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Deux Métaphysiques

Illusion, c'est-à-dire erreur ou mensonge de notre nature. C'est bien là qu'on en vient forcément quand on compare les exigences de l'Intelligence scientifique et celles de la Conscience morale. L'une ou l'autre de ces deux facultés opposées de notre être est trompeuse, et ne nous montre pas les choses sous leur vrai jour.

Or comme il semble aller de soi que c'est le propre de la science de nous donner la vérité, la fonction de l'intelligence de nous faire voir la réalité telle qu'elle est, il ne reste plus d'autre issue que de réduire définitivement le sentiment de la responsabilité au rôle d'apparence sans signification objective.

A moins que l'on n'ait le courage de faire l'inverse, et de prendre pour reflet de la Réalité absolue en

nous, non Tintelligence, mais la conscience morale. De grands esprits Tont osé ; et ils n'ont pas cru abaisser ou supprimer par là la science, mais au contraire la consolider en la ramenant à son véritable domaine.

Celui qui dans les temps modernes représente avec le plus d'éclat cette façon de penser est le philosophe Kant. A ses yeux, la science n'atteint que l'apparence, le Phénomène ; c'est-à-dire que notre intelligence — en se représentant les choses abstraction faite de leur valeur éthique, comme une succession d'événements rigoureusement enchaînés les uns aux autres, dans l'espace et le temps, par le lien de fer de la causalité naturelle, — se forge de la Réalité absolue une image inexacte. Au contraire, l'honnête homme (pas au sens mondain) qui prend pour guide sa conscience morale et place l'idée du devoir au centre de sa vie et de ses efforts, lui paraissait posséder par là non pas une connaissance de la réalité, mais la réalité même.

C'est qu'en effet il y a une différence entre connaître et être, avoir une théorie de la vie et vivre, savoir en quoi consiste l'absolue réalité et faire partie de cette réalité. Kant ne pensait pas que l'homme pût connaître l'être absolu, comprendre ce que c*est que l'existence, apercevoir et saisir par l'intelligence scientifique la réalité. Mais il estimait que l'homme tient à l'Etre par ce qu'il y a en lui de plus intime et de plus impénétrable, le sentiment du devoir, et qu'il est réellement quand il incarne l'auguste loi morale. Dans l'épineuse question de savoir à qui appartiendra le dernier mot, et qui a en définitive raison, — de

la raison Théorique, c'est-à-dire la science, qui cherche partout le nécessaire et le naturel ; ou de la raison Pratique, c'est-à-dire la conscience morale, qui veut uniquement le bien, la libre soumission au devoir, — Kant optait pour la seconde alternative, et affirmait la suprématie de la raison pratique- Elle ne nous fait rien connaître, mais elle nous fait être.

On lui a souvent reproché d'avoir admis une absurdité. « Dans le monde des phénomènes, disait-il, c'est-à-dire dans la chaîne des événements qui remplissent l'espace et le temps, et qui après tout constituent notre existence quotidienne, tout est déterminé, tout se tient rigoureusement, et il n'y a aucune place pour la liberté. Mais dans le monde des noumènes, de la réalité absolue, au delà de l'espace et du temps, l'homme est libre. » — 11 est clair qu'entendue ainsi selon la lettre, sa doctrine n'est qu'un leurre, et ne nous offre qu'une liberté chimérique ; car c'est bien ici-bas, dans la vie de tous les jours, qu'il nous importe d'être libres, de pouvoir choisir entre le bien et le mal, ou entre le mieux et le plus mal — et non dans un monde transcendant dont nous n'avons aucune expérience. Mais peut-être pourraiton, sans fausser l'idée profonde de Kant, et en conservant presque ses propres expressions, l'interpréter autrement.

Ce qu'il entend par le monde des phénomènes, c'est à proprement parler le monde scientifiquement conçu, l'image ou la notion que l'esprit humain se fait de la réalité par ses facultés exclusivement intellectuelles, et en éliminant ses aspirations morales.

