LE TRANSCENDANT ET L'IDÉAL
L'Absoluto- Infini est le fondement etle^riî/^dudétefniiné et du dét^rminable; l'inôni sensible est une caractéristique de ce qui est déjà déterminé, et il est nécessité par la nature, de Tacte perceptif, ou Taçte de la raison.
La raison finie n'est jamais satisfaite. Elle cherche continuellement à atteindre la perfection de Tidée [the completeness of the idea] dans le tout particulier et dai^ le tout universel. Demain débute par où aujourd'hui a terminé, ce qui a été le but d'une génération d'hommes est le point de départ pour la suiv^^nte. De là Vimpujsiqjîi transcendante qui voudrait porter la raison finie au-delà du fini, dans sa recherche d'une synthèse finale et absolue, qui doit à jamais hk\ échapper. Comment l'expliquer ?
Les chapitres précédents fournissent l'explication, et celle-ci est simple. Tout d'abord, la Raison est l'activité pure du suj:et-.çon3cient, et une activité pure doit -T-t cela réçultç nécessairement de sa nature ^rr être toujours active. Ajoutez à cela le fait que cette activité foriïwlle oUi VoXonté, qui est la racine de la raison, contient implicitement en elle la forme de Fin comme un stimulus incessant de la Volonté, et nous pourrions alofs tenir pour suffisamment exphqué le fait que la raison ne connaît jamais, le repos et la satisfaction. Et, certainement, l'analyse de la nature de la Raison comme activité pwre contenant une Fin explique en partie le
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phénomène, mais elle ne l'explique pas entièrement. Le nisus sans fin dirigé en avant et en haut, dans les domaines de Fart, de la science, et de la vie morale, reste sans explication.
En outre, si une activité pure avec une fin formelle implicite suffisait à tout expliquer, pourquoi ne nous contenterions-nous pas d'atteindre, conime fin du mouvement-volonté, une succession de percepts ? Nous en contenter est impossible, peut-on répliquer, parce que la dialectique du mouvement-raison, comme dialectique de médiation ou causale [as mediating or causal], nous force à mettre en relation et en corrélation ces percepts à Teifet d'obtenir une vue organique de la totalité sensible, dans laquelle le percept, en sa qualité de terme singulier [as a singular] aura sa place légitime, mais pas davantage, au sein d'une unité complexe. Si nous ajoutons donc que la Raison doit, de par sa nature même, chercher toujours comme Fin un achèvement organique [organic completeness], auronsnous expliqué finalement le nisus idéal et transcendant? Non.
Car, si c'était là l'explication finale, une corrélation très grossière et superficielle des expériences — Suffisante pour les besoins pratiques de la vie — contenterait l'homme, et il se reposerait dans les premières pensées qu'il aurait des choses comme organismes. Il ne le fait pas : ici aussi, comme dans des actes plus élémentaires, un échelon gravi ne sert qu a prendre pied pour atteindre le suivant. Il est clair que la notion de l'Infini s'introduit quelque part : —
Et, en conséquence, à aller plus au fond des choses,
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rexplication est que la transcendance infinie de mouvement qui caractérise la raison, est un acte de limitation — explication qui, à première vue, a Tair paradoxale. La Raison, comme acte limitatif, dans et par cet acte (nous Tavons vu) perçoit et affirme le non-encore limité, et, en outre, l'illimitable en une série [in a séries] — Tinfinité. C'est-à-dire qu'elle perçoit que sa connaissance non seulement est, mais doit être, toujours partielle, et elle est ainsi, par la perception de l'infinité, contrainte à faire une nouvelle tentative pour atteindre quelque chose qu'elle n'a pas encore atteint. C'est donc l'infini, comme élément nécessaire entrant dans le fait même de la finitude et dans l'acte de finitiser, qui réduit la raison à la nécessité de n'être jamais satisfaite et la stimule à un effort toujours renouvelé.
Mais nous n'en avons pas encore fini avec le problème ; car cet effort, qui se renouvelle sans fin, poursuit la perfection achevée [completeness] ou l'idéal. L'idéal signifie simplement la perfection d'une chose selon son espèce. Mais, puisque ma connaissance contient toujours nécessairement en elle la suggestion et le fait de l'illimitable et de l'au-delà, comment et d'où estce que j'acquiers la notion de perfection idéale? La conscience du plus et du mieux s'explique aisément, car nous l'avons dans l'expérience-sensiblê ; mais que dire de cette perfection achevée? Conception très importante et très significative que celle-là, parce que tout Art, que ce soient les arts industriels ou les beaux-arts, ne vit que stimulé par elle, et que, grâce à elle seulement l'Art, en tant que distingué de la simple imitation et de l'adaptation à l'usage, est possible. Bien plus,
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stimulée par cette conception^ Tâme de Thomme cherche la perfection de la vie idéale.
