‹ Métamorphoses mours et instincts des insectesChapitre 26 sur 61 · CYNIPS TERMINAI · texte numérisé non relu

CYNIPS TERMINAI

( Cynips lerminalis ) .

pourvu de grandes ailes diaphanes, a le corps d'une teinte fauve assez claire et uniforme; la femelle, absolument privée d'ailes, est plus brune, avec la partie postérieure de son abdomen d'un noir luisant.

Chez l'un des plus gros Cynips connus, les ailes manquent dans les individus des deux sexes (Ctjnips aplera). Cette espèce produit des galles volumineuses sur les racines des Chênes.

Personne n'ignore, pensons-nous, que les noix de galle du commerce, employées à la confection de l'encre et des teintures noires, sont dues également à la piqûre d'un Cynips, le Cynips des galles à teinture (Cynips gallœ tindoriœ). Ces galles, particulières à un Chêne de l'Orient (Quercus infectorià), sont d'une remarquable dureté, de forme arrondie, avec quelques tubercules

à leur surface; elles ne renferment jamais plus d'un habitant. La cellule étant médiocrement spacieuse, les parois ont ainsi une extrême épaisseur, et cependant le petit Cynips les perfore sans grande difficulté pour venir à la lumière.

Les noix de galle font l'objet d'un commerce qui n'est pas sans importance. En 1865, d'après le Tableau officiel, il en a été importé en France 739 881 kilogrammes, représentant une valeur de 2 891 662 francs.

Une des galles les plus singulières est celle du Cynips du bédégar [Cynips bedegaris), que l'on observe communément sur les charmants Eglantiers qui poussent le long des haies et à la lisière des bois.

L'Insecte adulte, long de 4 à 5 millimètres, la taille ordinaire des Cynips, est d'un noir luisant, avec les pattes et l'abdomen, sauf l'extrémité, d'un brun ferrugineux, et les ailes diaphanes légèrement enfumées.

A la fin de mai ou vers le commencement de juin, les Cynips pondent leurs œufs ; les galles se forment, grossissent d'abord avec lenteur, puis avec une certaine rapidité; lorsque vient l'automne; quand arrive la saison froide, elles sont tout à fait développées.

Les galles du Cynips de l'Églantier sont des plus étranges parmi toutes les galles connues : quelquefois arrondies, plus souvent élargies, et plus ou moins irrégulières, elles rappellent la forme des nèfles, dont elles ont, du reste, à peu près le volume. Ces galles semblent toutes moussues ; on les croirait composées d'une multitude de filaments rameux, rapprochés les uns des autres : de là le nom de galles chevelues, qui leur a été appliqué. Cette dénomination pourtant n'est pas la plus habituellement employée, celle de bédégars a élé presque partout adoptée.

A la fin de l'été, les bédégars, ou galles du Cynips du Rosier, présentent des nuances vertes et rouges entremêlées, dont l'effet esl charmant. Portés, comme ils le sont, sur une sorte de pédicule, ou penserait volontiers avoir sous les yeux des fruits d'un genre

inconnu. En hiver, les galles chevelues perdent leurs riches teintes, et deviennent d'un ton brunâtre uniforme.

A ne considérer que la surface de nos bédégars, on se douterait peu de leur dureté; cette mousse qui les revêt, si fine et si douce, semble les constituer en totalité. 11 faut essayer de couper ces galles pour apercevoir jusqu'à quel point les larves desCynips sont bien protégées. En effet, la partie ligueuse du bédégar a une grande épaisseur et un tissu fort serré.

Une de ces galles étant fendue perpendiculairement par le milieu, on voit les loges assez irrégulières qui occupent l'intérieur. Chaque loge est habitée par une larve qui, dans l'espace le plus resserré-du monde, se développe et subit toutes ses transformations.

Les larves des Cynips de l'Eglantier sont, comme nous avons dépeint d'une manière générale les larves de Cynips, blanchâtres, avec les yeux seuls colorés. Une fois qu'elles ont pris tout leur accroissement, ces larves passent par un long temps de repos ; elles se raccourcissent, se ramassent sur elles-mêmes, et demeurent à peu près immobiles depuis la fin de l'automne jusqu'au printemps suivant. A cette époque, s'effectue la métamorphose en nymphe. Les Cynips ne vivent guère plus de dix à quinze jours sous cette forme : les Insectes adultes éclosent ; mais si la température est froide encore, ils restent dans les loges étroites où ils viennent de naître, attendant, pour sortir, que le temps chaud se fasse sentir pour tout de bon. Quand on ouvre des bédégars au printemps, il est très-fréquent de voir les Cynips sur le point de percer la paroi de leur prison pour s'échapper.

Les seules galles en usage dans l'industrie sont les noix de galle, et cependant d'autres peut-être seraient susceptibles de fournir des produits utiles. M. Weddell a vu dans les Cordillères des Indiens tirer une belle couleur verte d'une galle particulière. Il serait à désirer que des essais fussent entrepris avec nos espèces indigènes.

En Orient, dans quelques parties de l'Europe méridionale, en Afrique, des Cynips vivant dans les figues sont employés à hâter la maturité ou caprificalion de ces fruits. On attache des figues contenant des Cynips sur les Figuiers tardifs ; les Insectes en sortent, s'introduisent couverts de poussière fécondante dans l'intérieur des nouvelles figues, et hâtent la maturité des fruits en fécondant les graines. Ce sujet a donné lieu à une foule d'écrits de la part de de la Hire, de Tournefort, de Linné, etc., dans le siècle dernier; de Westwood, de Lœw, etc., dans le siècle actuel.

{Ichneumonides, Chalcidides, Proctotrupides).

C'est un monde bien particulier que l'ensemble des Hyménoptères ici réunis sous le nom de Parasites. Monde immense d'êtres ayant tous les mêmes mœurs, les mêmes métamorphoses, les mêmes instincts. Ces Hyménoptères, c'est l'armée qui, dans la nature, a pour fonction d'empêcher la multiplication excessive des espèces phytophages. Chaque Parasite, mû par un instinct indéfinissable, attaque, en particulier, une espèce déterminée ou des espèces voisines, et chaque espèce est exposée aux atteintes de plusieurs Hyménoptères parasites. Ce fait seul suffit à donner une idée du nombre prodigieux de ces Insectes dans la nature.

Ces Hyménoptères appartiennent à trois types parfaitement distincts ; mais ces trois types ont pour caractères communs la présence, chez les femelles, d'une tarière droite, mince, aiguë à son extrémité, et la forme des pattes, celles-ci toujours longues, prèles, simples, c'est-à-dire dépourvues de toute armature. A l'état adulte, les Parasites sont des Insectes de proportions élégantes, doués d'une vivacité et d'une agilité presque sans

égales. Dans leur premier âge, ce sont des créatures incapables de se mouvoir, absolument privées de moyens de locomotion, dont les téguments sont mous, faciles à déchirer. Les larves de ces Hyménoptères, d'apparence vermiforme, naissent et arrivent au terme de leur croissance dans un état de développement organique très-peu avancé. Au reste, le contraste entre la faiblesse des nouveau-nés et la puissance des adultes, déjà si prononcé chez les Parasites, deviendra beaucoup plus frappant encore chez les Hyménoptères industrieux.

Tous les Parasites recherchent la chenille, la larve, l'Insecte qui leur convient, pour introduire un œuf dans son corps. De l'œuf du Parasite naît une larve qui d'abord se nourrit du sang, de la graisse de sa victime, respectant d'une manière absolue tous les organes essentiels à la vie, car la mort de la victime amènerait fatalement sa propre mort ; c'est seulement lorsqu'elle approche du terme de sa croissance, de l'époque de sa transformation en nymphe, que, n'ayant plus besoin de rien épargner, elle dévore en entier les parties internes de l'Insecte aux dépens duquel elle a vécu. La peau, l'enveloppe tégumentaire seule est respectée, et cette dépouille souvent servira à la protection de la nymphe du Parasite.

11 n'est pas d'Insectes qui ne soient exposés aux attaques de plusieurs Hyménoptères parasites. On voit souvent des chenilles lisses, de couleurs claires, ayant sur la peau un point noir : c'est la cicatrice de la petite plaie produite par la tarière de l'Hyménoptère introduisant un œuf. Quand les entomologistes rencontrent de ces chenilles ainsi marquées, ils reconnaissent qu'elles ne subiront pas toutes leurs métamorphoses, car elles sont rongées par un Parasite ; dans leur langage, ces chenilles sont ichneumonêes. 11 est des chenilles qui sont détruites à peu près vers le temps où leur croissance est achevée; il en est d'autres qui se transforment en chrysalides, mais là est le terme de leur existence, Que l'on se figure la surprise, la stupéfaction

des premiers observateurs, en voyant sortir d'une chrysalide de Lépidoptère un Hyménoptère : ils ne savaient rien encore de la vie des Parasites; le fait dont ils étaient témoins demeurait pour eux sans explication possible.

Les Hyménoptères parasites, dont nous connaissons aujourd'hui toutes les conditions d'existence, ne sont pas cependant sans être pour nous un sujet d'étonnement par les manifestations de leurs instincts. Quand nous voyons l'Hyménoptère rencontrant une chenille vivant à découvert, nous imaginons qu'il la découvre comme nous la découvririons nous-mêmes ; mais quand nous constatons qu'il atteint sans la voir une larve logée dans un fruit, dans une branche d'arbre, dans un tronc, nous nous demandons par quelle faculté l'Insecte parvient à ce résultat, et nous n'avons pas de réponse satisfaisante à nous faire.

