LARVES ET NYMPHES DE L'ABEILLE OUVRIÈRE
1 et2. Larve en dessus et on dessous, — 3 et 4, Nymphe en dessus et en dessous, -
des femelles infécondes, c’est-à-dire des ouvrières. On a les meilleures raisons du monde, à l'égard des Abeilles, pour attribuer à la nature de l'alimentation la stérilité ou la fécondité des individus, l'avortement ou le développement des organes de la reproduction. Il arrive fréquemment que des larves d’ouvrières, placées dans le voisinage d'une cellule de reine, reçoivent quelques parcelles de la nourriture destinée à la larve de la femelle féconde. La petite quantité de pdtée royale qui leur est tombée aura suffi pour rendre ces ouvrières un peu fécondes. Une ruche at-elle perdu ses larves de reines, les Abeilles en fabriquent avec des larves d'ouvrières, Une larve destinée à changer de condition est choi-
sie ; son alvéole est agrandi et les larves du voisinage sacrifiées pour cet objet. La jeune larve d’ouvrière est désormais alimentée comme une larve de femelle féconde, et elle devient femelle féconde. Aucun doute n'est possible à ce sujet, l'expérience a été mille et mille fois répétée; la transformation réussit toujours fant que la larve ouvrière est assez jeune, et des apiculteurs ont même constaté assez récemment que cette transformation pouvait s'effectuer à un âge des larves plus avancé que ne le croyait Huber. En quoi consiste la différence dans la nourriture donnée aux larves des ouvrières et des femelles fécondes ? C’est ce qu'il a été impossible de découvrir jusqu'à présent.
Au moment de l’éclosion des adultes, ouvrières, mâles ou faux Bourdons, femelles fécondes ou reines, l'agitation est grande dans la ruche. Les ouvrières déchirent avec leurs mandibules les couvercles des cellules des nouveau-nés, aident ces individus, encore faibles, à sortir de leur prison. En un seul jour, la population à prodigieusement augmenté. Une émigration est nécessaire. Une nouvelle reine estéclose, quelques milliers d’ouvrières se groupent autour de la vieille reine, et voilà un essaim formé, quittant la demeure commune et allant chercher un autre établissement. La même ruche, si elle a beaucoup prospéré, donnera deux, trois, quatre essaims successifs. Si la ruche a souffert au contraire, si la population est peu nombreuse, alors pas d’essaims possibles. À unmoment, deux femelles fécondes, deux reines se trouvent dans l'habitation, où il ne doit jamais en rester qu'une seule; alors les reines se livrent un combat à coups d’aiguillon, combat à mort, dont les ouvrières restent simples spectatrices. Quand un des deux champions a succombé, les ouvrières jettent son cadavre, et la société reprend sa physionomie ordinaire.
I n'y a jamais plus de quelques femelles, et souvent il y à jusqu'à douze ou quinze cents mâles qui naissent à peu près en mème temps. Lorsque les observations d’'Huber vinrent répandre la lumière sur l’histoire des Abeilles, jamais personne n'ayant
réussi à voir de rapprochement entre les individus des deux sexes, il existait pour les naturalistes un fait inexplicable. Huber fut le premier à s’apercevoir que chaque reine, peu de jours après sa naissance, sort de la ruche, s'envole suivie d’une foule de mâles, et disparait dans les airs à une grande hauteur. C'est alors que s'effectue le mariage de la reine, qui ne doit être mariée qu'une fois en sa vie. Elle revient au logis, portant des signes certains que désormais elle sera une mère accomplie. A partir de ce moment, elle vivra absolument sédentaire, et si elle doit sortir encore de la ruche, ce ne sera que pour fonder une nouvelle colonie.
