LES BOURDONS DES MOUSSES ET LEUR NID
(Bombus Muscorum).
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Aucun observateur n'a vu encore de quelle facon la femelle féconde commence son nid; mais il suffit de rencontrer un nid habité et d'y causer quelques dégâts pour voir les Bourdons au travail, ramassant les brins de mousse épars ou allant en chercher au voisinage de leur domicile. Chaque individu, isolément, femelle ou ouvrière, saisit un brin entre ses pattes postérieures et le pousse en marchant toujours à reculons. C’est seulement lorsque les matériaux sont réunis, que plusieurs Bourdons agissent en commun pour lisser la mousse.
Le Bourdon des jardins (Bombus horlorum) est une de nos grosses espèces; très-reconnaissable à son corps noir, avec une bande jaune sur le thorax, le premier anneau de l’abdomen de cette couleur et les derniers tout blancs. Le Bourdon terrestre (Bombus lerrestris), qui en est voisin, s’en distingue surtout par la coloration de l’abdomen. lei le premier anneau est noir, le second est jaune. Ces gros Bourdons, bien étudiés par P. Huber, établissent leur nid dans la terre, à une assez grande profondeur; il n’est personne qui n'ait remarqué ces Insectes pénétrant dans leur trou. La terre les protége, ils n'emploient pas de mousse, mais ils garnissent toujours la voûte de leur demeure avec des lames de cire.
Les Bourdons donnent une preuve d'intelligence vraiment remarquable. Voulant puiser le miel sur des fleurs à corolle tubuleuse, ils ne peuvent souvent parvenir, à cause de leur grosseur, à s’enfoncer suffisamment pour en atteindre le fond avec leur trompe. Cette difficulté ne les déconcerte pas. Avec leurs mandibules, ils entaillent la corolle dans sa partie infé— rieure et passent leur trompe par l'ouverture.
Jusqu'à une époque peu éloignée de nous, certains Hyménoptères étaient classés par tous les auteurs dans le genre des Bourdons. Un examen superficiel ne pouvait permettre de faire une distinction. Même forme, même grosseur, même système de coloration, même aspect chez les Bourdons et chez ceux qui
ne sont pas de leur race. Lepeletier de Saint-Fargeau reconnut dans ces derniers des Parasites, et les nomma les Psithyres. Ces Insectes si pareils aux Bourdons n’ont que deux sortes d’individus; il n’y a pas d’ouvrières parmi eux, et les femelles sont dépourvues d'instruments propres au travail et à la récolte du pollen; leurs jambes postérieures n’ont pas de dilatation, le premier article de leur tarse n’a pas de brosse. Chaque espèce de Bourdon a son parasite, son Psithyre, et le parasite a la livrée de l’Insecte chez lequel il s’introduit; non pas identique, mais très-analogue, de sorte que d’après la disposition des couleurs, on peut se douter de quel Bourdon est parasite tel Psithyre. Les Insectes, en général, bien probablement, n’apprécient pas la forme d’une manière très-rigoureuse, tandis que les couleurs les impressionnent vivement. En effet, si entre les Psithyres et les Bourdons il y a ressemblance dans les formes et les couleurs, nous voyons que des parasites appartenant à d’autres ordres et ayant par conséquent des formes assez différentes, ressemblent par leurs couleurs aux espèces qu’elles vont visiter : par exemple, les Diptères du genre Volucelle, qui s’introduisent dans les nids de Bourdons et dans les Guêpiers.
Un des Psithyres les plus répandus, le Psithyre vestale (Psithyrus veslalis), dont les nuances sont assez variables, a, en grande partie, la coloration du Bourdon des jardins. Il entre dans les demeures souterraines de cette espèce, y dépose ses œufs, sans être inquiété, et, cette opération faite, s’en retourne aux champs.