Orj je ne pense pas qu'il y en ait d'autre explication possible que celle qii'on peut découvrir dans les remarques précédentes. La Raison, comme je l'ai montré, est une dialectique de la Volonté et elle contient en elle la Forme de Fin: c'est-à-dire que la dialectique est téléologique . Dire que la Raison est têléologique en sa forme a pHori^ c'est dire qu'elle préfigure une fin achevée» organique oU autre, en toute et chaque chose et en chaque complexus de «choses.
Peut-être affirmera-t-on que la supériorité ou l'infériorité en degré constatée dans les chofees réellement vues suffit à donner une explication de l'idéal (l'idée in concreto). Je vois beaucoup de bouleaux différant en degré, et j'en ai vu un qui vaut mieux que tous les autres, attendu qu'il m'impressionne pluà agréablemen. Parmi une série de bouleaux, c'est celui-ci que je déclare le meilleur — même le parfait bouleau, et il est le type-modèle d'après lequel à l'avenir je dételrmine la place de tous les autres sur l'éfehelle : -^
Mais c'est précisément dans ce processus même de l'expérience que Ion voit à l'œuvre la préfiguration formelle de la Raison. Un chien oii une vache a Vu tous ces bouleaux aussi souvent que vous, et quoique l'un et l'autre semblent être aVec la nature danà une intimité plus étroite que Vous, ni l'un ïïî l'autre n'a aucun sentiment au sujet du plus ou moins de perfection. Et cela, parce qu'ils ne sont pas des êtres rationnels. C'est en tant que vous êtes une Raison que vous saisissez toute là mfttière sensible coiflme ayant, ctta^ue
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chose selon son espèce, un commencement, un milieu et une fin — cette fin étant la plénitude de son propre achèvement — le dessein de la perfection» Et ce dessein de la perfection dans les choses est un produit nécessaire de la dialectique formelle que nous appelons la Raison. En tant que formelle, elle est une préfiguration (qui est encore dépourvue de figure) cherchant sa pleine réalisation [its filling] dans le monde sraisible. Bref, la poursuite de Tidéal est déterminée par un principe, principe qui est dans l'élément formel de la Raison; et aussi (qu'on me permette de Tajouter) dans la forme, ou le penser^ immanents à la Nature.
La fin formelle implicitement contenue dans la Dia-^ lectique est une préfiguration d'un repos possible, à chercher et à trouver dans le parfait accomplissement d'elle-même. Ainsi s'explique la présence de l'Idéal dans la pensée. Mais l'explication n'est pas encore complète, car, précisément à ce point, il nous faut nous replier sur l'infinité du mouvement-raison et rappeler le fait que l'esprit ne se repose jamais dans une fin accomplie, mais satns relâche s'élance en avant, sous une impulsion de transcendance* Celle-ci est due à la nature de l'acte-de Raison qui, en affirnïant une fin atteinte, se manifeste comme un acte de détermination ou de limitation, quelque complète que cette fin puisse sembler, et par suite est, au miême moment, dans la nécessité d'affirmer ce qui est au-delà de toute limite assignable. Pouf l'Ego fini il n'y a de possible (pour emprunter lane phrase au Professeur Seth) que « le progrès infini d'approximation )>«
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Résumons et répétons. L' « idéal » ou (en général) le transcendant est un fait de la Raison : il n'est pas un simple accident ou un accessoire [accessory] de la Raison, mais le résultat nécessaire de la forme de la Raison elle-même. Il ne faut pas l'expliquer par le fait que la Raison est une activité pure qui comme telle ne peut jamais se reposer, parce que celle-ci ne nécessiterait pas le mouvement transcendant en avant ^ et que cette direction est la marque distinctive du mouvement de Tesprit. Il faut l'expliquer par la nature de la Raison essentielle ou de la Dialectique elle-même : {a) en tant qu'elle saisit téléologiquement toute matière de conscience, nature qui la force à se proposer formellement à elle-même une Fin. Toutefois, envisagée dans ce caractère essentiel du processus dialectique, la raison se contenterait de fins affirmées telles que celles-ci pourraient être de prime abord appréhendées, n'était en second lieu, {b) le caractère essentiel de la Raison (considérée maintenant non plus simplement en tant que processus dialectique, mais) dans V aboutissement de son mouvement, qui est détermination ou limitation, La limitation apporte avec elle l'illimitable ou l'infini au sein du fini. Il y a ainsi au cœur de la Raison un stimulus qui, comme fin formelle, impose la recherche d'une fin réelle [real] ; et, en outre j le stimulus de la perception de l'infini au sein du fini, qui pousse à un effort infini, à une progression inimitable.
