‹ Métaphysique et esthétique = Parerga et paralipomenaChapitre 2 sur 21 · SULLY PRUDHOMME · texte numérisé non relu

SULLY PRUDHOMME

Au Poète et à VAmi.

TAi;iJ<: DKS MATIKHKS

Préface du traducteur 1

DOCTHINK I)K I.A CONNAISSANCE ET MKTAl'MYSHjll - '.

Spéculation tiunscendantk sua l'apparente puemeihtation

ql'l rèijne dans la destinée de chacin ',v.\

Pensées sb hëkéhant d'tnk manière générale a l'intellect . 73

Métaphysique du reau et esthétique 1i*8

Sur l'intéressant ISl

nnii \(;k i»i tu aih <:ti;i;u

Les P(U'er(/(i et Parai i}n)mcn(i^ r(i*iivre la plus « condescemianle » de Schopenliauer, olVrenl un double inlérôl : ils traitent, d'une part, des questions que l'auteur n'avait pas abordées dans son ouvrage principal, le Monde comme rolonl('' et cnmtne rej)rèseutation, et développent, rectifient et renouvellent, d'autre pari, des points de vue insuflisaniment examinés ou approfondis dans les œuvres antérieures.

C'est le cas, cette fois encore, pour les maiières très sérieuses et parfois un peu ardues qui font Tobjet du présent volume : il s'y agit tout spécialement de la métapbysique et de l'un de ses corollaires, l'esthétique.

La position prise par notre philosophe à l'égard du premier de ces deux problèmes est curieuse et suggestive. Prévoyant que l'attlux de plus en plus envahissant de l'esprit pratique amènerait nécessairement le discrédit tou jours croissant de la métaphysique, Schopenhauer, obéissant avant tout à ses tendances philosophiques, mais en même temps aussi, on peut le croire sans lui faire injure, à un calcul non tout à fait exempt de visées personnelles, provoqua plus décidément qu'aucun autre penseur de son époque la réaction contre la spéculation pure qui avait dominé jusque-là ; et c'est cette attitude qui fut en effet Tune des principales causes de son succès.

Ge n'est pas que notre penseur rejette a priori toute métaphysique : loin de là. Seulement, tandis que Kant. après avoir mis le point de départ dans Texpérience, vint prétendre ensuite que la métaphysique n'a rien de com-

ScHûPKNHAi ER. — Métaphvsique. 1

mun avec l'expérience, ouvrant ainsi la porte toute grande au scepticisme, Schopenhauer se demande pourquoi la métaphysique ne prendrait j)as son point de départ dans l'expérience et serait condamnée à rester perpétuellement suspendue entre ciel et terre. Kant, ayant ruiné l'ancienne | métaphysique médiévale traditionnelle, qui battait encore I péniblement de l'aile jusqu'à lui, et constatant alors, à | son grand elï'roi, que sa méthode d investigation aboutissait ■ logiquement a la complète incertitude, s'épuisa en vains/ eiïorts pour restaurer sur une autre base cette melaphy- i sique d'abord tant honnie par lui ; on sait qu'il n'enfanta, | en cetie matière, que des élucubrations dénuées de toute : sérieuse portée. Schopenhauer, continuateur de l'œuvre \ de Kant, reprit la question, mais en la résolvant d'une façon différente. Il définit tout d'abord très précisément ce j qu'il entend par la métaphysique : c'est la philosophie qui \ ne nous apprend pas seulement à connaître, à ordonner, à \ observer la nature et tout ce qui existe, dans sa connexité 1 et sa liaison, mais qui nous montre la nature comme un '. ensemble de phénomènes donnés et à quelques égards ' conditionnels, au sein desquels se produit un être indé- \ pendant de tout phénomène, que Kant appelle l'a être » \ ou la (c cliose en soi », c'est-à-dire l'absolue réalité. Ceci ] bien établi, il tente d'édifier la seule métaphysique possible : dans les conditions déterminées par la critique. Cette j métaphysique doit, suivant lui, expliquer le domame entier ] de l'expérience d'un point de vue plus élevé que les sciences ] expérimentales, et cela sans sortir de l'expérience. A cet i effet, elle ne doit se demander ni d'où vient le monde, ni ] où il va, ni pourquoi il est, mais simplement ce quil est. ^ Ses moyens d'investigation, en vue d'atteindre ce but. i consistent en une combinaison de l'expérience interne , avec l'expérience externe, en une conception du phéno- 1 mené pris dans son ensemble, dans ses dilïerents sens, ; dans sa connexion intime et sa complexité ; c'est, en un , mot, arriver à lire couramment les caractères d'abord énigmatiques d'une écriture inconnue. '

Ainsi, en procédant avec mesure et une grande pru- ■ dence, nous passons du phénomène à la réalité, de ce qui i

l'IlKK.Vr.K hC IIIMM (.11 I i; 3

.ippar.iil .1 en (jui ^/n// ;ij»|iaraitre, à lu iiiélapliyMique enfin : -72 [xiti zx 9'jatxi. Mais la (liiïérencu (îiitre la inélapliyHiquo (|uo prétend fonder Schopenhauer et la niétaphyHiquo dcH à^es anlrricurs, c/ost (\\iv. la sienne n'est ni ahslrailc, ni purement rationnelle, (ju'elle n'est pas simplement une science (ridées générales et do mots ou de signes sans intuitions qui leur correspondent, tels que ceux (Wibsnlu, suhstnfire ahsnhif*, fini et injhii^ identité^ tHit' et essence une sorle de népliélococugie mystérieuse, pour tout dire, enveloppée d'une couc>he si épaisse de brouillards, (jue les simples mortels, (\u\ ne sont équipés que de leur bon sens, se trouvent impuissants à y pénétrer. La seule métapliysicpie possible et acceptable est, pour Schopenhauer, celle qui repose sur des intuitions vives et non sur des idées abstraites, qui a son point de départ non dans la connaissance pure, mais dans la science de l'esprit humain, et qui se sert comme méthode et comme procédé non de l'abstraction, mais de l'induction. Elle doit donner, comme précipité, une cosmologie qui exclut toute théologie. C'est une métaphysique en ce sens que Taine, de son côté, jugeait très admissible. Ajoutons que, quoi qu'il en soit de ces tentatives, il est à craindre que le monde transcendant imaginé par les philosophes même les plus prudents dans leur méthode, ne reste longtemps encore, sinon toujours, en dehors de la science, et que l'énigme proposée par le vieux sphinx ne reçoive de sitôt sa solution délinitive.

Dès son premier travail, sa thèse de doctorat sur la Uiiadruple racine du principe de la raison siif/îsante, Schopenhauer cherche à établir que le monde n'est qu'un phénomène intellectuel. Le «. principe de la raison suffisante )), qui n'est en réalité que la règle la plus générale de la construction philosophique, est ramené par lui à quatre séries de faits qui sont, dans leur enchaînement logique : le principe d'être, appliqué au temps et à l'espace : le principe du devenir, ou la loi de causalité ; le principe de la motivation, ou la raison d'agir; et, finalement, le principe de la connaissance, qui présuppose et résume les trois précédents. De ces quatre lois, établies d'ailleurs un peu arbitrairement, comme cela saute aux yeux, le jeune phi-

4 MKTAIMIV>I(JL'K ET ESTHETIQUK

losophe conclut que le monde est notre œuvre, en tant que sa représenlation dérive (i priori de la constitution même de noire esprit.