Les instincts, l'intelligence des Abeilles ont de tout temps préoccupé naturalistes et philosophes. Les instincts de ces êtres sont prodigieux ; ils dirigent seuls leurs opérations dans ce qu'elles ont d'essentiel, le fait n'est pas douteux. L'Abeille bâtit des cellules régulières sans avoir appris comment elle doit les construire; son organisation suffit. Elle va recueillir le miel, en fait des provisions; elle prend soin des larves, connaissant la nourriture qui leur convient, guidée évidemment par l'instinct seul. Mais, nous l'avons dit au début de cet ouvrage, l'exercice de facultés instinctives très-développées n’est pas possible dans une foule de circonstances sans l'intervention d’une idée juste, de la situation, des obstacles à surmonter, des dangers à éviter. Le raisonnement intervient, il y a une intelligence en action. Les actes d’une foule d’Insectes, surtout parmi les Hyménoptères, nous ont déjà apporté bien des preuves irrécusables de cette vérité. Dans l’ensemble des phénomènes de la vie des Abeilles, nous avons en grand nombre des preuves manifestes que les Animaux ne sont pas de simples machines plus ou moins bien organisées. A ceux, s'il en est encore, qui s'imaginent tous les Animaux seulement pourvus d'instincts, et incapables d'aucun raisonnement, d'aucune idée, l'observation et l'expé— rience, s'ils sont assez éclairés pour savoir y recourir, les con-
h60 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
duiront à reconnaître que la création animée est plus grande, plus belle qu'ils n'avaient voulu se le figurer.
Plusieurs fois on s’est aperçu que des Abeilles construisant des gâteaux, ayant mal travaillé, survenaient d’autres Abeilles détruisant l'ouvrage imparfait pour le recommencer. N'est-ce pas là la preuve d’une appréciation. Tout en conservant le caractère régulier de leurs constructions, ces Insectes en modifient l’arrangement d'après les exigences du local. Quand une ruche est largement approvisionnée, les Abeilles laissent vivre les mâles pen— dant longtemps, mais elles les exterminent bientôt si la disette est à craindre. Dans ce cas, l'intelligence de la situation n'est-elle pas évidente ? Souvent les ruches sont envahies par des Tinéides,° les Galléries, dont les chenilles dévorent les gäleaux, enlaçant tout de leurs fils soyeux, détruisant le couvain : mais seulement dans les ruches ayant une population faible, les Abeilles se laissent ainsi maltraiter; lorsqu'elles sont en force, elles savent parfaitement se débarrasser de leurs ennemis. S'agit-il d'ennemis, une manifestation d'intelligence bien autrement concluante se produit chez les Abeilles. Dans certaines localités, les Sphinx tête-de-mort, dont il a été question dans une autre partie de cet ouvrage, se montrent quelquefois en assez grande abondance et s’introduisent, s'ils le peuvent, dans les ruches pour les piller. Les Abeilles ménagent d'ordinaire à leur demeure une entrée assez spacieuse, pour rendre la circulation facile aux nombreux individus qui entrent et sortent continuellement. Ont-elles reconnu le dan ger de recevoir les audacieux visiteurs, auxquels des téguments durs et élastiques et uné épaisse toison permettent de braver les coups d’aiguillon, elles rétrécissent leur porte de façon à inter dire absolument le passage aux Sphinx. C’est une gène qu'elles s'imposent. Mais la vie des Sphinx est de courte durée; les Abeilles s’aperçoivent de leur disparition, elles défont leur ouvrage, et rétablissent l'entrée de leur ruche dans sa première condition, Serait-il possible d'agir avec plus de discernement?
LES HYMÉNOPTÈRES. h61
Après tous ces signes qui attestent combien les Abeilles apprécient leur situation, ne faut-il pas admirer plus encore la manière dont ces Insectes communiquent entre eux. Une expérience bien simple permet de reconnaître la facilité de ces communications : une Abeille est-elle apportée dans un endroit où il y a des substances de son goût, endroit qui n’était jamais visité auparavant par aucun individu de son espèce; bientôt, après son départ, les Abeilles arrivent en foule, paraissant avoir été bien averties.
