Crustacés ont ordinairement, outre les pattes ambulatoires, une à trois paires d'appendices analogues, s'ajoutant aux pièces buccales ordinaires, et que l'on nomme des pattes-mâchoires, deux paires d'antennes, un abdomen pourvu d'appendices, les orifices des organes de la reproduction doubles.

Chez CCS Animaux, les téguments sont formés des mêmes éléments que chez les Insectes et que chez les autres Articulés; seulement, dans une infinité de Crustacés, particulièrement ceux de l'organisation la plus parfaite, il se fait un dépôt de sels calcaires dans la couche épidermique, constituée essentiellement par la chitine, et le test acquiert de la sorte une épaisseur considérable et la dureté de la pierre. Dans les Crustacés supérieui's, de même (jue chez les Arachnides, les anneaux de la tête et du thorax se soudent d'une manière complète, et, les pièces dorsales unies, deviennent cette carapace des Crabes, des Écrevisses, etc.

Les muscles, généralement d'un beau blanc chez les Crustacés, ont les mêmes caractères que chez les Insectes. Il n'en est pas autrement pour le système nerveux. Le nombre des centres médullaires peut être plus considérable, puisqu'il est toujours en rapport avec celui des zoonites et des appendices, mais la disposition reste semblable. Le phénomène de centralisation du système nerveux est soumis à la même loi que chez les Insectes et les Arachnides; cette centraUsation se prononce d'autant plus,

LES CRUSTACES. 09:'.

([lie tout rorgaiiisine so pei-rfctioiiiic davantage. C'est ce qui a été démoiiti'é, il y a ijuaraiite ans, p.u' les belles recliei'clies de MM. Audouiu et Milnc Edwards.

Chez les Crustacés, les organes de la vision inaïKiuent rarement. Il y a, chez la plupart des espèces, des yeux composés présentant des facettes soit hexagonales, soit carrées, et dans (juelques genres, ù la fois des yeux composés et des yeux simples. Tout donne à penser, mieux encore pour les Crustacés que pour les Insectes, que l'audition s'ellcctue au moyen des antennes; car, dans les types les plus parfaits, à la base des antennes internes, il existe de chaque côté «nie cavité pourvue d'une sorte de capsule auditive, et fermée, soit par une membrane tendue, soit par un petit opercule pierreux. L'existence de l'odorat est facile à constater chez ces animaux, car ou les attire avec des substances de leur goût ; mais le siège de ce sens n'a pas été mieux déterminé ici que chez les Insectes. Le tact, sans doute fort émoussé sur le corps, doit s'exei'cer au moyen de poils et d'épines mobiles.

Chez les Crustacés, animaux carnassiers et très-voraces pour la plupart, le tube digestif est droit. Dans les groupes'supérieurs, l'estomac, vaste, globuleux, à parois épaisses, est garni d'un appareil osseux ou cartilagineux propre à triturer; dans les groupes inférieurs, les suceurs, par exemple, l'estomac a souvent des prolongements latéraux. Le foie se modifie comme chez les Arachnides; dans les types les plus parfaits, il consiste en grappes de vésicules agglomérées, en simples canaux biliaires dans les types dégradés.

L'appareil de la circulation du sang, dont la connaissance a été acquise pour les types supérieurs par les recherches de MM. Audouiu et Milne Edwards, se modifie considérablement suivant les types. Dans les Crabes et les Écrevisses, le cœur est une poche musculeuse, occupant la base du céphalothorax; dans les types inférieurs, un vaisseau dorsal qui s'étend dans la longueur de l'abdomen. Le système artériel est très-complet dans les pre-

miers; mais, chez tous, le sang veineux circule et se poiie aux organes respiratoires par des canaux moins bien endigués que chez les Arachnides, pour être ramené des branchies au cœur par des canaux branchio-cardiaques.