Ainsi l'Idéal en ceci ou cela ou quoi que ce soit est, comme Réel donné dans l'expérience, impossible, parce que, de quelque manière qu'il puisse être constitué, il entre en lui l'affirmation de l'Infini. Il est,
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coiAme je l'ai dit, une préfiguration de la Raison piires Ce terme, toutefoiSj est à prendre cotnme une expression métaphorique d'uh fait de raison. La nécessité d'une série infinie dans la sphère du conditionné s'expli* que (ainsi qu'on l'a fréquemment montré) par la nature de la perception coitime acte en son moment filial : l'Idée, au sens Kantien, et l'Idéal ont leur explication dans cette finitude infinie nécessaire. Ces explications sont si simples et jaillissent avec tant d'évidence de l'analyse de la raison dans son acte primaire de perception, qu'elles paraîtront peut-être moins acceptables à certains esprits que des propositions enveloppées qui laissent la pensée indéfinie, et donnent à une pure confusion mentale un air de profondeur mystique.
Je n'épuise pas ici le sujet de l'action toujours présente de la Dialectique — toujours la même dialectique — dans les différentes sphères de l'expérience — la Connaissance, le Beau (l'Idéal du Réel), et le Bien (l'Ethique). Ces sphères ne sont pas isolées l'une de l'autre. Elles n'exigent pas chacune une explication séparée. Elles sont fondamentalement une seule sphère. Et qu'on me permette d'ajouter (d'une manière purement dogmatique ici) que la vraie réalité — ou, d'un mot, la Vérité — réside dans l'Idée et dans l'Idéal. Il n'est pas nécessaire d'inventer une faculté séparée de l'esprit pour expliquer « les idées que la Raison emploie en cherchant à rendre complète l'expérience » . ( Kant, Analytique Transcendentaley conclusion du livre I), pas plus qu'il n'est nécessaire de distinguer entre entendement et raison, comme si cette dernière était une
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faculté spécifique — un esprit placé au faîte d^un esprit [on the top of a mind]. La Raison est un mouvement vivant un, et contient en son mouvement l'explication de tout ce qui est explicable.
Ajoutons que la réalisation complète [the completion] de la totalité des conditions qui nous donnerait T Idéal (ridée in concreio) aurait deux résultats : d'abord elle convertirait l'idéal en le réel de Texpérience, et abolirait ridéal; et, secondement, ce que j'appelle le mou^ vement protensif [the protension] de la Raison, lequel est infini, se tournerait en hébétude [would stultify itself], car il aboutirait à conditionner complètement la matière réelle et possible de la pensée, et ainsi passerait à la nature finie. Par conséquent, ce mouvement protensif de la Raison est, à l'égard du conditionné ou du fini, simplement régulatif, mais pourtant d'une importance vitale dans la science, dans l'art, et dans l'éthique.
Il est à peine nécessaire d'ajouter (après tout ce qui a été dit dans les chapitres précédents) que nous ne parlons pas ici do l'Infini véritable, mais seulement de l'Infini au sein du fini, c'est-à-dire de l'Infini qui est implicite dans l'acte de conditionner toute matière de pensée — de l'infini sensible. L'Infini véritable, l'Absoluto- Infini, on le trouve d'abord dans le sentiment, et ensuite dans le processus de la Raison ou de la Perception, — dans le sentiment de l'Etre universel et unique encore indéterminé et inconditionné, lui-même fondement conditionnant des choses, et, ensuite, dans l'affirmation du même Etre dans et par la Dialectique. Si nous ne voyons pas cela, nous
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sommes contraints de poursuivre à jamais notre recherche de Dieu; et de la poursuivre en vain, parce que nous nous trouvons enveloppés dans le processus banal qui consiste à poser Têtre d'un être et la cause d'une cause, et ainsi de suite, ad infinitum, L'Infini véritable, VUn Eternel — Dieu Lui-même — ne cesse pas un instant de se trouver tout proche de nous, à la fois dans le sentiment et dans la raison, et, même en Le niant, nous L'affirmons sans le savoir.