L'habitude de voir chaque société d’Abeilles dans une ruche séparée à fait croire qu'un voisinage trop intime entre plusieurs colonies n’était pas du goût des Abeilles; c’est là une erreur. En différentes contrées, en Égypte notamment, on voitdes sociétés d'Abeilles établies si près les unes des autres, que les différentes sociétés paraissent confondues. Le spectacle d'une semblable communauté nous a été donné par M. Le Blon, à Vincennes. Dans une chambre spacieuse, très-faiblement éclairée, plusieurs ruches avaient été placées primitivement sur des tablettes ; il y avait eu de nombreux essaimages, et les essaims, trouvant la place à leur gré, s'étaient établis dans cette même pièce et avaient fixé aux tablettes leurs gâteaux, qui pendaient de tous côtés comme des stalactites dans une grotte.
Ce ne serait point assez d’avoir considéré les Abeilles dans leur merveilleuse organisation, dans leurs mœurs si admirables, dans leurs sociétés constituées d’une manière si parfaite ; ces Insectes ont dans notre économie sociale un rôle d’une importance notable. Fournissant des produits utiles et toujours recherchés, leur culture est la source d’un revenu qui mérite d'être apprécié. Il y a grande difficulté, pour ne pas dire impossibilité, à dresser la statistique exacte du nombre de ruches qui existent dans la France entière, et plus encore à connaître sûrement le chiffre de la production en cire et en miel. Cependant, d'après les renseignements qui nous ontété fournis par les apiculteurs qui se sont particulièrement occupés de la question économique, on estime
à environ deux millions le nombre des colonies ou des ruches après l’essaimage. On a cru pouvoir fixer la valeur du produit annuel à 15 millions de franes, 11 millions et demi pour le miel, et 3 millions et demi pour la cire. D’après d’autres évaluations, la première estimation serait au-dessous de la vérité, et devrait être portée à 20 millions. Il n’est pas douteux qu'il serait possible d'élever au double cette production, si les gens des campagnes étaient tous éclairés sur les avantages que leur procurerait la possession de quelques ruches. Les soins que réclament six, huit, dix ruches, n'étant pas très-considérables, ne peuvent distraire des travaux habituels. Pour bien peu de peine, on se procure du miel pour les besoins du ménage, à la grande joie des enfants, et, dans les bonnes années, il en reste encore à vendre, avec une petite quantité de cire. Encourager la culture des Abeilles partout où les Abeilles trouvent à butiner, c’est donc faire chose utile. Ceux qui pratiquent l’apiculture sur une grande échelle et avec intelligence, tirent des profits considérables de leur industrie; mais ceux-là sont des gens expérimentés, n'ayant besoin des conseils de personne. On aura une idée des avantages que peut procurer l'éducation des Abeilles, quand nous rapporterons, d'après le dire des hommes pratiques, qu'une colonie du printemps, achetée au prix de 15 francs, aura rapporté, dès la fin de la saison, le capital engagé; et au printemps prochain, cette ruche, si elle est dans une bonne condition, donnera au moins un essaim, peut-être deux. Cependant il y a pour l’apiculteur de mauvaises années : c’est la sécheresse, qui arrête la floraison; ce sont les grandes pluies, qui empêchent les Abeilles d’aller aux champs. Dans diverses localités, le Sainfoin est la meilleure ressource des habitantes des ruches : le Sainfoin a disparu; les Abeilles ne trouvant guère à buliner aux alentours, on les transporte dans les bois, où elles ont les Bruyères en fleur.
Dans tous les pays d'Europe, on cultive les Abeilles, et en Russie cette culture est faite dans d'énormes proportions. On a pu
md Da
sn. >
mi + dééuntét tr Îri 6, à. dd énsR
EE, D 7. CR ne 2 D de le sd dtén at UE Li
LES HYMÉNOPTÈRES. 163 voir, à l'Exposition universelle de 1867, des ruches de ce pays d'une dimension inconnue à nos apiculteurs, ayant des parois de grande épaisseur pour parer aux atteintes du froid. Sous le climat de la Russie, pendant la saison chaude, la végétation se développe avec une extrême rapidité, les Abeilles travaillent alors activement, et les grandes ruches s’emplissent. Nulle part, nous assure-t-on, la consommation du miel n’est aussi considérable que dans certains districts de la Russie. Les jours d’abstinence sont nombreux dans le cours de l’année, le thé est en usage, et le peuple estime que le miel doit être préféré au sucre, parce que du sang de bœuf étant employé au raffinage du sucre, on ne serait pas assuré de faire maigre.
