‹ Méthode Berlitz pour l'enseignment des langues modernesChapitre 32 sur 41 · ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS

Les premiers jours où Saint-Pétersbourg eut revêtu sa robe blanche furent pour moi des jours de curieux spectacle, car tout m'était nouveau. Je ne pouvais surtout me lasser d'aller en traîneau, car il y a une volupté extrême à se sentir entraîné, sur un terrain poli comme une glace, par des chevaux qu'excite la vivacité de l'air, et qui, sentant à peine le poids de leur charge, semblent voler plutôt que courir. Ces premiers jours furent d'autant plus agréables pour moi, que l'hiver ne se montra que petit à petit, de sorte que j'arrivai, grâce à mes fourrures, jusqu'à vingt degrés presque sans m'en être aperçu.

Un jour, comme le ciel était très beau, quoique l'air fut plus vif que je ne l'avais encore senti, je me décidai à faire mes courses en me promenant ; je m'enveloppai d'une grande redingote d'astracan, je m'enfonçai un bonnet fourré sur les oreilles, je roulai autour de mon cou une cravate de cachemire, et je m'aventurai dans la rue, n'ayant de toute ma personne que le bout du nez en l'air.

D'abord tout alla à merveille ; je m'étonnais même du peu d'impression que me causait le froid, et je riais tout bas de tous les contes que j'en avais entendu faire ; j'étais, au reste, enchanté d'avoir cette occasion de m'acclimater. Cependant, après quelque temps, je crus remarquer que les personnes que je rencontrais, me regardaient avec une certaine inquiétude, mais cependant sans me rien dire. Bientôt un monsieur, plus causeur a ce qu'il paraît, que les autres, me dit en passant : Noss ! Comme je ne savais pas un mot de russe, je crus que ce n'était pas la peine de m'arrêter pour un monosyllabe, et je continuai mon chemin. Au coin de la rue des Pois, je rencontrai un cocher qui passait ventre à terre en conduisant son traîneau ; mais si rapide que fût sa course, il se crut obligé de me parler à son tour, et me cria ; -Nossx noss ! Enfin, en

arrivant sur la place de l'Amirauté, je me trouvai en face d'un homme du peuple, qui ne me cria rien du tout, mais qui ramassant une poignée de neige, se îeta sur moi, et avant que j'eusse pu me débarrasser de tout mon attirail, se mit à me débarbouiller la figure et à me frotter particulièrement le nezde toute sa force. Je trouvai la plaisanterie assez médiocre, surtout par le temps qu'il faisait, et, tirant un de mes bras d'une de mes poches, je lui allongeai un coup de poing qui l'envoya rouler à dix pas. Malheureusement ou heureusement pour moi, deux paysans passaient en ce moment, qui, après m'avoîr regardé un instant, se jetèrent sur moi, et, malgré ma défense, me maintinrent les bras, tandis que cet enragé, auquel je venais de donner un coup si violent, ramassait une autre poignée de neige et se précipitait de nouveau sur moi. Cette fois profitant de l'impossibilité où j'étais de me défendre, il se mit à recommencer ses frictions. Mais, si j'avais les bras pris, j'avais la langue libre ; croyant que j'étais la victime de quelque méprise ou de quelque guet-apens, j'appelai de toute ma force au secours. On officier accourut et me demanda en français à qui j'en avais.

Comment ! monsieur, m'écriai-je, en faisant un dernier effort et en me débarrassant de mes trois hommes, qui, de la manière la plus tranquille du monde, se remirent à continuer leur chemin; vous ne voyez donc pas ce que ces drôles me faisaient? — Que vous faisaient-ils donc ? — Mais ils me frottaient la figure avec de la. neige ! Est-ce que vous trouveriez cela une plaisanterie de bon goût, par hasard, avec le temps qu'il fait? — Mais, monsieur, ils vous rendaient un énorme service, me répondit mon interlocuteur. — Comment cela ? — Sans doute, vous aviez le nez gelé. — Miséricorde l nrécriai-je, en portant la main à la partie menacée.

Monsieur, dit un passant en s adressant à l'officier, je vous préviens que votre nez gèle. — Merci, monsieur, dit l'officier, comme si on l'eût prévenu de la chose la plus naturelle du monde, et se baissant, il ramassa une poignée de neige, et se

rendit à lui-même le service que m'avait rendu le pauvre homme que j'avais si brutalement récompensé de son obligeance.— C'est-à-dire alors, monsieur, que sans cet homme vous n'auriez plus de nez, continua l'officier, en se frottant le sien. — Alors, monsieur, permettez . . .

Et je me mis à courir après mon homme qui, croyant que je voulais achever de l'assommer, se mit à courir de son côté, de sorte que, comme la crainte est naturellement plus agile que la reconnaissance, je ne l'eusse probablement jamais rattrapé, si quelques personnes, en le voyant fuir et en me voyant le poursuivre, ne l'eussent pris pour un voleur, et ne lui eussent barré le chemin. Lorsque j'arrivai, je le trouvai parlant avec une grande volubilité, afin de faire comprendre qu'il n'était coupable que de trop de philanthropie : dix roubles que je lui donnai expliquèrent la chose. Le pauvre diable me baisa les mains, et un des assistants, qui parlait français, m'invita à faire désormais plus d'attention à mon nez. L'invitation était inutile : pendant tout le reste de ma course je ne le perdis pas de vue.

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