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Métamorphoses mours et instincts des insectes

Avec une incroyable profusion sont répandus dans la nature les êtres appartenant à la grande division zoologique que l'on nomme les Anima ux articulés.

Les Animaux articulés, ce sont les Insectes, les Myriapodes, les Arachnides, les Crustacés, tous les animaux que le grand Linné appelait les Insectes (Insecla).

Les Insectes abondent sur presque toute la surface du globe. Dans les forêts, dans les champs, au milieu des marécages, les Insectes courent, voltigent, bourdonnent. Dans les eaux tranquilles, ils fourmillent et se combattent sans relâche. C'est le mouvement, l'activité, la destruction, la vie, sous les aspects les plus variés.

Sur les terres glacées, sur les glaces elles-mêmes, là où toute existence nous semble impossible, et où, dans la saison la moins rigoureuse, s'aventurent seules quelques familles d Esquimaux,

s'agitent encore des myriades d'Insectes. Leurs espèces ne sont pas nombreuses dans ces régions désolées, mais, par une sorte de compensation, les individus de chaque espèce se montrent en immenses légions. Les plantes et les animaux, par la vague abandonnés sur le rivage , les débris organiques jetés par le flot sur la grève, les débris qui décèlent Le passage des hommes, servent à les nourrir.

Sous les tropiques, dans ces contrées où la création se manifeste avec une splendeur éblouissante', la scène est partout animée de la façon la plus saisissante par des multitudes d'Insectes aux élytres plus éclatantes que les métaux, aux ailes diaprées de suaves nuances ou parées de couleurs étincelantes à faire pâlir les pierres précieuses.

Sous nos climats, où rares sont les beaux jours pleins de lumière, les parures des Insectes sont en général foi't modestes, et cependant le charme que répandent ces humbles créatures est immense.

Se iigure-t-on des prés où ne voltige ni une Mouche, ni un Papillon ; la lisière d'un bois dont toutes les fleurs sont délaissées, où ne se fait entendre le moindre bourdonnement ? Ceux qui se laissent captiver par les beaux sites, par les riants paysages, ontils jamais songé à l'impression que produirait la campagne la plus verdoyante et la plus fleurie sans la présence de ces milliers de créatures? Rien, souvent, n'appellerait l'attention. Nul mouvement ne viendrait, ou distraire l'esprit d'une préoccupation, ou faire naître une pensée dans l'esprit inoccupé. Les Oiseaux se cachent ou demeurent à grande distance de l'observateur; les Insectes s'offrent partout à ses regards.

Sur les côtes maritimes, des espèces particulières vivent sur la grève mouillée par la vague, s'éloignant à peine du rivage. La mer cependant a peu de véritables Insectes au milieu de ses populations si nombreuses et si prodigieusement variées. Dans les eaux salées, les Crustacés remplacent les Insectes. Les Crus-

tacés abondent sous toutes les latitudes, donnant le spectacle d'habitudes étranges, de surprenantes métamorphoses révélées par des études encore bien récentes.

Le promeneur errant dans la campagne ou dans les allées de la foret; le philosophe faisant le tour de son jardin, avec la conscience que tout ce qui est du domaine de la nature offre de nobles enseignements à l'esprit humain, est facilement porté à la contemplation de tous ces Insectes, les uns paisibles, les autres pleins d'agitation.

Durant une partie de l'année, l'activité est sans égale dans ce petit inonde. Les Chenilles, les larves dévorent avec une avidité incomparable; elles mangent, elles rongent sans cesse, devant grandir dans le moins de temps possible. Les Insectes ailés se recherchent, se poursuivent, pour accomplir au plus vite leur mariage de quelques moments. Les femelles fécondées sont en quête d'un endroit propice au dépôt de leurs œufs. Les espèces laborieuses, tous ces Hyménoptères, ces Mouches à quatre ailes, comme le vulgaire les appelle, qui semblent vivre uniquement pour le travail, se montrent occupées comme si elles avaient conscience qu'elles n'ont point un instant à perdre. C'est l'Abeille solitaire creusant le sol ou les murs décrépits, bâtissant des cellules ; puis humant le miel, récoltant le pollen des fleurs, et s'empressant de porter ces provisions dans les cellules destinées à recevoir un œuf. C'est le Sphex aux allures vives, enlevant une chenille ou un autre insecte, et se hâtant d'aller l'enfouir dans son nid pour servir de pâture à sa larve. Ailleurs, l'Ichneumon, au corps svelte, aux antennes vibrantes, rencontre une chenille, et lui perçant la peau d'un coup de sa tarière, dépose un œuf dans le corps de l'animal sans défense. Les espèces carnassières, fortement cuirassées et vigoureusement armées, sont à la poursuite des espèces phytophages. Les larves carnassières, à la peau molle et facile à blesser, tendent des pièges avec une habileté incroyable et se tiennent à l'affût pour s'emparer de leur proie.

Sur un autre point, le spectacle est différent. Le cadavre d'un animal est gisant sur la terre, le sol est sonillé d'immondices. Des Diptères s'arrêtent sur ces matières dont la présence blesse nos sens; des Coléoptères les fouillent. Bientôt des larves fourmillent au milieu de ces affreux débris, les anéantissent ou les disséminent dans la terre.

.Merveilleuse mission de ces Insectes! Ils fertilisent le sol en éparpillant les détritus ; ils font disparaître les matières dont les émanations vicient l'atmosphère.

Mais tous ces êtres ne remplissent-ils pas un rôle au sein de la nature? Une plante se propage à l'excès; les Chenilles arrêtent la propagation exagérée de cette plante. Les Chenilles apparaissent en nombre trop considérable ; les Icbneumons se multiplient à leur tour, et tuent les Chenilles par milliers. Les espèces phytophages, dont la vie est facile, tendent toujours à accroître leurs populations; les espèces carnassières empêchent cet accroissement.

Aiusi, à travers les siècles, est maintenu l'équilibre dans la création. Des perturbations peuvent se produire : les Sauterelles voyageuses viennent parfois désoler une vaste contrée. Ces perturbations sont plus ou moins passagères.

Si, en Europe, on a continuellement à s'inquiéter des espèces nuisibles, c'est que les immenses cultures ont altéré l'ordre de la nature.

Dans le tourbillon où s'agitent tant de créatures dont la merveilleuse histoire est encore si peu connue de la généralité des hommes, dominent constamment les deux grands instincts dévolus à tous les êtres : l'instinct de la conservation et l'instinct de la reproduction. L'instinct de la conservation donne à l'individu l'art de se procurer sa subsistance, la volonté de fuir, et la ruse pour échapper à des ennemis redoutables ou la hardiesse pour les combattre^ L'instinct de la reproduction se traduit chez le grand nombre des animaux par le sentiment qui porte l'individu d'un sexe à s'unir à un individu de l'autre sexe.

Parmi les Oiseaux, l'amour de la progéniture existe chez le mâle comme chez la femelle. Au contraire, dans le petit monde que nous nous préparons à étudier, les mâles ont achevé leur mission dès l'instant qu'ils quittent leurs femelles; mais les femelles, les mères, n'ont pas fini. A la vérité, beaucoup d'entre elles n'ont plus à remplir qu'un devoir bien limité. Guidées par leur instinct, elles vont déposer leurs œufs dans l'endroit où ces œufs seront le mieux à l'abri des chances de destruction, où les jeunes larves qui doivent naître bientôt se trouveront dans la situation la plus favorable pour rencontrer la subsistance. Après leur ponte, ces femelles meurent-, leur postérité est abandonnée à la Providence, qui ne l'abandonnera pas.

Une des plus grandes mei'veilles de la création, c'est le spectacle de la perfection organique à tous les degrés chez les êtres. Dans chaque groupe, dans chaque famille de ce monde immense qu'on appelle le Règne animal, il y a des espèces d'une organisation moins parfaite que les autres, ayant des instincts peu développés; des espèces d'une organisation plus élevée, ayant des instincts admirables, des lueurs d'intelligence plus surprenantes encore.

Des femelles préparent des retraites, construisent des habitations pour leur postérité, emplissent ces demeures de provisions, et ne disparaissent de la scène qu'après avoir assuré l'existence de chaque larve qui sortira de leurs œufs. Quelquefois l'instinct de la maternité se manifeste sous une forme différente : la mère nourrit ses jeunes depuis leur naissance jusqu'au jour de leur métamorphose, n'oubliant jamais le devoir qui lui est imposé.

Ailleurs, c'est une mère vivant sans souci de sa progéniture, mais entourée d'une foule de travailleuses, d'une nuée de nourrices qui suppléent à son insuffisance.

L'instinct de la maternité, avec toutes ses ardeurs sublimes, se montre chez quelques-uns de ces êtres dont nous allons esquisser l'histoire.

r, LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

Telle Araignée enveloppe ses œufs d'un tissu moelleux, et ne se contente pas de cet abri. Elle ne les quitte pas d'un instant. I obligée de courir à la recherche d'une proie, elle porte constamment son précieux sachet. Le jour où naissent ses petits, ceuxci sont trop faibles pour être abandonnés; la mère s'en va en chasse, les emportant sur son dos. En présence du danger, cette mère, ordinairement craintive, devient d'une vaillance sans égale quand il s'agit de défendre ses enfants. La crainte de voir sa progéniture enlevée semble lui donner le courage du désespoir.

Tous ces Insectes, tous ces Animaux articulés, les uns menant une vie paresseuse, les autres l'existence la plus laborieuse, les uns ayant le goût de la solitude, les autres le besoin de la société, nous fournissent les modèles d'une infinité d'instruments : instruments de travail, instruments de combat.

Les animaux les plus élevés en organisation, les Mammifères, qui sont les premiers parmi les êtres, peuvent avoir des mains pour saisir, des griffes puissantes pour retenir une proie, des dents pour la déchirer. Les Oiseaux ont un bec et des ongles, et ce sont là les seuls instruments dont ils disposent.

Voyez les Insectes, les Arachnides. Quelle variété d'instruments ! quelle diversité infinie dans les modifications de tous les appendices ! Les mandibules sont des pinces, des tenailles, des ciseaux, des meules, des lancettes; les mâchoires, des pièces triturantes, des trompes, des suçoirs. La lèvre inférieure est souvent une filière. Les appendices locomoteurs peuvent être adaptés à une foule d'usages : ils deviennent des bêches, des outils propres à fouir, des pinces, des rames; ils portent parfois des râteaux, des fourches, des dévidoirs, des brosses, des corbeilles ; tous instruments construits avec une perfection qui laisse bien loin derrière elle la perfection qu'atteignent les plus habiles ouvriers dans la confection des instruments en usage parmi les sociétés humaines les plus civilisées. Le n'est pas tout encore, cependant. Ne voyons-nous pas des Insectes

dont l'abdomen est pourvu à son extrémité d'une pince ou d'une tenaille, d'une tarière, d'une scie, d'un glaive empoisonné ?

Parfois un poète s'avise de décrire les armes ou les instruments que la nature a mis au service d'un animal. Dominé par la pensée de produire nn grand effet, il puise dans son imagination la plus large part de sa description ; il appelle à son aide les expressions les plus retentissantes, les épithètes les plus énergiques. Effort inutile, il demeure loin de la réalité. A celui qui est parvenu à connaître seulement un peu l'organisation de certains êtres, il semble que l'ambition du poëte a été de montrer l'indigence de l'esprit humain dans le domaine des idées créatrices. Rien n'est beau que le vrai, comme l'a si bien dit un des plus grands lettrés de notre siècle.

Constater à peu près les formes et jusqu'à un certain point les usages de tous les instruments des Insectes, si divers en apparence, ce fut l'œuvre des premiers observateurs, des naturalistes du xvne et du xvme siècle. L'œuvre des observateurs de notre siècle, ce fut d'étudier les détails avec plus de rigueur, et surtout de reconnaître, dans ces instruments si différents de forme et d'usage, les mêmes organes modifiés de toutes les façons imaginables.

On croyait à l'existence, chez les Animaux articulés, d'une foule d'organes, et surtout d'appendices dissemblables ; tout à coup on découvre dans ces appendices des ressemblances fondamentales complètes. On démontre aussitôt que chez tous les Animaux articulés ce sont invariablement les mêmes organes, les mêmes appendices situés dans des rapports constants, mais modifiés dans leur conformation, dans leur développement, et adaptés ainsi à une infinité d'usages particuliers.

La nature semblait aux premiers observateurs être sans règles; son étude, un immense dédale. L'investigation habile, la comparaison intelligente, montrent bientôt la nature avec des règles fixes, avec un plan d'organisation commun à tous les représentants de chacune des grandes divisions du Règne animal.

L'étude alors était devenue plus simple; dirigée par une vue philosophique, elle était rendue plus attrayante. Une grande vérité était mise en lumière.