Et le monde des noumènes ou des choses en soi, c'est la Réalité indépendante de cette représentation scientifique, la Réalité elle-même, que nous sentons, devinons, possédons, — bien mieux, que nous sommes, mais ne connaissons pas au sens scientifique du mot connaître, — dans le sentiment moral, dans rimpératif catégorique. Il ne faut donc pas opposer deux mondes (que Ton est trop enclin à se figurer, à l'exemple des choses matérielles hors de nous, comme deux étages superposés, dont les rapports sont alors inintelligibles, l'un étant dans l'espace et le temps, et l'autre au-dessus), mais deux façons d'envisager la réalité, deux modes de juger les choses, deux points de vue de notre esprit.

Sans doute cela ne supprime pas toute obscurité dans la doctrine de Kant. Car ce dualisme de deux façons déjuger, dont l'une nous donne une connaissance précise, scientifique, expérimentale, utile pour la vie matérielle, mais fausse en soi — et dont l'autre nous place dans la réalité dernière elle-même, mais ne nous en fournit aucune connaissance — ce dualisme subsiste ineffaçable et inexpliqué. Seulement on comprend que le même fait, le même acte de notre vie psychique, puisse être à la fois nécessaire et libre, puisqu'il ne s'agit plus là pour lui de deux manières d'exister; maîs/?OMr nousAe deux manières de le considérer dont une seule est... vraiment vraie.

Un exemple vous fera mieux saisir la chose. — Hier, j'ai renvoyé durement et avec impatience un pauvre diable qui m'importunait. J'ai deux façons de considérer cet acte.

Au point de vue objectif, scientifique, il m'apparaît comme un phénomène psychique qui s'est produit à son tour dans Timmense série des phénomènes de toute espèce constituant l'univers, et s'explique par ceux qui Font précédé. Etant donné mon caractère, ou mon système nerveux tel que l'hérédité et l'éducation l'ont formé, étant donnée d'autre part la disposition momentanée où je me trouvais, cette arrivée malencontreuse d'un fâcheux ne pouvait avoir d'autre résultat que celui qu'elle a eu. — Voilà le point de vue de la psychologie positive: un acte quelconque expliqué par ses antécédents, et devenant dès lors un des éléments du torrent universel. J'obtiens ainsi, et c'est la seule façon dont je puisse l'obtenir, une connaissance scientifique de mon acte de mauvaise humeur; par là il prend place dans ma conception de l'univers, par là il est expliqué.

Mais par là aussi j'en ai fait un phénomène, et j'ai manqué la réalité vraie, le côté nouménal de cet acte. C'est l'autre point de vue, le point de vue subjectif, intime, moral, qui me le donne. Ici mon acte m'apparatt comme coupable; j'aurais dû prêter plus d'attention à la requête de ce malheureux, examiner s'il méritait quelque appui... Inutile de pousser plus loin l'admonestation morale virtuellement contenue dans ce verdict immédiat de ma conscience, le remords, le sentiment d'avoir mal agi. L'essentiel est seulement de noter que dans l'esprit, sinon dans les termes, de la philosophie de Kant, c'est ce sentiment qui trahit en moi la réalité absolue. J'aurais dû faire autrement, donc en vérité j'aurais/?//; et en suppo-

sant que tout est univoquement déterminé, mon entendement adopte une hypothèse commode, et d'ailleurs nécessaire pour relier les événements les uns aux autres en un système total, mais indémontrable et fausse au fond. Je suis coupable, donc je suis; et la science, en ne voyant en moi qu'une collection momentanée d'états psychiques passifs, un mode de la force universelle, un accident sans valeur en soi du grand Tout, se livre de nouveau à une opposition simplifiante, légitime à son point de vue et indispensable pour son but, mais erronée quant à sa vérité absolue.

