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AUX ARTISTES

Artistes, je viens d'étudier l'objet de vos nobles labeurs, vos moyens pour les accomplir, et enfin le but vers lequel ils doivent tendre. Si vous avez daigné me lire sans parti pris et sans passion, c'est-à-dire avec le recueillement que doit inspirer toute recherche sincère, j'ose croire que je vous aurai convaincus de l'importance, de la dignité, je pourrais presque dire de la sainteté de votre mission. Par vous, en effet, l'ineffable merveille de l'Incarnation divine semble se renouveler dans l'ordre de la contemplation ; le verbe humain se fait chair pour charmer et améliorer les hommes par 1 attrait du beau ; et l'art est ainsi véritablement ce Thabor de l'idéal, sur lequel s'accomplit la perpétuelle transfiguration de la matière : image de celle dont cette même matière fut honorée sur le terrestre Thabor en la personne du Dieu incarné. L'art est donc saint, artistes; tâchez au moins qu'il ne soit pas trop profane.

Rois par l'incomparable puissance du beau sur les imaginations ravies, saisissez fièrement la plume, la lyre, le ciseau, le pinceau, le burin, vos sceptres créateurs; posez sur votre tête la couronne de Tidéal au triple fleuron; exercez sur les âmes le libéral mais irrésistible empire de l'art. Bien que vulgaire en ses pensées et cupide en ses aspirations, notre siècle semble le comprendre aussi bien que le subir. Déjà même, malgré vos torts fréquents, il vous traite en majestés déchues, qu'il se plairait à restaurer. Que cette tardive estime vous encourage. Méritez-là; faites de l'art sérieux, c'est-à-dire saintement ou du moins sagement expressif.

Elus du Dieu de la forme, adhérez aux symboles de ses mystères. Prêchez-les en vrais croyants; affirmez le bien par le beau; affirmez surtout. La critique, la négation, l'ironie, bonnes assurément pour exclure le laid physique ou moral, ne sauraient créer le beau : or, l'art véritable est créateur ; et ne comprenez- vous pas que tous les genres, tous, les plus simples, les plus matériels même, peuvent s'ennoblir par les tendances qu'ils déterminent et les sentiments qu'ils suscitent dans les âmes?

Enfin^ apôtres véritables du beau, ne posez donc point en baladins; ne vous avilissez pas au rôle de bouffons cyniques ou au métier de cupides entrepreneurs des plaisirs de la foule. Soyez les dignes interprètes de cette nature, qui est comme l'alphabet de votre langue symbolique; n'oubliez jamais que cet alphabet n'est que la forme de la pensée et du sentiment, et qu'il ne peut avoir de valeur pour l'homme intelligent et moral que dans la mesure dont il les exprime. Cachez donc à nos yeux les pauvretés de la réalité ou ses turpitudes. Au lieu de le

soulever maladroitement ou coupablement, maintenez sur la beauté le voile du mystère^ car le mystère est sa divine parure; et d'ailleurs le beau est dans l'imagination plutôt encore que dans l'image. Ressouvenez-vous aussi que si la Nature est le miroir de Dieu^ c'est un miroir brisé. Choisissez, rassemblez ses débris épars ; mais, dans ce travail de restauration de la divine ressemblance, ne vous départez jamais de cette première règle de la perspective idéale, à savoir : que la ligne d'horizon doit toujours être portée au plus haut des cieux.

Entrez ainsi dans votre carrière sans autre préoccupation que le bien à accomplir, et la gloire qui en est le fruit naturel et savoureux. Cherchez d'abord le royaume du beau et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. Dédaignez les succès de scandale : ils sont éphémères autant que honteux. Ne redoutez ni la persécution, ni même la misère : elles retrempent l'énergie de l'âme et la mûrissent souvent pour une plus haute gloire. D'ailleurs, retenez bien ceci : en face d'un siècle mauvais ou frivole, quand on a quelque souci de la vérité essentielle, quelque foi à l'immortelle destinée de la vertu, il est plus beau de protester que de servir, il est plus noble et plus méritoire de succomber en martyr que de vivre en courtisan.

Devoirs esthétiques de la société.