Un demi-siècle s'est écoulé depuis la démonstration de cette vérité. Après ce demi-siècle employé par les investigateurs à déterminer en détail les homologies de toutes les parties du corps des Animaux articulés, une vue générale doit compléter l'œuvre des naturalistes qui ont si heureusement constaté les transformations des pièces de la bouche et des organes locomoteurs des Articulés. Tout changement dans la forme d'un appendice sera désormais le signe d'une habitude, d'un instinct spécial, ou au moins d'une particularité dans les conditions d'existence de l'animal.

Les usages des parties extérieures des Insectes, des Arachnides et des Crustacés ont été déjà bien souvent signalés par les observateurs. Leurs observations sont devenues un point de départ, les faits acquis sont devenus nombreux, et à présent on peut montrer partout la relation intime qui existe entre la conformation de l'être et les circonstances au milieu desquelles sa vie doit s'écouler. Etudions les caractères des principaux représentants de la classe des Insectes ou de la classe des Arachnides; apprenons à connaître les mœurs de ces Insectes ou de ces Arachnides, et bientôt il nous sera facile, à la seule inspection d'une espèce vue pour la première fois, d'être assurés des conditions d'existence, des mœurs, des instincts de cette espèce, et même de la nature de son industrie, si elle est organisée pour être habile à certains travaux.

Il y a cinquante ans, Cuvier écrivait : « Donnez-moi un os, » que dis-je, une facette d'os, et je reconstruirai l'animal dans » son entier. » La science s'est agrandie depuis le jour où celte assertion émerveillait, à juste titre. Maintenant l'examen de la mandibule ou de la mâchoire d'un Insecte, ou mieux encore de l'une de ses pattes, peut nous suffire, non-seulement pour

concevoir une idée exacte des formes générales de l'être tout entier, mais aussi pour découvrir des indices très -sûrs de son genre de vie.

Est-il rien de plus propre à imposer le sentiment de l'admirable harmonie qui existe dans les œuvres de la nature, que la possibilité, conquise par la science, d'arriver par la considération d'un seul fait à un ensemble de déductions marquées du caractère de la certitude ?

Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle à la fois étrange et d'une grandeur singulière que celui des Insectes industrieux, déployant dans leurs travaux l'art le plus raffiné. L'instinct porté ainsi au plus haut degré dont la nature offre des exemples, confond la raison humaine. Le trouble de l'esprit augmente, lorsque intervient l'observation patiente et minutieuse de tous les détails de la vie des êtres les mieux doués sous le rapport de l'instinct.

Les individus d'une espèce exécutent toujours les mêmes travaux sans avoir rien appris; l'instinct, et l'instinct seul, donc, les dirige. Mais, pour l'exécution du travail, des obstacles surviennent, des accidents se produisent; l'individu tourne l'obstacle, il choisit le meilleur endroit pour l'établissement de sa demeure, il pare à l'accident, il se met en garde contre le danger. Parfois, gagné par la paresse, au lieu de. construire un nid, il prend possession d'un vieux nid et le répare. L'Insecte, que l'on veut supposer agissant à la manière d'une machine, donne à chaque instant la pensée qu'il se rend compte de la situation où il se trouve placé, et d'une foule de circonstances fortuites, et par conséquent impossibles à prévoir.

Se rendre compte d'une situation mauvaise et chercher à la rendre meilleure, savoir choisir, concevoir l'idée de s'épargner un travail tout en voulant parvenir au même but, devenir paresseux quand ou a été créé pour être laborieux, est-ce de l'instinct? C'est impossible à admettre. Comment alors se refuser à croire que même de très-petits animaux peuvent être doués

d'une ceiiaine dose d'intelligence? Étudions, étudions notre sujet ; après avoir bien suivi les actes les plus remarquables qui se passent dans ce monde des Animaux articulés, une conclusion inévitable sera rendue manifeste. C'est que des opérations considérables, poursuivies sous l'empire d'un instinct spécial, sont impossibles sans l'intervention de l'intelligence.

Les phénomènes de la vie des Insectes et des Arachnides sont l'indice d'organisations très-complexes et très-parfaites. Si les formes des parties extérieures, et surtout des appendices des Animaux articulés, ne peuvent manquer de solliciter l'attention d'un observateur, même assez superficiel, l'organisation intérieure de ces créatures, souvent d'une taille fort minime, est bien faite pour exalter l'imagination d'un scrutateur de la nature. Tous ces appareils d'une si étonnante complication : système musculaire, système nerveux, appareil digestif, appareil respiratoire, appareil circulatoire, organes de la génération, fonctionnant dans un corps de quelques millimètres de longueur, et même dans des corps que nos yeux ont peine à apercevoir, semblent parfaitement autoriser cette réflexion mille fois répétée, que la nature est surtout admirable dans les infiniment petits.

Les Insectes ont à offrir d'autres sujets d'étonnement : leurs sens, par exemple. En présence de ces espèces carnassières pleines de ruse, est-il possible de n'être pas émerveillé en voyant avec quelle sûreté elles s'élancent sur leur proie, en remarquant comme elles saisissent sans hésitation leur victime au défaut de la cuirasse? N'est-ce pas la preuve d'une vision très-parfaite? Les yeux des Insectes, souvent d'une dimension énorme, ont une structure étrange. Ce sont des appareils d'optique construits d'après un principe encore inconnu aux physiciens. Nous avons dans ce fait une indication à côté de bien d'autres, que l'étude patiente des animaux est appelée à conduire à des découvertes peut-être susceptibles d'applications de la plus liante importance.

Naturalistes, nous sommes encore fort en peine pour déclarer où est le siège de certains sens chez les Animaux articulés, et pourtant l'existence de ces sens est évidente. On n'a pas réussi à démontrer en quoi consiste l'organe de l'odorat chez les Insectes, mais on voit chaque jour que beaucoup de ces êtres sont attirés de fort loin par les odeurs. Les mâles de plusieurs espèces arrivent de distances énormes et parfois en foule autour d'une femelle. On ne parvient point à se former une idée de la nature du sens qui les dirige. Il y a ici une faculté si éloignée de toutes les facultés de l'Homme, que l'Homme doit demeurer probablement à tout jamais incapable de comprendre un pareil phénomène.

Lorsqu'un être est petit, on est porté à s'imaginer que son organisation doit être très-simple, son intelligence absolument nulle. L'effet du volume est incroyable sur une foule d'esprits. La dimension d'une Baleine, la taille des Reptiles des anciennes périodes géologiques, commandent l'attention, excitent l'intérêt. L'attention s'éveille difficilement s'il s'agit du plus admirable phénomène de l'organisme d'une Mouche. Et cependant les facultés des êtres les plus humbles fournissent des enseignements précieux pour la raison du philosophe.

Dans les sens se trouve l'origine de toutes les idées sur le monde physique. C'est à la perfection des organes des sens que l'Homme doit sa facilité d'acquérir des notions si étendues sur les choses sensibles. Dés l'instant qu'un acte est dirigé par une faculté qui échappe à ses sens, il lui devient impossible de le comprendre, par conséquent de l'expliquer. Personne sans doute n'expliquera jamais ruminent le Pigeon voyageur retourne sans hésitation à la maison d'où on l'a enlevé, ni comment le Bombyx devine, à la distance de vingt kilomètres, la présence d'une femelle cachée dans un taillis ou placée, sur un balcon. La vue, l'odorat, se manifestent avec des qualités remarquables chez des Arachnides, chez beaucoup d'Insectes. On s'imaginerait dit-

ficilement des yeux constitués pour voir une foule d'objets chez une créature incapable de se former aucune notion de ces objets; un odorat d'une incroyable subtilité, là où différentes odeurs ne feraient éprouver aucune impression : le sens de l'ouïe chez un être indifférent à tous les sons: des organes de tact d'une certaine délicatesse chez un animal absolument inhabile à juger de toute propriété d'un corps.

Beaucoup d'Insectes, d'Arachnides, de Crustacés, offrent îles preuves incontestables de nombreuses perceptions. 11 n'est rien dans les circonstances de la vie de ces êtres dont on ne doive chercher la relation avec l'organisme. Par aucune autre voie on n'arriverait à saisir d'une manière aussi complète toute la grandeur de la création .

Les Insectes, par leur nombre prodigieux, par leur infinie dispersion sur la terre ; les Crustacés, par leur abondance dans les mers, occupent une place immense dans la nature. Comme s'il avait été besoin pour ces êtres d'une multiplicité poussée aux plus lointaines limites, chaque individu peut revêtir successivement les formes les plus dissemblables, être soumis tour à tour aux conditions d'existence les plus opposées. Les métamorphoses des Insectes ont été clans tous les temps et chez tous les peuples un sujet d'étonnement. Le phénomène est demeuré inexplicable jusqu'au jour où la civilisation moderne s'est élevée par les sciences au-dessus de toutes les civilisations antérieures. Le phénomène a été expliqué par la science. Les transformations sont les phases du développement de l'Insecte.

Le Papillon, nommons-le tout de suite, puisque c'est l'insecte le pins facile à observer dans ses métamorphoses-, l'insecte toujours cité comme l'exemple de la plus curieuse et de la plus frappante transformation; le Papillon n'existe avec toutes ses remarquables perfections qu'après avoir vécu sous une autre forme. L'animal naît à l'état d'embryon. L'embryon, c'est la chenille. La chenille formée dans l'œuf a déjà les principaux organes que l'on trouvera

chez le Lépidoptère parvenu à l'état adulte ; mais ces organes doivent se modifier et se perfectionner, d'autres organes apparaître à une époque plus avancée du développement. Pendant la première période de son existence, l'Insecte, n'ayant d'autre besoin qu'une alimentation abondante, augmente chaque jour de volume, sans qu'il se produise aucun changement dans ses formes extérieures. 11 est arrivé au terme de sa croissance, et c'est à peine si dans l'organisme interne on commence à apercevoir les vestiges de nouvelles parties.

L'animal cesse de prendre de la nourriture, se ramasse sur luimême ; sa peau se fend. La peau de la chenille tombe, et alors se montre un corps presque immobile, où la vie ne se décèle que par de légers mouvements. C'est un corps emmaillotté où se trahissent déjà cependant les formes de l'Insecte adulte. C'est un moule où vont se constituer et "se solidifier toutes les parties de l'animal. C'est, la chrysalide.

Le Scarabée, la Cétoine, toutes les espèces du même ordre, naissent également dans un état d'imperfection extrême, présentant des formes qui n'auraient jamais permis, avant l'observation, de soupçonner les formes des adultes. Ce sont encore des larves, et ces Insectes, suivant les types, plus ou moins avancés dans leur développement au sortir de l'œuf, ont parfois une longue existence avant de se transformer comme le Lépidoptère en une nymphe immobile. L'animal, quittant l'enveloppe de cette nymphe après avoir acquis toute la perfection organique, toutes les beautés que la nature a départies à son espèce, vit l'espace d'un nombre de jours bien limité.

L'Abeille, la Guêpe, la Mouche, commencent leur existence sous les apparences d'un ver, et subissent des transformations analogues à celles du Lépidoptère et du Coléoptère.

La Sauterelle, au contraire, dès sa naissance ressemble à ses parents. Elle en a les formes, les allures, les habitudes ; il ne lui manque que les ailes, ces organes qui sont, chez toute espèce

lu LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

d'Insecte, le signe de la condition la plus parfaite qu'elle puisse atteindre. Nous voyous ainsi des Sauterelles sans ailes à côté de Sauterelles ailées; les jeunes ou les larves, et les adultes. Les jeunes changent plusieurs fois de peau pendant la croissance. Après une mue qui doit être l' avant-dernière, les jeunes Sauterelles se montrent avec des rudiments d'ailes emmaillottés : alors on les dit à l'état de nymphes; mais ces nymphes sont actives comme les larves et les adultes.

Aiusi, au sein de ce inonde des Insectes, se rencontre, sous tous les rapports, la diversité infinie, avec un plan général dont l'unité est le grand caractère.

Dans les mers, les Crustacés n'offrent pas un spectacle moins curieux que les Insectes répandus sur les terres. Pour le trèsgrand nombre des espèces, des changements successifs marquent les périodes de leur existence ; des métamorphoses nombreuses les fout paraître tour à tour sous les formes les plus diverses et dans des conditions d'existence particulières. La Langouste, animal pesant, organisé surtout pour une marche lente au milieu des rochers, est à une époque de sa vie un animal nageur capable de s'aventurer dans les hautes mers. Le Crabe éprouve une série de transformations avant d'être l'animal que l'on voit courir sur toutes les grèves.