Lors donc qu'on dit que la même action est nécessaire dans le monde des phénomènes, et cependant libre dans celui des noumènes, il faut entendre par là que bien réellement elle est libre et son auteur responsable, quoique nous en soyons réduits à la considérer comme nécessitée par les incidents antérieurs si nous voulons l'enrôler à leur suite, la comprendre en un mot, dans la conception intellectuelle que nous nous faisons de l'ensemble des choses. Car aux yeux de notre intelligence, les événements du monde resteraient pêle-mêle et sans rapports précis dans les cadres illimités de l'espace 'et du temps, si, pour les y fixer chacun à sa place et les y relier définitivement entre eux, nous n'y tendions d'avance, a priori, le canevas inflexible de la nécessité naturelle. Mais la mosaïque rigide que nous obtenons ainsi n'est pas la reproduction exacte de l'Être dans son essence et sa souplesse créatrices. Ces cadres et ce canevas, que notre pensée tire de son propre sein

comme l'araignée sa toile, ne s'appliquent pas à l'Absolu et ne l'emprisonnent pas, de sorte que la science expérimentale dont ils sont les conditions sine qua non et l'indispensable charpente, n'est que la fantasmagorie à laquelle - l'esprit humain aboutit lorsqu'il veut reproduire, sous forme d'image et de représentation objectives, une Réalité dont l'essence n'est aucunement susceptible d'être représentée ni conçue, mais seulement éprouvée et — vécue.

Tout à l'heure, la responsabilité morale se trouvait, avec la liberté, réduite au rang d'illusion pour donner à la science une portée absolue. Maintenant la position est retournée, et pour conserver la réalité de la première, c'est la science qui perd sa vérité en soi.

Ces deux alternatives sont également des hypothèses métaphysiques, en ce sens qu'aucune expérience cruciale ne saurait établir sans conteste la légitimité de l'une à l'exclusion de l'autre. De plus, elles ne laissent place à aucun intermédiaire, et l'on peut dire qu'il n'y a, au bout du compte, pour nous humains, que ces deux métaphysiques-là de possible. Nous sommes, en effet, irrémédiablement condamnés à l'anthropomorphisme par notre incapacité de sortir de nous-mêmes; et, réduits à concevoir ou deviner l'Absolu sur le modèle et comme au travers d'un des éléments de notre nature, nous n'avons que le choix entre nos deux facultés fondamentales, la Raison logique, et la Conscience morale.

La première demande le nécessaire, l'identique, l'unité. Son rêve serait d'aboutir à quelque immense syllogisme, dont la conclusion fût l'Univers, tout ce qui existe, tout ce qui arrive; reste seulement à trouver les prémisses ! Alors la raison serait satisfaite. A défaut de cela, elle s'empare du peu de nécessité qu'elle rencontre, ou croit rencontrer, dans l'ordre contingent de la nature, et, le portant à l'extrême, l'élevant à une puissance infinie, l'érigeant en principe absolu, elle arrive inévitablement à une conception unitaire, monistique, déterministe, du grand Tout. On peut appeler cette métaphysique le Naturalisme, car la nature est bien son prototype, son idéal — la nature, cette puissante vague, aveugle, inconsciente, indifférente au bien comme au mal, au plaisir comme à la douleur, au laid comme au beau, et les produisant également au cours de sa fatale évolution.

Le Naturalisme se présente d'ailleurs sous une infinité de formes, mais le fond reste le même. Que ce soit la Substance de Spinoza, l'Idée de Hegel, la Volonté de Schopenhauer, l'Inconscient de Hartmann, la Matière de Bûchner, la Force de Spencer ou l'Axiome éternel de M. Taine, — le principe premier est toujours conçu comme l'Un qui se développe avec nécessité ; sorte de grande masse de protoplasme métaphysique, poussant par-ci par-là despseudopodes éphémères qui se font l'illusion de posséder une existence indépendante, une volonté, une individualité propres, alors qu'ils ne sont qu'un «produit», un mode de la force, un accident de la

substance, un cas particulier de la loi universelle, une conclusion de syllogisme.

