De la Liberté
Ce semble être une entreprise désespérée que de vouloir sauver la liberté en face d'un principe aussi précis que celui de concomitance ; et ce l'est en effet, si la psychologie expérimentale est l'expression de la vérité en soi. Car ici plus d'échappatoire. Rien ne sert de spéculer sur notre ignorance du nexus qui unit l'âme et le corps: quelle que puisse être la nature de ce lien, du moment qu'il y a concomitance régulière, la succession des états de conscience du berceau à la tombe est forcément aussi rér glée, aussi nécessitée en chacun de ses termes, que la série correspondante des événements mécaniques.
Au surplus, sauvât-on la liberté de ce mauvais pas qu'on n'y gagnerait rien ; car ce n'est pas seulement le parallélisme psychophysique qui lui fait obstacle, c'est d'une façon beaucoup plus générale l'esprit de toutes nos sciences, l'idée même de la connaissance scientifique. Qu'est-ce, en effet, que connaître un
événement, le comprendre, en faire un objet de science, sinon le rattacher à ses causes, c'est-à-dire assigner la série et l'ensemble d'événements antérieurs qui l'ont produit, qui l'ont rendu nécessaire ? Expliquer un fait, c'est toujours le ramener à d'autres où il était implicitement contenu, et en vertu desquels il ne pouvait pas ne pas être, ni être autrement. L'axiome constitutif de toute science est celui de Déterminisme absolu. La Science expire où commence la Liberté.
Il en résulte que lors même que les phénomènes psychiques ne seraient point liés à des phénomènes corporels, la psychologie n'en serait pas moins obligée de les considérer comme s'enchaînant avec une inéluctable nécessité, sans laisser aucune place à l'indétermination qui est un caractère de la liberté. Ainsi le veut notre faculté même de connaître, notre intelligence, source et fondement de la science.
D'autre part cette liberté, cette qualité d'avoir pu être ou agir autrement, se trouve constituer la thèse sous-entendue dans toute appréciation morale de la conduite et de la volonté humaines. De là un singulier contraste entre notre façon instinctive de juger les choses de la vie pratique, et le point de vue qui domine les recherches scientifiques.
Là, dans les mille détails de l'existence quotidienne, nous traitons nos semblables et nous-mêmes comme des êtres libres et responsables de leurs ma-
nières d'agir. Les sentiments plus ou moins confus de coulpe ou de contentement intime dont s'accompagnent un grand nombre de nos actes, comme le blâme et l'approbation que nous ne ménageons pas (surtout le blâme) aux faits et gestes d'autrui, en un mot cette valeur sui generis, ce caractère de moralité ou d'immoralité que toute volition humaine semble posséder à quelque degré, impliquent, notre foi native à la spontanéité de l'homme. Nous le regardons comme le maître et l'auteur propre de ses décisions dans la même mesure où nous estimons qu'elles lui sont imputables. L'homme est responsable; cet axiome, supposé dans tous nos rapports avec notre prochain revient à dire qu'il n'est pas à chaque instant de sa vie la résultante fatale de ce qui a précédé, un simple polichinelle dont la série des événements antérieurs tire la ficelle. En un mot qu'il est libre.
Ici au contraire, dans la science, où il s'agit d'expliquer, de relier les choses entre elles suivant des lois fixes, tous les événements de l'univers sont de prime abord, a priori, considérés comme découlant avec une rigoureuse nécessité les uns des autres.
Du domaine de la physique, où elle ne souffre pas de difficultés, cette conception s'étend peu à peu à celui de l'histoire et de la psychologie. Les actions humaines, cessant d'être jugées au point de vue de leur valeur intrinsèque, morale, sont rattachées à leurs motifs déterminants, aux circonstances ambiantes, à tout ce qui peut en livrer le pourquoi. Alors, peu à peu, sous l'œil désintéressé et impartial du
savant, telle décision qui semblait due à une libre initiative de son auteur, trouve sa raison d'être dans la série des faits antécédents. L'influence du milieu et celle du passé, l'habitude, l'éducation, l'hérédité, tout concourt de plus en plus à fournir l'explication causale de ce qu'un examen superficiel avait attribué à la spontanéité d'une volition individuelle, et l'on voit graduellement se dessiner la nécessité de ce qu'on prenait d'abord pour un acte de liberté. Le chaos des actions humaines s'ordonne ainsi progressivement ; la trame de l'histoire — histoire d'un individu, d'un peuple ou de l'humanité entière — se serre ; et nul doute, semble-t-il, qu'elle n'en vint pour un observateur suffisamment informé et clairvoyant à ne plus faire, en elle-même et dans son entre-croisement perpétuel avec la chaîne des événements du monde physique, qu'un seul tissu compact où tout se tient quasi logiquement, et dont aucune portion n'aurait pu être différente de ce qu'elle est, le commencement une fois donné.