On met volontiers cette faculté sur le compte d'un odorat trèssubtil, mais c'est une simple supposition n'ayant pour elle qu'une certaine vraisemblance. Un autre instinct de ces Hyménoptères n'est pas moins curieux. Le Parasite de grande taille dépose un seul œuf sous la peau d'une chenille ou d'un autre Insecte; car une seule de ses larves destinées à devenir grosses épuisera en entier sa victime ; s'il y avait deux ou trois larves, la victime serait anéantie longtemps avant la fin de leur croissance, et elles périraient faute d'aliments. Au contraire, si le Parasite de taille moyenne s'attaque à une espèce d'assez forte dimension , il introduit dans son corps deux ou trois œufs, et s'il est d'une taille exiguë, il fera sa ponte entière, cinquante, soixante œufs dans le même Insecte. Ne dirait-on pas que l'Hyménoptère parasite est en état d'apprécier, de calculer, d'après le volume de sa victime, combien celle-ci pourra nourrir de larves de son espèce?

Tous les Insectes ne sont pas au même degré exposés aux attaques des Parasites: ceux qui savent se construire des abris le sont moins que ceux qui vivent à découvert; les chenilles trèspoilues, épineuses, moins que celles qui sont rases. Ces longs poils

touffus, ces épines rameuses, couvrant leur corps, paraissent être des instruments capables de les protéger contre les atteintes des Ichneumons. Par les mouvements qui leur sont imprimés, poils et épines gênent l'Hyménoptère cherchant un point vulnérable, et parfois l'Hyménoptère échoue dans son entreprise. Il a besoin de lutter d'adresse avec l'Insecte dominé par l'instinct de la conservation. La lutte dans la vie est la loi de la nature pour tous les êtres.

Les Hyménoptères parasites recherchent surtout des larves pour opérer le dépôt de leurs œufs, et c'est là une nécessité facile à comprendre. La vie de la plupart des Insectes adultes étant fort courte et exposée à une foule de hasards, l'existence des larves parasites serait bien incertaine. Des Insectes adultes, dont la vie est assez longue, se trouvent seuls en butte aux atteintes des Ichneumons. Des Coléoptères tout cuirassés, tels que des Charançons, ne sont pas épargnés ; l'agile Hyménoptère les pique de sa tarière au défaut de la cuirasse, c'est-à-dire entre les articulations.

S'il est des Parasites d'assez grande taille, il s'en trouve des quantités prodigieuses dont la dimension est d'une extrême exiguïté. Plusieurs de ces Hyménoptères peuvent se développer à la fois dans le corps d'un Puceron, dans l'intérieur d'un œuf d'Insecte. Les œufs de divers Lépidoptères sont fréquemment détruits de la sorte.

Presque tous les Hyménoptères parasites introduisent leurs œufs sous la peau de leurs victimes , leurs larves ainsi ne se montrent jamais au dehors : mais on en connaît cependant qui collent simplement leurs œufs sur la peau de certaines chenilles ou d'autres Insectes. Les larves, venant à éclore, entament la peau de l'animal avec leurs mandibules, enfoncent dans son corps la partie antérieure de leur tète , et sucent son sang en restant suspendues à l'extérieur.

Tous les Hyménoptères parasites ayant à peu près le même

genre de vie, ou peut être assuré de ne rencontrer parmi eux que d'assez légères différences de conformation. 11 est une différence cependant de nature à être remarquée, elle est dans la longueur de la tarière des femelles. Les femelles qui déposent leurs œufs dans le corps des chenilles ou des larves se tenant à découvert ont une tarière fort petite; celles qui attaquent des larves enfoncées dans la terre ou protégées par certains abris ont une tarière plus longue, afin de les atteindre dans leurs retraites; celles qui recherchent les larves enfouies dans les troncs d'arbres ont une tarière énorme pour arriver jusqu'à elles. Ainsi, d'après la longueur de la tarière d'un Ichneumon, on sait à quelle sorte de larves s'en prend l'Hyménoptère.

Les Parasites jouent un rôle considérable dans la nature : ils empêchent la propagation indéfinie d'une foule d'Insectes; ils contribuent d'une manière incessante à maintenir dans de certaines limites la diffusion des espèces. En étudiant les Insectes les plus nuisibles à nos grandes cultures, on est singulièrement frappé de l'importance des services que peuvent rendre les Hyménoptères parasites. Les progrès de la culture ont favorisé à l'excès la multiplication de différents Insectes. L'abondance du végétal dont ils se nourrissent leur a été fournie ; les conditions les plus favorables ont été créées, pour les espèces qui rongent les racines, par un extrême ameublissement de la terre. De là ces apparitions immenses d'Insectes qui dévorent la Vigne, les Oliviers, les Céréales, les Colzas, les Betteraves, les plantes fourragères et potagères, etc., menaçant parfois de tout anéantir sur de vastes étendues. Le cultivateur s'en prend naïvement à la pluie, à la sécheresse, à la direction du vent qui a régné, et s'attend à voir disparaître le fléau avec un changement atmosphérique. Il se rappelle, en effet, qu'à une autre époque, les champs avaient été dévastés par les mêmes Insectes, et que tes derniers ont à peu près disparu après avoir fait beaucoup de mal. Le cultivateur se lamente et appelle à son secours la Providence.

La Providence ici se manifeste sous la forme des Hyménoptères parasites. Chacun imagine bien que l'Ichneumon, déposant un seul œuf dans le corps d'une chenille, ne parvient pas toujours, dans les circonstances ordinaires, à rencontrer soixante ou quatrevingts chenilles de l'espèce qui lui convient pour effectuer le dépôt de tous ses œufs ; il périt alors, laissant une postérité bien restreinte. Mais dans les circonstances où notre Hyménoptère trouve partout à sa portée les individus qui lui sont nécessaires, presque aucun de ses œufs n'est perdu. Un seul Iehneumon frappera mortellement une légion de chenilles, et l'aimée suivante les Parasites seront si nombreux, que l'œuvre de destruction marchera avec une étonnante rapidité. Voilà les Insectes nuisibles à la végétation devenus rares : les Hyménoptères abondent au contraire et se trouvent dans l'impossibilité d'assurer le dépôt de leurs œufs ; ils périssent la plupart sans laisser de postérité, et alors l'espèce phytophage recommence à se multiplier en paix.

C'est ainsi que se produisent, dans un grand nombre de circonstances, les apparitions et les disparitions successives de certains Insectes. L'explication a bien des fois déjà été donnée, mais les vérités, si simples qu'elles soient, ne se répandent qu'avec des peines infinies.

Pendant longtemps les naturalistes attachés à l'étude des Hyménoptères parasites se contentaient de les recueillir au hasard et de donner des descriptions de leurs formes et de leurs couleurs. Celait se contenter de peu ; mais il est dans la nature des plus grandes choses d'avoir d'bumbles origines. Maintenant les observateurs se préoccupent de savoir aux dépens de quelles espèces vivent ces Parasites. Dans un intéressant ouvrage sur les Insectes nuisibles, M. Goureau, un colonel du génie aujourd'hui en retraite, investigateur sagace et ingénieux, s'est appliqué à faire connaître les Parasites de chacuue des espèces dont les agriculteurs ont à s'inquiéter.

L'épithète de Parasites a été acceptée d'une manière générale

pour qualifier les Hyménoptères dont les larves vivent dans le corps d'autres Insectes, et, en l'absence d'un antre ternie précis, nous sommes à notre tour obligés de l'accepter; elle est cependant vicieuse. \]n entomologiste auquel on doit des observations de mœurs, et particulièrement des travaux descriptifs sur les Hyménoptères, le comte Lepelletier de Saint-Fargeau ', s'est efforcé de prouver qu'il fallait employer le mot de Parasites dans une acception beaucoup plus restreinte que ne le font d'ordinaire les naturalistes. Se fondant sur la vraie signification du mot, il a dit : le parasite est l'individu qui vit aux dépens d' autrui en mangeant son bien, et non pas en mangeant l'hôte lui-même. Or, parmi les Hyménoptères, il existe en nombre, nous le verrons bientôt, des espèces qui dévorent les provisions que d'autres Hyménoptères ont amassées pour leurs larves, sans jamais attaquer ces dernières. Ces espèces seules devraient s'appeler des Parasites, d'après le sentiment de Lepelletier de Saint-Fargeau, d'accord avec cette définition du Dictionnaire de l'Académie française : «Le parasite est celui qui fait métier d'aller manger à la table d'autrui. » Malgré la justesse de la remarque, la pauvreté de la langue nous oblige à continuer de qualifier de parasites les Hyménoptères dont les larves vivent de la propre substance d'autres Insectes.

Nous avons dit que ces Hyménoptères appartiennent à trois types très-faciles à reconnaître. Ils forment ainsi trois grandes familles : les Iclmeuinonides , les Proctotrupides , les Chalcidides.

Les Ichneumonides ont presque toujours un corps long, mince, des pattes grêles; des ailes relativement assez grandes, trèsveinées , les nervures formant des cellules complètes ; des antennes vibratiles, longues, filiformes, rapproebées à leur insertion et composées d'une longue suite d'articles; des mâchoires pourvues de longs palpes.

Tout, dans la conformation des Ichneumons, dénote l'agilité :

le corps souple, d'un poids très-faible, les pattes propres à la course et les ailes puissantes. Les yeux saillants, et surtout les antennes, dans un état de vibration continue, donnent à ces Insectes une physionomie vive et animée. Quand ou veut les saisi]-, ils s'échappent avec une prestesse merveilleuse, et les femelles que l'on maintient entre les doigts cherchent à se défendre avec leur tarière, instrument du reste peu dangereux, vu l'absence de tout appareil vénénifique.

Dans cette immense famille des Ichneumonides, nous distinguerons les représentants de deux tribus et de quelques groupes ou grands genres. Les deux tribus sont les Ichneumonines et les Braconines. Chez les premiers, on compte quatre articles aux palpes de leur lèvre inférieure ; chez les seconds, trois seulement.

Commençons notre examen par les espèces auxquelles a été réservé plus spécialement le nom d'Ichneumons (groupe des Ichneumonites), appliqué autrefois à tous les représentants de la famille des Ichneumonides. Ceux-ci, en général d'une assez grande taille, ont L'abdomen arrondi sur les côtés et une tarière fort petite, qui, dans l'état de repos, ne fait nullement saillie à l'extrémité du corps. Les Ichneumonites introduisent leurs œufs dans le corps de chenilles ou d'autres larves vivant à découvert.