L'autre, de ces deux métaphysiques, s'abstient de toute connaissance de la réalité dernière ; elle ne croit pas que l'intelligence puisse trouver le secret de Fêtre, ni doive perdre son temps à faire entrer le principe de l'univers dans un mot ou une formule. Par ce renoncement à toute détermination intellectuelle de Tabsolu, elle est agnostique ; mais si elle n'était que cela, elle ne serait pas une métaphysique, c'est-à-dire une opinion relative à l'essence des choses et au sens de la vie. Or elle en est une, et très arrêtée, car elle affirme précisément ce que le naturalisme nie directement ou rend impossible par ricochet, la réalité des valeurs éthiques — et elle lève les épaules à ce qu'il pose comme l'expression adéquate de la vérité, le déterminisme absolu. C'est que comprendre l'intéresse moins que sentir et vouloir. Arriver à l'intelligence de notre monde, apercevoir partout la chaîne sans fin de la nécessité, contempler le fonctionnement aveugle de la grande machine ou l'évolution inconsciente de l'animal universel, la touche peu ; mais légitimer l'interprétation morale de la vie, retrouver tout au fond et pour ainsi dire au cœur même de l'Etre quelque chose qui réponde à ce qu'il y a en l'homme de plus personnel, de plus intime, ses sentiments moraux et ses aspirations vers l'idéal, voilà ce qu'elle veut. On pourrait appeler cette métaphysique-là le Moralisme, et mieux le moralisme agnostique, afin de bien indiquer que ce ne

sont point des exigences de nos facultés cognitives qui lui font prononcer un jugement sur l'essence des choses, et d'empêcher par là toute confusion avec les philosophies intellectualistes, où la source et le principe de la conviction sont dans une prétendue nécessité de l'entendement.

Le Moralisme aussi nous offre d'innombrables variétés et nuances. J'ai cité la philosophie kantienne, qui en est une forme abstraite, rationnellement élaborée, savante. Mais pour mon compte je le préfère, et je l'accepte, sous la forme plus enfantine en apparence, plus profonde et plus vraie à mon sens, que nous rappellent les cloches de Pâques ou de Noël. C'est, en effet, la même idée qu'expriment aux deux bouts d'une longue échelle, d'une part le christianisme — non pas celui des théologiens, mais celui que les âmes simples et droites puisent dans les récits évangéliques — et d'autre part le fondateur du criticisme ; seulement ce dernier l'a dépouillée d'éléments affectifs qui lui sont plus essentiels et indispensables qu'il ne croyait. Cette idée, c'est celle d'une différence réelle entre le Bien et le Mal, de la valeur absolue, éternelle, du Bien, de la sainteté de la loi morale.

On objecte il est vrai que le bien n'est rien de précis, que les prescriptions de la loi morale sont relatives, en perpétuelle variation d'un pays à l'autre, d'un siècle au suivant, d'un individu à son voisin, et même chez un seul et même homme selon ce qu'il a mangé ou les livres qu'il a lus. — Non sans doute, le Bien en soi, le devoir, la sainteté, ne se formulent

pas comme un théorème de géométrie. Ils sont opiniâtrement réfractaires à toute définition rigoureuse; et c'est même un piètre service qu'on leur rend que d'essayer de les enfermer dans une série d'articles numérotés, preuves en soient les décalogues et les systèmes d'éthique, bons si l'on veut à diriger en gros la réflexion sur le côté moral de la conduite, mais incapables de dire à un chacun ce qu'il doit faire dans le cas donné.

