‹ Métaphysique et psychologieChapitre 2 sur 15 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Cest avec un sentiment de tristesse que je prends la plume pour écrire ces lignes qui serviront d'introduction à une nouvelle édition de Métaphysique et Psychologie de M, Théodore Flournoy, édition réclamée par des demandes nombreuses, et dont l'auteur se trouve empêché, par la maladie, de s^ occuper luimême, La personnalité de M, Flournoy, qui lui a valu tant d'amitiés et qui se présente, attachante et digne, aux lecteurs du présent ouvrage, se serait sans doute manifestée sous un jour caractéristique dans les paroles dont il aurait accompagné cette nouvelle édition d'un travail où il donnait, il y a 29 ans, le programme de l'effort qu'il allait fournir en sa double qualité de psychologue et de philosophe. En me priant d'en écrire la préface — témoignage de confiance dont je me sens à la fois honoré et touché — la famille de Vauteur a exprimé le désir que cette deuxième édition reproduise exactement la première, sans changement aucun. Je suis tout acquis à cette idée. Le livre, tel qu'il se présente dans sa première édition, est caractéristique de l'époque où le jeune docteur en médecine et privat-docent de philosophie s'apprêtait à prendre possession de la chaire de psychologie expérimentale dans sa ville natale. Des travaux qu'il

— vni —

publia par la suite, je citerai tout d* abord une série d'excellentes études spéciales sur les phénomènes de Synopsie ou audition colorée (1893), et de Réaction simple (1896). Ensuite, M. Flournoy a étudié avec beaucoup d'intérêt les phénomènes dits de spiritisme, et dans ce domaine de recherche psychologique il marque le début de la méthode fructueuse qui s'attache de préférence à Vétude de V individualité et des antécédents des médiums, en vue d'établir les rapports de liaison entre, d'une part, les états et phéno^ mènes particuliers sur lesquels se basent les spécula^ tions spirites et, de l'autre, la constitution physique et mentale des médiums et l'orientation de leur vie antérieure. Dans cet ordre d'idées, son œuvre princi^ pale est sa grande étude sur J/"® Smith, qui se croyait transportée pendant ses états visionnaires somnambuliques, soit dans l'ancienne Inde, soit à la cour de M arie^ Antoinette, soit enfin à la planète Mars (Des Indes à la Planète Mars, 1900). Le psychologue savant et pénétrant qu'est M, Flournoy a pu démontrer, d'étape en étape, le développement parcouru par ce médium intéressant, et établir dans le détail les sources du savoir surprenant qu'elle manifestait pendant ses états visionnaires. Cette étude est unique de cons^ cience et de profondeur, et si l'auteur a pu pénétrer si avant dans son sujet, il le doit en dernière analyse à son penchant à l'observation de la vie intérieure sous toutes ses formes, normales et anormales, sublimes et absurdes. Plus récemment encore il a fait paraître, outre divers Documents d'enquête, un excel^ lent exposé des principes relevant de la psychologie

et de la théorie de la connaissance, qui sont essen^ tiels pour l'intelligence des phénomènes invoqués par le spiritisme et pour la critique des interprétations quen donnent les spirites (Esprits et Médiums, 1911). L'attitude de Flournoy vis-à-vis de l'interprétation spirite est franchement dubitative. Pas un seul des faits allégués par elle ne lui paraît probant , mais il concède volontiers qu'il y en a qui restent inexpliqués. Le résultat négatif de son enquête rappelle celui de deux autres philosophes, Henry Sidgmck et William James, déclarant tous deux, après plus de vingt années de recherches concernant les phénomènes en question, n'être pas plus avancés qu'au jour où ils avaient abordé le sujet. Nous lui devons une autre étude suivie et détaillée de phénomènes extraordinaires intervenant dans la vie d'une femme de qualités peu communes : je veux parler du mémoire intitulé « Une Mystique moderne, Documents pour la psychologie religieuse», qui a paru dans les Archives de Psychologie dirigées par MM, Th, Flournoy et Ed. Claparède (IVlô), La mise à la disposition de M. Flournoy des renseignements qui font la base de cette étude fut en quelque sorte la récompense de la solidité de ses travaux et de ses connaissances profondes en matière de psychologie individuelle. La femme distinguée qu'il nous présente ici sous le nom de « i/"® Vé, mystique moderne », souffrait de demisomnambulismes comportant un certain degré de double conscience, état insupportable de division intérieure. Encouragée par la haute estime dont jouissait Véminent psychologue de Genève, elle se dé-

cida à le consulter sur son cas et sa confiance ne fut pas déçue : le traitement et les conseils furent ceux d\in connaisseur pratique des hommes, doublé d'un chercheur réunissant les compétences du médecin et celles du psychologue. Au cours du développement ultérieur de il/"° Vé se produisirent des extases et autres états mystiques du plus grand intérêt; la psychologie religieuse reste endettée envers M. Flournoy de l'exposé d'un épisode extrêmement intéressant survenu dans la vie d'une femme d'intelligence supérieure, sans parler de la confiance qu'ontpu produire sa personnalité et ses recherches, condition première de la réalisation d'un tel document. M. Flournoy envisage l'épisode qui fait l'objet de son étude dans ses rap^ ports avec la vie tout entière de J/"® Fie, et il en accompagne le récit de notes explicatives. Je me permettrai d'ajouter que dans un livre récent, qui n'a paru qu'en danois, j'ai entrepris d'établir une comparaison entre la mystique moderne étudiée par M. Flournoy et d'autres individualités extatiques, notamment sainte Thérèse. Sur certains points mes conclusions diffèrent de celles de M. Flournoy.