« Le monde est ma représentation » : c'est par cette phrase que s'ouvre son grand ouvrage. Et rien, suivant lui, n'est plus certain. L'œil voit les couleurs, Toreilie perçoit les sons, la main touche et saisit les surfaces ; mais nous ne connaissons pas par eux-mêmes ni les formes, ni les sons, niles couleurs, nous ne connaissons que les organes qui nous les représentent ; ces objets ne sont donc pour nous que représentés. C'est mon axiome d'Euciide, s'écrie triomphalement Schopenhauer. C'est en môme temps la doctrine de Descartes et surtout de Berkeley, et le dogme fondamental, né pour ainsi dire avec l'univers, du védantisme indou, qui ne refuse pas l'existence à la matière, comme on l'a parfois prétendu à tort, mais qui déclare que celle-ci n"a pas d'essence indépendante de l'esprit et que son existence peut se ramener à la faculté perceptive du sujet. Tout ce qui existe pour la connaissance n'est tel qu'autant que cela est objet par rapport à un objet qui le perçoit, qui se le représente. Ainsi le monde, en tant qu'il est représenté, n'est pas réel. 11 tombe dans l'espace etdans le temps, dont l'idéalité pure est peut-être la plus belle découverte de Kant, le plus grand service rendu par lui à la philosophie. Schopenhauer ne part donc ni de l'objet, comme le vieux Zenon et l'école éléatique, Spinoza et les matérialistes, ni du sujet, comme Fichte et Schelling, mais de la représentation qui les contient l'un et l'autre. Quant à savoir s'il existe des choses en soi, un absolu au delà de cette représenlation, c'est une question qui dépasse noire intelligence ; il n'est pas impossible que le principe transcendant des choses soit à la fois inintelligible et inintelligent. Causes et elïets se croisent dans le monde comme les tils dune trame légère sur le métier sans cesse en activité du temps. C'est Maïa, le voile de l'illusion, qui, recouvrant les yeux des mortels, leur fait voir un monde dont on ne peut dire s'il est ou s'il n'est pas, un monde qui ressemble au rêve, au rayonnement du soleil sur le sable. Ceux qui cherchent la réalité de ce côté ne la trouveront pas. Tout n'est qu'appa-

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« ronco «i.iiiN !•• moixln dos plirnom^ncR, ol In conception

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monde comme roprt^Honlalion, nsHUJoUi au principo (j(î

raison.

('opiMid.uit, It^ inonde rl.inl un pluiKinn'nc, il tant iiu cheri'her un supj)ort consislant et durahh», un nl)solu qui (échappe aux lois suhjectives du temps, do TeMpace, de la causaliliS, en un mot à toute raison suffisante. Or, ce support, les mél.ij)hysi('i(Mis no sont pas parvenus jusqu'ici à lo (h^couvrir. |)arc'e qu'ils ont employé une mélhode fausse, la mélhode oxlêrieuro. C'est au contraire par une méthode intérieure (pi'on arrivera à résoudre le problème. C'est en eiïet tout en nous-méme, dans le sentiment de notre vie, que nous découvrons le fond immuahie de l'être, qui n'est pas la pensée, mais la volante ; et, par ce terme, il faut entendre non la volonté réfléchie, guidée par un motif, mais la volonté sentie et en quelque sorte instinctive, celle des mouvements (en réalité la force). La conscience et la pensée ne sont donc plus des réalités primitives, coiTime l'admettait la vieille métaphysique; ce sont des pliénomènes dérivés du seul absolu vérital^le, la volonté, la tendance à Tètre primordial et irréductible. L'intelligence est à la fois le produit et rinslrument de la volonté. Et cette théorie peut se résumer dans cette phrase d'un des personnages d'Emile Zola {Le docteur Pascal) : (( Tout est là. Il n'y a dans le monde pas d'autre volonté que celte force qui pousse tout à la vie, à une vie de plus en plus développée et supérieure ».

La base des idées une fois solidement établie, Schopenhauer admet entre elles une hiérarchie : il reprenait ainsi la conception platonicienne. Le monde entier, dans son essence, n'est en eiïet, à ses yeux, que la volonté envisagée dans la série de ses manifestations. Au plus bas degré, la volonté, en s'objectivant. produit les qualités les plus générales qui constituent le fond de la nature brute : pesanteur , impénétrabilité, élasticité, etc. A ce degré, les manifestatious du vouloir ont un aspect homogène et quelque chose de morne qui fait, par exemple, qu'une pierre ne se distingue pas d'une autre pierre. A un degré

plus élevé, la volonté s'élève à des formes plus individuelles, jusqu'à la plante et à l'animal doué de sensation et d'entendement. Enfin, au degré supérieur, la forme humaine nous manifeste Vindivida reconnaissable à ce signe distinctif que nous appelons \q caractère. Chacune de ces formes ne subsiste qu'aux dépens des formes inférieures. Dans cette lutte pour la vie, la victoire est à l'être qui individualise le mieux son idée, le type de son espèce, et domine le plus souverainement les types inférieurs. Cette théorie est déjà celle érigée en loi par Darwin, et queNietzsche développera, dans le domaine purement humain, par sa création du (c surhomme », qui rejoint de plus près encore la conception (( du génie » d'après Schopenhauer, telle que nous la verrons un peu plus loin.

Il va sans dire que nous n'avons nullement l'intention d'analyser pour notre part ici, dans sa totalité, le Monde comme volonté et comme représentation. Nous avons cru simplement devoir détacher de l'ensemble quelques points qui servent de support au système entier, et sans la connaissance préalable desquels les chapitres qui constituent le présent volume seraient d'une compréhension moins facile et parfois même un peu malaisée. La lecture des Parerga et Paralipomena, il est utile de le répéter, — et Schopenhauer ne se lasse pas de le faire, — implique la familiarité avec la doctrine générale de 1 auteur. Bon nombre des chapitres qui composent l'ouvrage ne sont qu'une mise au point, cela reste bien entendu, de questions précédemment abordées.

Cette métaphysique i^éelle que Schopenhauer veut fonder, qui saisit dans la volonté la forme intérieure et dernière du phénomène, se subdivise en trois branches à chacune desquelles la volonté se rattache tour à tour, pour arriver à son expression la plus complète. Ces trois branches sont la Nature, la Morale et l'Art. Il y a donc, en conséquence, une métaphysique de la nature, une 7nétaphysique des jnœurs, et une métaphysique du beau.

Notre précédent volume, Ethique, droit et politique, a

pnKKA<:K I)i: TIlAOt'CTKUll 7

traita quolqiicsuns des prol)lnmc8 rolnlifs à la métaphysique dos nuïMirs, ou inor.'ilo, la maTÙfnstalion la plus àlc véo do la mêlaphysiquo on géruTal. I.a morale hitm com prise est pour Scîhopenliauer, comme elle l'était pour Descartes, le fruit \r. plus savoureux- de l'arbre de la science.