Cette assimilation du cours des choses, tant humaines que physiques, au déroulement régulier d'un grand drame réglé d'avance, dont chaque incident est la conséquence inévitable de l'ensemble des précédents, ou plus exactement encore au jeu mécanique d'une immense boîte à musique remontée et dont le bouton a été poussé, — voilà le but suprême auquel tend notre intelligence dans l'analyse et la synthèse des faits. Malheureusement, et c'est ici que la contradiction entre la science et la vie se fait cruellement sentir, la responsabilité réelle des individus
succombe en même temps que leur liberté devant cet idéal scientifique, incompatible qu'elle est avec ce rôle de simples éléments intégrants de la grande machine. Car le plaisir et la souffrance peuvent bien subsister, mais la valeur proprement morale des actes et des volitions s'évanouit forcément dans la fatalité des mouvements mécaniques.
Une des roues de ma montre, arrivant à la conscience de sa véritable condition, pourra bien déplorer que les besoins de la construction ou la maladresse de rhorloger lui aient imposé des frottements douloureux ; elle pourra aussi se féliciter du remède que l'arrivée d'une goutte d'huile apporte à ses maux; mais elle ne saurait raisonnablement prendre sur elle, ni faire porter à ses voisines, la « responsabilité » des états agréables ou pénibles qu'elle éprouve. De même pour nous. Le mérite et la culpabilité s'effacent également devant la recherche objective qui tend à montrer l'uniforme déterminisme de tout ce qui arrive, et l'appréciation proprement morale des choses ne survit pas à leur explication scientifique. Il y a un mouvement de bascule, une proportion inverse, entre ces deux manières d'envisager un seul et même acte ; tout progrès de l'intelligence, introduisant la nécessité causale, marque un recul de la liberté et un amoindrissement de la responsabilité morale de l'agent.
C'est ce que V. Hugo sentait bien lorsqu'il souhaitait de dérober aux investigations de la science les crimes que réprouvait sa conscience de patriote (Toute la Lyre, II ; «Aux Historiens»):
Historiens, ayez les traîtres en dégoût...
Ne cherchez pas comment leur forfait se construit
Et s'éclaircit. Laissez ces monstres à la nuit.
Où donc en serions-nous si l'on s'expliquait l'homme
Qui tel jour a livré Paris ou trahi Rome !
Toute explication d'un monstre l'atténue.
Etc. Il y a là dix pages de vers exprimant à leur manière l'alternative que nous posent, non seulement les grands événements de l'histoire, mais aussi les innombrables volitions dont est faite la vie journalière de chacun de nous.
De deux choses l'une:
Ou bien la science a raisoYi, et tout acte psychique, comme les processus du monde matériel, est au fond l'inévitable aboutissement du cours antérieur de l'univers. Mais alors l'individu étant, en chaque point de sa durée, le produit nécessaire d'un passé sur lequel il ne peut rien puisqu'il est passé, cela n'a aucun sens de parler de sa responsabilité morale.
Ou bien l'individu est réellement responsable, c'est-à-dire qu'à un ou plusieurs instants de sa vie il aurait pu vouloir autrement. Mais alors tout n'est pas absolument prédéterminé par le cours antérieur des choses, l'évolution mécanique de l'univers présente des interruptions, des lacunes, — le champ que défriche la science est semé de miracles '.