En considérant le rôle des Insectes dans la nature, on en vient aisément à distinguer ces animaux en espèces nuisibles et en espèces utiles. N'est-il pas dans le sentiment de l'Homme de tout rapporter à lui-même, de penser que tout a été créé pour son usage? Si les Moustiques et quelques autres vilains parasites étaient habiles à discuter, peut-être, cependant, décideraient-ils (pie l'Homme a été créé pour les nourrir de son sang. Mais ce sont là des choses d'un ordre bien élevé pour notre faible intelligence, il est prudent de ne pas trop chercher à les approfondir.

L'Homme ayant incontestablement le droit de se défendre, il est nécessaire qu'il cherche à détruire les bêtes qui l'attaquent;

il est juste qu'il s'efforce de ne pas laisser manger ses récoltes. Pour atteindre son but, un moyen simple est à sa disposition : le moyen, c'est d'apprendre à connaître ses ennemis.

Les espèces utiles sont celles qui tuent les espèces nuisibles, et surtout les espèces susceptibles de fournir des produits. N'avonsnous pas les Insectes tinctoriaux : le Kermès antique, donnant sa belle couleur cramoisie ; la Cochenille du nouveau momie, dont on tire la plus riche couleur; les Cynips, produisant les noix de galle que portent les Chênes de l'Orient, pour nos teintures noires et pour cette encre employée à fixer toutes les pensées bonnes ou mauvaises? De nouvelles investigations feront sans doute connaître un jour d'autres trésors du même genre.

La médecine n'a-t-elle pas trouvé un agent précieux dans lu Cantharide? et il y a par le monde entier des espèces qui possèdent les mêmes propriétés que la Cantharide.

Les Abeilles fournissent de la cire destinée à confectionner des logements pour leurs larves ; elles amassent du miel pouV se nourrir et pour alimenter leur postérité ; et n'existe-t-il pas une foule de gens persuadés que les Abeilles amassent du miel et fabriquent de la cire pour le bien de l'humanité?

Des Chenilles, après avoir pris leur entier accroissement, se mettent à filer, et de leur fil à construire un cocon. Le cocon dans lequel s'enferme la Chenille sur le point de subir sa transformation, dans lequel va reposer la chrysalide, c'est l'abri destiné à protéger la chrysalide, l'être incapable de se dérober ou de se défendre contre les dangers extérieurs. Le fil dont est formé le cocon peut être une substance précieuse : le fil du cocon de cette Chenille qu'on appelle communément le Ver à soie est, croyons-nous, la plus belle matière textile qui soit au monde.

Ainsi, une Chenille est devenue chez les nations civilisées lu source d'un luxe prodigieux, la source d'immenses richesses.

Des produits analogues d'une valeur inférieure, obtenus dans plusieurs parties du monde, et surtout en Asie, tendent à péné-

trer en Europe ; ils pourront encore accroître les richesses et étendre le luxe.

Aux yeux d'une infinité de personnes, les animaux vraiment utiles sont les animaux comestibles. Or, les Crustacés : Homards, Langoustes, Ecrevisses, Crevettes, Crabes, etc., ne font-ils pas une excellente figure sur nos tables, et ne sont-ils pas une ressource importante pour les habitants des côtes !

A la vérité, dans notre Europe, tous les Insectes sans exception sont dédaignés comme aliment, sans doute à tort. Les Romains faisaient leurs délices d'une larve qu'ils nommaient le Cossus; les Ilovas de Madagascar, les Chinois, d'autres peuples encore, mangent des chrysalides de Ver à soie. En cela, ils font preuve, suivant toute probabilité, d'un goût plus raffiné que nous ne le supposons. L'Europe a beaucoup emprunté à la Chine; elle agirait peut-être avec sagesse en lui empruntant un usage dont on ne saurait plaisanter, avant d'avoir, comme il convient, formé son opinion par l'expérience.

A Mexico, on recueille dans le lac les œufs de certains Insectes aquatiques, et, quand ces œufs ont été réduits en une sorte de farine, on en confectionne des pains qui se vendent journellement sur les marchés de la ville.

En Afrique, en Asie, en Australie, si les Sauterelles voyageuses causent souvent la dévastation, les peuples savent y trouver quelque dédommagement : ils mangent ces Insectes que leurs téguments coriaces rendent peu attrayants pour la table. Les affamés ne songent pas aux mets délicats.

Les connaissances acquises sur les mœurs, les instincts, l'organisation, le développement des Insectes, des Myriapodes, des Arachnides, des Crustacés, ne remontent pas à une époque bien ancienne. Les plus importantes d'entre elles sont tout à fait modernes.

Dans l'antiquité, les métamorphoses des Lépidoptères, l'industrie des Abeilles, les habitudes de quelques autres espèces, avaient frappé les yeux et même l'imagination d'un petit nombre de contemplateurs de la nature. Ce fut tout. L'étude vraie, la recherche sérieuse, commencent avec le xvne siècle.

D'ailleurs, aux yeux des anciens, la transformation de la chenille en Papillon, c'était le changement réel d'un être en un antre être. Dans leur esprit, c'était une véritable métamorphose dans le sens des exemples que donne la Fable.

Aristote avait saisi le caractère extérieur le plus remarquable des Articulés : — un corps divisé par des incisions, ou, pour pailer plus exactement, un corps formé d'une suite d'anneaux. Par le nom appliqué à ces animaux, il avait exprimé le caractère. L'appellation hellénique a été littéralement traduite chez les Romains par le mot Insccla.

Le grand naturaliste de l'antiquité connaissait fort peu de chose de l'organisation des Insectes : il croyait ces animaux privés de sang; il ne savait à peu près rien de leur mode de reproduction. Cet état d'ignorance, qui persista fort tard, n'embarrassait guère les premiers contemplateurs de la nature. Dès l'instant qu'ils ne réussissaient pas à se rendre compte de l'apparition d'une espèce, ils déclaraient que tous les individus de cette espèce s'étaient engendrés de la matière en décomposition, de la chair corrompue, du limon, etc. Ce procédé simple pour se tirer d'une difficulté, pour paraître instruit d'un sujet sur lequel on ne possède aucune notion, a été à toutes les époques fort goûté de certains auteurs.

Les adeptes des sciences naturelles, et surtout quelques anatomistes, furent les premiers à reconnaître que l'on avait suffisamment disserté sur les œuvres des anciens, et qu'il fallait désormais chercher à s'instruire par l'étude de la nature. Leur influence dans le mouvement intellectuel qui caractérise l'époque de la renaissance a été immense. Bien avant les philosophes, les naturalistes signalèrent la nécessité de l'observation directe, l'utilité de l'expérience, et en montrèrent aussitôt les heureux résultats. C'est en réduisant en préceptes philosophiques leurs idées déjà mises en pratique avec succès, que François Bacon s'est acquis sa plus grande gloire et a le mieux servi la cause du progrès de l'esprit humain.

La recherche était désormais la seule voie indiquée à tous ceux qui avaient l'ambition d'apporter de nouvelles lumières. En 1651, une association était fondée à Florence pour le pro-

grès des sciences, c'était l'Académie de l'expérience [Àccademm ciel Cimento). Le désir de tout voir, de tout observer, produisit des naturalistes habiles et ingénieux. L'amour de la recherche, la passion de l'expérience, amenèrent de brillantes découvertes dans le domaine de la nature animée. Les investigateurs étaient récompensés de leurs efforts par d'immenses révélations. Les succès, faciles dans un temps où les ténèbres se dégageaient à peine, devaient remplir leur âme d'enthousiasme pour l'étude, d'une admiration sans bornes pour les merveilles de la vie des êtres.

Aucun sujet n'était capable d'exciter de plus sérieuses préoccupations que le mode de naissance et de propagation de tous ces animaux inférieurs, sur lequel les idées les plus éloiguées de la vérité et de la raison étaient restées en crédit depuis l'antiquité. Aussi, de ce côté, les expériences furent poussées avec une extrême résolution.

On vit l'illustre Harvey, immortalisé par la découverte de la circulation du sang, s'adonner à de longues études sur la reproduction des Insectes, et être conduit, par ses laborieuses recherches sur le mode de propagation des Animaux, à se former cette conviction si éloignée des opinions régnantes, que tout ce qui vit provient d'un œuf : Omne vivum ex ovo. Harvey, qui naquit à Folkstoue le 2 avril 1578, et mourut à Londres le 3 juin 1658, avait gagné auprès des professeurs de l'Italie, Fabrizio d'Acquapendente, Casserio et quelques autres, cet esprit d'investigation qui l'a conduit à de si beaux résultats. 11 démontra la présence du sang chez les animaux que les anciens regardaient comme privés de ce fluide. Tout porte à croire que ses observations spéciales sur les Insectes étaient importantes. L'ouvrage ne nous est point parvenu. La maison du médecin de Charles Ier fut incendiée dans un jour de tourmente révolutionnaire , les manuscrits du savant furent détruits : la populace n'a jamais respecté le génie.

L'expérimentateur qui, l'un des premiers, mit en pleine lumière le mode de reproduction de divers Insectes , est ce célèbre médecin d'Arezzo qui naquit en 1626 et mourut en 1698, Francesco Redi. L'amour de l'étude et l'amour du vrai, qui toujours se confondent, animaient l'esprit de cet illustre membre de l'Académie de la Crusca. Redi a laissé un livre contenant le récit de ses expériences relatives à la génération des Insectes. Le livre, accompagné de planches d'une belle exécution, parut à Florence en 1668. Un proverbe emprunté aux Arabes, placé en épigraphe, exprime le sentiment de l'auteur : « Celui qui fait des expériences accroît le savoir ; celui 9 qui est crédule augmente l'erreur », dit ce proverbe.

Parmi les résultats des expériences du médecin d'Arezzo, ceux qili ont été cités le plus souvent, sont relatifs à la naissance des Mouches dont les larves se repaissent de la chair corrompue. N'était-ce pas pour les crédules, gens fort dédaigneux de l'observation patiente , une preuve manifeste de génération spontanée , que la présence des vers sur les viandes , sur les cadavres d'animaux? Ces vers pouvaient-ils provenir d'ailleurs que de la substance même sur laquelle on les trouvait? Redi s'assura que la chair en putréfaction, toujours envahie par des vers pendant la saison chaude si elle est exposée à l'air, est constamment à l'abri de toute atteinte de ces animaux si elle est conservée dans des vases clos. 11 vit les vers de la viande, ayant pris leur croissance entière, se changer en pupes, d'où sortaient de grosses mouches bleues, vertes, noires à rayures blanches, et il vit de ces mêmes mouches déposer leurs œufs sur la viande, et de ces œufs naître des vers, ou, pour parler exactement, des larves absolument semblables aux premières. Ainsi fut démontrée assez facilement l'origine de ces animaux, dont les apparitions constantes semblaient être sans explication possible.

Un contemporain, un compatriote de Redi s'est signalé dans

le même temps par une étude importante d'un autre genre. Marcello Malpighi, docteur de l'université de Padoue, né à Crevalcuore, entre Bologne et Modène, le 10 mars 1628, professeur de médecine tour à tour à Bologne, à Pise, à Messine, puis médecin du pape Clément XII, mort à Borne le 29 novembre 1694, est l'auteur d'un travail bien connu sur le Bombyx du Mûrier, qui fut publié à Londres en 1669.

Le premier, Malpighi voulut connaître l'organisation d'un Insecte sous ses états de larve et d'adulte. En Italie, le Ver à soie, en grande estime pour les biens qu'il procurait au pays, devait être choisi de préférence à toute autre espèce.

Malpighi décrivit et représenta les différents appareils organiques de la Chenille et du Papillon. Il reconnut la disposition des principaux centres nerveux, les particularités essentielles de l'appareil alimentaire, les formes des organes de la reproduction; il fit la découverte de l'appareil respiratoire, si caractéristique chez les Insectes, et du cœur, habituellement désigné sous le nom de vaisseau dorsal. D'un seul coup la science avait fait un grand pas.

A cette époque, où des naturalistes de l'Italie acquéraient dans l'Europe savante une juste renommée, la Hollande avait d'infatigables investigateurs qui devaient également arriver à une haute célébrité. Tout le monde a entendu parler du premier micrographe, Antoine de Leuwenhoeck, dont la carrière fut longue ; car, né le 4 octobre 1632, il vécut jusqu'au 6 août de l'année 1723.