La métaphysique de la nature, ou science du cosmos, fera l'objet du volume qui suivra celui-ci, Philnaofihie et science de la nnture. On y verra que, à l'opposé de Hegel et de Schelling, dont les genèses et les cosmogonies »à perle de vue ne sorlenl pas du « devenir » et du phénomène, et sont tout entières retenues dans les liens de la causalité, Schopenhauer s'aflVanchit de ces formes de la nécessité que le principe de la causalité impose à la connaissance, et affirme que la vraie méthode consiste à se frayer sa voie dans l'intérieur des choses. Il y a un monde intérieur et transcendant dont les philosophes ci-dessus nommés ne paraissent pas même se douter, et qui est le seul réel et le seul vrai. La science du cosmos est celle qui nous fait pénétrer son essence et qui abandonne le pourquoi et le comment pour s'en tenir à ce qui est.

Arrivons-en maintenant à la métaphysique du beau, qui occupe beaucoup de pages du présent volume. N'oublions pas en même temps que l'esthétique de notre philosophe se rattache à l'ensemble de sa doctrine, qu'elle procède directement de sa conception générale du monde, et que. étant donnée la métaphysique de la volonté, on ne pourrait guère s'attendre à une autre définition de l'art que celle qu'il nous otïre.

Le problème de Testhélique (a'!'70xv£aOa'-, sentir) est l'un de ceux qui, depuis la constitution des sociétés civilisées et l'apparition de la littérature et de l'art, ont provoqué le plus de disquisitions et soulevé le plus de controverses. Les Grecs, nés artistes, l'ont pourtant embrouillé de bonne heure, en identifiant constamment dans leur vocabulaire le bien avec le beau (xaloz^^vaOô;). On connaît les pages où Platon a déployé sur ce thème toute l'ingéniosité de sa pen-

8 MKïAPHYSigrK ET E>THb:TlQUE

bée subtile el souveraine. Les Romains, Cicéron en lèle, ont suivi les errements des Grecs, et les Italiens du \vi^ siècle, tout particulièrement, ont entassé sur cette ((ueslion une quantité vérilahloment stupéfiante de volumes, qui constituent une littérature toute spéciale, dont la lecture, quand on la tente, dégage aujourd'hui un invincible ennui. Les Allemands, grands abstracteurs dequintessence, ont repris, au xviif siècle, ce mouvement pour leur compte, et c'est un spectacle vraiment parfois comique (le voir avec quelle conviction, quel sérieux et quelle ardeur ils mettent aux prises, à ce sujet, depuis Lessing jusqu'à nos jours, le relatif et l'absolu, l'abstrait et le concret, le subjectif et l'objectif. Les Anglais, d'esprit essentiellement pratique, se sont longtemps désintéressés de la question, mais sont enfin venus, au xix® siècle, grossir le courant : on connaît l'œuvre de Ruskin, le « Torquemada de l'esthétique », comme le dénomme d'une façon frappante Max Nordau. Quant aux Français, amis de la mesure, et qui se contentent d'ordinaire de jouir d'une belle œuvre sans aller rechercher dans les profondeurs obscures de la jnétaphysique la raison d'être de leur plaisir, ils se sont, dès le xvii^ siècle, avancés aussi sur ce terrain, mais avec discrétion^ avec une sorte d'hésitation, comme s'ils ne sentaient pas le sol 1res ferme sous leurs pieds. Au siècle suivant, les questions relatives à la science du beau devinrent, après les questions religieuses, le thème de prédilection des encyclopédistes, et l'on garde souvenir des j)rouesses en ce genre de Diderot, le véritable fondateur, au subjectivisrae d'ailleurs débordant, de la critique d'art on notre pays. Au xix® siècle, Taine rénova ce domaine, mais plus en historien, peut-être, qu'en critique proprement dit. Il reste vrai d'affirmer que, chez nous, de par notre tempérament même, la science de l'esthétique n'a jamais poussé de racines bien profondes.

Ce qui ressort le plus clairement de toutes ces recherches sur la science du beau, c'est que, depuis les Grecs jusqu'à nos jours, elle n'a pu s'affranchir de toutes sortes de préoccupations, le plus souvent d'ordre moral, et que presque en tout temps et en tout lieu on a expliqué l'essence des

IIKKACI-: IM- TIIMH'CTBIJII

(iMivros d'arl |);ir «les coiisidrr.ilions tirées do trop loin uu do trop liant. A l'auteur du Miuit/c coinino voloittt^ et comme irpréscntntion rovienl lo inérilo d'nvoir éUibli une théorie à p(Mi j)rrs iii(lr|K'iidaiil(î de tout principe étninger ;i l'en ih(''(i((ue. N'oyons sur (pioi il la fondf*.

Kn tant cprindividus, nous n'avons d'autre connaissance que celle (jui est souinis(^ au principe de raison suffisante, celle d'ohjcls j).nli(iiliers et linis. Pour combler l'ahime (jui existe entre le monde conçu comme re|)résontation, cl le monde comme volonté, entre la réalité absolue unique qu'est c(dle-ci et ses manifestations éphémères au sein de l'univers, riiitelligence doit de toute nécessité se soustraire à l'empire du principe déraison suffisante. A cette condition seule elle parvient à contempler Vidre, cette chose immobile autour de hupiclle tout change et qui ne change pas, ce lien du monde de la représentation avec le monde réel, qui fait entrer la volonté dans le monde de l'apparition et du j)hénomène (il est bien entendu que Vlt/tie est prise ici au sens platonicien). Alors, au delà de l'objet particulier, l'intelligence a l'intuition de la forme, de l'essence pure : elle s'élève dans une certaine mesure au delà de l'individualité, et devient, hors du temps, le sujet pur de la connaissance. C'est Vldcc que l'artiste évoque à la vie et met en mouvement, le statuaire par son ciseau, le peintre par son j)inceau, le musicien par ses sons, le poète par son style, et c'est le privilège du génie de contempler les idées pures et de les traduire aux autres

C'est par suite d'une contradiction avec le fond même de son système, a-t-on plus d'une fois objecté à Schopenhauer, qu'il y a fait entrer l'esthétique. Comment en effet le philosophe de la volonté, et de la volonté instinctive et irrésistihiement déchaînée, qui se propose pour premier objet de démontrer le caractère relatif et subjectif de l'intelligence, peut-il parler du monde délicat de l'art? Car celui-ci semblait par là même devoir lui être fermé ei n'avoir rien à faire dans son système. La réponse est pourtant bien simple. Si l'entendement a été jusqu'ici au service de la volonté et en quelque sorte son esclave, il doit finii par s'en affranchir pour produire l'art, en vue de nous

élever au-dessus de notre misère terrestre, de nous transporter avec ravissement dans une sphère supérieure et idéale. Affranchissement de l'esprit, tel est le dernier mot de l'art. Celui-ci travaille, non moins que la philosophie, à résoudre le problème de l'existence.