' De miracles, c'est bien à dessein que je prononce ce mot. Tout acte libre, s'il en est, est par là même une création du néant, un commencement absolu, un trou qu'une intelligence scientifique infinie serait incapable de boucher, c'est-à-dire un miracle. Il n'est pas inutile d'insister là-dessus, parce que beaucoup de gens s'imaginent naïvemeut que la science, incompatible avec les faits vul-
Telle est Timpasse où nous jette le libre arbitre. La science l'exclut comme sa négation même, la responsabilité le réclame comme sa condition absolue. Faudra-t-il donc opter entre elles et sacrifier la vérité de la première ou la réalité de la seconde ? Dure extrémité, car il paraît aussi difficile de renoncer à Tune qu'à l'autre . Aussi a-t-on tenté l'impossible pour les conserver toutes deux en montrant, soit que la science peut dans son propre domaine s'accommoder de la liberté, soit que la responsabilité peut s'en passer. Mais j'avoue que les essais faits jusqu'ici dans cette double voie me semblent fort peu convaincants. Je n'en dirai que quelques mots.
Plusieurs savants, pour sauver le libre arbitre indispensable à la responsabilité, ont tâché de lui faire une place dans la science même, et plus particulièrement dans la physiologie nerveuse (puisqu'en somme c'est par le système nerveux que le monde moral et le monde physique se trouvent pour ainsi dire en contact). A cet effet, d'ingénieux subterfuges ont été inventés, ayant tous pour but de permettre à
gairemeut qualifiés de miracles que les religions présentent à leur origine ou dans le cours de leur développement, est en revanche compatible avec la liberté morale. On a vu de graves théologiens combattre le surnaturel au nom de la science et en même temps continuer à prêcher à leurs ouailles les dogmes du spiritualisme banal, entre autres la liberté morale, comme si au nom de la science cette dernière ne devait pas être proscrite au même titre, ni plus ni moins, qu'une guérison miraculeuse ou la résurrection d'un mort !
une force non matérielle, FEsprit ou la Volonté, d'intervenir dans un système de forces purement matérielles, le cerveau, et d'y déployer ses effets sans néanmoins que celui-ci cesse un seul instant de se conformer aux lois de la mécanique et au principe de la conservation de l'énergie. On peut dire que toutes ces tentatives, si subtiles qu'elles soient, ont avorté, et il n'y a guère à espérer que l'avcmir leur soit plus favorable, car le problème qu'elles agitent est bien trop proche parent de celui du mouvement perpétuel pour n'avoir pas le même sort.
D'ailleurs, quand il serait résolu, et que le physiologiste-mathématicien consentirait par impossible à tolérer une certaine dose d'indétermination dans le jeu de la mécanique cérébrale, ce serait le psychologue lui-même, comme je l'ai déjà indiqué, qui finirait par protester contre l'introduction de la volonté libre dans sa science. «Que voulez-vous que je fasse, dirait-il, de cette cause occulte et capricieuse, qui à chaque instant peut venir bouleverser la suite naturelle des phénomènes de conscience ? N'est-ce pas une ridicule comédie que de chercher encore des lois, des uniformités de succession, et de prétendre fonder une science expérimentale, quand on admet d'emblée que, tous les motifs d'une volition, toutes ses' conditions passées et présentes étant réalisés, la volition elle-même reste encore ambiguë et pourra, toutes choses égales d'ailleurs, être tantôt ceci et tantôt le contraire ! » Et Ton ne tarderait pas à voir paraître quelque Claude Bernard de la psychologie venant protester au nom de la raison scientifique
contre cette admission de causes indéterminables, et lui substituer le seul principe qui puisse, dans un domaine quelconque, servir de base à une science vraiment digne de ce nom, le principe du Déterminisme absolu de tous les phénomènes.
Aussi le plus grand nombre des penseurs de notre époque, sentant bien que la science rejette impitoyablement le libre arbitre, s'attaquent-ils à l'autre alternative en essayant de conserver la responsabilité sans la liberté. Pour peu que vous vous y prêtiez, ils vous prouveront qu'un homme dont les moindres actes et les plus graves décisions étaient irrévocablement prédéterminés,'^ dès l'origine, et virtuellement contenus dans le sein de l'Absolu ou de la grande Nébuleuse primitive, n'en est pas moins réellement responsable de sa conduite par le simple fait qu'il a le sentiment d'en être responsable. Cela m'a toujours paru obscur, mais il y a des gens qui le trouvent clair comme le jour.