Mais, si tels sont les devoirs de l'artiste, d'autre part, des devoirs corrélatifs sont imposés à tous ceux qui sont appelés à jouir et à profiter de ses travaux. Tout doit lui être concours bienveillant et honorable patronage. N'est-il pas, si l'on peut ainsi dire, l'illustrateur général

ici-bas; et, puisqu'il dispense la gloire^ n'est-il pas juste que ceux qu'il glorifie lui en soient reconnaissants?

Or, l'art est plus compliqué de matière que les deux autres actes de l'homme. La science la dédaigne dans ses spéculations : sauf les recherches, les expériences, et surtout les moyens de publicité qui en un certain sens touchent à l'art, le savant fait toute son œuvre avec son intelligence, sa parole ou sa plume et, comme dit Platon, « un peu de liqueur noire » . La Religion, dans son essence et dans ses sacrements, est gratuite comme l'être : sauf les exigences du symbolisme liturgique qui touche aussi à l'art, tout dans le prêtre est et doit être un vivant sacrifice. Il n'en peut être de même de l'art^ dont la pratique nécessite l'emploi de moyens extérieurs coûteux. Cette nécessité pèse lourdement sur l'artiste 5 c'est elle qui souvent violente et fausse en lui l'idéal. Il faut donc qu'on l'en affranchisse, ou du moins qu'on lui vienne en aide.

Si la société religieuse veut un art reUgieux, vraiment auguste et saint, un art capable de susciter ou de réchauffer dans les âmes le feu vivifiant de l'amour divin, qu'elle tienne elle-même cet art en honneur, qu'elle le favorise et l'attire à elle par la générosité de ses accueils. Son Dieu n'est-il pas le Dieu beau ? Susciter, employer l'art qui incarne ce beau idéal divin, n'est donc point chose profane pour elle; c'est en quelque sorte au contraire une partie de son culte. N'est-ce pas à ce zèle de nos pères que nous devons ces basiliques où nous allons prier, cette littérature et ces mélodies qui les animent, ces statues et ces tableaux qui les décorent.'^ esthétique noble et sainte, vivante tradition des dogmes et des

rites sacrés, qui exprime si poétiquement aux yeux et aux oreilles de l'âme l'idéal mystérieux de la terre et du ciel? Que notre âge rivalise donc avec ces anciens âges pour continuer ce vaste poème, qui sera l'éternelle gloire de l'Eglise et le plus solennel témoignage de la foi de ses enfants !

Si la société humaine veut un art humain, généreux et vraiment chevaleresque, un art capable d'élargir les cœurs aux nobles proportions de l'amour de l'humanité et des universelles sympathies, elle devra aussi concourir tout entière à aider et à rémunérer dignement les artistes qui se consacrent à cette grande œuvre 5 de tous les points du globe, elle leur adressera l'hommage de ses admirations et de ses encouragements; elle appellera enfin de ses vœux le temps où toutes les nations, expiant Babel, s'associeront fi*aternellement pour élever leur grand temple amphictyonique, et chanter devant le même Dieu l'hymne de la réunion, au milieu de la plus fastueuse floraison de toute la plastique humaine.

Si la société patriotique veut un art national, vraiment intelligent et dévoué, un art capable d'entretenir au cœur de chaque citoyen le noble enthousiasme de l'amour de la patrie, elle devra, oflRciellement autant qu'individuellement, multiplier pour l'artiste les occasions de formuler cet idéal si noble et si touchant. Elle devra protéger l'art, comme elle doit protéger la Religion, la science, l'industrie ; car il se mêle à toutes ces choses, sans lesquelles la société nationale n'est qu'un vil troupeau parqué. Elle le devra aussi par souci de sa gloire, cette seconde vie du temps si enviée ; car c'est l'art qui honore

les nations caduques et périssables ; c'est lui qui met au front des grands hommes et des grandes choses de la patrie ce cachet brillant du génie, qui seul leur survit et les fait reconnaître à la postérité.

Enfin si la société privée^ la famille, veut un art de genre, distingué à la fois et vivant, un art qui soit le miroir gracieux et pur de ses mœurs intimes, elle devra aussi se faire la tributaire de l'artiste, l'applaudir et le soutenir dans les efforts qu'il fait pour poétiser la vie privée, ses habitudes simples, ses modestes asiles, ses obscures vertus.

Ainsi en sera-t-il de l'art individuel et pour les mêmes raisons.