Mais cette objection de la relativité du Bien, de sa variabilité avec les temps, les lieux ou l'état de la civilisation, ne serait-elle pas simplement un commode et banal prétexte pour se dérober à son autorité, le retranchement derrière lequel nous nous mettons à l'abri des exigences de notre conscience ? Les cœurs non sophistiqués savent assez que si le Bien comme le Mal absolus leur échappent, en fait et dans l'immense majorité des cas, dans tous lorsqu'ils y regardent de près, il y a une différence sensible entre les diverses alternatives possibles, les unes se présentant elles-mêmes comme moralement meilleures, et les autres plus mauvaises ; et que ce n'est pas tant la connaissance du devoir qui fait défaut, que l'énergie créatrice du vouloir et du faire. On peut donc employer, sans les définir autrement, les expressions de Bien, Loi morale. Devoir, etc., comme dénominations générales pour une catégorie de faits d'expérience familiers à la conscience individuelle en sa sincérité ; ou si l'on tient à une définition, se contenter de dire qu'en pratique le bien absolu consisterait à toujours vouloir le mieux relatif que l'on aperçoit.

Il serait intéressant de noter les points de contact et de divergence entre ces deux formes extrêmes de la métaphysique morale, le christianisme primitif et la philosophie de Kant. On trouverait le premier beaucoup plus fidèlement (quoique incomplètement) rendu dans celle-ci que dans les édifices dogmatiques échelonnés le long des dix-huit siècles qui les séparent. Mais ce serait trop nous écarter de notre sujet, et je me bonerai à relever deux points.

Le premier, c'est qu'aux yeux du fier penseur de Kônigsberg la conscience morale revêtait Faspect sublime du Bien non encore accompli, mais qui veut l'être, — de l'Impératif catégorique ; tandis que dans la plupart des âmes religieuses elle s'éveille tout d'abord sous la forme humiliante du repentir, à l'occasion du Mal déjà fait. Mais dans les deux cas, le sentiment du Devoir ou celui du Péché, pour être pris au sérieux, supposent la liberté de l'agent moral.

Car en dépit des théologiens partisans de la prédestination — et en cela apôtres du Naturalisme, vu qu'il revient bien au même que tout soit déterminé de par la volonté divine ou de par la constitution mécanique de la nébuleuse primitive — la conscience humaine a toujours trouvé absurde de parler de bien et de mal, de devoir ou de péché dans un ordre de choses où tout est nécessaire et où l'individu n'est que l'inactif spectateur, l'éphémère assemblage^ d'une série de phénomènes dont chacun. est l'inévitable résultat de tous les précédents.

Le second point, c'est qu'en dépit encore des théologiens dont les élucubrations sont venues alourdir

gratuitement le christianisme de pesantes surcharges intellectualistes, la conception chrétienne du fond des choses est tout aussi « agnostique » que celle de Kant, si ce n'est plus. Ce n'est point en effet dans un but théorique, pour expliquer la nature et satisfaire l'entendement, que le Christ est venu révéler «le Père », mais uniquement en réponse à un besoin de la conscience, au profit exclusif des âmes travaillées et chargées. Ce nom même de Père appliqué à l'Absolu, n'est-il pas comme le résumé et le point culminant de tous les contrastes qui distinguent la métaphysique morale des métaphysiques naturalistes ? En substituant cette idée concrète, toute débordante de vivantes relations, aux abstractions vides où tombe l'entendement humain quand il cherche à concevoir le fond des choses, le christianisme reconnaît assez qu'il n'apporte pas une explication logique, une théorie intellectuelle de l'univers, mais — ce qui est beaucoup moins, ou beaucoup plus, et en tout cas tout différent — une conception, mieux que cela, une possession de la réalité, conforme aux aspirations les plus profondes du cœur humain.

