‹ Méthode Berlitz pour l'enseignment des langues modernesChapitre 31 sur 41 · SINGULIERE MEPRISE · texte numérisé non relu

SINGULIERE MEPRISE

Un étranger très-riche, nommé Suderland, était banquier de la cour de Saint-Pétersbourg et jouissait d'une assez grande faveur auprès de l'impératrice Catherine IL

Un matin, on lui annonça que sa maison était entourée de soldats et que le maître de police demandait à lui parler. Cet officier, aommé Reliev, entra d'un air consterné. — M. Suderland, dit-il, je me vois avec un vrai chagrin chargé par ma gracieuse souveraine d'exécuter un ordre dont la sévérité m'effraye, m'afflige. J'ignore par quelle faute ou par quel <îrime vous avev; excité à ce point le ressentiment de Sa Majesté.

— Moi. monsieur ! répondit le banquier, je l'ignore autant et plus que vous ; ma surprise surpasse la vôtre. Mais enfin quel est cet ordre ? — Monsieur, répliqua l'officier, en vérité, le courage me manque pour vous le faire connaître ! — Eh. quoi ! aurais-je perdu la confiance de l'impératrice ? — Si ce n'était que cela, vous ne me verriez pas si désolé : la confiance peut revenir ; une place peut être rendue. — Eh bien, s'agitil de me renvoyer dans mon pays ? — Ce serait une contrariété, mais avec vos richesses on est bien partout. — Ah ! mon

* En faisant lire les morceaux suivants, le professeur doit faire beaucoup de questions semblables à colles des leçons lues jusqu' ici. Plus il en fera, mieux cela vaudra pour l'élève.

Il fera aussi bien attention à la prononciation de l'élève, en corrigeant soigneusement chaque faute : il pourra écrire sur le tableau, comme exercices de prononciation, les mots que l'élève aura de la difficulté à prononcer. Il les fera syllaber, en faisant remarquer les sons de chaque lettre. On commencera en même temps l'étude de la grammaire. Comme exercice écrit le professeur donnera des dictées de lettres. La réponse a ces lettres servira d'exercices de style, que l'élève fera à la maison. Ce dernier se familiarisera avec les morceaux lus pour pouvoir les raconter à la leçon suivante.

Dieu, s'écria Suderland en tremblant, est-il question de m'exiler en Sibérie ? — Hélas ! on en revient. — De me jeter en prison ? — Si ce n'était que cela, on en sort. — Bonté divine ! voudrait-on me knouter ? — Ce supplice est affreux, mais il ne tue pas toujours.

Eh quoi ! dit le banquier en sanglotant, ma vie est-elle en péril ? L'impératrice, si bonne, si clémente, qui me parlait si doucement encore il y a deux jours, elle voudrait .... Mais je ne puis le croire. Ah ! de grâce, achevez ; la mort serait moins cruelle que cette attente insupportable. — Eh bien, mon cher, dit l'officier de police d'une voix lamentable, ma gracieuse souveraine m'a donné l'ordre de vous faire empailler.

M'empailler ! s'écria Suderland, en regardant fixement le maître de police ; mais vous avez perdu la raison ou l'impératrice n'a pas conservé la sienne ; enfin vous n-auriez pas reçu un pareil ordre sans en faire sentir la barbarie et l'extravagance. — Hélas !. mon pauvre ami, j'ai fait ce qu'ordinairement nous n'osons jamais tenter ; j'ai marqué ma surprise, ma douleur, j'allais hasarder d'humbles remontrances ; mais mon auguste souveraine, d'un ton irrité, en me reprochant mon hésitation, m'a commandé de sortir et d'exécuter sur-lechamp l'ordre qu'elle m'avait donné, en ajoutant ces paroles qui retentissent encore à mon oreille : Allez, et n'oubliez pas que votre devoir est de faire, sans murmure, les commissions dont je daigne vous charger.

Il serait impossible de peindre l'étonnement, la colère, le désespoir du pauvre banquier. Il pria le maître de police, le conjura, le pressa longtemps en vain de lui laisser écrire un billet à l'impératrice pour implorer sa pitié.

Le magistrat, vaincu par ses supplications, céda en tremblant à ses prières, se chargea de son billet, sortit, et n'osant aller au palais, se rendit chez le gouverneur de Saint-Pétersbourg. Celui-ci croit que le maître de police est devenu fou ; il lui dit de le suivre, de l'attendre dans le palais, et court, sans tarder, chez l'impératrice.