Et tous ces bénéficiaires de l'art aideront et favoriseront par là même l'art naturel, puisque, comme nous l'avons dit, ce genre est l'indispensable complément de tous les genres supérieurs, dont il fournit les fonds, les cadres, et qu'il enrichit de toutes ses expressions symboliques.

Et leur protection sera intelligente et généreuse : honneur et argent ; mais ils devront en échange exiger toujours de l'art l'expression vraie, c'est-à-dire bonne autant que belle. Tout art qui, dans la mesure de sa puissance et sans exagération de ses moyens, n'est pas expressif et de cette sorte, n'a aucun droit à l'estime publique, cette monnaie immatérielle des choses de l'esprit. Ses produits, n'étant que de la matière habilement travaillée^ tombent dans le commerce, en subissent les lois, et ne

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doivent en conséquence être payés qu'en simple monnaie matérielle, au poids, au nombre et à la mesure. Quant à l'art dont l'expression est habile mais mauvaise et immorale, il n'a droit qu'au mépris des honnêtes gens.

Ainsi l'Eglise, les gouvernements, les citoyens isolés ou associés, tous les hommes enfin, dans l'ordre de leurs tendances respectives et de leur foi au beau, doivent activer la marche de l'art en toutes ses voies, de telle sorte que son progrès soit universel sans cesser d'être concentrique, et qu'il étende son doux règne sur les imaginations au double profit de l'intelligence et du cœur.

OEuvre de pure métaphysique, ce livre ne saurait traiter des procédés matériels qui peuvent favoriser ce développement général des divers travaux de l'art. Ceci est plutôt affaire de métier et de pratique que d'esthétique et de théorie. Le passé, d'ailleurs, est plein de ces exemples de zèle individuel et collectif j et le présent n'a qu'à les étudier et les suivre, s'il veut vivre aussi dans l'avenir, ou du moins laisser de belles traces de son passage à travers le temps.

J^i^ ^ I -g^^^ouT est dit sur la matière spéciale que nous avons tenté de traiter. Sans doute, eu égard à la large base que j'ai cru devoir donner à cette œuvre sur l'Art, son complément naturel serait un double travail corrélatif, l'un sur la Science, l'autre sur la Religion.

Je n'ai pas entrepris cette exposition complète de la synthèse de mes idées; elle eût dépassé et mon savoir et mes forces. Malgré la tentation de généraliser, qui m'envahissait à mesure que je m'élevais dans cette région des essences pures où tout tend à se pénétrer, j'ai cru

plus sage de me restreindre, autant qu'il m'a été possible, au seul objet que je m'étais proposé d'élucider. Mon but était de réhabiliter l'idée de l'art aux yeux de tous ceux qui pensent. Pour cette hardie tentative, ce n'était point trop de tous mes efforts concentrés sur ce seul point; disséminés, ils n'eussent pu servir aussi bien mon désir, ni provoquer un examen aussi sérieux de la part du lecteur.

Je laisse donc l'œuvre comme inachevée à son point de vue le plus général, et reposant sur une partie seulement de l'assise commune qui attend deux monuments semblables. Simple artiste (au moins par mes goûts et mes tendances), je m'efface et livre les deux autres parties de cette assise au savant et au prêtre : à eux d'y élever deux édifices parallèles mais coordonnés en toutes leurs parties à celui, dont je viens de poser la dernière pierre.

Le Savant fera de même la triple étude de la science humaine ; et, bien qu'elle ait pour objet direct les idées et les notions des êtres et des choses, en un mot leur substance, comme l'art leur forme et la religion leur vie, il la considérera également sous le triple aspect substantiel, formel et vital. Il montrera que, comme l'art, la science correspond à nos deux natures, et qu'elle a de même pour objet l'esprit et la matière subordonnée à l'esprit; qu'elle ne peut rester à demeure dans le sanctuaire spéculatif de la substance; que, pour se produire, elle a besoin de la forme de l'art; que cette forme, pour être productive elle-même, pour avoir vie, doit être belle, c'est-à-dire attrayante pour le cœur même, où elle va réveiller la grande force scientifique,

rameur du vrai, ce germe éternellement renouvelé des recherches obstinées et des découvertes enivrantes; que cet amour du vrai enfin, pour ne se point égarer dans les voies de l'orgueil, a besoin des clartés et des ardeurs de la Religion, car c'est par cet amour que le savant se dévoue, c'est-à-dire se sacrifie religieusement au progrès général de l'humanité.