Leuwenhoeck avait compris que de nombreuses découvertes étaient réservées à l'observateur qui pourrait étudier les objets à l'aide de grossissements considérables. Il imagina les microscopes simples, consistant en de petites lentilles ou de petits globules de verre enchâssés dans des platines d'argent munies d'une aiguille servant de porte-objet. Le naturaliste s'était fait constructeur d'instruments, et il sut tirer bon parti de son talent

manuel. Leuwenhoeck, incessamment préoccupé de l'idée de constater des faits, ne songea guère aux déductions que l'on pouvait en tirer. On se figure, en effet, les impressions de l'homme de recherche, voyant pour la première fois, dans tous les corps soumis à son microscope, des êtres ou des choses dont personne n'a encore soupçonné l'existence; le désir de porter partout son précieux instrument doit s'emparer exclusivement de son esprit. Chaque observation procurait une découverte, une révélation, une conquête. Leuwenhoeck examine du sang, il découvre les globules ; le produit des organes mâles, il voit les corpuscules fécondateurs ; une goutte d'eau, il en reconnaît les habitants ; les êtres qualifiés d'Infusoires, tout un monde. Il étudie sous le microscope les os, les dents, les muscles, le foie, la rate, etc., et il constate les traits les plus frappants de la structure intime de ces parties. Mais on était à une époque où le mode de propagation de divers animaux était beaucoup en discussion ; Leuwenhoeck ne manqua point de fournir sa part d'observations sur un sujet de cette importance. On ne pouvait expliquer, ni les apparitions presque soudaines, ni la prodigieuse multiplication des plus affreux parasites de l'Homme; le savant Hollandais se chargea de l'explication : il avait eu l'épouvantable courage de faire l'expérience sur son propre corps.

Il est un compatriote de Leuwenhoeck qui conservera toujours une grande place dans l'histoire des sciences zoologiques, Jean Swammerdam, le plus habile investigateur de l'organisation et des métamorphoses des Insectes au xvnc siècle. En Swammerdam apparaissent un amour de la vérité, un talent d'observation, un esprit de recherche que l'on doit estimer d'un ordre bien élevé, quand on s'arrête par la pensée à l'état des connaissances scientifiques au temps où vivait ce naturaliste. Swammerdam, né en 1637, commence sa carrière par la médecine. Des études sur l'Homme et les Mammifères ne l'ayant pas conduit à des résultats bien nouveaux, il songe qu'il existe une classe d'ani-

maux dont l'organisation est encore presque inconnue. Les Insectes s'offrent à ses yeux comme un champ de découvertes ayant pour lui l'immensité. Les métamorphoses et l'organisation intérieure des Insectes l'occupent désormais d'une manière toute spéciale. En 1669 il met au jour une Histoire générale de ces animaux. Le but principal de l'auteur est de montrer par des expériences combien sont fausses les idées reçues relativement aux transformations des Insectes. On en était encore aux opinions des anciens.

L'expérimentateur, afin de s'assurer si les parties de la Chenille et du Papillon n'étaient pas parfaitement les mêmes, avait coupé une ou plusieurs pattes sur des Chenilles : les Papillons étaient nés avec autant de pattes qu'on en avait coupé sur les Chenilles. Ainsi, plus de doute sur un point essentiel : l'Insecte, Chenille et Papillon, était un individu à différentes époques de son existence. A la vérité, tout n'était pas éclairci par cette démonstration. L'auteur, avec ses contemporains, croyait que toutes les parties de l'adulte existent déjà en petit chez le jeune. Si les formes, pendant le jeune âge, étaient autres que chez l'adulte, c'était un masque, larva. Une première vérité était dévoilée ; la vérité entière ne devait apparaître qu'à une époque encore bien éloignée.

En 1675, Swammerdam publie une histoire de l'Éphémère. L'ingénieux naturaliste avait compris l'extrême intérêt attaché à l'étude d'une espèce aux différentes phases de son existence. Il sut montrer les changements les plus notables qui s'opèrent pendant les transformations d'un Insecte des plus remarquables par la diversité de ses conditions biologiques sous les états de larve et d'adulte.

Swammerdam, toujours ardent pour les recherches, continua à poursuivre de magnifiques travaux qui n'ont échappé à la destruction que par une sorte de miracle. Après avoir, comme Malpighi, reconnu l'existence du cœur chez les Insectes et les

2h LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

traits les plus frappants de cet organe; après avoir constaté les caractères généraux des principaux systèmes organiques ; ayant exécuté de nombreux dessins et rédigé un vaste ouvrage, véritable monument scientifique, il tomba dans le dénùment. L'esprit de cet homme malheureux, pendant des années en perpétuelle extase devant les merveilles de la création qu'il savait si bien découvrir, se troubla. En 1680, à peine âgé de quarante-trois ans, Swammerdam mourut dans l'isolement et presque ignoré.

Cinquante ans plus tard, Boerbaave, ce médecin parvenu aune des plus hautes renommées et arrivé à une immense fortune, achetait les manuscrits et les dessins de Swammerdam , et bientôt après (1737), il- publiait à ses frais le vaste ouvrage que l'auteur avait voulu appeler le Livre de la nature : Biblia nalurœ. Boerhaave assura ainsi à sou pays une de ses gloires les plus nobles.

Les espèces indigènes avaient été le sujet de toutes les études des auteurs dont nous venons de rappeler les principaux titres. Voir les transformations des belles et grandes espèces de l'Amérique du Sud pouvait être une véritable tentation. Cette tentation s'empara de l'esprit d'une femme.

Marie Sibylle de Mérian, née à Francfort le 12 avril 1647, mariée en 1667 à un graveur de Nuremberg du nom de Graff, s'était passionnée dès sa jeunesse pour l'histoire naturelle, et en particulier pour l'observation des métamorphoses des Insectes. Séparée de son mari et établie en Hollande, ce pays où la zoologie était cultivée au xvn° siècle avec, tant de succès, Sibylle de Mérian rêva d'aller peindre les chenilles des brillants Lépidoptères et les larves des grands Coléoptères de Surinam. Le projet fut bientôt réalisé. Accompagnée de ses deux fdles, elle partit pour Surinam en 1699, et y fit un séjour de trois années. Le produit de ce voyage a (Hé un beau livre publié en 170.'), cl intitulé : « La métamorphose des Insectes de

» Surinam ; ouvrage où les chenilles et les vers de Surinam » sont dessinés et décrits dans toutes leurs transformations, » d'après le vivant et représentés avec les plantes sur lesquelles » ils ont été trouvés. »

Sibylle de Mérian mourut à Amsterdam, le 13 janvier 1717.

Son ouvrage, qui eut de nombreux admirateurs, peut encore être consulté de nos jours avec quelque profit.

Des connaissances déjà importantes sur le mode de reproduction et sur l'organisation des Insectes étaient acquises. Sur les moeurs, les instincts, les métamorphoses de la plupart de ces animaux, on n'avait encore que des notions peu étendues. Mais, en 1683, naissait à la Rochelle un homme qui devait contribuer d'une manière éclatante au progrès de l'histoire des Insectes, Cet homme était Ferchault de Réaumur, l'auteur d'une foule de travaux sur les sujets les plus variés.

En 1703, à l'âge de vingt ans, Réaumur vient à Paris, où bientôt, par l'intermédiaire de son parent, le président Hénault, il est mis en relation avec les principaux savants de l'époque. Des études mathématiques occupent d'abord le jeune homme, et la publication fie quelques mémoires de géométrie lui ouvre dès 1708 les portes de l'Académie des sciences. Presque aussitôt Réaumur abandonne les mathématiques et semble tout particulièrement attiré vers l'histoire naturelle. 11 se livre à des recherches sur l'accroissement des coquillages , sur la soie des Araignées, sur les mouvements des Mollusques et des Zoophytes, sur la formation des perles, etc. 11 entreprend des expériences sur la digestion, qui jettent d'assez vives lumières à l'égard de cette fonction, pour faire regretter que l'auteur n'ait pas eu l'inspiration qui, plus tard, devait tant illustrer le nom de Spallanzani.

Au commencement du xvmc siècle, l'idée des applications de la science à l'industrie électrisait les investigateurs. Réaumur fut conduit ainsi à s'occuper de l'art du cordier, de l'art du

tireur d'or, de la suspension des voitures, à publier un traité sur l'art de convertir le fer en acier, après avoir découvert des procédés de fabrication dont la valeur a été longtemps méconnue1. 11 fit ensuite un mémoire sur la porcelaine, et il donna un moyen pour faire du verre blanc. En 1731, il avait imaginé la graduation du tbermomètre qui, plus que ses magnifiques travaux scientifiques, a rendu son nom populaire.

Cependant ce chercheur infatigable, stimulé par des sujets de tous les genres, s'était épris de l'étude des métamorphoses, des instincts, des mœurs des Insectes. Après avoir inséré quelques mémoires particuliers dans le Recueil de l'Académie des sciences, il pensa que ses nombreuses observations sur les Insectes, réunies en un corps d'ouvrage, se montreraient dans leur jour le plus favorable. Six volumes, publiés de l'année 1734 à l'année 1742, composèrent ainsi la vaste publication portant le titre modeste de Mémoires pour servir à l'histoire des Insectes. L'auteur avait plus de cinquante ans lorsqu'il commença cette publication, bien faite pour rendre son nom impérissable. Il avait étudié dans le silence, jusqu'au moment où il eut amassé un énorme ensemble de faits intéressants. Réaumur, déjà riche de sa gloire acquise par d'autres travaux, favorisé d'une situation indépendante, n'était sollicité par aucune considération à produire ses brillantes recherches sur les Insectes avant l'heure qu'il avait fixée lui-même.

De nombreuses relations lui procuraient une quantité d'objets d'études, et le naturaliste avait disposé dans son cabinet des boîtes grillées, des cloches, de petites volières, où il pouvait épier aisément les manœuvres et les transformations d'une foule

1 «Il est inconcevable comment cet habile métallurgiste (Réaumur) a su découvrir » et développer la théorie de l'acier, et l'on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, » ou de la sagacité et de la rectitude d'esprit de l'illustre savant, ou de la stupidité » des fabricants d'acier qui sont restés si longtemps sans le comprendre. » (Mandrin fils, Traité de l'acier, 1859, page 80.)

d'Insectes. Passant mie partie de l'année à Conflans, dans le voisinage de Paris, à une époque où les environs de la capitale pouvaient encore être appelés la campagne, il était dans les conditions les plus heureuses pour observer nos espèces indigènes.

Les mémoires de Réaumur ont bien puissamment contribué aux progrès de l'histoire naturelle. On y reconnaît partout la profonde sagacité et la patience inébranlable de l'observateur. Jamais les moindres détails n'avaient été aussi scrupuleusement examinés. Le nombre immense de faits recueillis par un seul homme étonne, et l'étonnement se change en admiration pour l'auteur, quand on s'est rendu compte de la fidélité avec laquelle ils sont exposés. Ici tout est vrai, et l'intérêt du récit est si grand, qu'on croirait pouvoir en faire honneur à l'imagination, si l'on ne savait l'imagination humaine incapable d'atteindre aux merveilleuses réalités de la nature.

Aux yeux de tous ceux qui se sont voués à l'étude, l'ouvrage de Réaumur est un chef-d'œuvre, et l'on se demanderait comment ce chef-d'œuvre, où tant de pages sont consacrées à la narration des phénomènes les plus curieux de la vie des animaux, n'est pas connu de tout le monde; comment de telles pages n'ont pas acquis la popularité des descriptions de Buffon, si l'explication n'était facile. La forme brillante, l'élévation, l'élégance, qui font admirer le style de Buffon, ne se rencontrent pas dans les écrits de Réaumur. Dominé par le désir de tout rapporter avec une extrême exactitude et de n'omettre aucun détail, l'auteur des Mémoires sur les Insectes est lent dans son récit, et cette lenteur ne fait pas toujours rayonner la clarté.

Réaumur n'était pas remarquablement pénétré des avantages de la méthode : les espèces dont il raconte l'histoire avec une entière fidélité ne sont presque jamais désignées d'une manière précise ; les différentes parties du corps des êtres dont il parle sont signalées par des descriptions quelquefois assez obscures.

La rigueur et la simplicité des termes scientifiques n'étaient pas

de son temps.

Si les Mémoires sur les Insectes n'eurent pas ce vaste retentissement qu'on nomme la popularité, ils reçurent l'accueil qu'ils méritaient de la part des hommes éclairés; ils excitèrent chez quelques-uns l'admiration et une sorte d'enthousiasme pour les recherches sur les animaux qui offrent le spectacle des instincts les plus curieux. Ainsi, Charles de Geer, maréchal de la cour de la reine de Suède, conçoit l'ambition d'être le continuateur de Réaumur, et il donne une longue suite de mémoires auxquels une grande estime est accordée. Ces mémoires, publiés de 1752 à 1778, ne forment pas moins de sept volumes accompagnés de planches.