Dans l’histoire des Insectes, les Abeilles offrent, sous tous les rapports, un intérêt hors de comparaison. Dans les annales de tous les peuples, il est question de l’Abeille : la Deborah des Hébreux, la Melissa des Grecs, l’Apis des Latins. Un but purement matériel porte les hommes, même les plus désintéressés des choses de l'esprit, à s'occuper de ces Hyménoptères pour leurs produits : le miel et la cire. Chez les nations civilisées de
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l'antiquité, où l’on prisait beaucoup assurément les profits que donnent les Abeilles, il y eut des observateurs et surtout des penseurs dont l'esprit se trouva sérieusement préoccupé des
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LE PSITHYRE VESTALE (Psithyrus vestalis ).
merveilleux travaux de ces Insectes et de leur constitution sociale. Mais les Abeilles étaient un sujet d'observations des plus difficiles, et, de ce côté, les anciens furent impuissants à poursuivre un peu loin leurs études. Quelques faits étant constatés
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avec plus ou moins d’exactitude, l'imagination se donnait carrière. Aristote nous a transmis les opinions qui régnaient en son temps. Aucune idée juste n'existait sur les diverses sortes d’individus composant la ruche. La femelle féconde, la mère, l’individu que tous les auteurs depuis deux siècles appellent la Reine, était considéré comme un chef, on le nommait le Rot. Le peuple, la foule des ouvrières, se composait d'individus laborieux, probablement hermaphrodites, puisque tous étaient semblables les uns aux autres. On le sait, les anciens ne se trouvaient jamais embarrassés pour ‘expliquer la naissance des êtres. Quant aux mâles, auxquels un nom particulier est attribué dans tous les idiomes, les Bourdons ou les Faux-Bourdons dans le langage vulgaire, on ne s’arrêtait à aucune idée précise sur la nature de ces êtres paresseux, inférieurs aux vraies Abeilles, puisqu'ils ne possèdent pas d'arme.
Jusqu'au xvir° siècle, tout en admirant l'industrie des Abeïlles, l’ordre quirègne dans leurs sociétés, on était dans une très-grande ignorance au sujet des mœurs, des habitudes, des conditions nécessaires à la propagation de ces Insectes. C’est done avec la plus grande vérité que Réaumur pouvait dire: «Les plus anciens » auteurs qui ont parlé des Abeilles, et la plupart de ceux qui » sont venus après eux et qui n’ont été que leurs échos, ne » nous donnent pas plus de garantie, pas plus de preuves de la » réalité de ce qu’ils en débitent, que les auteurs des romans de » la vérité des événements par le récit desquels ils savent nous » intéresser. » Une semblable déclaration est suffisante pour dispenser tout naturaliste de s'occuper des récits de Pline, de la poésie de Virgile, ete., touchant les Abeilles.
La publication des premières observations un peu sérieuses sur ces Hyménoptères, dues à un membre de l’Académie des sciences, Maraldi, date de 1712. Beaucoup plus tôt, il est vrai, Swammerdam avait reconnu à l’égard des Abeilles des faits de la plus haute importance, mais les écrits de ce savant, nous l'avons
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rappelé”, n'ont été mis au jour qu'en 1707. Swammerdam, qui fit la lumière sur la composition des sociétés de Fourmis, détermina avec le même bonheur la véritable nature des différentes sortes d'individus de la ruche. On apprit alors que le prétendu roi, le prétendu chef de toute société d'Abeilles, était une femelle. On l’appela la reine, tant l’idée du commandement et de l'autorité exerce de prestige sur les imaginations. Des recherches de Swammerdam révélèrent en mêmetemps que les Abeilles laborieuses sont des femelles stériles, des femelles {dont les organes de la reproduction demeurent atrophiés, et les Faux-Bourdons, les mâles. Ces connaissances acquises avaient une immense portée, mais ce n'était que le commencement de l’histoire des Abeilles. Réaumur vint, et les fables de l'antiquité tombèrent devant les sérieuses investigations du naturaliste. La remarquable étude de Réaumur sur les Abeilles devait toutefois être délaissée un demi-siècle plus tard, quand les Nouvelles observations sur les Abeilles par Francois Huber apportèrent de nouvelles clartés sur ce sujet. L'auteur, considéré à si juste titre comme le vrai historien des Abeilles, on le sait, était aveugle; un simple domestique, François Burnens, se fit son collaborateur, et de cette collaboration est sorti un des plus beaux chefs-d’œuvre d'observation humaine”. Le travail de Fr. Huber a été augmenté par son fils Pierre Huber. Depuis cette époque, un fait considérable a été reconnu par un amateur, un pasteur protestant de la Silésie, M. Dzierzon. Ingénieux observateur, il s’est assuré que la femelle, ou la reine, comme on la nomme presque toujours, étant vierge encore, pond des œufs d’où sortent des larves qui deviennent invariablement des mâles; que cette même reine, seulement après la fécondation, pond des œufs d’ouvrières et de femelles fécondes. Cette faculté de production d'individus d’un seul sexe sans l'intervention du mâle, ce phénomène de parthénogenèse,
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ainsi qu'on appelle tout enfantement par des femelles vierges, phénomène dont on possède aujourd'hui des exemples assez nombreux parmi les Animaux articulés, était assez extraordinaire pour déterminer les naturalistes à en faire l'objet d'une étude attentive. M. de Siebold, le professeur de Munich, et M. le professeur Leuckart (de Giessen), ont mis le fait hors de contestation.