Le Prêtre, de son côté, entr'ouvrant devant les yeux des plus prévenus le tabernacle des mystères, leur montrera :

Que, bien que la Religion ait pour objet direct les sentiments et les œuvres des êtres par les choses, en un mot leur vie, comme la science leur substance et l'art leur forme, elle ne laisse point que d'avoir aussi son triple aspect substantiel, formel et vital;

Que, de même que la science et l'art, la Rehgion opère dans le double milieu idéal et matériel, imprimant à l'homme tout entier, esprit et chair, l'impulsion active et féconde^ par la subordination et le sacrifice de la chair à l'esprit;

Qu'ainsi, quoique justement fière de sa certitude d'autorité divine, elle s'identifie pleinement avec la science, dont les lueurs progressives viennent toujours tôt ou tard se confiDndre dans le rayonnement de sa Révélation;

Que, si le dogme est sa substance nécessaire, sa vérité intime et certaine, elle a néanmoins besoin du concours de l'art pour le revêtir du symbole : car le symbole, forme obligée du mystère ici-bas, rend seul possible cette chaste vision de l'imagination, qui aide la conception de lintellect et met au cœur l'attrait de la beauté divine, mère de lamour fécond en bonnes œuvres;

Que là est la raison de son autorité purement spirituelle et pourtant si grande, la vertu de son culte si matériel et pourtant si pur;

Qu'il en est ainsi parce que cette autorité proclame et respecte le libre arbitre ; parce que ce culte n'a employé la matière que comme une esclave soumise, et que son objet adorable et vivant est le Transfiguré du Thabor aussi bien que le Sacrifié de la Croix : l'un manifestant la forme divine et humaine, l'autre sacrifiant la forme humaine et divine pour remettre l'homme sur la voie de l'éternelle vie.

Et, après ces trois Théoriciens spéciaux, un dernier devra venir, qui, synthétique plus puissant encore, placera le couronnement sur ces trois monuments de la Science, de l'Art et de la Religion; et ce couronnement sera le principe universel de l'unité dans la trinité.

L'art, cette forme nécessaire de toute substance et de toute vie, a donc sa place marquée dans tous les ordres de l'activité humaine ; et f homme, son agent, qu'on le considère à l'état isolé ou collectif, porte donc toujours en lui-même la représentation distincte de cette indéfectible puissance de manifestation.

Dans l'individu, c'est l'imagination, splendide faculté par laquelle seule l'homme contemple, conçoit et reproduit le beau :

Dans la famille, c'est la femme, expression vivante de la beauté, artiste naturel, qui modèle du plus pur de sa substance cette admirable statue humaine, sur laquelle Dieu lui-même soufflera l'esprit de vie ;

Dans la société enfin, c'est l'artiste, infatigable tra-

vailleur, reproducteur glorieux et idolâtré de tout ce que l'imagination a rêvé de plus idéal, de tout ce que la femme a enfanté de plus beau.

Ces rapports si frappants nous ont autorisé à attribuer à Fart un caractère proprement féminin.

A ce titre donc il a droit à la liberté, comme il doit subir la subordination. En effet :

La science^ qui est substance, est par là même autorité, car elle est le principe constituant et ordonnant de toute activité humaine;

L'art, qui est forme, est par là même aussi liberté, car il est le principe distinctif autant que distingué de toute activité humaine ;

Et la Religion, qui est vie, est par là même encore ministère, car elle est le principe unissant et sacrifiant de toute activité humaine.

Ce triple caractère de l'activité de l'homme jetterait un grand jour sur les rapports des hommes entre eux et leurs destinées collectives. Mais, nous l'avons déjà dit, il faut laisser de telles études à la science sociale ; et cette simple affirmation du bon-sens, éclairé par la logique du langage, doit nous suffire pour maintenir la belle loi de la distinction des vocations, qui subordonne nécessairement les hommes en les coordonnant.