Introduit chez cette princesse, il lui exposa le fait. Catherine, en entendant ce récit, s'écria : Juste ciel! quelle horreur! En vérité, Reliev a perdu la tête. Comte, partez, courez et ordonnez à cet insensé d'aller tout de suite délivrer mon pauvre banquier de ses folles terreurs et de le mettre en liberté. Tout à coup l'impératrice éclata de rire. J'ai le mot de l'énigme, s'écria-t-elle. Mon chien favori, que j'avais appelé Sudcrland, vient de mourir ; j"ai ordonné à Reliev de le faire empailler; et, comme il hésitait, je me suis mise en colère contre lui, pensant que, par une sotte vanité, il croyait une telle commission au-dessous de sa dignité.

LE TOUR du MONDE IMPROMPTU.

Il était à peine six heures du matin, lorsqu'une élégante chaise de poste, dans laquelle se trouvait le célèbre Bougainvillê, traversait rapidement les Champs-Elysées. On était au mois de mai de l'année 1766 : le temps é!:ait superbe, et quelques promeneurs, attirés par le charme de cette belle matinée circulaient dans les allées de cette magnifique promenade. Tout à coup Bougainville aperçut le comte de Boncourt, l'un de ses amis, qui se livrait au plaisir de respirer l'air frais et pur du matin. Il fit arrêter ses chevaux et l'appella. Aussitôt de Boncourt s'empressa de venir serrer affectueusement la main du voyageur. Après s'être donné mutuellement de leurs nouvelles : '"'Quel est le but de ta promenade? dit le marin à son ami, — Mon seul but, répondit le comte de Boncourt, est d'échapper à l'ennui ; je suis venu respirer ici le grand air, ou pour mieux dire, je flâne : mais toi, pourquoi nous quitter déjà ? Où vas-tu donc ? — A Versailles, où le roi m'a fait appeler ; l'heure me presse et je t'offre une place à côté de moi, si tu veux m'accompagner dans ce petit voyage. Ce sera pour toi un moyen de tuer le temps, et pour moi une charmante manière de remédier aux ennuis de la route. —

C'est entendu, s'écria le comte en s'élançant près de son aniir je passe la journée à Versailles, je reviens dîner à Paris ; ce sera ma foi délicieux : en route, postillon." La gaieté la plus cordiale, rendit bien courtes pour les voyageurs les deux premières heures qui s'écoulèrent ; enfin les chevaux s'arrêtèrent pour relayer. De Boncourt mit la tête à la portière et ne put retenir une exclamation de surprise, en se voyant devant une auberge de village qui lui était inconnue. ' ' Que signifie cela, s'écria-t-il, où sommes nous donc ? Il y a quelque erreur. — Nullement mon cher, mais je dois t'avouer que pour jouir de ton aimable compagnie, je t'ai caché le véritable but de mon voyage, je vais à Rennes chez un de mes cousins où tu trouveras une nombreuse société et mille moyens de passer agréablement ton temps. — Il faut avouer que tu es singulier, et si tu n'avais pas le caractère d'un vrai marin je ne pourrais te pardonner cette plaisanterie. — Tu es garçon, personne ne t'attend, et tu devrais être enchanté de cette perspective de voyage. — Il est vrai que tout mon temps est libre et que je ne puis mieux l'employer qu'en le passant avec toi ; ainsi, va pour le cousin de Rennes." La chaise de poste s'agita de nouveau, le postillon fit claquer son fouet, les grelots des chevaux résonnèrent, et la voiture roula bientôt sur une route large et unie. La journée s'écoula en conversations familières, en anecdotes plaisantes; les deux amis rivalisaient de verve et de gaieté. Boncourt applaudissait au plan de Bougainville, et ce dernier retenait avec peine un sourire malicieux. La nuit arriva promptement ; les deux ami^ dînèrent à un relais, puis s'endormirent profondément jusqu'au lendemain matin. De Boncourt à peine éveillé, s'aperçut que Rennes était déjà bien loin derrière eux et que pourtant la chaise de poste roulait toujours aussi rapidement, il réveilla brusquement son ami. " Bougainville, s'écria-t-il, le postillon se sera endormi ; nous sommes au delà de Rennes, il faut retourner sur nos pas. — Rassure-toi, le postillon connaît parfaitement son chemin ; nous n'allons pas à Rennes. — Com-