Les espèces composant le genre Ichneumon des entomologistes de l'époque actuelle ont l'abdomen assez épais, attaché au thorax par un assez long pédicule. Ces Insectes, aux formes élancées, sont ordinairement parés de bandes et de taches jaunes ou rougeâtres qui se détachent sur un fond noir.

Les Pimplites sont des Ichneumonides dont l'abdomen est peu rétréci à son origine et dont la tarière est toujours fort saillante. Chez les Pimplas, et particulièrement chez les espèces que les auteurs ont distinguées sous le nom d'Ephialtès, la tarière des femelles a une longueur beaucoup plus considérable que tout le corps de l'Insecte. Prenons pour exemple le type du genre, un

35fc LES MÉTAMGRPHPSES DES INSECTES.

Ilyméuoptèro fort commun dans le centre et le nord de L'Europe, l'Ephialtès noir (Ephialles manifeslalor), que l'on voit pendant Télé dans les avenues des boisj se posant sur les fleurs ou courant sur le tronc des arbres.

Son corps en entier est d'un noir luisant : ses ailes transparentes M»id 1 ('gère ment enfumées, ses pattes Longues et grefefc, d'un roux vif avec les jambes et les tarses de derrière rembrunis. Le mâle est grêle et détaille médiocre, la femelle très-grande comparativement et beaucoup plus robuste.

Dans son premier état, cette espèce est parasite des larves de lïuprestes et de Capricornes vivant dans l'intérieur des troncs. Rien de plus intéressant à voir que l'Ephialtès en quête d'une larve ou en travail pour opérer le dépôt d'un œuf. Par un beau temps, lorsque le soleil surtout est dans son éclat, il semble plein d'une indescriptible animation. Ses antennes, en perpétuelle vibration, s'agitent en divers sens; ses ailes frémissent; il parcourt un tronc avec une étonnante rapidité; par moments, il s'arrête, il explore, puis, rapide comme un trait, il se porte sur un autre point, renouvelant son exploration. Cent fois les mêmes manœuvres se répètent. Soudain, l'Insecte parait prendre position en un endroit; il a reconnu la présence d'une larve à sa convenance, celle d'un Capricorne si c'est dans nos forêts, d'un Bupreste (Ckalcopliora mariana) si c'est dans les Landes ou dans les sombres forêts de fins de l'Allemagne; il s'est assuré de l'existence d'une fissure qui lui permettra d'introduire sa tarière et d'atteindre sa proie. Alors, la tète dirigée en bas, fortement accroché avec ses pattes, il soulève son abdomen, ramène sa tarière par une vigoureuse contraction, la fait pénétrer parl'étroite fissure, et atteint la larve qui, renfermée dans son obscure galerie, semblait à l'abri de tout danger venant de l'extérieur. Dans ce mouvement, les deux valves de la tarière s'écartent, se courbent, prêtant un appui aux stylets qui pénètrent en droite ligne. Notre dessin montre 1 Kpbialtès pendant sa grave opération, le tronc coupé, afin de

faire voir comment se trouve piquée lu larve du Capricorne. Tout est sujet de surprise pour nous dans l'acte de l'agile Hyméiio-

LES îr.IlNEl'Ml'XlUKS Iil' GENRE l'IMl'LA.

["nliiallès noir . Ei ladites ma ml': stator) màlc au vol — Un individu femelle de la même espèce introduis.! œuf dans le corps d'une larve de Capricorne. — L'n Ephialtès persuadant {Wnjssa jlersuaioria) femelle.

ptère; il reconnaît malgré l'épaisseur du bois la présence d'une larve, et il ne peut voir cette larve ; il a l'instinct de chercher et

de trouver une fissure pour le passage de sa tarière, car cet instrument long, mince et flexible, est impuissant à perforer un tissu ligneux.

Un autre Pimpla (le Rhyssa persuasoria) beaucoup plus joli que l'Ephiallès commun, les différentes parties de son corps étant ornées de petites taches ou de petites lignes jaunes, a des habitudes analogues.

Les Cryptes (Cryptus) sont des Pimplites ayant le métathorax épineux, l'abdomen pédicule, la tarière de longueur médiocre. 11 en existe beaucoup d'espèces ayant chacune ses préférences pour tel ou tel genre d'Insectes.

Les Ichneumonides du groupe des Opinons (Ophionites) se reconnaissent, au premier coup d'œil, à la forme toute particulière de leur abdomen. Cet abdomen, arqué et comprimé latéralement, ressemble à une faucille. Les Ophionites ont une petite tarière; ils déposent leurs œufs dans le corps de larves vivant à découvert, ou les fixent simplement sur la peau de ces larves. Les œufs de ceslnsectes ayant une forme assez étrange, plusieurs observateurs se sont attachés aies faire connaître. Ils sont oblongs avec un long pédicule un peu contourné, fixé parla femelle sur la peau de l'Insecte destiné à être dévoré. Les jeunes larves de l'IIyménoptère brisent leur coquille et passent la tête par le côté opposé au pédicule, en laissant leur corps engagé dans la coque de l'œuf. Elles attaquent ainsi leur victime, en restant protégées quelque temps par cette enveloppe. Assez fréquemment on a observé des Ophionites qui, ayant péri au moment de la ponte, portaient des œufs attachés à l'extrémité de leur abdomen, et l'on a vu parfois aussi les larves éclore et celles-ci se mettre à manger le cadavre de leur mère en l'absence de toute autre proie.

Les espèces du genre Ophion proprement dit ont des antennes grêles et filiformes, des pattes minces, un abdomen dont la portion basilaire constitue un assez long pédicule. La plupart d'entre elles sont de grande taille et très-généralement d'une

couleur fauve. L'Ophion jaune (Ophion luteus) est très-commun en Europe.

Les Braconines forment la foule des Ichneumonides; leurs espèces, prodigieusement multipliées, sont pour la plupart d'une taille fort exiguë.

Les Bracons (groupe des Braconites), qui ont les mandibules pourvues de dentelures courbées et les antennes longues et grêles, se rencontrent continuellement sur les fleurs pendant la belle saison; ils attaquent particulièrement des Coléoptères. Les Alysiites (genre Alysia, etc.), qui diffèrent surtout des précédents par les dentelures de leurs mandibules, sont parasites des Diptères de la grande famille des Moucbcs (Muscides) .

Les Agathites, distincts des Braconites par le bord de la tète sans l'écbancrure qui existe cbez ces derniers, sont de très-petits Insectes. Les Microgasters, les plus répandus de ce groupe. Hyménoptères longs de 2 à 3 millimètres, caractérisés par leurs yeux velus et leurs antennes composées de dix-huit articles, déposent leurs œufs en masse dans le corps de diverses espèces de chenilles. Les larves des Microgasters arrivant au terme de leur croissance, rongent tous les viscères de leur victime, lui percent la peau pour en sortir, et chacune en particulier se fde au dehors un petit cocon soyeux. L'un de ces Ichneumonides, le Microgaster aggloméré (Microgasler glomeralus), qui est noir avec les pattes fauves, peut être observé bien facilement. Les chenilles la Piéride du Cbou (Pieris Brassicœ) sont souvent tuées par ce petit Hyménoptère ; il est des années et des localités où, sur une centaine de ces chenilles, on en trouverait difficilement deux ou trois individus épargnés. Au moment de se transformer en chrysalide, elles grimpent sur les murailles; c'est alors que beaucoup d'entre elles cessent de vivre, les larves de Microgasters quittent la dépouille de ces chenilles, et tout à l'entour filent leurs cocons; elles se métamorphosent, et dans l'espace de peu de jours, éclosent les Insectes adultes. Les cocons du petit Hyménoptère, orcli-

mûrement réunis ou agglomérés en paquets, d*une forme parfaitement ovalaire, composés d'une soie fine, de couleur jaune pâle", ont l'apparence des cocons du Ver à soie réduits ;iux plus minimes proportions.

Les llybrizonites, les plus petits des Ichneumonides. font la guerre aux Pucerons. Le type du genre Hybrizon a reçu de Linné le nom d Iebneumon des Pucerons (/. Àphidum). Celui-ci dépose ses œufs dans le corps des Pucerons du Rosier.

Les Proctotrupides se distinguent bien aisément des Ichneu* monides. Leur corps est oblong ; leurs ailes n'offrent qu'une seule nervure bifurquée; leurs antennes, de médiocre longueur, filiformes ou un peu épaissies à l'extrémité, n'ont jamais plus de dix à quinze articles; leurs mâchoires ont des palpes longs et pendants.

Les Proctotrupides sont tous d'une taille tellement exiguë, qu'il est nécessaire de se servir d'une bonne loupe, sinon du microscope, pour bien reconnaître leurs caractères, leurs teintes bronzées, leurs ponctuations variées à l'infini, l'irisation de leurs ailes. Les formes de ces Hyménoptères étant très-diversiliées, beaucoup de genres ont été admis dans la famille, mais l'histoire des espèces est loin d'être faite. Les auteurs se sont contentés la plupart du temps de décrire ces Insectes sans se préoccuper le moins du monde des conditions dans lesquelles ils vivent. Quelques-uns. il est vrai, ont noté d'où provenaient certaines espèces.

Dans cette famille des Proctotrupides, il y a deux types trèsdistincts, et ainsi deux tribus. Les espèces du premier type IVoclotrupines) ont les ailes d'une dimension ordinaire relativement au volume du corps ; les espèces du second type (Mymarines) ont des ailes extrêmement étroites, quelquefois linéaires et élargies à l'extrémité comme de petites spatules.

Dans la première division, on compte les Diapries (groupe des Diapriites), où l'abdomen pédicule affecte la forme d'une Campanule. Les Diapries proprement dites sont de charmants Insectes;

leurs mâles se l'uni remarquer par lejuçgfeatenu es noueuses, ornées de bouquets de poils fort élégants. Ces petits Hyménoptères attaquent des larves de Diptères, et surtout des larves de Céeidomyies.