En ce qui concerne l'ouvrage dont j'ai aujourd'hui l'honneur d'écrire l'introduction, il se propose de déblayer le terrain devant une étude purement e/npi^ rique de la psychologie, en établissant une distinction très nette entre la psychologie en tant que science expérimentale spéciale, et les spéculations sur la t>ie mentale et ses relations avec la vie organique qu'on a l'habitude de désigner sous le nom de métaphysique.

M, Flournoy cherche à établir un premier principe dont dépendrait toute étude scientifique de la vie de l'âme. En effet, l'étude psychologique ne saurait se baser uniquement sur l'observation immédiate que nous fournit le a sens intime y). Il faut qu'en outre elle mette à profit tous les renseigne /nents sur la vie mentale que peut nous procurer l'observation empirique de l'organisme humain. En conséquence, l'hypothèse provisoire qu'il faut adopter comme règle directrice des recherches est celle du a parallélisme psychophysique y), selon laquelle toute modification d'un état psychique serait accompagnée d'un processus simultané se produisant dans l'organisme, et plus exactement dans le cerveau. A la question de savoir sur quoi se fonde ce principe, il est répondu que, pas plus que les autres axiomes dont la science fait usage, il ne saurait être Vobjet d'une démonstration scientifique. Il s'impose en psychologie au même titre que ^s'imposent en physique les principes d'inertie et de conservation de l'énergie. L'expérience nous conduit à formuler de tels principes sans pouvoir se charger d'en fournir la démonstration complète, et nous justifions leur affirmation en psychologie et en physique en alléguant qu'ils pourront servir utilement d'hypothèses provisoires. i<i L'utilité pratique tient lieu de démonstration rigoureuse ».

En dehors de la simultanéité, le principe de parallélisme, au sens de l'auteur, n'anticipe en rien sur les relations de l'âme et du corps, et même M. Flournoy s'est prononcé en faveur d'un dualisme radical à ce

— XH

sujety en répudiant catégoriquement les spéculations d'ordre spiritualiste, matérialisle et moniste. Dans un passage final. Use déclare partisan de la philosophie religieuse de Kant qui exprimerait mieux, selon lui, l'esprit intime du christianisme que ne le fait la théologie de l'Eglise. Par delà l'enchaînement universel que nous révèle la science, notre foi et nos aspirations aperçoivent un monde plus élevé devant lequel s'arrête notre pensée, pénétrée d'une entière confiance dans la réalité du bien, mais sans entreprendre de formuler ou de définir ses espoirs. M, Flournoy, dont la personnalité se manifeste à maintes reprises dans ses considérations théoriques, se fait surtout connaître à ce point de sa recherche^ qu'il termine par une conclusion personnelle, une affirmation virile des droits de la vie en face de la spéculation et de la dogmatique. Les idées esquissées dans cette fin d'ouvrage, M, Flournoy les a reprises pour les développer plus au long dans ses Principes de Psychologie religieuse (1903),

Sans dépasser les devoirs et les limites que m'impose mon rôle d'introducteur, je voudrais rendre compte ici de la manière dont j'envisage la pensée de M, Flournoy,

Sur l'un des principaux sujets du présent ouvrage, celui de l'hypothèse provisoire, je partage tout à fait le point de vue de l'auteur, —déjà en 1882 je m'étais prononcé dans le même sens dans la Psychologie que je publiais alors en danois, — et j'ai lu avec le plus vif intérêt la précision qu'il a donnée, depuis, de sa théorie, à l'occasion de quelques-unes des nouvelles

manières de voir adoptées par les physiciens. Dans l'ouvrage intitulé « Des Indes à la planète Mars », nous lisons en effet f4'"® éd., p. 39k) : « Malgré notre « habitude de considérer les phénomènes moléculai- « res ou atomiques du cerveau, le catabolisme des <c neuroneSy commue le vrai concomitant des processus « conscients, il se peut fort bien, il est même assez <( vraisemblable, que ces mouvements moléculaires ne « constituent pas le terme physique ultime côtoyant « immédiatement le monde mental, mais que les vé- « ritables corrélatifs physiques (spatiaux) des phéno- « mènes psychologiques (non-spatiaux) doivent être « cherchés dans les vibrations de la matière impon- « dérable, Véther, où les atomes et molécules ponde-' « râbles sont plongés un peu comme les grains de in poussière dans l'atmosphère, pour employer une « comparaison sensible quoique bien inexacte, y) Ajoutons qu'aujourd'hui les physiciens inclinent à considérer les principes d'inertie et de conservation de l'énergie comme dérivés par rapport aux lois de l'électricité qui régissent les phénomènes de l'éther. Les lignes que je viens de citer font bien voir la préoc-cupation de l'auteur de tenir son hypothèse à jour ; — même les hypothèses provisoires ont besoin d'être tenues à jour. Que d'ailleurs V hypothèse du parallélisme soit bien la seule hypothèse provisoire possible en l'état actuel de la science, nous le voyons concéder par les chercheurs même qui émettent contre elle les critiques les plus vives dès qu'elle prétend s'arroger le rang d'hypothèse définitive. Des auteurs comme Bergson, Strongy Rickert et Busse se sont prononcés