Longtemps on demeura persuadé que les Crustacés ne subissaient pas de métamorphoses, qu'ils naissaient ayant déjà à peu près toutes les formes des adultes. L'observation des Écrevisses et de quelques autres espèces au sortir de l'œuf ne permettait pas de soupçonner ce que bientôt on devait rencontrer chez le plus grand nombre des Crustacés. Mais, en 1830, un naturaliste de la Grande-Bretagne, John Vaughan Thompson, annonçait l'existence de métamorphoses presque aussi remarquables que celles des Insectes, chez des Crabes et d'autres Criistacés. Il avait reconnu, dans de petits êtres sortant des œufs d'une espèce de Crabe, des animaux considérés comme appartenant à un type tout particulier. On se refusa d'abord à croire à l'exactitude des observations de l'auteur anglais. Cependant, vers la même époque, par l'étude des premières phases de la vie des Lernées, parasites classés par Cuvier avec les Zoophytes, Nordmann s'était assuré que ces animaux possèdent dans leur jeune âge les caractères essentiels de certains petits Crustacés de nos eaux douces. A l'égard (les Cirrhipèdes, rattachés à l'embranchement des Mollusques par tous les auteurs, un résultat analogue avait été obtenu. Depuis trente ans, les recherches sur le développement des Crustacés se sont extrêmement multipliées. MM. Spence Bâte, Fritz Mûller, Gerbe,. Hesse, etc., ont beaucoup étendu nos connaissances sur ce sujet, et aujourd'hui il est constaté que les Crustacés, naissant, pour le très-grand nombre, avec des formes et une organisation très-différentes de celles des adultes, subissent, après leur sortie de l'œuf, des changements des plus considérables, de véritables métamorphoses, mais sans qu'il y ait jamais chez ces animaux de période d'inactivité comparable à l'état de nymphe ou de chrysalide des Insectes.

LES CRUSTACKS. 695

Après les travaux de Desmarest ou 1825, les études sur les espèces des côtes de la Grande-Bretagne par Leacli, de 181 Fi à 1826, l'exposù de Latreille dans le Règne animal de Cuvier, l'ouvi'agc où l'on trouve les divisions de la "classe des Crustacés bien définies, et les espèces rigoureusement déterminées, est celui de M. Milnc Edwards, publié de 1835 à 1840. Cet ouvrage a étV' le point do départ do tous les travaux les plus récents sur cette branche de la zoologie. Les écrits sur les Crustacés sont nombi*eux aujourd'hui, et parmi les plus importants, il faut citer un grand ouvrage d'un savant naturaliste dos Etats-Unis, M. James D;nia; une série de mémoires par un zoologiste du Danemark, M . Kroyer ; une belle étude do M. Van Bcneden sur les Crustacés du littoral de la Belgique; divers mémoires sur les Crustacés inférieurs par IVi. Messe (de Brest), et de nouvelles études approfondies sur les espèces de plusieurs grandes familles par M. Alphonse Milne Edwards, le fils de notre illustre zoologiste.

La classe des Crustacés comprend plusieurs ordres : les PodophthalmesoulesDécapodes,etlesStomapodes,lesEdriophthalmes, les Entomostracés, les Xiphosures, les Cirrhipèdes.

L'ordre des Décapodes comprend les Crustacés ayant cinq paires de pattes; les yeux portés sur des pédoncules mobiles; l'appareil buccal composé des parties ordinaires et de trois paires de pattes-mâchoires ; la tète et le thorax confondus et formant une carapace; les branchies attachées à la base des pattes et cachées sous cette carapace; l'abdomen pourvu d'appendices servant, chez les femelles, à porter les œufs. Les Décapodes sont en nombre immense dans les mers. Parmi ces animaux, chacun reconnaît aisément deux formes principales : les Crabes, dont l'abdomen, très-peu développé relativement aux autres parties du corps, est reployé sous le thorax : les Décapodes à courte queue, ou les Brachyures; les Ecrevisses, les Langoustes, etc., dont l'abdomen, très-développé, se termine par une nageoire en éventail : les Décapodes à longue queue, ou les Macroures. Une autre

forme, intermédiaire aux deux autres, distinguée par M. Milne Edwards sous le nom de Décapodes Anomoures, comprend des espèces chez lesquelles les pattes de la cinquième paire, trèsréduites, sont en général impropres à la locomotiou, et l'abdomen de forme anomale. Le type le plus connu de cette division est celui des Pagures, ou Bernard-ïhermile.

On compte quatre familles de Brachyures : les Maiides, les Cancérides, les Gécarcinides et les Leucosiides.

Les Maudes sont les Crabes ha])ituellement désignés sur nos côtes sous le nom à' Araignées de mer. Leur corps affecte plus ou moins la forme d'un triangle, le front étant toujours assez éti'oit pour figurer un rostre. Ces Crustacés ont généralement la carapace inégale, hérissée de tubercules et d'épines, de sorte qu'on les trouve toujours salis par des corps étrangers. Les types de cette famille, les Maias et les Inachus, sont au nombre des plus répandus dans nos mers; les premiers ont un gros corps et des pattes de médiocre longueur. Sur les côtes de la Bretagne, on mange les Maias squinade et verruqueux [Maia squinado et M- verrucosa). Les Inachus ont une petite dimension et des pattes grêles, extrêmement longues : tel l' Inachus scorpion (hiachus scorpio), que l'on trouve parmi les Fucus. Une espèce gigantesque des côtes du Japon, dont, la conformation s'éloigne peu de celle de nos petits Inachus, se distingue par sa taille supérieure à celle de tous les auti'es Décapodes. Un individu mâle, figurant dans les galei'ies du Muséum d'histoire naturelle, mesure, les pattes étendues, '2."',G0. Les larves des iMaias ressemblent au plus haut degré à celles des Crabes.