« Mais c'est de l'anthropomorphisme pur ! » s'écriet-on. — Eh ! sans doute. Est-ce que par hasard elles en sont moins, toutes ces creuses notions d'être, force, substance, idée ou volonté inconscientes, etc., avec lesquelles les philosophes prétendent combler le gouffre de l'inconnaissable? Pour sortir de l'officine de l'intellect au lieu de jaillir des profondeurs de la conscience morale, sont-elles donc affranchies de l'estampille humaine ? Qui a jamais démontré que

notre raison théorique et toutes les catégories de notre entendement soient moins « subjectives» que nos sentiments moraux ? Oui bien, si la faculté de connaître arrivait à donner le pourquoi et le comment de l'existence, si elle pouvait rendre limpide et transparent le mystère de Tétre et assigner une raison logique au réel, nous serions autorisés à penser qu'elle entrevoit l'absolu, et à lui prêter créance. Mais dans son impuissance native à dire pourquoi quelque chose existe plutôt que rien, ceci plutôt que cela, et la conscience à côté des mouvements moléculaires cérébraux, elle éveille quelque soupçon sur sa portée véritable, et il reste à tout le moins indémontré qu'elle vaille mieux, pour nous mettre en contact avec le Fond même des choses, que le sentiment moral tout vague qu'il est.

Entre ces deux métaphysiques laquelle choisir?

On peut d'abord s'éviter ce souci, en n'y pensant pas et vivant de routine. La plupart des gens le font, et c'est bien assurément le parti qui donne le moins de tracas à l'intelligence comme à la volonté.

On peut aussi rester consciemment dans le doute, et professer l'agnosticisme pur. Mais cette position d'équilibre instable paraît difficile à conserver longtemps; et, à de très rares exceptions près, ceux qui la prônent le plus ne tardent pas à verser d'un côté ou de l'autre, le plus souvent dans le naturalisme ; témoin Auguste Comte et Spencer. — A moins que,

semblable à ces boules de sureau qu'on voit dans les cours de physique osciller entre deux tiges contrairement électrisées, on ne passe sa vie dans un perpétuel va-et-vient entre un naturalisme souvent presque cynique et la foi morale la plus édifiante. L'illustre exemple de M. Renan est là pour prouver que cet exercice est moins fatigant qu'il n'en a l'air ; c'est de plus le seul moyen certain de passer de temps à autre parle juste milieu. Seulement cette agilité de criquet n'est pas à la portée de tout le monde.

On peut enfin se décider. Mais dans quel sens ? — Affaire exclusivement individuelle, qui dépend de la tournure d'esprit, ou de la volonté, de chacun. Ici encore, dans l'explication de ce choix primordial, se retrouvent indéfiniment les mêmes partis pris métaphysiques.

Ceux qui ont opté pour le point de vue moral, diront qu'ils l'ont fait en vertu d'une libre décision de leur conscience, devant la sainteté de la loi du devoir, « le premier devoir étant de croire au devoir. »

Les autres objecteront que c'est là une flagrante pétition de principe, et que la véritable origine des opinions philosophiques d'un homme est son tempérament, sa constitution psychophysique, le milieu, la race et l'occasion, l'hérédité et l'éducation, — bref tout, sauf lui-même puisqu'il n'est rien en soi, et en dernière analyse le développement mécanique de la sempiternelle nébuleuse primitive.

A cela les premiers répondront que rien ne prouve que ce prétendu développement mécanique ait jamais existé ailleurs que dans l'intelligence des sa-

vants; qu'au bout du compte les explications de la science humaine valent ce que vaut l'entendement humain, et que l'impossibilité où nous sommes d'établir la nécessité purement logique d'aucun fait réel laisse le champ libre à toutes lés opinions sur la raison dernière des choses — et des décisions morales.

Sur quoi les autres répliqueront que ce subtil raisonnement rappelle les beaux temps de la dialectique idéaliste, et n'a par conséquent pas de valeur, n'étant évidemment qu'un fait d'atavisme produit, au cours de l'évolution, dans quelques cerveaux encore insuffisamment adaptés au milieu scientifique moderne.

A quoi les premiers riposteront que pour une pétition de principe.... Mais il n'y a pas de terme à ce jeu-là ; et le seul moyen d'en finir une fois avec ce stérile échange d'arguments est de le couper net comme les spéculations du docteur Panglosse: « Gela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »

Conclusion.