Avant de résumer les faits aujourd’hui connus de l’histoire des "Abeilles, nous devons examiner les particularités importantes de l'organisation de ces Insectes. Nous y verrons comment est pro— duite la cire, la matière première des constructions ; à l’aide de quels instruments cette matière’se trouve saisie, malaxée, mise en œuvre ; comment est recueilli le miel, et comment cette substance est tenue en réserve avant d’être apportée à la ruche ; comment est ramassé le pollen et comment les Abeilles s’en débarrassent.
Lorsque chez nous on parle des Abeilles, il s’agit de l'Abeille domestique (Apis melhfica), l'unique espèce de notre pays, comme de toutes les parties centrales et boréales de l'Europe. Chaque région de l’ancien continent a son espèce propre d'Abeille. Dans le midi de l’Europe, on rencontre seule une espèce voisine de notre Abeille commune, l’Abeille italienne (Apis ligurica), l'Abeille qui fournissait autrefois le miel renommé du mont Hymette, dans la Grèce, et du mont Hybla, dans la Sicile. Cette espèce, distincte de la nôtre par la coloration fauve de son abdomen, a été souvent apportée, dans ces dernières années, en France et en Allemagne ; elle venait de loin, les apiculteurs étaient disposés à la trouver préférable à leur Abeille ordinaire, à lui reconnaître plus d’ardeur à l'ouvrage. Les deux espèces ont été souvent mélangées, et l’on a eu des métis; mais les mâles n'étant jamais que le produit de la femelle, les caractères d'hybridité ne peuvent persister bien longtemps. L'Égypte a son Abeille particulière, comme l'Arabie, comme le Sénégal, comme
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l'Afrique australe, comme les diverses parties de l'Asie. Les Abeilles étaient inconnues au Nouveau Monde, notre espèce y à été transportée; elle s’y est acclimatée merveilleusement. Redevenue sauvage en certains endroits, elle est cultivée avec succès aux États-Unis et dans plusieurs parties de l'Amérique du Sud; le Chili envoie en quantité des miels à l'Europe, qui lui a fourni le producteur.
Les Abeilles, à l’état sauvage, s'établissent dans des cavités, celles des vieux trones d'arbres leur conviennent particulièrement, mais ces Insectes sont peu répandus aujourd'hui dans nos forêts. [ls se plaisent partout où un logement convenable leur est offert ; de là cette facilité de les tenir en domesticité, mise en pratique depuis la plus haute antiquité. Le logement d’une société d’Abeilles, c’est la ruche. Une société qui se fonde, une colonie, se compose de la foule des ouvrières et d'une seule femelle, une mère. Le travail commencé, les alvéoles se construisent; une ponte a lieu, des larves naissent, une nouvelle génération d'Abeilles est produite, et à une époque de l’année on peut compter dans une ruche, outre la reine et les ouvrières,
lemelle. Ouvrière, Mäle, L'ABEILLE DOMESTIQUE
(Apis mellifica ).
quelques centaines de mâles. Voilà nos trois sortes d'individus. Ils présentent entre eux des différences frappantes. Chez les Guépes, chez les Bourdons, les femelles fécondes et les ouvrières se ressemblent extrêmement; les femelles fécondes, seulement un peu plus grosses, ne sont-elles pas ouvrières à une époque de
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leur existence? Chez les Abeilles, la mère est incapable de travailler. Les ouvrières, où individus neutres, d’une taille infé— rieure à celle des mâles et des femelles, sont bien connues; ce sont les Abeilles qui butinent sur les fleurs et que l'on voit partout.