La partie consacrée par Schopenhauer à l'esthétique est l'une des plus originales et des plus suggestives de son œuvre; elle contient une foule d'aperçus nouveaux et d'observations ingénieuses qui ont obtenu en général, au moins dans leur ensemble et pour le fond, l'approbation des juges compétents. S'il y a eu contradiction de la part du philosophe à intercaler une théorie esthétique dans une doctrine qui semblait l'exclure, cette contradiction a été des plus heureuses, et si nous ne craignions d'accoupler deux mots d'ordinaire incompatibles, nous ajouterions qu'elle a été logique.

Vidée est la règle du beau : c'est le principe de la hiérarchie que notre philosophe établit entre les difTérents arts. Cette hiérarchie correspondra donc aux différents degrés de l'échelle des êtres ; les degrés de la beauté sont en rapport direct des degrés d'objectivation de la volonté. Passons rapidement en revue la hiérarchie en question.

Au degré le moins élevé se place l'architecture, dont les idées représentent la plus faible objectivité de la volonté, à savoir la pesanteur, la cohésion, la rigidité, la fluidité^ etc. Aussi le 'plaisir que produit cet art se rapportet-il surtout au sujet pur de connaissance. Mais en même temps il peut soulever l'artiste et l'appréciateur jusqu'au sublime, car il est le résultat d'une conquête acharnée de l'intelligence sur la volonté : l'architecture est en effet une lutte entre la pesanteur et la fixité qui se combattent et se réconcilient par l'intermédiaire des piliers, des colonnes, des chapiteaux, etc. Puis la lumière se met de la partie pour donner tout leur relief aux proportions de l'ensemble et à la finesse des détails ; elle apparaît en outre comme le symbole de la joie que fait goûter la contemplation pure, et les Grecs savaient tout le prix que ses jeux et ses caprices ajoutent à la perfection des monuments. L'archi-

PUKKACK 1)1 lUAUlCTKCH |1

Icclo loutofois voit ses moyens p.iralysùR par la nécnssilé où il se trouve d'allier dans Hon arl rulilité à la beauté, — ce qui pourrait ôtre préjudiciable à reslliàtique, si l'artiste n'cMail conlraiiit à celle* alliances par la nature in(**!ne des choses. Schopcnliauer eslinie cjue la vraie pairie de> l'arcliilecture, en tant (ju'olle poursuit une (in esthétique, est le Midi, et que c'est par conséquent dans l'Inde, en Egypte, en Orece et à lîonie, (|u'ellc a produit ses monuments les plus remarcjuahles. Dans le Nord, la rigueur du climat et l'inégalilé de la température nécessilenl des fenêtres étroites, des toits aigus, des accessoires plus ou moins heureux qui empêchent Tarchitecture de déployer librement sa beauté propre.

Ce premier pas franchi, les degrés d'objectivalion s'élèvent, et l'élément objectif du plaisir esthétique l'emporte peu à peu sur l'élément subjectif. Ce progrès se réalise dans la sculpture et dans la peinture, où l'idée s'exprime sous sa forme la plus individuelle.

Le thème spécial de la sculpture, c'est la beauté humaine, c'est-à-dire l'expression parfaite de la volonté éclairée par Tintelligence. qui répond à l'objeclivalion de la volonté dans l'espace, unie à la grâce, qui répond à Tobjeclivalion de la volonté dans le temps. Cet art, de par son essence même, a une prédilection pour le nu ; la sculpture ne tolère le vêtement que dans la mesure où il ne cache pas la forme. La beauté, d'ailleurs, n'est point immuable; elle se particularise dans les individus, et devient alors le caractère. Aussi les anciens ont-ils incarné leur idéal de beauté dans une variété de types. Hercule,, Apollon, Bacchus. Antinous sont différents l'un de l'autre, sans être moins beaux l'un que l'autre ; chacun exprime l'idée de l'humanité sous une autre face. La beauté et le caractère se font valoir réciproquement : la beauté ennoblit le caractère, le caractère fait vivre la beauté. Le caractère, dans la sculpture, s'exprime par les traits du visage, par les mouvements et les attitudes, même par la forme du corps. Cet art, qui a d'ailleurs aussi ses limites, comme le prouve la discussion si lumineuse de Lessing à propos. du « Laocoon », est approprié surtout à un peuple jeune, voisin de la nature, étranger aux

12 iMKTAPHVSIQUE ET ESTHETIQUE

raffinements des civilisations avancées ; c'est une des raisons pour lesquelles les Grecs y ont excellé et y sont demeurés sans rivaux. Notons à ce sujet que Schopenhauer ne dépasse guère, en sculpture et en architecture, ce point de vue de la perfection absolue de la Grèce, qui, depuis Winckelmann, était devenu le mot d'ordre courant ; le néohellénisme, à partir de la publication de Y Ilisloire de Vart chez les anciens, se dressait en face du dur protestantisme et du sombre théisme juif comme une protestation permanente en faveur du culte de la beauté. Le philosophe esthéticien dit simplement de la sculpture moderne que, quoi qu'elle puisse produire, elle est semblable à la poésie latine moderne, et, comme cette poésie, une fille de l'imitation, née de la réminiscence. S'avise-t-elle de vouloir être originale, elle fait aussitôt fausse roule; elle tombe surtout dans la funeste erreur de vouloir copier la nature qu'elle a sous les yeux, au lieu de se régler sur les proportions des anciens. Canova, Thorwaldsen sont des Johannes Secundus et des Owenus (élégiaque hollandais et épigrammatiste anglais du xvi"^ siècle). Il est douteux que Schopenhauer ait senti, en art comme en littérature, la force du romantisme, avec son besoin impétueux de libre expansion, de fantaisie, de nouveauté. Il regarde Tarchitecture gothique comme barbare, fantastique, informe, comme l'antithèse de l'art ; il lui reproche les accessoires ornementaux parasites auxquels elle est contrainte de recourir pour rehausser ses effets, et il feint d'ignorer, ou ignore peut-être, que les Grecs, quand ils voulaient mettre en pleine valeur leurs temples et leurs statues, les embellissaient par des procédés chromatiques. La conception de Schopenhauer au sujet du premier des deux grands arts plastiques est donc assez incomplète ; il en est resté à peu près au canon de Polyclete.