La grandeur ne vaut-elle pas, d'ailleurs, d'être payée de quelques sacrifices ; et y a-t-il, après celle de la vertu, grandeur plus éminente que celle du talent et du génie ?... L'artiste n'échappera donc pas à cette universelle rigueur de la destinée humaine. Autant il a le droit d'être Hbre dans son travail créateur, autant il doit être subordonné dans sa condition sociale. Que dis-je.^ Il n'y a pas jusqu'à ce travail même, qui, se rapprochant le plus ordi-

nairement du travail proprement dit servile^ ne le confonde avec l'ouvrier, cet artiste de la matière, que son humble labeur subordonne nécessairement.

Déjà rois par la grâce et la séduction, les artistes ne sauraient donc prétendre à l'être par le commandement et la contrainte, leur seul but étant de plaire, c'est-à-dire de conquérir cette popularité enivrante de l'admiration, que doit, au contraire, redouter et même dédaigner le véritable homme d'Etat. L'histoire est en harmonie parfaite avec cette conséquence de notre Théorie : l'artiste n'arrive pas d'ordinaire au pouvoir, ou, s'il y arrive par hasard^ il y réussit rarement et ne s'y perpétue jamais. 11 est, au surplus, manifeste qu'au cas où le fait contraire se généraliserait;, la science de la politique deviendrait par là même un art qui ne manquerait ni de théâtre, ni d'acteurs, ni surtout d'illusion scénique... On dit bien qu'Orphée bâtissait les villes au son de sa lyre 5 on ne dit pas qu'il les gouvernât.

Il en est encore des peuples comme des individus : ils ont leurs vocations spéciales ; et ceux en qui prédomine là vocation de l'art, trouvent d'ordinaire, dans les déplaisirs et les gênes d'une autonomie subordonnée, la compensation des admirations qui saluent dans leurs œuvres la glorieuse expression des pensées, des sentiments et des croyances de l'humanité. La brillante Athènes finit par subir le joug de l'austère Lacédémone; et la Grèce entière elle-même, quand elle rencontra le génie de Rome, tomba à son tour pour ne se plus relever.

Mais, comme si cette rude loi eût dû être adoucie par la poétique beauté de sa formule, c'est un poète et un Romain qui l'a rédigée. Le tendre et harmonieux Virgile, célébrant les antiquités illustres de la race latine, met

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dans la bouche de l'ancêtre de sa nation ces fiers présages de sa grandeur future : « D'autres peuples feront « plus gracieusement vivre l'airain sous le ciseau, déga- « geront du marbre de plus vivantes statues, parleront « avec plus d'éloquence, décriront mieux le monde des « cieux et le cours des astres; toi, Romain, souviens- « toi que ta destinée est de commander aux nations, « que tous tes arts consisteront à leur imposer la paix, « à épargner ceux qui se soumettront, et à comte battre sans merci ceux que l'orgueil portera à te « résister (i). »

Mais les peuples n'ont point, comme les individus, une personnalité éternellement persistante. Le mélange des races, le commerce des idées, les excès de la force modifient leurs aptitudes générales et leurs destinées, de telle sorte que chaque nation ait sa place et comme son tour dans toutes les évolutions de la vie sociale la plus variée.

Ainsi va l'Humanité, gouvernée ou foulée par les uns, embellie par les autres, vivifiée par d'autres encore, tourmentée sans relâche de l'insatiable faim et de la soif inextinguible du vrai, du beau et du bien, et cherchant le plus souvent sa route dans l'ombre et la souffrance. Elle est impliquée dans la matière, mais vivante par l'es-

(i) Excudent alii spirantia mollius aera,

Credo equidem; vivos ducent de marmore vultus, Orabunt causas melius, cœlique nieatus Describent radio, et surgentia sidéra dicent : Tu regere imperio populos, Romane, mémento ; Hae tibi erunt artes : pacisque imponere morem, Parcere subjectis, et debellare superbos.

(Enéid., 1. VI, in fine.)

prit : déchue dans son chef, mais relevée par le divin Crucifié 5 et c'est pourquoi elle doit, à son exemple et par amour pour lui, se soumettre à l'épreuve, grandir par l'effort, se transfigurer par le sacrifice, pour conquérir l'honneur de l'éternelle transfiguration.