Avant l'introduction de notre espèce d’ Europe, l'Amérique n'avait point d'Abeilles; mais comme si dans l’ordre de la nature, il avail été établi que partout l'Homme pourrait se procurer le miel et la cire, cette partie du monde est en possession de nombreux Apines que l’on nomme les Mélipones. Le sauvage Guarani, le Moxo, le Chiquito, le Botocude, rencontrent dans la savane inculte le nid de la Mélipone, dont ils extraient le miel pour le savourer, la cire pour se procurer un peu de lumière.
Les Mélipones, plus petites que nos Abeilles, sont courtes, tra pues, souvent de couleurs variées ; elles ont des pattes proportionnellement plus longues que celles de nos Abeilles, et le peigne ou le räteau devant servirà prendre Sous l'abdomen leslames deciren’est pas au premier article du tarse, mais plus haut, aucôté interne de la
jambe. Seules,entre tous les Iyménoptèresnidifiants, les Mélipones
n'ontpasd'aiguillon. L'absence d’armedoit créer à quelqueségards au moins, des habitudes différentes de celles de nos Abeilles: ; plusieurs femelles fécondes vivent certainement en bonne intelli gence, puisqu'elles n’ont pas la possibilité de se tuer. Cependant le fait n’a pu être constaté directement ; il y a peu d'observateurs dans l’Amérique du Sud, et ici la Sté est difficile, parce que la ressemblance est grande entre les femelles fécondes et les ouvrières.
hGA LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
Les Mélipones sont nombrenses en espèces. Nous prendrons comme exemple l’une d'elles, que nous avons eue vivante à Paris, la Mélipone écussonnée (Melipona sculellaris), une des plus grosses du genre, ayant son prothorax couvert d'une pubescence fauve et les anneaux de son abdomen ceinturés de jaune. Les Mélipones, comme les Abeilles, s’établissent dans les creux des trones d'arbres, mais elles acceptent parfaitement aussi une boite, un panier. Ces inoffensives et industrieuses créatures deviennent domestiques. Admirable nid que’ celui de la Mélipone, dont nous n'avons pu représenter qu'une portion, à cause de son étendue ! Les Abeilles sont économes de la cire, les Mélipones en sont prodigues. Au centre de leur demeure, elles établissent les logements des larves; ce sont aussi des gâteaux de cellules hexagones, seulement ces gâteaux n’ont qu'un seul rang d'alvéoles. Tandis que les Abeilles mettent leurs provisions de miel dans des cellules pareilles à celles des larves, les Mélipones bâtissent, de chaque côté des logements de leurs jeunes, des vases d'une énorme dimension, dans lesquels elles entassent leurs pro visions de miel et de pollen. Ces vases, à parois épaisses, ces amphores, forment des magasins, des docks à part. C'est là un degré de perfection dans le mode de construction qui dépasse ce que nous connaissons partout ailleurs.
Plusieurs fois nous avons conçu l'espoir de conserver et de propager les Mélipones dans notre pays. En 1864, deux ruches de la Mélipone écussonnée du Brésil avaient été apportées au Jardin des plantes : tant que la température resta douce, Les jolis Hyménoptères, pleins d'activité, allaient à la picorée comme nos Abeilles, et revenaient aussi sûrement à leur habitation; mais, aux premières atteintes du froid, malgré le soin de les loger chaudement et de mettre du miel à leur portée, tous les individus périrent dans l’espace de deux ou trois jours.
Pace 464,