Aux moyens d'expression de la sculpture, énumérés plus haut, la peinture en ajoute d'autres, la couleur, la lumière, etc. Si, en sculpture, le principal est encore la beauté, en peinture, au contraire, le principal est le caractère et l'expression ; cela revient à dire que la sculpture' est surtout un art classique, la peinture un art romantique.

l'Kl.i A(.K i)l I II \l)l (. I Mil \[\

'l'outefois, la l)(;aut('î et l'expresHion — clesl-à-dire le carac-

lèro — no saur.iirnt sn nuïro. . la siippnîssîoii du caractère (Tespùce par lo cai'acturo indiviiluel, ce serait la caricature, et la suppression du caractère individuel par le cjiractùre d'espuce, rinsif^^niliance. La jjuinture est donc l'union de la beauté et du (•ai*a(!t(Te. Son doniaine est la vie humaine dans toute rôtondue et la coni])lexitr de ses nianirestations. I/aclion la plus ordinaire, et, en ajjparence, la plus insi^•I^liant(^ retracée par une main habile, peut ouvrir un jour sur l'essence de l'humanité. Une scène d'intérieur d'un peinlrt; hollan(Jais j)eut avoir la rnéme valeur qu'un ^rand tableau d'histoire, qui souvent nest compréhensible qu'à l'aide d'un commentaire. Schopenhauer établit une distinction ingénieuse entre ce qu'il appelle le sens rxtrricur on noiniiuil, et le sens i/itt' rieur ou. réel d'une peinture. Le sens nonnnai regarde l'histoire, ou, >i l'on veut, la littérature ; le sens réel seul appartient à l'art et intéresse le connaisseur. « Ine action de la plus haute importance historique peut être, au point de vue de sa signitication intérieure, des plus banales et des plus vulgaires, et^ à l'inverse, une scène de la vie journalière peut avoir une signitication intérieure très profonde, lorsqu'elle met en pleine et claire lumière les individus, l'activité et la volonté humaines, surpris dans leurs replis secrets. D'autre part, deux actions extérieurement très diirérentes peuvent avoir une signitication intérieure identique. A ce point de vue, il importe peu que ce soient des ministres qui jouent le sort des nations et des peuples sur une carte géographique, ou des paysans attablés dans un cabaret qui se disputent en jouant aux cartes ou aux dés ». La peinture doit rester idéale et caractéristique, fuir également les particularités individuelles de l'histoire et les généralités symboliques ; tout ce que la pensée ajoute à un tableau est plus nuisible qu'utile à celui-ci. C'est au nom de ce principe que notre philosophe condamne formellement l'allégorie, si à la mode au XYiii*-' siècle, et que Wuickelmann, par une étrange erreur, considérait comme l'objet le plus élevé de fart. Or, une allégorie signifie autre chose que ce qu'elle représente. Elle détourne l'esprit du spectateur de l'image

14 MKTAI'IIYSIOCE KT ESTHÉTIQUE

visible, intuitive, pour le diriger sur une représentation abstraite complètement étrangère à l'œuvre d'art. Dans ce cas, le tableau ou la statue doit exprimer ce qu'on exprime d'ordinaire beaucoup mieux par l'écriture. Les plus charmantes allégories du Corrège^ d'Annibal Garrache, du Poussin, sont belles de leur beauté intrinsèque, mais, en tant qu'allégories, « ne valent pas une inscription », car. en dépit du mot célèbre de Lemierre. dirons-nous, l'allégorie n'habite pas « un palais diaphane ». La peinture atteint la perfection, lorsqu'elle interprète souverainement les idées, l'essence du monde et de la vie. Quand elle est parvenue à réaliser ces effets, elle a épuisé ses pouvoirs : il ne reste plus après elle que la musique et la poésie.

La musique est très différente des arts précédents : tandis que ceux-ci objectivent la volonté par l'intermédiaire des idées, la musique est au-dessus des idées elles-mêmes, elle est indépendante du monde des apparences, qu'elle ignore. Elle est une objectivation immédiate, une image de la volonté absolue, comme le monde lui-même, comme les idées, dont l'apparence multiple constitue l'univers phénoménal. Aussi la musique n'est-elle nullement, à l'instar des autres arts, l'image des idées ; elle est l'image delà volonté elle-même, dont les idées sont aussi l'objectivation. De là vient que l'effet de la musique est plus puissant, plus pénétrant que celui des autres arts ; ces derniers ne parlent que d'ombres, tandis qu'elle, au contraire, parle de l'être. La musique est le langage des passions ; elle ne connaît que les cœurs et ne fait point acception des personnes. Les quatre voix dont se compose toute harmonie musicale, la basse, le ténor, l'alto et le soprano, ou la basse, la tierce, la quinte et l'octave, correspondent aux quatre règnes de la nature : règne minéral, règne végétal, règne animal et règne humain, — affirmation d'ailleurs plus ingénieuse que fondée, disons-le en passant. La mélodie se compose de deux éléments, l'un rythmique et l'autre harmonique. La mélodie la plus parfaite consiste dans un dédoublement et une alliance alternatifs de ce double élément. La musique répond ainsi à l'essence la plus intime de l'âme, à ses inquiétudes, à ses aspirations,

l'HKKACK DU TllAI)lJi:TKi:il <%

suivies de luoiuenls (l'accalmie que reviennent troubler des craintes sans cesse renaissantes. C'eHt surtout la musique instrumentale qui rend avec plénitude le tumulte de la passion. Mais ce qui tient vraiment de la magie, c'est l'eirel des modes majeur et mineur ; le simple changement d'un demi-Ion, la suhsliUUion de la tierce mineure à ïii majeure nous pénètre aussitôt d'un sentiment pénible, d'une angoisse, dont le retour du mode majeur nous délivre non moins vile. Tous ces allVcts, \d nnisirpie les repi'oduil diinsieur généralité. Elle n'exprime pas telle ou telle douleur, telle ou telle joie, mais la joie et la douleur mômes, quel que soit l'èlre humain qui les éprouve, quelle que soit la cause qui les provoque ; les sentiments qu'elle traduit sont vraiment universels, et cependant chacun les comprend, comme s'ils s'adressaient à lui seul. Le monde pourrait être appelé une incarnation de la musique, aussi bien qu'une incarnation de la volonté.

Cette théorie de la musique est neuve sur beaucoup de points, et révèle un observateur sagace et profond, qui connaissait cet art, le pratiquait presque quotidiennement, et l'aimait. Elle a exercé une grande influence sur Kichard Wagner, qui déclare, dans une étude sur Beethoven (1 870), que Sciiopenhauer est le premier philosophe qui ait su donner une explication claire des efïets de la musique et lui assigner sa place dans l'ensemble des arts^ C'est elle aussi qui a donné naissance à la curieuse <( théorie de l'émanation musicale », que Nietzsche a exposée dans son premier livre, VOrigine de la tragédie^ publié la même année que l'étude de Wagner. L'évolution progressive de l'art, suivant l'étrange et génial philosophe, est le résultat de deux instincts impulsifs qui s'en vont côte à côte, le plus souvent en guerre ouverte, et sexcilant mutuellement à des créations nouvelles, toujours plus robustes, pour perpétuer par elles le conflit de cet antagonisme qu'on appelle « art ». Ces deux instincts opposés sont V esprit apolUnien, ou l'art plastique de la sculpture, et ïesprit

1. Gesammelte Schriften und Dichtungen, Leipzig. 3* édit., t. IX. pp. 61-1:26.

JO MKTAl'lIYSIOI'K KT KSTlIKTlorK

dionysien, ou l'art sans formes de la musique. A l'appui de sa thèse, Nietzsche appelle à chaque instant Schopenhauer en témoignage K