Le baron dé Geer, né le 10 février 1720, mort le 8 mars 1778, écrivant à une époque où la langue française était souvent employée par les savants étrangers, adopta pour l'exposition de ses recherches la forme et le plan de l'ouvrage de notre illustre compatriote. A son début, il salue en ces termes celui qui a été son guide : « Je ne saurais me dispenser de dire que personne » n'a égalé, dans la science des Insectes, l'illustre M. de Réau- » mur, qui fait l'admiration de toute l'Europe savante, et » qu'un auteur (M. Bonnet) a nommé, ajuste titre, l'ornement » de la France et de son siècle. » De Geer était venu glaner à la suite d'un investigateur d'une habileté consommée; ses mémoires ne pouvaient avoir la plupart un intérêt aussi considérable que ceux de son prédécesseur. 11 eut le mérite cependant d'apprendre encore un grand nombre de faits sur les métamorphoses et les mœurs des Insectes, de nommer et de décrire plus exactement que Réaumur les espèces qui avaient été l'objet de ses l'echerches.

Au milieu du xvine siècle, un service éclatant et d'un tout nouveau genre fut rendu à la science. Pierre Lyonnet, né à Maestricht le 21 juillet 1700, secrétaire interprète des Etats généraux

Je Hollande, mort le 7 janvier 1789, s'était épris, comme de Geer, des travaux de Réaumur. 11 s'adonna à la poursuite d'observations sur les mœurs et les métamorphoses des Insectes. Mais, après la joie d'avoir constaté des détails encore ignorés, Lyonnet eut la déception de se voir devancé par d'autres, et surtout par de Geer. Il prit alors en dégoût les recherches qu'il avait commencées, et conçut l'idée de faire, dans le silence, un travail que nul sans doute ne songerait à entreprendre , que nul surtout, bien probablement, ne réussirait à exécuter, s'il y avait songé. Convaincu par ses premières études que l'organisation des Insectes présentait une richesse, une complication dont personne n'avait même le soupçon, il se mit à l'œuvre avec la ferme volonté d'en offrir une magnifique démonstration. Lyonnet a pris soin de nous informer du motif qui avait stimulé son ardeur, car, dit-il, « me serais-je imaginé qu'un mouve- » ment aussi ignoble que celui du dépit eût pu produire cette » espèce de résolution, et me faire entreprendre et finir un » ouvrage aussi pénible que celui-ci. C'est pourtant ce qui est » arrivé. »

L'étude de la Chenille du Saule par Lyonnet a été appelée par Cuvier a le chef-d'œuvre de l'anatoniie et de la gravure ». Lyonnet a travaillé avec l'unique ambition de faire connaître l'organisation d'un Insecte jusque dans ses moindres détails. Les parties extérieures, les muscles, les nerfs, les trachées, l'appareil digestif, ont été étudiés avec le soin le plus scrupuleux et toute l'habileté imaginable. Nous sommes loin ici de l'ébauche que Malpighi a donnée de l'anatoniie du Ver à soie.

C'était une grande chose pour le progrès de la zoologie, de montrer qu'un Insecte, une Chenille, un animal réputé inférieur, possédait une organisation extrêmement complexe. Un semblable travail portant sur une seule espèce, et sur un seul état de cette espèce, ne pouvait alors, en l'absence de termes de comparaison, conduire à des aperçus généraux.

Toutes les parties de la Chenille du Saule ont été non-seulement décrites, mais encore représentées avec une étonnante perfection. 11 est impossible d'être un véritable anatomiste sans avoir acquis quelque habileté dans l'art du dessin. Lyonnet avait cette habileté, et il jugea indispensable d'acquérir un talent d'un autre genre. 11 a gravé lui-même les planches magnifiques qui accompagnent son ouvrage. Pendant plusieurs années il s'était livré à des essais qu'il communiquait à divers savants, afin d'avoir leur opinion sur son talent dans l'art de la gravure. C'est après ce pénible apprentissage qu'il exécuta les planches qui n'ont cessé de faire l'admiration des savants et des artistes.

Charles Bonnet, de Genève, philosophe et naturaliste, né en 1720, mort en 1793, occupe aussi une place dans l'histoire du mouvement scientifique du xvnf siècle. On lui doit des expériences sur la respiration des Chenilles, sur les appendices de ces insectes, et les recherches plus importantes sur le mode de reproduction des Pucerons. Ces recherches, auxquelles Bonnet doit en grande partie la célébrité de son nom, ont appris l'un des faits les plus singuliers relatifs à la propagation des êtres.

Mais il est encore un observateur que l'on ne saurait oublier : François Huber, de Genève, comme Charles Bonnet, né le 2 juillet 1750, mort le 22 décembre 1831, le célèbre historien des Abeilles. Celui-ci a eu le mérite de constater la plupart des faits remarquables de la vie de l'Abeille, l'insecte intéressant parmi les plus intéressants, mais aussi le plus difficile à observer. Huber a les sympathies entières de ceux qui connaissent son œuvre et son infortune. 11 était aveugle depuis sa jeunesse, et une telle affliction ne l'a pas empêché de se consacrer avec un incomparable succès à l'étude d'un sujet demeuré obscur pour les yeux des plus clairvoyants. 11 avait trouvé ce qui lui manquait dans la personne d'un domestique dévoué, devenu bientôt un intelligent collaborateur. Huber, possédant un esprit

d'investigation peu commun , d'ingénieuses idées pour l'expérience et les yeux d' autrui, a réussi à composer la plus fidèle histoire de ces curieuses sociétés de l'Insecte qui produit le miel et la cire. Son ouvrage (1792) est encore aujourd'hui le livre de tous ceux qui s'occupent des Abeilles.

Le fils de l'auteur des Nouvelles observations sur les Abeilles, Pierre Iluber, a continué l'œuvre de son père, et à son tour il s'est placé au rang des plus patients et des plus habiles observateurs, par des études sur les mœurs des Bourdons et des Fourmis.

Lorsque l'on songe au nombre prodigieux des Animaux articulés : Insectes, Arachnides, Crustacés, répandus sur notre globe, on imagine à peine qu'on puisse arriver à la connaissance de tant d'animaux. L'étude d'un pareil inonde semble devoir effrayer l'esprit le plus ferme et le plus entreprenant. Longtemps on ne crut guère à la possibilité de connaître exactement dans leurs caractères, dans leurs habitudes, dans leurs métamorphoses, dans leur organisation, tous ces êtres, ayant pour la plupart des dimensions fort exiguës. Aujourd'hui cependant on est bien avancé à cet égard, et la difficulté d'acquérir des notions très-précises sur ce monde est devenue moins considérable qu'on ne pourrait le supposer au premier abord.

Pour parvenir à un aussi beau résultat, la coopération d'une foule d'hommes d'aptitudes diverses a été nécessaire; le labeur a dû être immense ; le talent de l'ordre le plus élevé a dû souvent se manifester. Rien de cela n'a manqué. La science s'est constituée ; les comparaisons ont conduit à de justes appréciations ; les généralisations alors ont été possibles : la méthode a été créée.

La méthode imaginée dans le but de bien conduire sa raison, suivant la belle expression de Descartes, en permettant de classer heureusement les faits, de grouper les idées, de distinguer ce qui est général de ce qui est particulier, a fourni le

moyen de rendre simple et attrayante l'étude d'un sujet dont l'étendue est sans limites.

En histoire naturelle, s'agit-il d'ordre, de méthode, de classification, le nom de Linné se présente aussitôt, rayonnant d'un éclat (|ue le temps ne saurait diminuer.

Un naturaliste de l'Angleterre, Jean Ray, avait compris la nécessité de distribuer les animaux d'une manière méthodique ; mais Linné, le premier, a disposé par classes, ordres et genres, le Règne animal aussi bien que le Règne végétal. Dans la pensée du célèbre naturaliste suédois, la classification avait pour unique but de conduire aisément à la détermination de chaque espèce. Le caractère le plus apparent, commun à un groupe d'espèces, devait être choisi- sans préoccupation de la recherche de caractères pouvant avoir plus d'importance. Linné, classant les végétaux d'après le nombre des étamines, sans s'inquiéter si la conformité dans le nombre de ces organes n'amenait pas le rapprochement de plantes fort différentes sous tous les autres rapports, si la diversité du nombre des étamines ne se rencontrait point chez des plantes très-voisines les unes des autres par l'ensemble de leur structure, avait réalisé son idéal.

Les classifications de ce genre ont reçu le nom de systèmes ou de méthodes artificielles ; mais l'auteur du Sijslema naturœ, n'ayant pas rencontré chez les animaux un caractère simple pour grouper les espèces, il fut souvent conduit, par la force des choses, à les classer selon leur degré de ressemblance, et à se rapprocher ainsi de ce que l'on devait appeler bientôt la méthode naturelle.

Linné a dressé l'inventaire de la nature dans les limites où on la connaissait de son temps; il a été presque le créateur des classifications, il a su attribuer à chaque espèce une désignation précise; il a introduit la nomenclature la plus parfaite qui ait été imaginée. L'influence de Linné sur la marche de la science a été immense.

Le naturaliste de la Suède avait à peine achevé son œuvre, que notre illustre botaniste Laurent de Jussieu, élevant sa pensée à une hauteur plus grande, s'attachait à apprécier l'importance relative des caractères fournis par toutes les parties des végétaux, et groupait les espèces d'après la somme de leurs ressemblances. 11 fut conduit ainsi à reconnaître les divisions qui réunissent le mieux les représentants des formes typiques ; divisions qui ont été appelées les familles naturelles.

La méthode qui, au xvme siècle, donna à la botanique un si beau lustre, ne tarda pas à être appliquée en zoologie.

Latreille, qui naquit à Brives le 29 novembre 1762 et mourut le 6 février 1833, membre de l'Institut et professeur au Muséum d'histoire naturelle, disposa les Insectes d'après les principes de la méthode de de Jussieu, dans un écrit publié à Brives en 1796, portant pour titre : Précis des caractères génériques des Insectes disposés dans un ordre naturel, par le citoyen Latreille.

C'était un premier essai. Quelques années plus tard, un nouvel ouvrage du même auteur offrit une exposition si exacte des caractères des Insectes, des Arachnides et des Crustacés, et presque toujours une si juste appréciation des affinités naturelles de ces animaux, que les recherches toutes modernes n'ont amené de ce côté qu'à des rectifications d'ordre secondaire d. Pour une branche de la zoologie, Latreille est à jamais le véritable auteur de la partie méthodique. Etranger aux études anatomiques et physiologiques, bornant ses recherches aux parties extérieures, il a montré dans la plupart des circonstances une habileté consommée, un tact merveilleux.

Dans la période où les travaux relatifs à la classification et à la méthode avaient, en l'état de la science, une importance du premier ordre, Georges Cuvier est venu apporter une vue qui n'était pas encore entrée dans l'esprit des classificateurs. L'illustre;

1 Gênera Crustaceorum et Inseclorum, 4 vol., 1806-1809.

naturaliste s'est peu occupé des êtres dont nous avons ici à tracer l'histoire, mais ses travaux, ses idées, onl exercé une influence générale sur la zoologie. Cuvier a reconnu que tous les animaux se rattachaient à quatre types principaux1; toutes les investigations ultérieures ont fourni des preuves que c'était une vérité. Cuvier a établi ce grand fait, que la classification devait être la représentation fidèle des ressemblances et des dissemblances dans l'organisation entière des animaux : c'était laisser bien en arrière le temps où la classification avait simplement pour objet de conduire à la détermination des espèces.

Au commencement de notre siècle, l'idée d'une unité de plan d'organisation chez les animaux s'était manifestée. Par quelques-uns l'idée fut adoptée avec enthousiasme, comme une nouvelle lumière conduisant à voir la création dans toute sa grandeur. Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, occupé particulièrement des Vertébrés, en fut le promoteur principal et l'énergique défenseur, s'appliquant sans relâche à fournir des preuves à l'appui de cette doctrine, les produisant avec plus ou moins de bonheur, mais toujours au profit très-réel de la marche de la science.

Un autre savant, de Saviguy, s'empara de l'idée comme bonne, et en fit une admirable application aux Animaux articulés.

De Savigny, né à Provins le 17 avril 1777, se trouva, à l'âge de vingt et un ans, un des membres de cette commission scientifique attachée à l'expédition conduite par le général Bonaparte, qui aborda le 1er juillet 1798 sur la plage d'Alexandrie. Deux zoologistes étaient chargés d'étudier les animaux de cette antique Egypte restée si grande dans le souvenir des peuples, Geoffroy Saint- Hilaire et de Savigny. Le partage des attributions fut bientôt réglé entre les deux jeunes savants : c'était le partage de la nature elle-même. Le premier eut à s'occuper des Vertébrés, le second des Invertébrés,

1 Tableau élémentaire du Règne animal, 1798, et Règne animal, l'cédit-, 1817 ; '2e édit., 18281830.

Lorsque l'empereur Napoléon, qui recherchait pour son pays tous les genres de gloire, conçut la pensée de faire de la relation des travaux exécutés sur la terre d'Egypte un ouvrage d'une magnificence jusqu'alors inconnue, de Savigny observa toutes les parties extérieures des Animaux articulés avec un soin minutieux que nul encore n'avait apporté dans de semblables études. Les représentations qu'il a données des plus petits détails sont de véritables chefs-d'œuvre. 11 est impossible, en contemplant ces images si fidèles, de ne pas se trouver pénétré d'admiration pour le talent de l'observateur, de ne pas être saisi d'un sentiment de respect pour l'auteur, dont la conscience ne s'abandonne jamais à la moindre défaillance dans des recherches diffiedes, dont personne de son temps peut-être ne comprendra tout le prix.