Les Proctotrupes, que l'on sépare des Diapries à raison de leur abdomen assez large à sa base et ainsi à peine pédicule, déposent également leurs œufs dans le corps des larves de ïipulides. (l'est ce qui a été démontré par quelques trop rares observations.

Nous distinguons sous le nom de Platygastérites des Proctotrupides bien reconnaissables à leur abdomen déprimé, sans pédicule. Les Platygasters, dontles autennesn'ont que dix articles, ont rarement plus de 2 millimètres de longueur ; leurs espèces, fort nombreuses, attaquent principalement des larves de Diptères du groupe des Cécidomyies. Leurs larves se fdeut de petits cocons sous la dépouille de leur victime. D'autres Platygastérites, les Téléas, aux antennes composées de douze articles et aux pattes propres au saut, ont encore une taille bien inférieure à celle des précédents; aussi plusieurs de leurs larves peuvent vivre et se développer dans l'œuf d'un Papillon. Le Téléas des œufs (Teleas ovulorum), le plus commun (feutre eux. attaque les œufs de plusieurs de nos Lépidoptères nocturnes; il n'a pas plus d'un demi-millimètre de long.

Quant aux espèces du genre Mymar et de la tribu des Mymarines, rendues fort singulières par l'étrange dégradation de leurs ailes, nous ne savons rien de précis sur leurs métamorphoses.

Les Chalcidides, très-faciles à distinguer des Iehneumonides cl des Proctotrupides, à leurs palpes très-petits, à leurs antennes coudées, n'ayant pas plus de douze à treize articles, à leurs ailes ne présentant qu'une seule nervure bSPurquée, constituent certainement la plus immense légion parmi les Parasites. Presque tous d'une taille fort exiguë, ils vivent aux dépens de toutes les espèces d Insectes et même des espèces parasites. Les genres

ont étë très-nîultipliés dans cette famille. Ne pouvant les énumérer, nous citerons les formes les plus typiques.

Les Chalcides comptent parmi les plus grandes; elles oui des

DIPLOLEPIS DD BÉDÉGUAli l'Il \LOTDE PETITE

{Diplolepis Bedeguaris). • Chajôto minuta ).

antennes épaissies à 1 extrémité, des cuisses postérieures trèsrenflées, une tarière saillante. La Chalcide petite (Chalcis minuta)., fort commune en certains endroits, dépose ses œufs dans le corps de diverses chenilles. La Pyràlê de la Vigne, d'après les observations de Y. Audouin, est souvent attaquée par cet Hyménoptère. Les Diplolepis, au corps plus svelte et ordinairement d'une couleur verte dorée, éclatante, ont une très-longue tarière. Les femelles, en général, recherchent les larves des Cynips enfermées dans leurs galles. Souvent les Cynips de l'Eglantier sont atteints par le Diplolepis du Bédéyuar. Les Périlampes, qui appartiennent au même groupe que les Diplolepis, mais qui ont une tarière assez petite, paraissent rechercher spécialement les Coléoptères. On en voit fréquemment sur les vieilles boiseries vermoulues; ils sortent, après avoir vécu aux dépens desVrillettes (Anobium).

Les Ptéromales, au corps aplati, infestent les chenilles. 11 n'esl pas rare d'en voir sortir une légion d'une chrysalide de Vanesse. CesLulophes sont des plus petits parmi les Chalcidides. Pour eux, un millimètre est déjà une grande taille ; malgré leur petitesse.

ils sont charmants. Ils ont des ponctuations régulières, des couleurs bronzées ou verdâtres, brillantes; le plus souvent les mâles portent des antennes garnies de longs rameaux. Les Eulophes attaquent des chenilles, des larves de Diptères, des œufs de Lépidoptères.

LES HYMÉNOPTÈRES CUIRASSÉS {Chrysidides).

Voici une petite famille d'Hyménoptères que nous ne pouvons associer à aucune autre. Les Chrysidides ont été désignées sous le nom vulgaire de Guêpes dorées, et en effet, par leur forme générale, par leurs allures, ces Insectes offrent une certaine ressemblance avec de petites Guêpes, car jamais leur taille u' atteint à la. moitié ou au tiers de celle de nos Guêpes ordinaires. Ce qui frappe surtout, à un premier examen, chez les Chrysidides, c'est leur éclat, l'éclat des plus belles pierreries, de l'or, du feu. Certaines espèces ont le corps d'un vert doré magnifique ; d'autres sont en partie d'un splendide bleu d'outremer, avec leur abdomen d'un rouge de feu scintillant. De gros points enfoncés, des sortes de ciselure, se voient en différents points du corps, principalement sur le thorax, et produisent de charmants effets de lumière. Aussi est-il merveilleux de voir les Chrysidides au plein soleil; leurs couleurs, alors plus éblouissantes que jamais, ont d'admirables reflets. Si ces Insectes avaient un volume un peu considérable, on serait en extase devant leur beauté; mais ils sont petits, et alors on est moins frappé de leurs parures.

Les Chrysidides, pourvues de téguments d'une grande épaisseur et d'une extrême dureté, possèdent la faculté de replier leur corps en forme de boule, particularité dont nous n'avons pas d'exemples chez les autres Hyménoptères; elles ont plusieurs

caractères qui les séparent très-nettement de toutes les autres familles. Leur abdomen, très-convexe en dessus, concave en dessous, attaché au thorax par un pédicule fort court, est composé d'anneaux rentrant les uns dans les autres à la façon des tubes d'une lunette. Chez les femelles, l'abdomen porte un aiguillon dont la piqûre est très-douloureuse.

Les Chrysidides ont des antennes coudées, filiformes, composées de treize articles; de longues mandibules; des mâchoires courtes portant un palpe formé de cinq articles ; une lèvre inférieure saillante, de consistance membraneuse et ainsi propre à lécher; des ailes médiocrement veinées; des pattes assez grêles.

Pendant la chaleur du jour, sous un brûlant soleil, ces Insectes montrent une activité inouïe; sans cesse en mouvement, ils volent, se posent sur les fleurs, en partent avec rapidité pour y revenir tout de suite. Dans le midi de l'Europe, où les Chrysidides sont beaucoup plus abondantes que dans les pays du Nord, c'est en certains endroits un spectacle ravissant que celui de ces petits Hyménoptères voltigeant dans toutes les directions. On croirait voir des perles de feu traversant l'espace. Les Chrysidides n'ont aucune industrie, elles n'ont pas de tarière leur permettant d'introduire un œuf dans le corps d'un Insecte. Leurs larves cependant ne vivent que de proie vivante, et dans leur état de faiblesse, elles doivent être logées dans des conditions où elles auront toute chance d'échapper aux bêtes carnassières; les brillantes Chrysidides, incapables de rien édifier elles-mêmes, ont l'instinct d'aller faire leur ponte dans les nids des Hyménoptères fouisseurs et mellifères. Elles violent audacieusement le domicile des espèces qui travaillent pour leur progéniture, sans trop redouter ces espèces plus grandes, plus fortes qu'elles-mêmes. Ici encore il faut s'arrêter à l'admirable conformation de l'animal, pour atteindre un but, pour réaliser le vœu de la nature. La Chrysidide s'introduisant dans le nid de l'Hyménoptère fouisseur ou de l'Abeille solitaire, peut être surprise par le vigilant Insecte armé d'un re-

LES CHIU'SIDIbES des genres Clirvsidc, Slilbe et Parnope. l'bum calens, Parnoj'cs carnea et son cocon enfermé dans le t

larve d'un Bembex,

m LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

doutable aiguillon. Une pareille rencontre n'est pas de nature à beaucoup effrayer la petite Chrysidide. N'avons-nous pas vu que ses téguments lui constituent une épaisse cuirasse, qu'elle a la faculté de se rouler en boule de façon à ne présenter aucune partie vulnérable? Vous apercevez le Crabrou ou l'Abeille solitaire trouvant une Chrysidide dans son nid ; le propriétaire légitime s'élance sur l'intrus, faisant des efforts inouïs pour le piquer d'un coup d'aiguillon, mais l'aiguillon est impuissant à percer la cuirasse de la Chrysidide.

Les larves des Chrysidides s'attachent aux flancs des larves de l'espèce nidifiante et la dévorent; au terme de leur croissance, elles filent une coque pour y subir leur transformation en nymphe. La vie des larves de nos petits Hyménoptères dorés n'a pas encore été étudiée cependant avec toute la rigueur désirable.

Les Chrysides proprement dites, surtout caractérisées par la forme ovalaire de l'abdomen et par les palpes de la lèvre presque aussi longs que ceux des mâchoires, forment le principal genre de la famille. La Chryside enflammée (Chrysis ignita), l'espèce la plus commune, qui est d'un vert bleu, avec l'abdomen d'un rouge de feu étincelant, dépose ses œufs dans les nids de divers Fouisseurs : Crabrons, Cercéris, Odynères.

Les espèces du genre Hédychre, qui diffèrent des Chrysides par l'abdomen presque hémisphérique et par les palpes des mâchoires beaucoup plus longs que ceux de la lèvre, sont aussi de charmants Insectes. Lepeletier de Saint-Fargeau rapporte avoir vu un Hédychre royal (Hedychrum regium) entrant dans le uid d'une Osmie et surpris par la légitime propriétaire. La scène fut curieuse. L'Osmie, s'élançant sur l' Hédychre, le saisit avec ses mandibules, mais celui-ci, s'élant contracté en boule, était invulnérable. Après l'avoir vigoureusement secoué, l' Osmie ne pouvant faire mieux, lui coupa les ailes et s'en retourna aux champs. Malgré son accident, la Chrysidide revint pondre son œuf dans le nid d'où elle avait été violemment expulsée.

Les Stilbes, faciles à reconnaître à leur abdomen très-voûté, à leur thorax prolongé en épine et à leurs palpes égaux, se rencontrent seulement dans les régions chaudes. Le Stilbe brillant (Stilbum calens) n'est pas rare dans le midi de la France.