Mais la plus noble expression de Tart, c'est encore la poésie. (Il ne faut pas oublier que les Allemands entendent par ce mot toute création littéraire proprement dite, fùt-elle en prose; Schopenhauer a toutefois plus particulièrement en vue la forme rythmique.) La poésie consiste à mettre l'imagination en jeu par le moyen des mots. Le poète combine ceux-ci de telle sorte qu'ils évoquent devant Tesprit l'image des choses, et que, abstraits de leur nature, ils deviennent concrets. Le poète seul embrasse l'idée de l'humanité en dehors de toute relation, en dehors du temps, dans toute sa pureté primitive, dans son essence. Il a toujours présente à l'esprit cette idée nettement définie et envisagée du côté plastique; sa connaissance est presque a priori ; il est le véritable peintre d'histoire, tandis que l'historien, fatalement soumis à la série indéfinie des elïets et des causes, n'est trop souvent qu'un peintre de portraits. Celui donc qui veut connaître l'homme, l'homme même dans son essence intime, trouvera dans les œuvres des vrais poètes une peinture plus fidèle que dans l'histoire, que notre philosophe n'aime pas, nous l'avons vu dans un des volumes précédents. Que celui-là lise Eschyle, Shakespeare, Gœthc, Byron. Schopenhauer classe les divers genres poétiques d'après leur degré d'objectivité. Même dans la poésie lyrique, où domine l'élément subjectif, le poète, s'il veut susciter un écho dans les âmes, doit élever sa personne à une puissance supérieure, où elle représente en quelque sorte Thumanité. Dans les autres genres de poésie, l'élément subjectif se réduit de plus en plus. Il n'apparaît que par intervalles dans le genre épique, et ne laisse plus aucune trace dans la tragédie. Celie-ci a pour objet de montrer le côté terrible de la vie, les douleurs innombrables et les angoisses de l'espèce humaine, le triomphe de la méchanceté, le règne ironique du hasard.

1. Nietzsche's Werke. Taschen-Ausgabe. Leipzig, 190G, t. I, pp. 49-204.

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IMiKKAOK Dir riiM)i;(:TKi:ii 17

la piTlc irroiiiùdiablo du juste cl do rinnoceiil ; clic obt le symbole vivant du mondo ot do notre existence. Le vrai sens do la Ira^'édio est cette vuo profonde que les faule» ex[)iiWis |)ar le héros no sont j)a8 les hionnes, niain les fautes héréditaires. Ce (pii donne au genre Ira^ifiue non élan particulier vers 1(» suhliuie, c'est la révélation de celle idée que le monde, la vie sont inîpuissants à nous apporter une satisfaction véritable, et sont, en conséquence, indignes de notre attachement ; rcssence de l'esprit tragique est donc le chemin de la résignation. Noire philosophe estime, d'ailleurs, la tragédie moderne bien supérieure à celle des anciens. « Shakespeare est bien plus grand que Sophocle. ■ Auprès de l l/jhif/f^nie de Gœthe, on pourrait trouver jelle d'Kuripidc j)resque grossière et commune. Les Bacckantes du inème Euripide sont un ouvrage médiocre et révoltant en faveur des prêtres. Les anciens n'étaient pas encore parvenus à comprendre le but suprême de la tragédie, ni même à saisir la véritable conception de la vie en général ». Mais si, sur ce seul point, les modernes remportent de beaucoup sur les anciens, quelle n'est pas, dans l'ensemble, la supériorité décisive de la poésie de ceux-ci ! Toujours fidèle à la nature, la poésie classique possède une vérité et une exactitude absolues, tandis que celles de la poésie romantique ne sont jamais que relatives; il y a entre les deux le même rapport qu'entre l'architecture grecque et l'architecture gothique. C'est à peu près ce qu'a dit Gœthe, mais d'une façon autrement concise et forte : le classique est le sain, et le romantique le malade ^

1. Il est intéressant de rapprocher, en cette matière, les idées de Sully Prudhomme, telles qu'il les expose dans l'Expression des beaud-arts. de celles de Schopenhauer. Tout en se défendant, pour plusieurs raisons, de vouloir assigner la supériorité à un art sur 1 autre, le poète français estime que le sculpteur est le moins libre des artistes, parce qu'il est enchaîné par la forme de l'être qu'il se propose de reproduire. Le peintre de portraits est déjà plus libre, et le peintre de paysage plus libre encore. Mais, à rencontre de l'assertion du philosophe allemand, l'architecte est plus libre encore que ceux-ci, car « les lignes n'ont pas un langage assez délini pour limiter notre rêve ». Le musicien, lui.

ScHOPt>K-\iKK. — Métaphysique. :>

18 MKTAl'IIVSigi E KT KSTlIKTKjUE

Tout esprit dans lequel s'est posée une fois la contemplalion objective du monde tend à comprendre, qu'il en ait conscience ou non, la véritable essence des clioses et de la vie. De môme, en effet, que l'homme individuel n'a d'intérêt que pour les choses de la vie commune, l'esprit affranchi ne s'intéresse plus qu'aux choses de l'entendement pur. Aussi, toute œuvre qui saisit avec force le monde réel est-elle une réponse de plus à |cetle question : (( Qu'est-ce que la vie? » Toute œuvre artistique de mérite répond à sa manière à la question, non avec le langage abstrait et sérieux de la réflexion, mais dans la langue naïve de l'intuition ; la réponse est en conséquence partielle, non définitive. Cela n'empêche pas que les œuvres du statuaire, du peintre, du musicien, du poète, n'expriment dans sa toute-puissance la nature même, dont elles sont les plus brillantes et les plus fidèles interprètes. Schopenhauer célèbre avec enthousiasme la béatitude dans laquelle nous plonge la contemplation esthétique ; sa prose colorée et abondante s'élève presque au ton de l'ode : ((Au moment où, affranchis du vouloir, nous nous sommes abandonnés à la connaissance pure, exempte de volonté, nous sommes entrés en quelque sorte dans un autre monde. Cet affranchissement de la connaissance nous soustrait au tumulte humain aussi complètement que le sommeil et le rêve ; bonheur et malheur ont disparu, l'individu est oublié, il n'est plus qu'un pur sujet de connaissance ; nous sommes simplement encore là comme l'œil unique du monde, cet œil qui fonctionne chez tous les êtres connaissants, mais qui, chez l'homme seul, ne peut s'affranchir du service de la volonté. Toute différence d'individualité s'efface alors si absolument, qu'il importe peu que l'œil

déploie librement tout son rêve, et la poésie, qui se définit par l'aspiration, aboutit aux effets les plus émouvants. D'une façon générale, d'ailleurs, Sully Prudhomme repousse la doctrine du culte prédominant de Tart. Devant la beauté, 1 artiste éprouve une plénitude de joie qui va jusqu'à l'allégresse ; mais Je poète philosophe ne goîîte pas cet apaisement joyeux, et même son tourment peut en être accru, car il porte en lui des aspirations essentielles que les prestiges de l'art surexcitent sans les satisfaire.