Si nous avions ici à démontrer que le naturaliste n'arrive à des généralisations vraies, ne s'élève à des vues d'ensemble d'une portée réelle qu'après l'étude et la comparaison de tous les détails, de Savigny devrait être cité en exemple. Le savant, en effet, que nous avons vu animé de la volonté inébranlable de tout reproduire avec une scrupuleuse exactitude, se trouva bientôt frappé d'un grand fait général. Les Insectes, les Crustacés se montrèrent à son esprit comme des animaux toujours construits sur le même plan et pourvus absolument des mêmes appendices.

Tel Insecte, disait-on, a des mandibules et des mâchoires, tel autre a une trompe, tel autre a un suçoir, etc. De Savigny, comparant les pièces dans leurs rapports entre elles, dans leurs connexions, suivant le langage de la science, reconnut dans la bouche de tous les Insectes des appendices en pareil nombre, conservant les mêmes rapports, quelle que soit la diversité de leurs formes et de leurs usages. Les changements qui s'opèrent dans la constitution d'un Lépidoptère passant de l'état de chenille à l'état de Papillon fournirent à l'auteur une nouvelle preuve de l'adaptation d'organes semblables aux conditions biologiques des

animaux. La bouche des Crustacés présentant d'ordinaire dans sa composition un nombre de pièces plus considérable que celle des Insectes, cette circonstance le conduisit à reconnaître que des pattes peuvent être converties en mâchoires, et que les appendices de tous les Animaux aiiiculés sont absolument de la même nature.

Les deux mémoires de Savigny, présentés à la première classe de l'Institut en 1814 et 1815, et publiés en 1810, sous le titre de : Théorie des organes de la bouche des Animaux invertébrés et articulés compris par Linné sous le nom d'Insectes, marquent véritablement une époque.

En exposant avec une clarté admirable la réalité entière sur les homologies et les transformations des appendices des Articulés, de Savigny a servi puissamment le progrès de la science ; il a mis en pleine lumière une grande vérité ; il a rendu simple et évident ce qui était rempli d'obscurité et d'embarras pour tous les esprits ; il a révélé une belle page de l'histoire de la création.

De Savigny, l'observateur exact et patient, le théoricien brillant, le penseur profond, a été de bonne heure bieii tristement arrêté dans la carrière qu'il suivait avec tant d'éclat. Atteint d'une affection des yeux, les vingt-sept dernières années de sa vie se sont écoulées dans une nuit perpétuelle, avec d'horribles souffrances physiques et morales. Marie-Jules-César Le Lorgne de Savigny, membre de l'Institut depuis le 30 juillet 1821, est mort le 5 octobre 1851.

Les idées qui régnaient au xvuc et au xviu' siècle sur les métamorphoses des animaux s'étaient bien modifiées dans l'esprit des naturalistes déjà éclairés par les recherches anatomiques. On n'en était plus à croire que toutes les parties d'un être existaient déjà sous une forme très-réduite, dès les premiers moments de sa formation. On savait positivement que des organes existant à une époque de la vie disparaissaient parfois

on totalité, et que se constituaient de nouveaux organes à des périodes plus ou moins avancées du développement de l'animal. Les faits vraiment acquis à la science étaient rares encore, mais tout tendait à pousser les zoologistes vers une voie de recherches qui semblait promettre d'importantes découvertes : l'étude des embryons, l'étude du développement des animaux.

Un professeur de l'université de Marbourg, Moriz Ilerokl, donna en 1815 l'histoire du développement d'un Lépidoptère : la Piéride du Chou. Les changements qui se produisent dans l'organisation de l'Insecte depuis l'état de chenille jusqu'à l'état de Papillon avaient été suivis jour par jour. Dès ce moment il fut possible de concevoir une idée nette de la nature des métamorphoses des Insectes.

On doit au même auteur des recherches plus récentes sur la formation dans l'œuf de l'embryon des Araignées et des Insectes : beaucoup de faits constatés ; beaucoup d'erreurs d'interprétation. Le moment était venu où les investigations sur les premières phases du développement des animaux allaient prendre une extrême importance : les zoologistes avaient appris que chez tous les êtres, les organes apparaissent successivement ; que ces organes subissent bien des changements avant d'être constitués comme on les trouve chez les adultes. Le titre seul d'un mémoire publié en 1817 par un professeur de Munich, C. Pander, suffit à indiquer le mouvement scientifique qui se manifestait. Histoire de la métamorphose que subit l'œuf de la Poule pendant les cinq premiers jours de l'incubation, tel était le titre de l'ouvrage.

Deux naturalistes de l' Allemagne, Rathke, professeur à Kœnigsberg, mort en 1860, et M. de Baer, depuis longtemps professeur à Saint-Pétersbourg, ont pris une part immense au mouvement qui, en moins d'un demi-siècle, a donné d'admirables résultats. M. de Baer, guidé par les vues de l'ordre le plus élevé, porta ses investigations sur les principaux types du Règne animal, et reconnut que la marche du développement n'était pas la même

dans ces divers types. Au début de la formation embryonnaire, tout semble pareil chez le Vertébré, l'Insecte, le Mollusque, mais des différences essentielles ne tardent pas à se prononcer entre ces animaux. M. de Baer a été conduit, par ses recherches d'embryogénie, à reconnaître dans le Règne animal quatre formes principales. C'était une confirmation éclatante des idées de Cuvier. Les voies avaient été complètement différentes; le résultat était identique.

Les observations de M. de Baer, publiées de 1827 à 1828, n'eurent pas d'abord le retentissement qu'elles méritaient. Mais il y a dans les sciences des instants où une question occupe les esprits, où les chercheurs agissent sons l'empire d'une idée, chacun croyant être seul à la posséder. Ainsi M. Mime Edwards, poursuivant des recherches sur les Crustacés, dans l'ignorance des travaux de M. de Baer, arrivait à des résultats concordants avec ceux de ce savant. M. Milne Edwards s'était assuré que pendant la première période du développement, la ressemblance était à peu près complète entre toutes les espèces appartenant à un même type ; qu'entre des espèces fort dissemblables à l'état adulte, les distinctions se manifestent progressivement jusqu'au moment où les individus ont pris d'une manière définitive leur cachet spécifique. C'est en 1829 que M. Milne Edwards a énoncé ce fait d'une haute importance pour la zoologie.

Des connaissances précises sur les premières phases du développement des êtres devaient achever de faire disparaître des idées absolument fausses relativement aux relations des différentes formes du Bègue animal. Pendant longtemps on s'était complu dans la croyance à une série de dégradations insensibles et régulières de l'Homme à l'Éponge, l'échelle des êtres de Leibnitz et de Bonnet. De là à imaginer, d'après quelques apparences, que les formes des animaux inférieurs représentaient exactement les formes embryonnaires des animaux supérieurs, il n'y avait qu'un pas. L'étude profonde et comparative

de l'organisation des animaux adultes eût été suffisante pour montrer combien ces vues de l'esprit, dans leur généralité, s'accordaient mal avec la réalité; les recherches sur le développement des principaux types du Règne animal ont obligé à les regarder comme des rêves de l'imagination, et à certains égards comme des résultats d'observations superficielles.

Depuis trente-cinq ans, les zoologistes se sont beaucoup appliqués à observer les Animaux articulés dès le moment de leur naissance, et parfois à les étudier dans l'œuf. Les lumières que ces recherches ont jetées sur les affinités naturelles de plusieurs types sont saisissantes. Les affinités et la condition d'un assez grand nombre de types étudiés seulement dans la forme adulte, ou dans une période de leur existence, avaient été entièrement méconnues. L'observation de ces mêmes animaux au sortir de l'œuf et dans les diverses phases de leur vie a amené souvent une véritable révélation. Les exemples en seront rapportés dans le cours de cet ouvrage; ce sera l'occasion de mentionner les auteurs de nombreuses découvertes dont nous ne pouvons l'aire 1'énumération dans un simple aperçu historique.

En présence de résultats concluants souvent obtenus par la considération des caractères de l'animal dans son premier âge, d'éminents zoologistes se sont aisément persuadé que l'on était désormais en possession du moyen d'apprécier dans toutes les circonstances, et avec une parfaite certitude, la nature des êtres, les rapports naturels de chaque type. Aussi les classifications présentées d'après cet ordre d'idées oui été nombreuses : MM. Agassiz et vanBeneden, entre autres, ont eu d'heureuses inspirations. Nulle part encore l'idéal n'a été atteint. Le développement embryonnaire n'est point connu jusqu'ici d'une manière suffisante dans tous les types du Règne animal, pour fournir les lumières qu'à la vérité nous sommes en droit d'attendre du progrès de la science.

Les phénomènes les plus apparents ne pouvant manquer de fixer tout de suite l'attention des observateurs, les phénomènes

difficiles à saisir sont souvent considérés comme étant relativement de peu d'importance. C'est Là une cause d'erreur assez fréquente.

11 existe îles animaux qui subissent des métamorphoses complètes, d'autres qui n'éprouvent que des changements peu considérables, depuis leur naissance jusqu'à leur état adulte. La différence est frappante; souvent, néanmoins, elle existe entre des types liés entre eux par les plus grandes ressemblances dans l'ensemble de l'organisation.

L'Insecte de l'ordre des Coléoptères, le Hanneton, le Capricorne, naît dans un état embryonnaire très-peu avancé ; en naissant, il a l'aspect d'une sorte de ver.

L'Insecte de l'ordre des Orthoptères, la Sauterelle, le Perceoreille, au sortir de l'œuf, ressemble aux adultes, il ne subit point de véritables métamorphoses. Cependant, par tous les détails de leur organisation, le Coléoptère et l'Orthoptèrê n'offrent que des différences d'ordre secondaire. Le Coléoptère a des relations bien plus étroites avec l'Orthoptère qu'avec le Lépidoptère, auquel il ressemble par son mode de développement.

Parmi les Crustacés, il y a des exemples de différences analogues dans la marche du développement, et ces exemples sont encore bien plus saisissants.

Certains Crabes, observés vers le moment de leur naissance. s'étaient montrés presque semblables à leurs parents; on avait conclu de ce fait que les Crabes en général ne subissaient pas de métamorphoses. On savait, d'autre part, que l'Ecrevisse naît avec les formes de l'adulte ; de ce fait, ajouté au précédent, on avait conclu que les Crustacés, au moins les plus élevés en organisation, n'éprouvent aucun changement notable dans le cours de leur existence. C'est le contraire qui est la vérité pour le très-grand nombre des représentants de ce groupe zoologique. Un naturaliste de l'Ecosse, John Vaugban Thompson, a le premier apporté une suite d'observations intéressantes sur ce sujet. Des recberches récentes nous ont fait connaître

les transformations dans une foule de genres de la classe des Crustacés.

Ces animaux, pour la plupart, passent donc par des formes successives, tandis que quelques-uns d'entre eux présentent à peine de légères modifications dans leurs appendices. Une différence aussi considérable n'est nullement l'indice d'organisations particulières.

La Langouste, dans son premier âge, est un être tout différent de l'adulte ; au contraire, le Homard, en sortant de l'œuf, est un animal presque pareil à ses parents. Néanmoins la Langouste et le Homard, ayant la même organisation générale, demeurent les représentants de deux familles voisines.

Ces faits sont loin de diminuer l'importance que les zoologistes de nos jours attachent à la connaissance des phases du développement des animaux. Ils attestent une chose, la nécessité de se rendre compte exactement de la nature des phénomènes observés;

Tous les animaux d'une même classe, d'un même ordre, quelquefois d'une même famille, ne naissent pas ayant un semblable degré de développement. Chez les uns, le développement s'effectue presque en entier dans l'œuf. Ici il n'y a pas de métamorphoses, pas de transformations, mais seulement un accroissement, et à une époque déterminée l'apparition des organes de la reproduction. Chez les autres, le développement qui s'effectue dans l'œuf s'arrête de bonne heure ; l'animal naît à l'état d'embryon, à l'état de larve, et là, suivant que l'état embryonnaire est plus ou moins avancé, il y a des changements successifs plus ou moins considérables, de véritables métamorphoses. Dans l'étude de deux types, il est donc toujours nécessaire de faire porter les comparaisons sur des individus qui sont dans la même période de leur développement organique, et non pas, d'après leur âge calculé, de l'instant de leur naissance. Ces vues, pour n'avoir encore été nulle part très-clairement exposées, n'en sont pas moins senties de nos jours par divers naturalistes.