Et nous donc, pensez-vous sans doute, que nous voilà loin de notre objet primitif, la psychologie positive! — C'est vrai. Pourtant cette longue digression n'aura pas été superflue si elle a contribué à mieux mettre en lumière l'idée qui était le but principal de cette étude: Que notre science n'est pas la

métaphysique et n'y doit pas tomber. Or c'est y tomber que de trancher, dans n'importe quel sens, le problème de la liberté morale.

Lorsque la psychologie expérimentale suppose que tout est nécessaire, que les phénomènes psychiques s'enchaînent rigoureusement, que le libre arbitre n'existe pas plus dans son domaine qu'en physique ou en astronomie, elle ne fait qu'user de son droit et remplir son devoir, puisque cette supposition est sa condition même d'existence. Mais cela ne signifie point du tout que dans le fond elle ait raison. Car le déterminisme absolu des phénomènes a beau être, de par la constitution de notre entendement, la maxime directrice de toute investigation, le principe suprême, l'axiome constitutif de toute science, — de là à nier ou à affirmer qu'il soit l'expression de l'absolue vérité, il y a un abîme, en deçà duquel la science doit rester si elle ne veut cesser d'être la science indépendante et se changer en dogme philosophique.

Il ne faut pas, en effet, s'imaginer qu'on fasse moins de la métaphysique quand on la fait en érigeant en vérités absolues les principes de la science, que quand on recourt à d'autres sources pour concevoir et symboliser le Fond des choses. Du moment que ce dernier est en question, et que l'on s'occupe de la réalité essentielle du monde, de nous-mêmes ou de quoi que ce soit, on a quitté le terrain de l'expérience scientifique.

Qu'on adopte pour guide, dans la conception de l'Absolu, les lois de l'intelligence, c'est-à-dire le besoin d'identité logique et, à défaut, de causalité uni-

verselle, de nécessité rigoureuse, d'unité fondamentale, qui mène invariablement au monisme déterministe, quelle que soit sa nuance ; — ou que, devant la banqueroute non moins invariable de la pensée en présence des mystères derniers de la réalité contingente, on se prenne à douter que l'intelligence soit l'essentiel en nous, et que pour saisir l'absolu on s'adresse à la conscience morale qui implique la réalité et la liberté des individus (sans préjudice d'ailleurs de leur solidarité entre eux) ; — dans les deux cas on sort également du domaine de la connaissance positive et l'on devient métaphysicien. Cela est certes permis; et il en est peu qui s'en privent. Mais beaucoup n'en conviennent pas, trouvant commode de laisser accroire au badaud que leur petit système de prédilection est l'unique autorisé, le seul authentique et véritablement scientifique. Gomme si la science s'occupait de cela ! Mais qu'importe, le pavillon couvre la marchandise et le tour est joué.

C'est à ce genre de contrebande qu'il convient de faire la guerre, parce que non seulement il entreprend sur la liberté de la pensée philosophique, mais il cause un tort grave aux sciences particulières, à celles surtout qui, comme c'est le cas de la Psychologie, n'ont pas encore derrière elles un long passé d'indépendance pour inspirer la considération.

Aussi le meilleur vœu qu'en terminant nous puissions faire en faveur de l'humanité pensante, c'est que tous ses membres en viennent un jour (les uns par l'irrésistible poussée de l'évolution, les autres par quelque acte inscrutable de leur libre arbitre) à

réaliser la célèbre formule In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas. Dont voici la traduction : dans l'indispensable, c'est-à-dire dans la culture des sciences et la pratique des vertus tant privées que sociales, un même zèle ; dans l'indémontrable, c'est-à-dire en matière de croyances métaphysiques, une complète liberté individuelle ; en tout et partout, la tolérance et le support mutuels, ces formes élémentaires, mais non les plus faciles, de la charité.

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