l'iiKKACK DU riiAULcrKua in

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(lui conlnnpUî .ijip.irlii'iiruî m un roi ptiiK^niil rahlo iiiiMKli.'inl ; car ni ))onh(Mir ni peine nu nous accompagnent jus(|iu*-là. I) I/art et Ha (!ontcinj)lation Kont l'unique oasis dans le drserl aride de Texislerjcc ; l'art seul nonn dédommage» des paradis fugitivement entrevus d où nous chasse !(? glaive de la nécessité prati<|ue et prosai(|ue, la Un (l'aiiMiii des sociétés modernes. Mais cette jouisHancef 1h plus complète de la vie, n'est accessible (prau trè» petit noniln-e, à cause des rares dons intell(»ctucl8 qu'elle impliipie ; el encore n'est-elle accordée; (pu» comme un agréable rôve passager. Il suflil (ju un rapport de l'objet purement contemplé avec noire volonté ou notre personne se manifosle à la conscience, et le charme (î.^I rompu ; nous voilà retombés dans la connaissance soumise au principe de raison ; nous ne reconnaissons plus Vidée, mais la chose parliculiére, l'anneau de cette chaîne à laquelle nous appartenons aussi nous-mêmes; nous sommes rejelés dans toute noire misère. Pour exprimer la chose sous une forme moins abstraite que ne le fait Schopenhauer. on pourrait dire que, dans les moments de jouissance esthéhque, nous ressemblons à Tesclave qui oublie tout à coup les fers qu'il porte, ou au combattant qui parvient à se soustraire pour un court répit à l'adversaire (jui s'apprête à l'écraser el qui ne tardera pas à prendre une terrible revanche. Quoi qu'il en soit, toute limitée que puisse être cette jouissance, elle n'en constitue pas moins le plus précieux trésor de la vie, et c'est avec raison que Scho- • penhauer insiste sur ce point : celle-ci serait intolérable, si l'homme ne savait pas faire de ses passions des joies et de ses misères des vertus, s'il n'avait pas Varl. Arles et scientia.' sunl coiisolcunenla viLe^ avait déjà dit le grand moine Roger Bacon, en pleines ténèbres de la scolastique médiévale.

Et si l'art est tout cela pour le simple contemplateur qui se borne à le sentir et à le goûter, que ne sera-t-il pas pour son créateur, pour le mortel privilégié entre tous qui faitsurgir Vidée et l'incarne à Taide du ciseau, du pinceau. des sons ou du rythme ? Quelle joie intellectuelle enivrée ne devait pas éprouver Michel-Ange en sentant le marbre

prendre forme et palpiter sous ses doigts, Rapliaël en peignant ses Madones, Mozart en faisant sangloter Elvire et ricaner Don Juan, Goethe en redonnant la vie à Iphigénie et au Tasse! Schopenliauer arrive ainsi à sa formule du (( génie », qui tient chez lui une grande place. Le génie consiste dans la prédominance de l'intuition sur la volonté ; il diffère de la raison et de la science par le pouvoir qu'il a de se soustraire aux relations et aux catégories ; sa mission est de connaître les idées indépendamment de la raison suffisante, et sa nature est de rester sujet pur de connaissance, sans participer aux faiblesses ni aux misères de l'individualité. Il est tout objectif, c'est-à-dire dirigé vers le monde extérieur; il exige, comme condition préalable, un oubli complet de la personnalité, des intérêts et des ambitions qui dirigent la masse. L'homme ordinaire, « ce produit industriel que la nature fabrique à raison de plusieurs milliers par jour », ne voit que les relations des choses ; l'homme de génie, lui, considère avant tout leur essence. La marque de la valeur d'un homme, c'est son aptitude à supporter la solitude. Le génie s'isole dans une sorte de sphère supérieure où la vie n'apparaît que pour être contemplée et embellie. Le rôle qu'il préfère, c'est celui de roi sans couronne, voué à un isolement splendide ; son objectivité même lui fait souvent perdre pied dans les fondrières de ce bas monde. Incapable de s'abaisseraux calculs réfléchis de la volonté, il ignore ou méprise la pratique, ne se préoccupe que de la beauté, se comporte souvent très gauchement dans la vie, et devient le jouet des hommes (( positifs ». C'est ce contraste entre une volonté servie par l'intelligence et le génie soustrait à ses lois, entre le sens pratique d'un Antonio et la folie chevaleresque d'un Tasse, que Goethe a si bien exprimé dans le drame où il met aux prises ces deux personnages. Le génie a donc ses misères qui lui sont inhérentes, et il est incontestable, en outre, qu'il avoisine la folie ; mais ce qui compense même les pires douleurs, c'est la sérénité apaisante que donne la contemplation prolongée de l'Idéal, sérénité comparable à celle des dieux d'Epicure, dont le bonheur est surtout l'absence du mal, et qui vivent dans l'intermonde, sourds

PHKKACK DU TfWDirCTRL'Il 21

;iu hniil do la sphùrtî inférieure, irulilTrrenlH ;»ux(jvolulionM du cosmos. Certes, celle Ihrorie du ^énie est dédai^neuKC au dernier point po'ir la niullitudo innonil)ral)le des mortels, elle est insoliMnincnt arislocraliciue ; comme nouK l'avons noté ])lus haut, clic est le |)oint de départ et le fondement de la d»)clrine du u surhomme » de Nietzsche. Mais (]uel(iue ciili(iue (pron puisse exercer h son sujet, il faut hien reconuailre (lu'cUe procède d'un idéal plus haut que la pénible enquéle d*un Lomhroso, par exemple, qui, après avoir entassé patiemment une quantité considérable de faits, ne parvient pas à en dégager une idée générale et à s'élever à la conception claire et noble du génie.

Tels sont, rapidement présentés, les traits caractéristiques de l'esthétique de Schopenhauer. Cet exposé devait venir nécessairement en tète de ce nouveau volume des Parcrffd rt Parai iponicna^ qui, comme les précédents, est surtout un développement et un achèvement des idées émises dans les ouvrages antérieurs de l'auteur.

Kn résumé, Schopenhauer assigne à l'art un rôle des plus élevés et qui n'est pas banal. Il voit en lui un des sommets de l'existence humaine, et Thonore comme une force qui rehausse celle-ci, qu'il s'agisse de l'individu isolé ou de l'espèce tout entière, en les affranchissant des misères qui sont la condition même de la vie, en les purifiant en quelque sorte. La xàOapT',;, qu'Aristote applique à la seule tragédie, le philosophe allemand l'étend à fart dans son ensemble. Cet affranchissement et cette purification ne sont pas en général de longue durée, il est vrai ; mais qu'importe ? Un rayon fugitif de soleil, qui vient percer par instants d'opaques ténèbres habituelles, n'en réjouit pas moins le cœUr. L'opposition qui fait le fond de l'homme, cet être étrange que le vieux Prométhée a pétri d'un si mauvais limon, — l'aspiration à l'idéal réprimée par la fatalité du ventre, — trouve, dans la contemplation du beau, sa réconciliation. C'est la théorie de Tart chère surtout aux Allemands, que Kant, Solger, Schelling, et, de nos jours. Edouard de Hartmann, ont exposée avec un apparat philosophique, et Gœthe et Schiller affirmée parleurs œuvres.

22 MKTAJ>!rvsr(^(:K et ksthkiiquk

L'estliélique, niijourd*hui, fait de plus en plus effort pour se débarrasser des liens de son ancien dogmatisme et se constituer comme science; elle tend à ne plus imposer de préceptes, mais à constater des lois. Son canon, c'est l'étude préalable, et impartiale, des conditions dans lesquelles naissent les œuvres d'art, plastiques ou littéraires, et la recherche des effets moraux et sociaux de celles-ci. Guyau, E. Hennequin, M. Séailles, pour ne citer que quelques noms, ont fortement contribuée faire entrer la science du beau dans celle voie plus positive ; mais on ne doit pas oublier que Schopenhauer reste, sur ce terrain, l'un des pionniers les plus ingénieux et les plus actifs de la première heure.