Qu'elle tressaille donc sous le rayonnement des trois flambeaux portés par les élus des vocations ou des appels célestes. Si jusqu'ici ces flambeaux n'ont eu pour elle que des clartés incomplètes, c'est qu'elle ne s'est jamais assez efforcée de concentrer leurs rayons dans un même foyer 5 c'est que trop souvent surtout elle-même a tenté d'éteindre en ses mains impies celui qui s'est directement allumé à la Lumière vraie. Ses sciences alors l'ont tristement détournée de la noble recherche des causes pour la réduire à la stricte observation des phénomènes; ses arts l'ont fourvoyée dans les honteuses voies de l'idolâtrie; ses religions l'ont pénétrée de jalousie, ensanglantée de haines, déshonorée de persécutions : ainsi de l'ordre idéal. Aussi, dans l'ordre matériel, ses pouvoirs ont-ils été tyranniques; son industrie, matérialiste 3 ses armes, fratricides. Hélas! c'est que l'Humanité a trop longtemps et trop souvent méconnu le sens de la Religion vraie, la loi de l'unité par l'amour.

Au lieu donc de les diviser, qu'elle réunisse toutes les forces de l'idéal, et par conséquent la puissance combinée du syllogisme, du symbole et du sacrifice, ces trois forces à l'aide desquelles elle pourra ébranler, façonner et vivifier toute matière comme tout esprit. Mais qu'au lieu de les confondre, elle ne manque pas de les bien distinguer ; et de la sorte elle aura, pour travailler à son bonheur même présent, la science qui rend raison de tout pouvoir, l'art qui féconde toute industrie, la Religion qui pacifie toute violence et stimule toute vertu.

S'il en était ainsi, tout ce qui est l'homme : individu, famille, peuple, humanité, vivrait d'une vie inviolable à toutes ces doctrines ineptes, qui tendent à confondre l'être humain et ses groupes naturels dans une unité informe, à en exclure par conséquent les sentiments corrélatifs du beau qui les expriment, de la liberté qui les constitue, de la justice qui les sauvegarde et de l'amour qui les unit pour les multiplier.

Alors se constituerait pleinement entre tous les hommes cette unité idéale à laquelle tout tend d'une aspiration irrésistible, cette Eglise universelle, corps pur et pure épouse, dont Jésus perpétué dans son Vicaire est le Chef unique et l'unique Epoux, et dont ses ministres, frères par la vocation, seront toujours les membres les plus actifs et les plus dévoués fils : forme splendide et impérissable de l'Humanité, harmonieusement expressive du Beau et de l'Art essentiels.

Alors l'amour divin, transformant la matière par l'esprit, et la douleur par le sacrifice, pénétrerait l'humanité d'un zèle ardent et doux pour la glorification, sous toutes les formes possibles, de la suprême et éternelle Beauté.

Ainsi s'accompliraient en plein dans le Temps les paroles du Maître : « J'attirerai tout à moi)^^ et ces paroles ne seraient pourtant que le prélude de celles qui annoncent la suprême consommation des êtres : « afin, dit-il ce encore, qu'ils soient consommés en un » (i).

La foi, la foi seule peut opérer ces merveilles. Mais,

hélas! avant la fin des temps, la foi peut défaillir

O Christ, toujours présent sur cette terre que votre sang

(i) Saint Jean, XII, 32; XVII, 23.

a trempée, miséricordieux Sauveur, abrégez, si elle survient, cette dernière épreuve ! . . .

Ce sera donc seulement dans la Cité de la justice éternelle et de l'éternel amour, que les éléments des êtres élus seront vraiment égalisés entre eux, que la femme, déjà relevée par le Christ, sera complètement réhabilitée, et avec la femme la forme même matérielle. Au corps animal ou corruptible se substituera, comme le dit admirablement saint Paul, le corps spirituel ou incorruptible. Les sexes seront spiritualisés ; les trois éléments masculin, féminin et spirituel seront, ainsi qu'en Dieu même, rétablis dans leur unité originelle. Le cœur unira l'intellect et l'imagination dans l'enivrement d'une incessante extase. Le Prêtre tendra l'une de ses mains consacrées au Savant, l'autre à l'Artiste; et tous trois, ainsi réunis au pied du trône éternel, ne seront plus qu'une trinité angélique, glorifiant à l'envi dans le Père, le Verbe et l'Esprit, les trois objets distincts et indivisibles de la science, de l'art et de la Religion, les trois Personnes adorables que la Foi nomme déjà ici-bas vérité, beauté, amour, c'est-àdire la substance, la forme et la vie absolue, c'est-à-dire Dieu.

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