Si depuis une quarantaine d'années les études sur le développement des Animaux articulés ont enrichi la science d'un grand nombre de i'aits d'un haut intérêt, les recherches sur l'organisation de ces mêmes animaux ont fourni des résultats encore plus considéra Mes.

MM. Victor Audouin et Milne Edwards, par leurs travaux sur le système nerveux et la circulation du sang chez les Crustacés. ont apporté, les premiers, <les connaissances exactes sur un sujet où les notions précédemment acquises étaient fort imparfaites et souvent entachées d'erreurs.

Un anatomiste consciencieux, patient, et habile à représenter par le dessin les objets qu'il avait étudiés, Straus-Durckheim, né à Strasbourg en 1700, mort à Paris en 1805, l'auteur bien connu d'une magnifique monographie anatomique du Hanneton, publiée en 1828, a découvert la structure du cœur ou vaisseau dorsal des Insectes, et il a donné les plus belles figures que nous possédions encore des muscles et de l'appareil respiratoire d'un Insecte.

Dans le même temps, un professeur de Dresde, M. Carus, a démontré l'existence de la circulation du sang chez les Insectes.

Un savant, recommandable par ses nombreux travaux sur l'anatomie, sur les mœurs et les métamorphoses des animaux de la même classe, Léon Dufour, né à Saint-Sever (Landes) eu 1782, mort le 18 avril 1865, a fourni à la science pendant une période de plus de cinquante années une multitude d'observations intéressantes.

Un des naturalistes de l'époque moderne, dont les recherches ont contribué particulièrement aux progrès récents de nos connaissances sur les Articulés, est George Newport. Les travaux de ce savant portent le cachet d'une finesse d'observation et d'une sagacité rares, d'une justesse d'appréciation saisissante. d'une habileté consommée dans l'art des dissections, d'un amour delà vérité entière élevé à sa plus haute expression.

George Newport, né le 14 février 1803 à Canterbury, est mort à Londres le 8 avril 1 8TJ i. Médecin par nécessité, naturaliste par goût, il est l'auteur d'une admirable Etude du développement du système nerveux chez un Insecte (le Sphinx de Troëne). C'est Newport qui a révélé les principaux faits relatifs à la structure de cet appareil organique chez les Articulés.

On Lui doit une série de mémoires sur l'anatomie, la physiologie et les métamorphoses des Insectes; sur plusieurs sujets, des découvertes d'un intérêt exceptionnel que nous aurons plus tard l'occasion de rappeler, ainsi qu'une importante étude du développement des Myriapodes.

George Newport est certes un des grands savants qu'ait eus l'Angleterre ; mais l'Angleterre s'en est peu doutée, surtout tant qu'il a vécu. Aux prises avec les dures nécessités de l'existence, l'homme digne d'occuper une haute position, l'homme auquel auraient dû être procurées toutes les facilités pour l'exécution de ses brillants travaux, n'a pu consacrer qu'une partie de son temps à ses recherches scientifiques. Dans les dernières années de sa vie, qui n'a pas été bien longue, Newport avait reçu de la munificence royale une petite pension. Cette faveur, nous sommes heureux de le dire, était venue à la suite des chaleureuses marques d'estime souvent données aux œuvres du naturaliste anglais par un de nos zoologistes, un des savants les plus illustres de notre époque.

N'ayant guère le droit de parler des résultats des plus récentes investigations entreprises sur le système nerveux et le mode de circulation du sang chez les Insectes, ou des dernières recherches sur l'organisation des Arachnides; ne pouvant, d'autre part, mentionner des centaines de mémoires relatifs à des sujets spéciaux, nous terminerons ici notre aperçu historique. Dans le cours de cet ouvrage, on verra ce que les travaux de la période scientifique actuelle ont apporté de faits intéressants.

Cependant, après avoir jeté un rapide coup d'oeil sur les

kh LES MÉTAMORPHOSES DES [NSEGTES.

travaux qui ont particulièrement contribué à élever nos connaissances sur les Animaux articulés au degré qu'elles ont atteint de nos jours; après avoir montré comment ont été découverts successivement les principaux phénomènes de l'organisation et de la vie de ces êtres ; après avoir dit comment la classification ou la méthode en zoologie a conduit à comprendre le plan de la nature et à formuler les généralisations qui sont le triomphe de la science, il n'est peut-être pas inutile d'exprimer en peu de mots de quelle façon on est arrivé à enregistrer tous ces Insectes, Arachnides, Crustacés du monde entier, qui forment d'immenses collections.

Tant que les observateurs n'eurent sous les yeux que les espèces de leur pays, ils songèrent peu à donner des descriptions et des figures des espèces indigènes. Mais, après la découverte de l'Amérique, alors que le goût des explorations lointaines gagna les peuples de l'Europe, les navigateurs rapportèrent de leurs expéditions des animaux qui frappaient leur imagination par leur beauté ou leur étrangeté. Les Hollandais et les Anglais recueillirent beaucoup d'Insectes , d'Arachnides , de Crabes remarquables par leur taille, par leurs formes, par leurs couleurs. On commença à former des collections de ces Insectes exotiques. Ces collections eurent bientôt des admirateurs, des enthousiastes. Le désir de peindre et de faire des descriptions des magnifiques Papillons de Java et d'Amboine, ou des Antilles et de l'Amérique du Sud, des énormes Scarabées, des splendides Buprestes, des Araignées géantes des régions tropicales, ne tarda pas à se manifester. Pendant le cours du xvme siècle, on vit ainsi paraître les recueils très-généraux de Seba, de Sloane, de Petiver, le recueil de Drury, spécial aux Insectes, celui de Pierre Cramer, consacré exclusivement aux Lépidoptères, etc.

La zoologie descriptive prit son véritable caractère quand Linné s'appliqua à donner le signalement exact de toutes les espèces qu'il put connaître, et à imposer à ces espèces une nomen-

clature fixe et précise. Le chemin était tracé, les collections se multiplièrent : chaque jour fournissait l'occasion d'observer des animaux que l'on voyait pour la première fois. Il y eut un grand zèle de la part des collectionneurs pour décrire les espèces nouvelles. Un professeur de l'université de Kiel, Jean Christian Fabricius, pendant plus de trente aimées (1775-1808), s'est occupé uniquement de nommer, de décrire et d'enregistrer les Insectes de tous les pays, et les ouvrages de cet auteur sont devenus en quelque sorte le point de départ de l'entomologie descriptive.

Depuis 1815, les voyages s'étant multipliés dans toutes les parties du monde, beaucoup de ces voyages ayant été effectués dans le seul but de recueillir les objets d'histoire naturelle d'une contrée, les collections des musées de l'Europe, et même les collections spéciales de certains amateurs, ont pris d'immenses proportions. 11 n'était plus possible à un homme de faire un nouvel inventaire des représentants connus de la classe des Insectes, ou même des représentants d'un seul ordre de cette classe ; alors les uns se sont livrés particulièrement à l'étude d'une famille, les autres à l'étude d'un genre. On a eu des monographies descriptives.

L'étude des espèces d'une famille est encore un travail long, minutieux. Beaucoup d'amateurs possédant un, deux ou trois Insectes nouvellement obtenus, brûlaient souvent du désir de les faire connaître, de leur donner un nom : des recueils périodiques destinés à recevoir les descriptions et les images des espèces nouvelles furent fondés en Angleterre et en France ; des sociétés se sont constituées dans le but de faciliter la publication de mémoires descriptifs. Et voici comment il existe par le monde des centaines d'entomologistes qui récoltent, classent, déterminent, décrivent des Insectes, et seraient presque désolés d'apprendre quelque chose de l'organisation ou des conditions d'existence de ces êtres qui, placés dans leur collection, sont à leurs yeux autant de joyaux.

ûf, LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

On se tromperait beaucoup, du reste, en estimant de peu d'importance ces collections où chaque espèce est soigneusement étiquetée et placée à côté des espèces qui lui ressemblent le plus; on se tromperait encore en n'attachant pas une valeur sérieuse à ces ouvrages, mémoires, notices, consacrés à de pures descriptions. Ces collections et ces publications nombreuses nous ont conduit à connaître les animaux qui peuplent le monde, et à pouvoir désigner ces animaux d'une manière précise. Aujourd'hui on est fort avancé à cet égard. Les explorations lointaines nous fournissent chaque année des espèces nouvelles, mais il est bien rare que ces espèces n'appartiennent pas à des formes déjà parfaitement connues.

Le besoin de déterminer exactement les êtres que l'on étudie dans les manifestations de leur existence est de première nécessité. Des observations de Réaumur et de quelques autres naturalistes ont perdu une grande partie de leur intérêt, par suite de la façon vague dont les espèces ont été désignées. Une connaissance rigoureuse des groupes zoologiques et des plus légères modifications dans les formes extérieures des animaux doime à l'anatomiste et au physiologiste les idées de comparaison sans lesquelles toute généralisation est impossible. Ce sera l'éternel honneur de Georges Cuvier d'avoir montré que le véritable zoologiste, dans l'étude des animaux, ne saurait parfaitement comprendre son sujet, s'il vient à se désintéresser de l'étude de certaines parties.

Une définition précise des sujets qui sont à traiter est absolument nécessaire pour la clarté de l'exposition. Cette nécessité nous commande, avant d'entrer dans aucune considération spéciale, de déterminer rigoureusement les signes auxquels on reconnaît, entre tous les êtres de la création, ceux dont il s'agit pour nous d'écrire l'histoire.

Autrefois on appelait Insecte, tout animal ayant le corps symétrique, formé d'une suite d'anneaux et pourvu d'appendices ou de membres articulés.

Cette caractéristique s'applique à tous les êtres distingués depuis longtemps déjà sous les noms d'Insectes, de Myriapodes, d'Arachnides et de Crustacés. Les représentants de ces quatre groupes constituent un ensemble parfaitement naturel, qui est l'embranchement ou plutôt le sous-embranchement des Articulés.

Il a été rappelé précédemment que Cuvier avait distingué dans

le Règne animal quatre types principaux; il a été mentionné que toutes les recherches zoologiques et anatomiques exécutées en si grand nombre jusqu'à notre époque avaient montré la valeur de cette distinction; il a été noté que les études d'embryogénie de M. de Baer étaient venues apporter des preuves de la justesse de vue de notre grand naturaliste.

Les quatre types reconnus par Cuvier ont reçu le nom d'embranchements.

Toute connaissance un peu complète se formant par la comparaison, nous devons présenter les caractères du type zoologique ou de l'embranchement dont nous avons à nous occuper, en opposition avec les caractères des autres types ou des autres embranchements.

Les quatre grandes divisions du Règne animal sont les Vertébrés, les Annelés, les Mollusques et les Zoophytes.

Les Vertébrés ( Mammifères, Oiseaux, Reptiles, Poissons) ont le cerveau et la moelle épinière, ou le tronc principal du système nerveux, renfermés dans une enveloppe osseuse, cartilagineuse ou fibreuse, qui se compose du crâne et de la colonne vertébrale, le cerveau et la moelle épinière occupant la région supérieure et dorsale de l'animal.

Les Annelés (Insectes, Arachnides, Crustacés, Vers) sont dépourvus de squelette intérieur. Leur système nerveux est composé de centres médullaires placés dans la région supérieure de la tête, représentant le cerveau des Vertébrés, et d'une double chaîne ganglionnaire située au-dessous du tube digestif, et occupant ainsi la région ventrale. Les Annelés sont caractérisés encore, et au plus haut degré, par leur corps parfaitement symétrique, divisé par des incisions, et paraissant de la sorte composé d'une suite d'anneaux.

Les Mollusques, dépourvus, comme les Annelés, de squelette intérieur, ont également des centres nerveux représentant le cerveau, et des masses médullaires ou ganglions disséminés

au-dessous de l'appareil digestif, d'uue manière plus ou moins irrégulière, et réunis par des cordons nerveux. Les Mollusques, dont le corps n'offre jamais de divisions annulaires, sont des animaux plus ou moins contournés.

Los Zoophytes, que l'on appelle aussi les Animaux rayonnes, ont un système nerveux d'un volume très-réduit, formant une sorte d'anneau autour d'un axe central. Ces animaux ont les différentes parties du corps disposées comme des rayons autour d'un centre '.

Ainsi qu'on l'a appris par les observations de M. de Baer, citées dans notre précédent chapitre, les quatre grandes formes principales du Règne animal sont caractérisées dès les premiers temps de la formation embryonnaire.