ment, ce n'était pas assez d'une mystification, il faut avouer que tu es un singulier garçon et que je suis un niais de m'être laissé tromper ainsi, mais il est trop tard pour réfléchir à présent : où allons-nous et sérieusement cette fois ? A Brest, mon cher ami ; j'ai voulu te causer la surprise de te faire voir un port militaire : tu visiteras mon vaisseau et tu me remer eieras à ton retour. — Je veux bien t'absoudre encore, et je dirai même que ton idée me plaît infiniment : d'autant plus que, cette fois, je suis sûr de savoir la vérité." Bougainville qui semblait encore plus gai que de coutume, décrivit à son ami toutes les merveilles qu'il allait voir, et jusqu'à Brest le temps s'écoula d'une manière charmante.

Le comte de Boncourt fut saisi d'admiration à la vue du port et de ces magnifiques vaisseaux que balançait mollement la marée montante. Entre tous, celui de Bougainville se faisait distinguer par sa force et sa beauté ; tous les maletots réunis sur le pont semblaient attendre la présence de leur chef pour se livrer à quelque manœuvre- Une petite chaloupe reçut les deux amis, et bientôt ils montèrent sur le pont du navire. Bougainville, sous prétexte d'avoir quelques ordres adonner, chargea son contre-maître de faire visiter à Boncourt l'intérieur du bâtiment, puis il s'éloigna, adressa quelques mots en particulier à chacun des matelots, et. bientôt les ancres furent levées, rien ne retînt plus au rivage le superbe navire ; il s'élança sur les vagues et, toutes voiles déployées, cingla sur l'eau avec la rapidité de la flèche. De Boncourt, qui ne s'attendait pas à quitter le port, accourut sur le pont, demanda Bougainville, exigea des explications. "' Tas-tu donc me faire un crime de te procurer le plaisir d'une promenade en mer sur un vaisseau comme le mien '( Laisse-moi le soin de régler remploi de ton temps, et tu ne t'en repentiras pas." Le comte, calmé par la gaieté et la tranquillité de son ami, se livra tout entier au plaisir de contempler le magnifique spectacle qui s'offrait à ses yeux.

La mer, agitée de vagues majestueuses, reflétait dans ses

eaux limpides le ciel bleu et le soleil étincelant ; le navire se balançait avec grâce et semblait parcourir en conquérant le sillon qu'il traçait dans les eaux écumantes. Déjà on n'apercevait plus la terre d'aucun côté, l'immensité enveloppait le vaisseau, et Bougainville ne donnait pas l'ordre du retour. De Concourt perdit patience ; il appella son ami : "La promenade, mon cher, a duré assez longtemps, il me semble : il est temps qu'elle finisse : retournons à Brest, il me tarde de me sentir en terre ferme ; voyons, pourquoi rester à me regarder avec malice ? qu'y a-t-il ? — Je ne sais comment tu prendras . . . . comment t'annoncer. — Il s'agit bien de toutes ces phrases, donne Tordre du retour. — C'est impossible ! — Comment, impossible! Que signifie cela ? Où me mènes-tu? Que faisons-nous ? — Le tour du monde, mon cher ; je te fais faire ce que pas un Français n'a fait avant toi, et dans trois ans je te rends à ta patrie. — Trois ans ! le tour du monde î Tu es fou, ou plutôt je le vois bien, tu m'as fait tomber dans un piège dans un guet-apens dont j'ai été assez sot pour ne pas savoir me tirer. Trois ans en mer ! répétait-il en frappant du pied avec colère; si tu m'avais prévenu ; si j'avais pris mes précautions. — Sois tranquille, rien ne te manquera ici, tout ce qui m'appartient est à toi, disposes-en ; nous partagerons en frères, et tu verras que même sur mon vaisseau je sais bien traiter mes amis. — Mais enfin pourquoi nem'avoir pas prévenu? reprit de Boncourt légèrement adouci. — Parce que je te connais, tu aurais été effrayé, tu aurais refusé, et je serais resté trois ans sans voir mon meilleur ami." De Boncourt tendit la main à Bougainville : "En vérité, je ne puis me fâcher avec toi, dit-îl ; voilà, je crois, la plus forte plaisanterie qui ait jamais été faite : mais je te la pardonne en faveur de notre vieille amitié. Allons parcourir les mers ; avec un marin tel que toi je ne crains pas de braver leurs périls."

Au bout de trois années de navigation, de Boncourt rentrait à son hôtel, heureux du charmant voyage qu'il venait d'accomplir.

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