Les Parnopes, qui se distinguent de toutes les autres Chrysidides à leurs palpes très-petits, n'ayant que deux articles, sont représentées en France par une jolie espèce verte, avec l'abdomen couleur de chair, la Parnope rosée {Parnopes carnea). Celle-ci dépose ses œufs dans les nids des Bembex.

LES HYMÉNOPTÈRES HÉTÉROGYNES

(Formicides).

Les Hyménoptères ainsi qualifiés, ce sont les Fourmis; la qualification, empruntée à Latreille, n'a en réalité aucune importance, et si nous la mentionnons, c'est à défaut d'un autre terme général plus heureux, pouvant être opposé à ceux de Parasites, de Fouisseurs, etc. Le mot hétérogynes signifie des femelles de plusieurs sortes ; il s'applique justement aux Fourmis, mais il s'appliquerait aussi bien aux Guêpes, aux Bourdons, aux Abeilles.

Les Fourmis, on n'a qu'à les nommer pour être certain de n'avoir à redouter de méprise de personne. Connues dans l'univers entier sont les Fourmis, mais non pas counues partout bien avantageusement. On les cite comme des Insectes d'un contact désagréable, comme des Insectes destructeurs, envahisseurs au suprême degré. En un mot, c'est une mauvaise réputation que les Fourmis portent avec elles en tout pays; seuls, les observateurs et les philosophes leur accordent un véritable tribut d'admiration.

C'est qu'aussi c'est un monde des plus merveilleux de tout le

Règne animal. Les Fourmis, qui constituent une grande famille de l'ordre des Hyménoptères, ont été remarquées dans tous les temps. Les anciens en ont parlé en se montrant très-émerveillés

de leurs travaux, sans comprendre ce qu'il y a d admirable dans 1rs sociétés que chacun appelle des fourmilières. En l'absence d'observations sérieuses, l'imagination se donnait carrière, mais sur de tels sujets l'imagination est pâle à côté de la réalité. Ce qui. dans l'antiquité, excitait surtout l'intérêt à l'égard des Fourmis, c'était l'idée fausse, encore peut-être entretenue aujourd'hui, que ces Insectes amassaient des provisions et se distinguaient par le goût des richesses et d'une sage économie. On verra comment s'était formée cette croyance.

Il a fallu les investigations modernes pour apprendre h connaître un peules sociétés des Fourmis. Swammerdam,le premier. s'assura delà véritable nature des habitants d'une fourmilière: ses études anatomiques le conduisirent à voir que les ouvrières sont des femelles chez lesquelles demeurent atrophiés les organes de la reproduction, en un mot, des individus neutres. Plus tard, de Geer, Linné, Latreille, consignèrent quelques observations particulières sur les mœurs de ces Insectes. Mais le véritable historien des Fourmis est du commencement de ce siècle ; c'est Pierre lluber (de Genève), le (ils de François Huber, le célèbre historien des Abeilles. Son ouvrage, publié en 1810, a été une révélation. Il restera toujours un modèle de patience soutenue, île sagacité profonde ; l'exposition des faits porte dans tous les détails un cachet de vérité du plus grand charme, et la simplicité de l'expression n'empêche pas l'enthousiasme de l'auteur de se manifester pour le petit monde qu'il a si bien étudié.

Les Fourmis, comme tous les Insectes qui exécutent en commun des travaux considérai des, les Guêpes, les Abeilles, etc.. ont semblé constituer des sociétés ayant beaucoup d'analogie avec les sociétés humaines. L'analogie est moins grande sans doute qu'on ne l'a supposé. Un concert de tons les instants, le fait est

certain, s'établit entre les individus de la population, et l'œuvre commune se poursuit, s'achève avec le concours de tous ou au moins du plus grand nombre. C'est merveilleux, mais on ne trouve là rien de semblable à ce qui est inévitable dans toute société humaine: une hiérarchie, des individus qui commandent et desindividus qui obéissent. Dans les sociétés des Insectes, suivant toute apparence, la plus parfaite égalité règne entre tous les individus; aucun ne commande eu laissant ou en faisant travailler les autres, tout le monde travaille, tout le monde s'entend et s aide mutuellement, chacun dominé par l'instinct du devoir. Voilà au moins ce qui parait être la vérité. Beaucoup d'auteurs se sont imaginé que les Insectes industrieux qui vivent en commun obéissaient à des chefs, en un mot, avaient un gouvernement. Une semblable opinion est fondée uniquement sur ce qui se passe parmi les hommes; tous les faits bien constatés parmi les animaux tendent à prouver que dans les sociétés des Fourmis comme dans celles des Guêpes et des Abeilles, tous les individus prennent une part égale au gouvernement, les prétendus rois et les prétendues reines, objets de soins particuliers, n'ont aucune autorité ; s'ils ne travaillent pas, ils n'ont à s'occuper en aucune façon des travaux du peuple.

Les Fourmis, comme presque tous les Hyménoptères, naissent à un degré de développement très-peu avancé, et dans une condition plus imparfaite que beaucoup d'autres encore. Les larves, ayant des pièces buccales très-petites et très-faibles, sont même incapables de prendre les aliments qui se trouveraient à leur portée. Elles ont besoin qu'on leur mette leur nourriture à la bouche ; en un mot, elles réclament des soins de tous les instants. Ces soins leur sont donnés avec une étonnante sollicitude par les ouvrières, véritables nourrices, et en même temps architectes pleins d'habileté pour édifier des logements spacieux et commodes.

Filtre les différents Hyménoptères, les Fourmis, dont toutes

yyl LES iMÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

les espèces réunies constituent la famille des Fokmicides, se font aisément reconnaître. Une tête de forme triangulaire; des antennes coudées, dont le premier article, toujours très-long, figure une sorte de tige; une lèvre supérieure large, des mandibules fortes, des mâchoires et une lèvre inférieure courtes ; des pattes grêles et longues; un abdomen ovale, attaché au thorax par un pédicule court et assez mince, sont autant de particularités caractéristiques des Fourmis.

Ces Insectes, au reste, ont un aspect propre tellement spécial, que personne n'hésite à les reconnaître sans examen. 11 est vrai de dire cependant que les Fourmis les mieux connues de tout le monde sont les ouvrières, les individus neutres, les individus au thorax étroit, toujours privés d'ailes, qui courent par les chemins, par les sentiers, sur les plantes, que l'on rencontre partout. Les mâles et les femelles ne se montrent qu'à certaines époques de l'année, et se distinguent des ouvrières par leur thorax beaucoup plus large, portant des ailes.

Les espèces aujourd'hui connues de cette grande famille des Fourmis sont nombreuses, et comme, entre elles, il existe dans les formes extérieures et dans quelques particularités organiques, des différences assez importantes, tous les auteurs ont admis des genres et de petits groupes très-reconnaissables à des caractères faciles à constater. Les groupes sont les Formicites, les Ponérites et les Myrmicites. Chez les premiers et les seconds, l'anneau basilaire de l'abdomen forme un seul nœud, mais les femelles et les ouvrières des Ponérites ont un aiguillon et celles des Formicites n'en ont pas. Les Myrmicites ont un aiguillon de même que les Ponérites, mais le premier anneau de leur abdomen forme deux nœuds.

Parmi les Formicites, nous reconnaîtrons les espèces pour lesquelles a été réservé plus spécialement le nom générique de Fourmis (Formica) à leurs mandibules triangulaires, trèsdentées. Ces mandibules sont des instruments de travail.

Toutes les espèces de Fourmis ayant leurs habitudes propres, il est bon, pour la précision, de commencer par examiner l'une d'elles en particulier. La Fourmi à laquelle nous voulons donner notre principale attention n'est pas rare. Pour peu que l'on fréquente les bois, les taillis, on est certain de la rencontrer par-

A FOURMI HOUs-bl; i l'ormica rufa ).

tout sui1 son chemin. 11 n'est assurément personne, dans l'Europe centrale, qui ne l'ait vue et remarquée en maintes circonstances, qui n'ait remarqué tout au moins les ouvrières, sans cesse en excursion. Notre Fourmi est la Fourmi rousse (Formica rufa) ; le nom ne convient qu'à l'ouvrière, mais l'ouvrière surtout mérite notre intérêt. Son corps est d'un roux ferrugineux, avec une tache noire sur la tète et quelquefois sur le thorax, l'abdomen noirâtre en dessus, à l'exception du pédicule. La femelle, ayant la même teinte générale que l'ouvrière, est luisante et comme polie, avec les parties supérieures de la tête, du thorax et de l'abdomen d'un beau noir et les ailes un peu enfumées à la base. Le mâle, presque de la taille de la femelle, est tout noir et couvert d'une très-fine pubescence.

Examinons les demeures de notre Fourmi rousse. Nous sommes dans un bois, là, où le fourré n'est pas très-épais; au pied des Chênes apparaissent des monticules peu élevés, mais d'une

35fi LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

étendue parfois très-considérable. A la surface, c'est un amas de petits morceaux de bois, de brins de chaume, de cailloux, de grains de blé ou d'avoine, et de terre. Au premier abord, on ne se doute pas de la manière intelligente dont ces matériaux, entassés confusément en apparence, ont été disposés. Nous donnons un coup de pioche dans ce nid, voilà une pai'tie de la toiture brisée ; les pauvres Fourmis, fort inquiètes, arrivent en foule du côté où la brèche a été pratiquée : on les voit aussitôt s'occuper de réparer le dégât; l'activité qu'elles apportent à ce travail est inouïe. Mais avant que la toiture ait été reconstruite, nous avons le temps de reconnaître les dispositions intérieures de l'édifice. Quelquefois l'habitation descend à une assez grande profondeur; les Fourmis ont exécuté successivement des travaux de déblai, de façon à agrandir le domicile quand la population s'est accrue. Partout c'est un enchevêtrement de morceaux de bois, tous à peu près de la môme dimension, que l'on pourrait croire empilés au hasard. En y regardant avec attention, on voit que ces bûchettes sont disposées de façon à circonscrire des chambres, des couloirs, des avenues un peu irrégulières, il est vrai, mais réunissant tous les avantages pour une circulation facile dans toutes les parties de l'édifice. Une inspection attentive fait bientôt reconnaître que les petits morceaux de bois sont placés avec une singulière habileté ; étayés les uns par les autres, ceux de la partie profonde de la fourmilière enfoncés dans la terre, soutenus enfin de manière à ne jamais s'affaisser les uns sur les autres, à moins d'un choc très-violent. En différents endroits, les intervalles que laissent entre elles les bûchettes sont remplis par certains matériaux, des brins d'herbes desséchés, de la terre, des graines. C'est la présence des graines employées par les Fourmis comme matériaux de construction qui a donné à croire que ces Insectes amassaient des provisions. Les Fourmis ne mangent pas de blé ; leur nourriture consiste en matières fluides ou au moins assez molles; elles vivent au jour le jour, la prévoyance dont on les a trop

généreusement gratifiées ne leur est pas nécessaire. Comme la plupart des Insectes, quand vient la saison rigoureuse, elles s'engourdissent et n'ont plus besoin d'aliments.