Un des phénomènes physiologiques les plus remarquables de l’organisation de ces Hyménoptères, c’est la production de la cire, Les Abeilles portent en elles leurs matériaux de construction comme les Bourdons et les Mélipones. On crut longtemps qu'elles dégorgeaient la cire par la bouche : Réaumur n'avait pas d’autre opinion à ce sujet. Ce fut, à la fin du siècle dernier, un simple paysan de la Lusace qui reconnut la vérité. Vers la même époque, le célèbre anatomiste anglais, John Hunter, découvrait de son côté la manière dont se forme la cire. Tout le monde a remarqué. chez les Abeilles, que les anneaux de l'abdomen, particulièrement en dessous, se recouvrent d'avant en arrière; or, en soulevant le bord d’un anneau, on aperçoit, à la surface de l'anneau suivant, deux larges surfaces lisses, deux aires sur lesquelles, pendant une partie de l'année, se forment deux lames minces, blanches, presque transparentes, qui ne sont autre chose qne des lames de cire. La cire, amassée dans de petites glandes abdominales, transsude par conséquent au travers de la portion tégumentaire lisse; sa texture, à n'en pas douter, permet une filtration de la malière grasse. Pendant longtemps, les physiologistes demeurèrent convaincus que les Animaux, en général, et les Abeilles, en particulier, puisaient directement dans leur alimentation toute la graisse qu'ils s’assimilaient. Dans le but de s'assurer de la valeur de cette opinion, Huber avait séquestré des Abeilles et les avait nourries exclusivement avec du sucre; les Abeilles avaient continué à produire de la cire. Cependant Huber, n'ayant pas recherché la quantité de graisse préexistante dans le corps de ces Insectes, son expérience exerça peu d'influence sur les idées régnantes au sujet
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de la production de la graisse. En 1843, la question fut reprise dans toutes les conditions nécessaires par MM. Dumas et Milne Edwards. Des essaims furent emprisonnés, les individus com posant ces essaims comptés exactement; des Abeilles en nombre déterminé furent soumises à une analyse chimique, afin de connaître rigoureusement la quantité de matière grasse existant dans chaque individu; la nourriture, consistant en miel, fut également analysée.
Les Abeilles tenues en captivité se mirent à construire, et, dans l’espace de quatre à cinq semaines, elles avaient fourni près de quatre fois autant de cire qu’elles en possédaient au début de l'expérience. Loin d’être épuisées, elles se trouvaient encore mieux pourvues que le jour où on les avait séquestrées. IL fut donc établi qu’une transformation des matières sucrées en matières grasses s’opérait dans l’économie des Abeilles.
Examinons maintenant les instruments dont ces Insectes disposent.
Les pattes postérieures de ces Hyménoptères constituent les plus merveilleux outils qu’il soit possible d'imaginer. La jambe est fortement élargie vers le bas, et elle affecte ainsi la forme d'un triangle très-allongé. Cette pièce était appelée autrefois, en raison de sa forme, la palelte triangulaire. L’extrémité de la jambe porte une rangée de pointes acérées, de fortes épines disposées très-régulièrement : c’est une sorte de râteau, l’instrument qui permet à l'Abeille de saisir les lames de cire engagées entre les anneaux de son abdomen. A la jambe succède le premier article du tarse, la pièce carrée; il est d’une largeur énorme comparativement aux autres parties du tarse. Articulé avec la jambe par son angle interne, sa portion externe, sur montée de deux petites épines, constitue avec la jambe une véritable pince. Cette pièce carrée, parfaitement lisse en dehors, est la truelle; garnie en dedans de séries transversales de poils roides d’égale longueur, c’est une admirable brosse. La femelle
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ne travaille pas, les instruments doivent lui manquer; elle en est
dépourvue en effet, mais elle en a des vestiges, comme des
témoins de parties importantes chez son espèce. Il en est de . L A 4
même pour le mäle. Ainsi, chez les femelles et chez les mâles,