Ce mérite, joint à tant d'autres qui éclatent tout au long de son œuvre, justifie ce jugement de Nietzsche, dont l'esprit est véritablement hanté par l'action de son grand prédécesseur : (( Schopenhauer, le dernier Allemand qui entre en ligne de compte, qui soit un événement européen, comme Gœthe, comme Hegel, comme Henri Heine, et non pas seulement un événement local (national)^»... Et on peut le ranger parmi les élus auxquels est applicable le mot célèbre de Platon : « Beaucoup portent le thyrse, mais les Bacchus sont rares ».

Auguste Dietrtch.

Février 1909.

1. Nietzsche's Werke : Gôlzen-Dûmmennig , édit. citée, t. X. p. 308.

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DOirUINi; l)K LA CONN AISS WCF i;r MKTAniVSinl K

Si j'ai bonne mémoire, c'est l'esprit du monde qui veut parvenir à la connaissance, c'est la nature qui veut se reconnaître et se sonder elle-même, (^e ne sont pas les idées d'un autre esprit dont je veux suivre la trace : mais ce qui est, je veux le transformer en une chose reconnue, pensée, ce qu'autrement il n'est ni ne sera.

Le contenu réel et complet de la notion être, avec laquelle les philosophastres de nos jours font tant de bruit, en lui attribuant volontiers une origine non empirique, — est « remplissage du présent ». Or, celuici étant, comme je l'ai dit voilà longtemps, le point de contact de l'objet avec le sujet, tous deux prennent l'être, c'est-à-dire ce qui est ou reconnaît ou est reconnu, naturellement dans la première classe des représentations.

En conséquence, je dois me dire : a Avant de naître, je n'étais pas », c'est-à-dire, je n'emplissais aucun présent. De même, a Socrate n'est plus ».

En apparence donc, cette notion est d'origine empirique, bien qu'étant la plus générale qu'on ait abstraite de l'expérience.

24 MKTAPHVSIOL'E ET ESTIIKTIQUE

Les connaissances existant véritablement a priori n*ont pas non plus besoin d'elle, et ne la connaissent même pas.

Elles ne concernent en effet que les formes pures, c*est-à-dire ce qui est de tout temps et ne dépend pas du présent.

Souvent un principe est a priori, par rapport à la vérité qui est spécialement exprimée; et cependant a posteriori, par rapport à la vérité générale qui réside au fond. Ainsi, par exemple, quand on dit, sans regarder : « L'eau qui est sur le feu doit maintenant bouillir », parce qu'on sait que la température s'élève à plus de quatre-vingts degrés.

La logique a ceci de commun avec lesmathématiques, que ses vérités sinon in abstraclo, du moins in concrelo, c'est-à-dire les jugements reposant sur ses lois, peuvent être rendus saisissables et certains pour chacun ; nul ne peutles mettre en doute, dès qu'il les comprend, et par conséquent, à moins demalentendu, il n'est pas possible de discuter ce qui repose sur les conditions purement logiques des notions et des jugements, pas plus que la géométrie ou l'arithmétique pures. Mais tous les cerveaux doivent s'accorder inconteslal)lement sur ce point. Il en est tout autrement des jugements immédiats. Ceux-ci naissent du passage qu'opère le jugement du visible physique à l'abstrait, en établissant directement les principes abstraits non par d'autres, mais sur la connaissance visible. Ici, où il faut faire en quelque sorte un saut en l'air du terrain de l'intuition à celui de la pensée, il subsiste souvent une différence indestructible entre cerveaux, et un jugement

IXH.TIUNK IH: l.\ CONNAISHANCF KT* MKTAIMlYSigi'K 25

droit et sûr est un don exlrftinement rare. La principale cause (le cette différence est certainement rjue, dans les sciences empiri(|nes, nous devons souvent nous a<hcmin(T (i«î I;i consécjucnce au principe, tandis que, dans les sciences d jtriori, nous pouvons toujours suivre la voie opposée, qui seule est sûre.

Cette propriété des vérités logiquement reconnaissables fait de la logique, comme des mathématiques, une science objective ; c'esl-à-dire qu'on parle de ses affirmations comme d'un objet existant en dehors de nous, sur lequel, à cause de son existence et de sa nature indépendantes de tous les individus jugeants, les jugements doivent absolument concorder. En attendant, nous savons que les lois logiques et les notions abstraites n'ont pas, plus que les nombres et les figures, une existence physique en dehors de nous, qu'ils sont bien plutôt d'origine purement subjective, 2eux-là comme formes de notre penser, celles-ci comme formes de notre intuition. Cet accord nécessaire de tous ne provient donc pas de quelque chose d'extérieur, mais de la nature semblable des formes subjectives de la connaissance chez tous les individus. Mais comme celles-ci doivent avoir leur siège dans le cerveau, qui est soumis, comme tout ce qui est organique, à des anomalies, il est très remarquable qu'aucune anomalie pareille ne se manifeste à l'égard des vérités logiques et mathématiques. Cela ne se produit même pas chez les aliénés. Ceux-ci en effet — particulièrement les idiots — ou ne comprendront nullement les paroles relatives à ces vérités, ou les interpréteront delà même façon; tandis que quelques personnes d'esprit sain voient faussement les couleurs, par exemple, et que beaucoup ne les voient pas du tout. Ceci confirme l'opinion de quelques

philosophes, que la raison serait indépendante du cerveau, quelque chose de purement intellectuel, d'hyperphysique, appartenant à ce qu'on nomme Tàme.

Il reste étrangeque cequi existe réellementendehors de nous, cequi est physiquement reconnaissable, comporte la diversité des jugements; tandis qu'il n'en est pas ainsi de ce qui est entièrement subjectif, du domaine de la logique et des mathématiques. (Il faut remarquer la différence entre subjectif et individuel.) Pour le premier point, la diversité individuelle possible des jugements résulte de ce que les formes subjectives de la connaissance doivent élaborer, assimiler ici une matière purement objective; et elle résulte plus encore de ce que l'intelligence doit saisir directement les rapports de cause compliqués, souvent incomplètement donnés, et la raison transformer de nouveau sa connaissance en idées abstraites : une ;jL£Tafi»a(7i!; s'ç àÀÀo yévoç ^ En matière de logique et de mathématiques, la matière est complètement dans la tète de chacun ; et cette tête est telle, qu'elle ne fonctionne pas du tout (chez l'idiot), ou qu'elle fonctionne bien.

Beaucoup d'hommes auront tiré inexactement un principe d'arithmétique, et seront devenus fous. Ce n'était probablement là que le premier symptôme.

La dialectique est, étymologiquement, l'art de la conversation. Mais comme nulle conversation ne reste longtemps agréable sans discussion, la dialectique, de par sa nature, àewienlV éristiqiœ.

Dites-moi quand l'espace prit naissance, où est né

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