Si l'on observe un nid de Fourmis rousses à différentes heures de la journée, on est frappé des changements qui s'opèrent continuellement . Est-il de grand matin , tout semble dormir encore dans l'habitation , il n' y a pas d'ouvertures visibles ; tout au plus quelques interstices permettent de soupçonner que les Fourmis ont la possibilitéde sortir par ces espaces resserrés. Quelques individus commencentàse montrer et à courir sur le dôme de la fourmilière. Il semble que ce sont les premiers individus éveillés. Peu à peu ils deviennent plus nombreux, et l'on voit des Fourmis emportant des bûchettes, déblayant des passages. Si le temps est beau, plusieurs ouvertures spacieuses communiquant avec les principaux passages de l'habitation sont bientôt établies; alors toute la population est en activité, chaque individu au travail. Quand arrive le soir, les laborieux Insectes ferment les issues ; ils tiennent à passer la nuit tranquilles, en se garantissant contre les envahisseurs. Dans le cas où survient une pluie, les Fourmis, craignant de voir l'eau pénétrer dans leur demeure, se hâtent de clore les ouvertures ; toutes s'empressent vers le même but et apportent des matériaux, de sorte qu'en peu d'instants elles se sont mises à l'abri du danger. Ces opérations si curieuses sont faciles à observer, pour peu que l'on y mette de la patience, et cependant Pierre Huber a été le premier à signaler ces actes qui sembleraient ne pouvoir être que du domaine de la raison. Aussi, avec le bonheur de celui qui a vu ce que les autres n'ont pas su voir, l'excellent naturaliste raconte en détail comment les Fourmis apportaient de petites poutres auprès des galeries dont elles voulaient diminuer l'entrée, et les plaçaient au-dessus de l'ouverture, comment elles allaient en chercher de moins grosses à mesure que l'ouvrage avançait. Enfin, après avoir rapporté toutes les manœuvres dont il a été témoin en cette circonstance.

Huber s'écrie : « N'est-ce pas là, en petit, l'art de nus charpen- » tiers, lorsqu'ils établissent le faîte du bâtiment? La nature » semble avoir partout devancé les inventions dont nous nous » glorifions. » Huber a raison , si d'habiles observateurs avaienl existé dans les sociétés primitives, les connaissances que des peuples civilisés ont mis des siècles à acquérir eussent été bien vite obtenues.

Nous avons décrit les nids de la Fourmi rousse, tels que nous les trouvons quand ils ont une nombreuse population, comme celui dont nous donnons ici l'image, exécutée au bois d'Aunay, près Paris, par un artiste de talent; mais ces nids ont eu leur commencement, et ce commencement mérite d'être signalé.

Le jour où des émigrants abandonnent une habitation surchargée d'habitants, ils choisissent un emplacement pour fonder une colonie, presque toujours le pied d'un arbre. Les Fourmis ont avant tout à exécuter un travail de mineurs ; elles creusent le sol avec leurs mandibules, et après un labeur longtemps soutenu, elles ont une cavité. C'est alors que les bûchettes et les autres matériaux de construction sont apportés, enfoncés dans le sol, maintenus avec de la terre, enchevêtrés avec une habileté digne de l'art de l'ingénieur. Les chambres, les salles plus ou moins vastes, les galeries, se construisent dans la partie basse, les étages se superposent ensuite.

Aux premiers jours du printemps, si nous ouvrons sans pitié une des vastes demeures de la Fourmi rousse, nous n'y trouverons point d'individus ailés, mais la foule des ouvrières et quelques femelles privées d'ailes; malgré l'absence d'organes de vol, ces dernières se font reconnaître à leur thorax épais, à leur coloration. Toutes les femelles des Fourmis naissent avec des ailes; peu de temps après leur naissance, elles quittent le domicile en compagnie de nombreux mâles. Aussitôt fécondées, soit qu'elles se trouvent ramenées à la fourmilière où elles sont nées, soit qu'elles se fixent ailleurs, elles arrachent leurs ailes; si des ou-

vrières les entourent, celles-ci leur prêtent leur concours dans cette opération. Ces femelles auront désormais une vie toute sédentaire ; les organes du vol sont devenus inutiles, autant s'en débarrasser. Au moins est-ce ici la loi de la nature. Les ailes des Fourmis femelles ont les nervures divisées à la base, de façon à se couper exactement par un effort peu considérable, sans que l'Insecte puisse en ressentir aucune souffrance.

Les femelles fécondes commencent à pondre dès les premiers beaux jours de l'année. Leurs œufs, blancs, extrêmement petits, grossissent sensiblement dans le temps qui s'écoule depuis la ponte jusqu'à l'éclosion des larves. Les ouvrières en prennent les plus grands soins : elles les placent dans des chambres spéciales, elles semblent par moments les lécher ; elles les transportent alternativement aux étages supérieurs et aux étages inférieurs de l'habita-

LARVES ET NYMPHES DE LA FOU KM! ROUSSE (Formica rufa).

tion . Ceci dans le but de les exposer à une certaine chaleur ou de les garantir d'une chaleur trop forte. Les larves éclosent, surcroît de besogne pour les laborieux Insectes. Les Fourmis que nous avons vues architectes habiles, sont appelées à exercer la profession de nourrices; nulle part on ne trouverait de nourrices plus attentives, plus vigilantes, plus dévouées. Les petites larves,

vermiformes, incapables de se déplacer, ont juste l'instinct de redresser un peu la tête, et d'écarter leurs petites pièces buccales pour recevoir leur subsistance de la bouche des nourrices.

Ces nourrices agissent comme les oiseaux donnant la becquée à leurs petits. Ce n'est pas pour elles seules que les Fourmis sont avides de liqueurs sucrées, de miel, de jus de fruits, c'esl plus encore pour les larves, auxquelles il faut apporter la subsistance.

Les goûts des Fourmis sont connus de tout le monde. A la campagne, chacun se plaint des visites continuelles des Fourmis ; elles se montrent partout où il y a des fruits, des sirops, des substances sucrées. On les voit aussi sur les fleurs où elles vont lécher le miel; on les voit encore presque incessamment sur les tiges des plantes chargées de Pucerons. Loin de faire aucun mal à ces Pucerons, elles les frottent doucement, au contraire, avec leurs antennes, et ceux-ci, après cette excitation, font perler à l'extrémité des deux petits tubes situés à l'extrémité de leur abdomen une gouttelette de liqueur sucrée. C'est tout ce que veulent les Fourmis; elles s'empressent de humer cette liqueur. On croirait volontiers que les Pucerons ont été créés pour leur fournir un aliment, car jusqu'à présent on n'en a pas reconnu l'usage poulies Pucerons eux-mêmes.

Dès qu'un endroit favorable à la picorée a été reconnu par une Fourmi, on peut être assuré que des bandes de Fourmis viendront continuellement visiter la place. L'observation mille fois renouvelée a fourni la preuve que ces industrieux Insectes savent se comprendre et se communiquer des idées. On les voit fréquemment s'aborder et se toucher de leurs antennes, ce qui a conduit la plupart des naturalistes à la conviction, que ces appendices étaient pour eux les instruments d'un langage. On les voit se mettre à plusieurs pour secourir un individu blessé et le ramener à la fourmilière. On les voit combattre avec un ordre et uu ensemble inimaginables, lorsque les habitants île deux fourmi-

lières trop voisines se rencontrent souvent et se gênent dans leurs opérations.

Nos Fourmis en campagne, revenant à l'habitation gorgées d'aliments, cèdent une partie de la nourriture tenue en réserve dans leur jabot aux individus demeurés au logis, et surtout aux larves.

Il est admirable de suivre les Fourmis dans les soins qu'elles donnent aux larves d'une manière à peu près incessante. Elles les nettoient en les frottant avec leurs palpes ; elles les portent aux étages supérieurs du nid, dans la matinée, pour leur faire sentir une douce chaleur; elles les remportent aux étages inférieurs quand le soleil trop ardent pourrait griller ces frêles créatures. Ces transports se répètent plus ou moins souvent, suivant les circonstances atmosphériques. On pourrait s'étonner en voyant l'adresse déployée par les Fourmis saisissant entre leurs dures mandibules ces larves si molles; jamais un accident n'arrive à ces larves, jamais une blessure produite par une pression exagérée ou par un choc contre les parois des chambres ou des longs corridors de la fourmilière. Les larves de la Fourmi rousse, ayant pris tout leur accroissement, s'enferment dans une coque soyeuse pour y subir leur transformation en nymphes. Les coques sont parfaitement ovalaires, si bien ovalaires, que le monde, en général, les appelle des œufs de Fourmis. Ainsi, dans notre siècle de lumières, une foule de personnes éclairées croient imperturbablement que les Fourmis pondent des œufs plus gros qu'ellesmêmes, et ceci ne leur cause aucune surprise. Ne parle-t-on pas sans cesse des œufs de Fourmis que l'on recueille pour nourrir les jeunes Faisans? et ces œufs sont les coques renfermant les nymphes; ce sont aussi des larves, car on n'y regarde pas de bien près. Les nids de la Fourmi rousse, si nombreux dans les bois et les forêts, sont particulièrement exploités pour les besoins des faisanderies. Dans les cantons où l'on a eu la maladresse de les détruire, on commence à s'apercevoir que les Fourmis peuvent être des Insectes utiles.