dans le même sens. Pour ma part, j'ai quelquefois exprimé mon idée à ce sujet en disant qu'au lieu de parler des relations de l'esprit et du corps il vaudrait mieux s'en tenir aux rapports entre la psychologie et les sciences physiques et naturelles, l'essentiel étant pour moi de mettre en harmonie les méthodes et les points de vue des deux ordres de recherches. Or, seule l'hypothèse du parallélisme permet la collaboration des deux catégories de sciences, sans empiétements de l'une dans le domaine de l'autre.

Quant aux arguments allégués en faveur de cette hypothèse provisoire, je constate une divergence : le sens dans lequel M. Flournoy abordé la question est plus pragmatiste que le mien. Pour moi y la préférence de cette hypothèse déterminée ne dépend pas d'un choix fortuit et arbitraire. Si nous nous demandons pourquoi on n'a pas toujours eu le principe de parallélisme pour principe directeur, nous sommes amenés à constater que son apparition est due à l'influence des principes et points de vue qui dominent la science moderne. Les Grecs ne Vont pas connu. Un seul passage dans Aristote (De anima, p. W3 a, 29) est inspiré d'une conception analogue. Mais à peine la science rnoderne a-t-elle été fondée que notre hypothèse provisoire commence à s'annoncer. C'est qu'il est naturel à un esprit façonné par ce que l'époque moderne entend par sciences physiques et naturelles de chercher à s'expliquer tout phénomène matériel par un autre phénomène matériel, selon le principe exprimé par les axiomes d'inertie et de conservation de l'énergie. Voilà ce que Spinoza a compris le pre-

mier, et cest lui justement qui affirme la simultanéité (simul naturâ) des phénomènes psychiques et des états organiques. Aussi le voyons-nous, dans le traité quil consacre à la psychologie proprement dite, envisager la nature hwuaine tantôt sous sa face psychique, tantôt sous sa face matérielle. Au XIX^ siècle, cest à Fechner, le fondateur de la psychologie expérimentale, que revient surtout Vhonneur d'avoir repris cette idée fondamentale qui était dans la logique du développement de la science — et s'imposait, par cela même, comme hypothèse provisoire.

L'image du parallélisme m'a toujours paru peu heureuse. Celle des côtés convexe et concave d'une courbe — quia été proposée par Fechner — me semble plus adéquate, La relation de deux parallèles est assez fortuite ; on peut en supprimer une sans que l'autre s'en trouve en rien modifiée. L'homme n'est pas composé de deux parties intégrantes à ce point indifférentes entre elles; une telle supposition n'est pas autorisée par l'expérience. Dans la conception même de M, Flournoy, l'être humain constituerait une unité et non pas une conglomération, Cest ainsi qu'il dit à la première page du présent ouvrage : a Le principe de concomitance ou de parallélisme psychophysique n'est que l'expression scientifique de l'étroite union e,xistant entre l'âme et le corps y). Or, entre deux parallèles, il ne saurait y avoir d'étroite union; cette expression s'applique mieux, il me semble, aux côtés convexe et concave d'une courbe,

La divergence que je viens de relever entre la manière de voir de M, Flournoy et la mienne n'est cer-

tainement pas sans avoir des relations avec d'autres différences qui pourraient être constatées en d'autres points, et finalement dans le domaine de la philoso^ phie religieuse. Mon point de vue est plus voisin de la conception « moniste » que le sien ; et, vu sous sa perspective, le mien paraîtra sans doute se rapprocher du ii naturalisme y) , Je n insisterai pas sur cette divergence. J'ai dû m'établir sur mes positions avec une autre orientation que lui. Ces divergences niap* paraissent aujourd'hui moins accusées, de même qu'elles s'effaçaient dans ma pensée quand, lors du Congrès de Psychologie tenu à Genève en 1909, j'avais l'honneur de recevoir l'hospitalité de M, Flournoy, et de faire la connaissance de la personnalité marquante dont l'importante recherche est représentée, dans sa première étape, par le présent livre. Je suis sûr que ses lecteurs, les nouveaux aussi bien que les anciens, s'associeront à moi pour envoyer des pensées de sympathie et de reconnaissance à l'auteur qui cesse le travail après avoir bien mérité de la science.

Carlsberg, près Copenhague, le 24 février 1919.

Harald HÔFFDING.

Page 1