Sans doute, même si l'on me prouve que tout en moi est nécessaire, je conserve encore le sentiment d'être libre et responsable ; instinctivement, je m'en veux et me méprise d'avoir en telle circonstance failli à mes devoirs, je m'estime malgré moi tenu de me mieux conduire à l'avenir. Mais ces jugements que ma conscience porte tout naturellement sur mes actes passés ou futurs, j'ai quelque peine à les prendre encore au sérieux maintenant que je me sais un simple pantin dans la main de la force universelle, un passif produit de l'aveugle évolution. Si l'obligation morale subsiste encore en moi comme fait psy-
chologique, à mes yeux de logicien du moins, et de philosophe désabusé^ elle a perdu sa signification, sa portée, son autorité, sa valeur distinctive en un mot, et ne possède plus qu'une valeur d'habitude, de préjugé. Elle est réduite à l'état d'illusion, dont je continue à être le sujet puisque je suis ainsi fait, mais non le jouet puisque je sais qu'il n'y a rien derrière. Certains amputés, lorsque le temps va changer, sentent leurs cors quand même ils n'ont plus de pied. Des personnes saines d'esprit, mais en proie à une hallucination maladive, voient un précipice ouvert à leurs côtés ou des fantômes devant eux, tout en sachant pertinemment qu'il n'y en ^ pas. A nous tous, la lune paraît énorme à l'horizon, bien qu'on nous ait enseigné qu'elle a toujours le même diamètre et répond au même angle visuel. Un décor de théâtre réussi nous fait voir de vastes perspectives là où la raison nous dit qu'il n'y a qu'une toile verticale, etc. Eh bien, c'est dans une situation analogue que se trouve l'homme revenu de Terreur du libre arbitre, mais auquel des influences héréditaires ou d'éducation, la conformation innée ou acquise de son cerveau, imposent toujours le sentiment qu'il est responsable, qu'il aurait pu ou dû agir autrement, qu'il sera — lui, et non la force universelle — le véritable auteur du choix qui va avoir lieu entre une bonne et une mauvaise action. Mais s'il n'arrive pas à se défaire tout de suite de ces illusions naturelles, fondées dans sa constitution physique et mentale, il n'en est du moins plus la dupe ; et quand il lui arrive encore de blâmer le vice ou d'honorer la vertu en
lui-même ou chez autrui, il sourit dans son for intérieur de ces restes de superstition puérile.
Car pour le sage inondé des lumières de la science, il n'y a ni Bien ni Mal, ni Vice ni Vertu ; dans l'indifférente nature, tout est également nécessaire, tout existe au même titre. Si, au cours de l'évolution mécanique de l'univers, le cerveau de tel de mes amis se trouve justement conformé de façon à ce qu'il veuille bien perdre sa vie pour sauver la mienne, c'est tant mieux pour moi et tant pis pour lui. Ce sera l'inverse avec tel autre que l'enchaînement des causes a fait coquin assez habile pour me dérober ma fortune ou mon honneur sans se mettre sous le coup de la loi ni de l'opinion publique. Mais, dans ces deux cas, les procédés de mes amis sont les inéluctables conséquences auxquelles devait aboutir, en ces points-là de l'Espace et du Temps, la série des événements naturels.
Si maintenant la conduite du premier m'inspire non seulement de la reconnaissance mais du respect, et celle du second outre la haine, le mépris, — ma seule excuse pour deux verdicts aussi contraires sur des actes également nécessaires en soi est que, de mon côté, j'ai des cellules cérébrales ainsi façonnées par l'hérédité, ce à quoi je ne peux rien. Mais ma raison — encore par suite de la contexture fatale de mes centres nerveux — ne peut s'empêcher de trouver singulièrement illogique, ces appréciations morales, qui n'auraient de sens à ses yeux qu'en un monde où les êtres pourraient en réalité vouloir et agir autrement qu'ils ne font. Enfin! s'il est vexant de ne pou-
voir me débarrasser d'une illusion que j'ai percée à jour, il me reste pourtant une fiche de consolation : c'est de penser que la même évolution inévitable qui m^impose, comme à tous les imbéciles dont la société est formée (par bonheur pour elle), le sentiment de ma responsabilité, me donne au moins, à moi homme intelligent, la vue aussi nette qu'obligatoire — que c'est une Illusion.