Les nymphes, si parfaitement logées dans leur tissu de soie, ne réclament aucune description; elles sont blanches, présentant les formes de l'adulte, comme emmaillottées. Elles, de même que les larves, sont portées successivement par les ouvrières dans les chambres hautes et dans les chambres basses, pour être soumises à une chaleur convenable. Quand les Fourmis éclosent, elles se trouvent trop faibles pour déchirer le tissu soyeux de leur coque. Privées de secours, elles périraient dans leur prison ; mais les vigilantes ouvrières ne les perdent pas de vue : s'apercevant qu'il leur est né une compagne, elles s'empressent d'ouvrir sa coque avec leurs mandibules et de la délivrer.

Les Fourmis nouvellement écloses ne sont pas tout de suite en état de se suffire à elles-mêmes et de prendre part aux travaux de la communauté; les anciennes ne doivent pas encore les abandonner: elles commencent par leur présenter de la nourriture ; ensuite ellesles accompagnent dans les différentes parties de l'habitation, paraissant avoir à les initier à leur vie nouvelle. C'est une éducation qui marche vite; au bout de peu de temps, les jeunes individus sont en situation de partager les travaux des anciens. En même temps que naissent des ouvrières en grand nombre, naissent aussi des mâles et des femelles. Mâles et femelles ne manifestent qu'un désir, celui de s'envoler. C'est au grand air que les unions doivent se consommer. Le moment arrive où s'échappent les Fourmis ailées. Quelques-unes ne vont pas loin, et les femelles capables de devenir mères sont recueillies par les ouvrières : la plupart, au contraire, se transportent à d'énormes distances; divers auteurs parlent d'essaims de Fourmis ailées qu'ils ont pu suivre franchissant d'immenses espaces. La destinée des mâles est de mourir bientôt après avoir satisfait à leur unique mission; pour les femelles, c'est autre chose, leur rôle de mères va commencer.

Volontiers on avait cru que les femelles fécondées revenaient h l'habitation où avait été leur berceau. P. Iluber, dont le

sens était si droit, n'admettait rien sans constatation précise. 11 voulut savoir ce que devenaient ces femelles emportées au loin, doutant fort de leur habileté à retrouver leur point de départ. L'ingénieux investigateur ne tarda pas à reconnaître la vérité. Sous ses yeux, des femelles isolées étaient tombées sur le sol après leur fécondation. Qu'allaient-elles donc devenir, hors de la vue, et ainsi de tout secours possible de la part des ouvrières ? Ces pauvres Insectes étaient-ils condamnés à mourir obscurément? L'observation apprit ce que l'on n'aurait jamais supposé. Une femelle parfaitement seule s'enfonce dans une petite cavité, se débarrasse de ses ailes, et se faisant ouvrière, elle construit un petit nid, pond une petite quantité d'oeufs, et devenant mère et nourrice à la fois, elle élève ses larves. C'est une génération d'ouvrières; adultes, celles-ci agrandiront l'humble demeure, elles exécuteront tous les travaux, et, à partir de ce moment la mère se reposera. Huber ne s'est pas contenté de voir ce qui se passait dans les bois ou dans la campagne ; pour plus de certitude, il a fait l'expérience en emprisonnant une seule femelle dans une cage.

En nulle circonstance, on ne peut mieux apprécier l'activité et l'intelligence des Fourmis que lorsqu'un accident survient à leur demeure. Dans le moment où nous faisions exécuter le dessin du nid de la Fourmi rousse, une brèche ayant été ouverte dans une de ces habitations, dans le but d'examiner certains points, les larves et les nymphes qui étaient placées dans les chambres supérieures vinrent à rouler les unes sur les autres en grand nombre. Quelques ouvrières se trouvant sur le terrain même du désastre se précipitent au secours des victimes. Chaque ouvrière emporte une larve ou une nymphe entre ses mandibules. En un clin d'oeil l'alarme est donné dans la fourmilière, des centaines d'individus arrivent à la fois sur le théâtre de l'accident, et tout aussitôt larves et nymphes sont emportées dans les profondeurs de l'habitation. Ce premier devoir rempli, on pro-

cède sans retard à la réparation du nid ; les Fourmis reprennent les bûchettes amoncelées et les emploient à reconstruire. Tout marche si bien et si vite, qu'une heure après il était difficile d'apercevoir les traces du dégât.

Si la plupart des espèces de Fourmis se ressemblent par leurs habitudes, par leurs instincts, par l' intelligence, chaque espèce affectionne une situation particulière, établit ses constructions d'après un plan spécial, et présente toujours quelques détails de mœurs qui lui sont propres.

Huber a qualifié de Fourmis maçonnes les espèces qui n'emploient pas d'autres matériaux que la terre. Il y en a deux, fort communes en France et dans une grande partie de l'Europe : la Fourmi noir-cendrée (Formica fusca) et la Fourmi mineuse (Formica cunicularia). Chez la première, les individus neutres sont d'un brun noirâtre, avec une fine pubescence cendrée, les antennes et les pattes roussâtres: les femelles d'un noir brillant, les mâles un peu cendrés avec les pattes fauves. Chez la seconde, les ouvrières sont d'un roux ferrugineux, avec le dos plus brun ainsi que les pattes, la femelle à peu près de la même nuance, et les mâles noirs avec les pattes testacées. La Fourmi noir-cendrée creuse le sol et dispose, à l'intérieur d'une grande cavité, des loges, des couloirs, des avenues plus ou moins spacieuses ; des étages sont superposés quelquefois en nombre considérable, et le nid forme à l'extérieur une sorte de voûte. La Fourmi mineuse construit à peu près de la même façon, mais jamais sa demeure ne s'élève au-dessus du sol. Ces Insectes pétrissent la terre avec leurs mandibules, en forment des piliers, des colonnes, des cloisons, ne négligeant pas de remplir les fentes, de faire disparaître les inégalités, agissant enfin comme le feraient d'habiles constructeurs.

Huber décrit minutieusement les opérations qu'il a observées, et puis en quelques lignes il trace le tableau de l'ensemble : « Cette foule de maçonnes, dit le patient naturaliste, arrivant de

» toutes parts avec la parcelle de mortier qu'elles vouloient ajou- » ter au bâtiment, l'ordre qu'elles observoient dans leur opéra- » tion, l'accord qui régnoit entre elles, l'activité avec laquelle » elles profitoient de la pluie pour augmenter l'élévation de leur » demeure, offraient l'aspect le plus intéressant pour un admi- » rateur de la nature. »

Ces Fourmis maçonnes ne peuvent travailler pendant la sécheresse ; elles n'auraient aucun moyen de pétrir la terre. Huber rapporte qu'un jour les Fourmis en observation n'eurent pas le temps de finir un étage commencé, la pluie cessa avant l'achèvement du plafond, et le vent ayant desséché trop promptement les premiers travaux, les matériaux déjà employés s'égrenaient. Les laborieux Insectes, reconnaissant avoir fait de mauvaise besogne, détruisirent tout ce qui avait été édifié dans de fâcheuses conditions. On ne saurait vraiment se montrer plus intelligent. Dans un temps de sécheresse, Huber voulut savoir s'il parviendrait à faire travailler les Maçonnes en arrosant leur fourmilière par une pluie artificielle. Les Fourmis, sans s'inquiéter le moins du monde d'où leur arrivait la bonne fortune, se mirent au travail; «elles allèrent, dit notre auteur, se pourvoir de brins » de terre au fond du nid, revinrent les placer sur le faîte, et » bâtirent des murs, des caves, en un mot, un étage complet en » quelques heures. »

D'autres Fourmis s'établissent dans les vieux troncs et sculptent le bois avec un art merveilleux. L'espèce la plus répandue de cette catégorie, est la Fourmi fuligineuse [Formica fuliginosa), très-facile à reconnaître à sa couleur d'un noir brillant, à sa grosse tête échancrée en arrière et à ses tarses d'un roux pâle. Ses logements défient presque toute description. Quel'on se figure des étages en quantité incroyable, presque toujours horizontaux, des plafonds et des planchers de l'épaisseur d'un papier fort, des cloisons verticales aussi minces, circonserivant/les chambres, des loges, des salles en nombre immense; sur certains endroits, au lieu

de cloisons, de petites colonnettes qui ménagent des perspectives, et l'on aura à peine une idée de semblables palais où les habitants trouvent toutes les commodités, toutes les aisances de la vie.

Plusieurs sortes de Fourmis ont des habitudes analogues à celles de la Fuligineuse, et quelques-unes, comme la Fourmi échancrée {Formica emarginata), ne dédaignant pas de s'installer dans les poutres des maisons, altèrent singulièrement ainsi la solidité des édifices.

Les différentes Fourmis que nous venons de signaler, et beaucoup d'autres encore, se distinguant chacune par son genre de construction, paraissent se comporter toutes à peu près de la même manièx^e dans l'éducation de leurs larves. Mais il en est, comme la Fourmi sanguine (Formica sanguinea), une petite espèce d'un roux ferrugineux, avec le dessus de l'abdomen et les pattes rembrunies, qui s'établit dans les nids d'autres espèces, notamment de la Fourmi brune (F. fusca) et quelquefois de la Fourmi mineuse; elle va aussi attaquer ces espèces pour s'emparer de leurs nymphes et se procurer des esclaves. C'est là un fait vraiment prodigieux auquel nous ne nous arrêtons pas ici, devant le retrouver dans l'histoire mieux connue d'un autre type.