Chez les Vertébrés, l'embryon offre de très-bonne heure, à la face dorsale, nue petite ligne longitudinale que Ion désigne sous le nom de ligne primitive. C'est un sillon qui plus tard se soulève et où se constitue la colonne vertébrale. Le vitellus est situé à la région ventrale.

Chez les Annelés, l'embryon ne présente aucune trace de ligne primitive. Le vitellus occupe la région dorsale. Le développement a lieu suivant un axe longitudinal, par deux moitiés latérales.

Chez les Mollusques, l'embryon, massif, sans ligne primitive, présente déjà la torsion caractéristique du type auquel il appartient.

Cliez les Zoophytes, l'embryon offre une disposition rayonnée très-apparente dès le moment où il commence à se constituer;

1 Autrefois, avec Lamarck, on partageait le Règne animal en deux grandes divisions : les Animaux vertébrés et les Animaux sans vertèbres. Aujourd'hui, dans le langage ordinaire, on dit souvent encore les Vertébrés et les Invertébrés. C'est une manière d'opposer les Vertébrés à tous les autres types du Règne animal, mais c'est une expression sans aucune valeur scientifique , car les Annelés , les Mollusques, les Zoophytes, sont autant de groupes aussi nettement caractérisés que les Vertébrés.

les appareils organiques se groupant du centre à la circonférence comme autant de cercles.

Dans cette énumération des quatre grands types du Règne animal, ne figure pas le nom des Articulés; celui des Ànnclés le remplace. A ce sujet, une courte explication est nécessaire. Cuvier avait établi l'embranchement des Articulés. Pour l'auteur du Règne animal, les Articulés comprenaient les Annélides ou les Vers à sang rouge, les Crus.acés, les Arachnides et les Insectes. À l'époque à laquelle écrivait ce naturaliste, régnaient encore des idées absolument fausses sur la nature des Vers proprement dits, les Vers parasites et intestinaux par exemple. En l'absence de toute connaissance précise de l'organisation de ces êtres, on s'était imaginé que leur organisation était d'une extrême simplicité. 11 n'y a jamais rien aux yeux de celui qui n'a rien su voir. Des esprits de l'ordre le plus élevé n'échappent pas toujours à cette faiblesse. En l'état de la science à cette époque, les Vers inférieurs avaient été rejetés dans l'embranchement des Zoophytes. De Blainville, un zoologiste remarquablement habile à discerner les relations naturelles des Animaux, montra que les Vers intestinaux et les Sangsues, ainsi que les autres Vers à sang rouge, appartiennent au même type. Depuis, la démonstration de ce grand fait a été aussi complète que possible. Si les Annélides sont privés d'appendices comme ceux des Insectes ou des Crustacés, ils ont souvent néanmoins des soies mobiles et des mâchoires; les Vers inférieurs n'en ont pas , mais tous les représentants du groupe ont des caractères communs plus essentiels : par exemple l'annulation du corps et la disposition du système nerveux, qui les rattachent aux Insectes, aux Arachnides, aux Crustacés. Le nom d'Articulés ne convenait plus à l'ensemble. Au contraire, le nom d'Annelés lui convenait à tous égards. La substitution de l'un à l'autre était donc naturelle et nécessaire.

Mais dans cet embranchement des Annelés, comprenant à la fois les Insectes , les Myriapodes, les Arachnides, les Crustacés, les Annélides et les Vers inférieurs, il était impossible de ne pas reconnaître deux divisions principales. D'un côté, les Insectes, les Myriapodes, les Arachnides, et les Crustacés ; tous les animaux à membres articulés. De l'autre côté, les Annélides ou les Vers autrefois nommés, les Vers à sang rouge. et les Vers inférieurs, parmi lesquels les Vers intestinaux ou parasites, aujourd'hui répartis en plusieurs classes, forment la part la plus considérable.

Par cette considération, M. Milne Edwards a été conduit à admettre dans l'embranchement des Annelés deux sous-embrauchements : les Articulés et les Vers. Cette séparation exprime heureusement l'existence des deux grands types ou des deux formes principales de la division des Auuelés. Ainsi c'est d'une portion seule de l'embranchement des Annelés que nous avons à nous occuper; cette portion est le sous-embranchement des Articulés.

Nous venons de voir ce qui caractérise particulièrement ces derniers; il reste à examiner à quels signes on distinguera aisément, en toutes circonstances, un représentant d'une division primaire du groupe des Articulés d'un représentant des autres divisions du même groupe.

Ces divisions portent le nom de classes, comme toutes les divisions analogues du Règne animal, et ici les classes sont au nombre de quatre : les Insectes, les Myriapodes, les Arachnides et les Crustacés.

Le nombre des appendices locomoteurs qui existent chez les représentants de ces quatre classes fournit le caractère le plus frappant, commun à toutes les espèces de chacune de ces divisions.

Ainsi, chez les Insectes, il y a invariablement trois paires de pattes. Les Insectes sont les animaux à six pattes, les Hexapodes,

suivant une appellation qui leur a souvent été appliquée. 11 arrive parfois que le caractère ne se manifeste pas dès les premiers temps de la vie; chez les adultes, il se montre toujours avec une évidence complète.

Chez les Myriapodes, il y a des pattes en nombre très-considérable. Tous les anneaux du corps, à l'exception du dernier, portent une paire de ces appendices. Le nom vulgaire de Millepieds fait allusion au caractère le plus apparent de ces animaux.

Les Arachnides ont invariablement quatre paires de pattes. A la vérité, quelques-uns des représentants de cette classe n'ont pas plus de trois paires d'appendices locomoteurs au début de leur existence; mais ces espèces acquièrent toujours, à une époque plus ou moins avancée de leur développement, la quatrième paire de pattes, caractéristique du type auquel elles appartiennent.

Les Crustacés ont en général des pattes au nombre d'au moins cinq paires, souvent de sept paires. Les appendices s'atrophient ordinairement chez les espèces dégradées, et c'est à l'aide de différentes considérations qui seront produites dans la suite, que l'on rapproche ces espèces offrant tous les caractères essentiels tle leur type.

Au reste, dès à présent nous pouvons noter que les Crustacés sont conformés pour une respiration aquatique, tandis que les représentants des autres classes, à l'exception de certaines larves d'Insectes, sont conformés pour une respiration aérienne.

Beaucoup de particularités d'organisation conduisent à distinguer entre eux les Insectes, les Myriapodes, les Arachnides et les Crustacés. Cependant ces particularités pouvant faire défaut chez les espèces dégradées de chacune de ces classes, il devient impossible de les énoncer comme des caractères généraux. Après l'indication du fait le plus frappant, la différence dans le nombre des appendices de la locomotion, nous avons tout avan-

tage, pour l'exposition claire du sujet, à nous attacher d'abord à l'étude des représentants d'une classe en particulier. En passant ensuite aux autres classes, les comparaisons se produiront, et feront ressortir les différences aussi bien que les ressemblances et les analogies.

La classe des Insectes viendra ici la première.

Les pattes ou appendices locomoteurs, au nombre de trois paires, ont été signalées comme le caractère le plus général propre à faire distinguer les Insectes des Arachnides et des Myriapodes ; mais les Insectes ont pour la plupart, dans leur état adulte, des appendices remarquables dont aucun représentant d'une autre classe d'Articulés n'offre l'exemple. Ces appendices, ce sont les ailes. La présence des ailes est l'indice d'un perfectionnement organique avancé chez les Insectes. Elles n'existent point chez les espèces dégradées, ou en d'autres termes, les espèces qui s'arrêtent de bonne heure dans leur développement, comme les parasites et quelques femelles. Voici comment un caractère des plus saisissants ne peut entrer dans la caractéristique générale des Insectes.

Les Insectes respirent par des orifices percés dans les téguments, et ils ont tous, sans exception connue, un appareil respiratoire diffus, et tellement diffus, qu'il est disséminé dans toutes les parties du corps. Mais le caractère n'est pas exclusif. La même disposition des organes de la respiration existe chez les Myriapodes et chez les Arachnides inférieurs. Les autres systèmes organiques nous offrent des faits du même genre.

Pour comprendre la valeur des généralisations auxquelles conduit l'étude de notre sujet, il est nécessaire de prendre une connaissance sérieuse de l'organisation des principaux représentants de chacune des classes du groupe des Articulés.

Nous arrêtant en premier lieu à la classe des Insectes, il s'agit avant tout de se former une idée nette de l'organisation spéciale à ces animaux, à l'exclusion de ceux des autres classes. Sans cette

y, LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

étude préliminaire, jamais les différents phénomènes du développement ou des métamorphoses des espèces ne pourraient être bien compris; jamais les habitudes, les mœurs, les instincts, les lueurs d'intelligence de nos divers Insectes ne s'offriraient à nos yeux avec leur véritable caractère; jamais les conditions d'existence si diverses de ces Insectes ne sauraient être appréciées, si elles n'étaient considérées dans leurs rapports avec la conformation organique. Sans cette étude préliminaire, le sentiment vrai de la nature ne pourrait s'acquérir; l'esprit philosophique manquerait de son appui le plus ferme pour demeurer dans la vérité, en voulant interpréter les faits dans la grandeur de leur manifestation.

Seulement, avant d'entrer d'une manière intime dans notre sujet, notons, pour n'avoir plus à y revenir, certains points relatifs à la classification et à la nomenclature, sur lesquels il importe d'être fixé.

La classe des Insectes se partage très-naturellement en douze ordres.

Ces ordres sont les Lépidoptères, les Hyménoptères, les Coléoptères, les Orthoptères, les Thysanoptères, les Névroptères, les Hémiptères, les Aphaniptères, les Strepsiptères, les Diptères, les Anoplures et les Thysanures. Ces noms, à l'exception des deux derniers, indiquent que les ailes ont offert pour chaque groupe le caractère, le plus apparent, le plus facile à constater; mais c'est en traitant de chaque division en particulier, que nous aurons à signaler tout ce que les ailes présentent de traits caractéristiques. L'arrangement des ordres que nous venons d'énumérer n'a pas une extrême importance et il y a un intérêt fort médiocre à commencer par un groupe plutôt que par un autre, à. moins que l'on ne soit dirigé par une vue spéciale. 11 semblerait naturel de s'occuper en premier lieu des espèces les plus parfaites et de passer successivement aux autres formes, de façon que vienne la dernière la forme la plus dégradée. Mais les dégradations ou

les arrêts de développement ne se manifestent pas avec la régularité que les philosophes d'une autre époque s'étaient plu à admettre. Dans chacun des ordres, il existe des espèces plus élevées que les autres sous le rapport de leur organisation, et les affinités naturelles de chaque type sont souvent très-multiples. Le naturaliste doit donc s'attacher hien plus à la définition rigoureuse des types qu'à l'ordre dans lequel ils sont énumérés, puisque en aucun cas une série linéaire ne saurait être l'image d'une réalité.

Les divisions qui viennent après les ordres sont les familles, et après les familles les tribus. Autrefois la nomenclature de ces divisions était absolument arbitraire. C'était une foule de noms tirés tantôt d'un caractère, tantôt d'un détail de mœurs. Au grand avantage de l'étude scientifique, ces noms ont pu être supprimés. 11 y a une quarantaine d'années, un zoologiste anglais, Swainson, a eu l'heureuse idée de prendre pour le nom de la famille le nom même du genre principal de cette famille, en lui adjoignant une terminaison ou désinence particulière. Comme, en général, on apprend avant tout à connaître les grands types par leur nom, l' appellation de la famille reste aisément dans la mémoire. Les désinences adoptées par les auteurs varient encore, mais le principe est admis aujourd'hui par presque tous les naturalistes.

Un exemple fera comprendre ce système de nomenclature à la fois si simple et si avantageux. Tout le monde, assurément, connaît les noms génériques de Scarabée, de Locuste, d'Apis (Abeille); or, les noms de familles: Scarabéides (Scarabœidœ), Locustides (Locuslidœ), Apides (Àpidœ), indiquent aussitôt qu'il s'agit d'espèces offrant les caractères essentiels des Scarabées, des Locustes ou Sauterelles, des Abeilles.

Les appellations Scarabéines, Locustines, Apines, sont appliquées à des groupes moins étendus, que l'on nomme les tribus. On emploie les dénominations de Scarabéites. Apites, Locustites.

pour les groupes plus restreints, qui sont en quelque sorte les grands genres. Parfois les familles sont les divisions les plus importantes que l'on puisse admettre dans un ordre; mais parfois aussi quelques caractères réunissant plusieurs familles ou séparant l'une d'elles de toutes les autres, il y a alors avantage, pour la précision dans l'énoncé des faits, à adopter une division intermédiaire à l'ordre et à la famille, comme le sous-ordre ou la section. Nous en trouverons des exemples.

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