Les Cancérides ont une carapace d'ordinaire beaucoup j»lus large que longue ; le front assez large, nullement avancé en manière de rostre; les pédoncides oculaires très-mobiles, pouvant se loger' en entier dans une longue fossette. Il y a dans cette Famille des espèces dont les pattes en baguettes sont conformées uniquement pour la marche (Cancérines), et des espèces

LES CIIUSTACKS. 697

dont U's pattes postérieures, larges, aplaties plus ou moins en rames, sont en un mot conformées pour la natation (Portunines).

Les représentants do lu tribu des Cancérines sont particulièl'emeiit abondants dans les mers des régions tropicales. Nous on avons sur nos côtes une très-grande espèce j-oussàtre, avec le bord antérieur de la carapace festonné. Bien connue sous les noms vulgaires de Tourteau et de Crabe poupart (Cancer pa- (furus, — genr(> Pseudocarcinus), ou la voit habituellement sui' nos niarcliés, où elle est recherchée des gourmets, ([ni l'estiment pour le volume et la délicatesse de son foie. Le Tourteau a de très-petits œufs, et ses larves, que nous a fait connaître M. Gerbe, très-petites à leur naissanc(>, difl'èi'ent ])eu de «'elles dont nous allons nous occuper.

Les Portunines sont les nageurs ; cependant l'espèce qui est le ty|)e du genre Carcin, ayant les pattes postérieures peu élargies, est un animal marcheur. 11 n'est personne ayant été au bord de la mer qui n'ait riMuarqué sa démarche singulière. Les Crabes marchent de côté, la largeur de leur carapace et le mode d'articulation des différentes pièces de leurs appendices locomoteurs ne leur permettent pas de progresser d'une autre façon ; ce qui ne les empêche pas de déployer une surprenante agilité. Le Cral)e enragé fait volontiers des séjours de plusieurs heures hors de la mer; sa carapace contient assez d'eau pour que ses branchies demeurent longtemps mouillées. C'est chez cette espèce que les métamorphoses ont été le mieux observées. Dès l'année 1830, Thompson avait reconnu que ce Crustacé subit des changements considérables depuis sa naissance jusqu'à son état adulte, et qu'il passe par deux formes déjà connues sous les noms de Zoés et de Mégalopes, et considérées comme des types tout particuliers. Ces observations furent conlirmées par plusieurs naturalistes, et en 1857 M. Spence Bâte a publié l'étude la plus complète qui ait encore été faite sur ce sujet. Au moment où le jeune Crabe sort de l'œuf, il a nue carapace [tombée, de

grands yeux sessiles, des antennes appliquées sur le front, des pièces buccales peu développées, deux paires de pattes, en arrière les premiers vestiges des autres pattes et un long abdomen sans appendices. Une mue survient, et déjà l'animal a subi un énorme ciiangement : ce qui alors frappe surtout cbez ce petit Crustacé,

LARVES DU CRABE ENRAGÉ {Cancer mœnas).

i . l.arvp au sorlir de l'œuf (figure empruntée au mémoire de S. Baie). — 2. I.arve après sa première mue : Zoé (figure inédile par M. Gerbe).

d'un aspect étrange, c'est une longue pointe frontale et un prolongement postérieur de la carapace également terminé en pointe, dont nous ne soupçonnons pas l'usage.

Tels sont les caractères des Zoés décrits par les naturalistes qui les avaient remarqués, étant loin de soupçonner qu'ils observaient des Crabes dans une des premières phases de leur

LES CRUSTACES. 099

existence. Sous cette forme, le petit Crustacé, délicat, pi'esque transparent, est pourvu des deux paires d'antennes ; ses mandibules, ses mâchoires de la première et de la seconde paire, ont déjà un certain développement; les pattes-mâchoires de la première paire, encore très-rudimentaires, sont avancées vers la bouche, tandis que les appendices destinés à devenir les pattesmâchoires de la seconde el de la troisième paire sont alors très-

Page 1