Pour achever ce qui concerne en propre les espèces du genre Fourmi, il nous faut considérer les relations de ces Hyménoptères avec d'autres Insectes. Les Fourmis, sans exception, recherchent les Pucerons afin de humer la liqueur sucrée qu'ils produisent, et pour la plupart au moins elles vont, comme la Fourmi rousse, leur faire de fréquentes visites sur les végétaux auxquels ils sont fixés ; dans un but semblable, elles se rendent également auprès des Kermès, des Cochenilles, de tous ces Hémiptères enfin, souvent appelés les Gallinsectes, et que l'on voit attachés aux feuilles d'une foule de végétaux. Dans les régions du monde où il n'existe ni Pucerons, ni Kermès, les Fourrais trouvent des Cicadelles qui leur rendent le même service. Cette

recherche est déjà l'ort curieuse sans cloute, mais encore pourraiton la trouver d'un peuple assez primitif. Il est des circonstances où les Fourmis font mieux que d'aller au loin recueillir les petites gouttelettes de la liqueur toujours désirée ; elles apportent des Pucerons dans le voisinage de leur fourmilière ou dans leur fourmilière même. Les relations des Fourmis avec les Pucerons sont connues depuis longtemps. Avec sa concision ordinaire, Linné a peint le rapport de ces deux sortes d'êtres : le Puceron, a-t-il dit, est la vache des Fourmis (Aphis Formicariimvacca), et le grand naturaliste ne croyait pas encore dire si vrai; comme tout le monde, il pensait que les Fourmis se bornaient à aller plus ou moins loin visiter les Pucerons. 11 n'en est pas autrement, en effet, pour beaucoup d'espèces ; mais plusieurs Fourmis, d'habitudes fort sédentaires, transportent les Pucerons chez elles, choisissent ceux qui vivent sur des Graminées, sur des racines, sur des plantes basses. Ces Fourmis, toujours fort attentives à bien traiter leurs Pucerons, ont donc de véritables troupeaux: « Une fourmi- » lière, dit Huber, est plus ou moins riche selon qu'elle a plus » ou moins de Pucerons; c'est leur bétail, ce sont leurs vaches et » leurs chèvres : on n'eût pas deviné que les Fourmis fussent des » peuples pasteurs! »

Ce n'est pas tout : depuis longtemps les entomologistes se sont aperçus que divers petits Insectes vivaient d'une manière constante avec les Fourmis dont ils ne recevaient que de bons traitements. Les amateurs de Coléoptères, qui n'ont d'autre ambition que de se procurer les Insectes pour les piquer dans leurs collections, vont tamiser les matériaux composant les fourmilières, afin d'y trouver plusieurs petites espèces : des Psélaphides, des Staphylinides. Les Psélaphides, dont on trouvera les caractères énoncés dans le chapitre suivant, et notamment les Clavigères, portent des poils tubuleux que les Fourmis lèchent fréquemment; il paraît y avoir là une sécrétion particulière. Ces Clavigères, observés en premier lieu par le célèbre physiologiste

J. Millier, ont été récemment plus étudiés clans leurs rapports avec les Fourmis par M. Lespès, de la Faculté des sciences de Marseille. Les Clavigères, remarque ce naturaliste, ne savent pas prendre leur nourriture, ils la reçoivent de la bouche des Fourmis, qui ont l'instinct d'entretenir obligeamment les petits êtres dont elles tirent un excellent parti pour elles-mêmes.

Une Fourmi assez répandue dans l'Europe centrale est devenue le type du genre Polyergue (Polyergus) : c'est une Fourmi bien caractérisée, ayant des mandibules arquées, étroites, aiguës à l'extrémité. Ces mandibules méritent d'être considérées; ne pouvant se toucher dans leur milieu, privées de dentelures au bord interne , il est évident que ce ne sont pas des instruments de travail, mais des armes pour le combat. Les Polyergues, en effet, ne savent rien édifier, et cependant leurs larves réclament les mêmes soins que celles des autres Fourmis.

Le Polyergue roussâtre (Polyergus rufescens) est une petite Fourmi d'un roux assez clair, n'ayant pas plus de 6 à 7 millimètres de long; la femelle, qui est à peu près de la même teinte, a des marques noires sur le thorax ; le mâle est d'un brun noir, avec les pattes jaunâtres.

Le Polyergue roussâtre habite des nids en terre où se trouvent ordinairement des Fourmis brunes (F. fuscà) ou des Fourmis mineuses (F. cunicularia) . Le Polyergue ne construisant pas son nid, ne possédant pas d'instruments de travail, le fait construire par des esclaves. La traite existe parmi les Fourmis depuis l'origine du monde. C'est Huber encore qui a reconnu ce l'ait jusque-là inouï de l'histoire des animaux. Empruntonslui la page où il raconte la première phase de sa .découverte ; la simplicité de la narration n'empêche pas de voir que l'auteur sent combien a été bonne la journée du 17 juin 1804. L'histoire de la vie des êtres s'est enrichie, en effet, dans cette journée, de l'une de ses pages les plus intéressantes.

« Le 17 juin 1804, dit P. Huber, en me promenant aux envi-

» rons de Genève, entre quatre et cinq heures de l'après-midi, » je vis à nies pieds une légion d'assez grosses Fourmis rousses » ou roussâtres qui traversoient le chemin. Elles marchoient » en corps avec rapidité; leur troupe occupoit un espace de » 8 à 10 pieds de longueur sur 3 ou 4 pouces de large; en peu » de minutes elles eurent entièrement évacué le chemin: elles » pénétrèrent au travers d'une haie fort épaisse, et se rendirent » dans une prairie où je les suivis; elles serpentoient sur le » gazon sans s'égarer, et leur colonne restoit toujours continue, » malgré les ohstacles qu'elles avoient à surmonter.

» Bientôt elles arrivèrent près d'un nid de Fourmis noir- » cendrées; dont le dôme s'élevoit dans l'herbe, à vingt pas de » la haie. Quelques Fourmis de cette espèce se trouvoient à la » porte de leur habitation. Dès qu'elles découvrirent l'armée » qui s'approchoit, elles s'élancèrent sur celles qui se trou- » voient à la tête de la cohorte ; l'alarme se répandit au même » instant dans l'intérieur du nid, et leurs compagnes sortirent » en foule de tous les souterrains. Les Fourmis roussâtres, dont » le gros de l'armée n'étoit qu'à deux pas, se hâtoient d'arriver » au pied de la fourmilière ; toute la troupe s'y précipita à la » fois et culbuta les noir-cendrées qui, après un combat très- » court, mais très-vif, se retirèrent au fond de leur habitation; » les Fourmis roussâtres gravirent les flancs du monticule, » s'attroupèrent sur le sommet, et s'introduisirent en grand )» nombre dans les premières avenues ; d'autres groupes de ces » Insectes travaillèrent avec leurs dents à se pratiquer une » ouverture dans la partie latérale de la fourmilière : cette » entreprise leur réussit, et le reste de l'armée pénétra par la o brèche dans la cité assiégée. Elle n'y fit pas un long séjour : » trois ou quatre minutes après, les Fourmis roussâtres res- » sortirent à la hâte par les mêmes issues, tenant chacune à » leur bouche une larve ou une nymphe de la fourmilière » envahie. Elles reprirent exactement la route par laquelle

» elles étoient venues, et se mirent sans ordre à la suite les » unes des autres »

11 y avait lieu d'être surpris de voir une semblable expédition. et il était difficile au premier abord d'en comprendre le but. Témoin, à diverses reprises, de pareilles scènes souvent observées depuis par divers naturalistes, Iluber eut bientôt l'occasion de rencontrer ces Fourmis aux habitudes guerrières, qu'il appelle les Amazones ou les Légionnaires . Elles vivaient en paix, mêlées. confondues avec les Noir-cendrées. La bonne intelligence, les plus excellents rapports régnaient dans ce camp occupé par deux espèces que l'on avait pu croire ennemies acharnées. Que l'on se figure combien une semblable réunion devait paraître étrange dans un temps où l'on ne possédait aucune notion sur les faits si curieux dont chacun aujourd'hui a, tout au moins, un peu entendu parler, si son esprit n'est pas demeuré absolument confiné dans les ténèbres.

En portant sur ce sujet une attention soutenue, le naturaliste de Genève, dont la patience était incapable de se lasser, eut bientôt l'explication des actes de brigandage des Polyergues roussâtres, les hardies Amazones, les audacieuses Légionnaires, son âme dut en ressentir la plus grande joie, car jusque-là rien de pareil dans le inonde des animaux n'était même soupçonné.

Les Polyergues roussâtres étant incapables de pétrir la terre, de construire des loges, des chambres, puisque leurs mandibules ne sont pas conformées pour un semblable usage ; étant incapables de nourrir leurs larves, ont reçu de la nature l'instinct d'obliger les ouvrières d'une autre espèce à exécuter tous les travaux qu'elles ne peuvent exécuter elles-mêmes. Elles se gardent bien de chercher à s'emparer d'ouvrières adultes ; jamais celles-ci ne se soumettraient à l'esclavage; jamais elles ne consentiraient à rester dans une demeure étrangère. Aussi, que font les Amazones? elles s'en prennent uniquement aux nymphes. Les ouvrières qui viennent à éclore, ne connaissant pas d'autre logis

que l'endroit où elles sont nées, n'ont aucune envie de fuir ; obéissant à leurs instincts, elles se mettent à construire, elles soignent les larves des Amazones, comme elles eussent soigné les larves de leur propre espèce, sans s'apercevoir de la différence. Esclaves soumises, elles n'ont probablement pas conscience de leur servitude , et voilà comment les Noir-cendrées et les Amazones vivent en parfaite intelligence.

Une Fourmi bien étrange a été signalée, il y a près de trente ans, par un naturaliste delà Belgique, M. Wesmaël : c'est une espèce du Mexique, devenue le type d'un genre particulier (Myrmecocyslus mexicanus), chez laquelle l'abdomen, susceptible de se distendre dune manière prodigieuse, renferme une sorte

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