‹ Méthode Berlitz pour l'enseignment des langues modernesChapitre 33 sur 41 · VOYAGE A LA LUNE · texte numérisé non relu

VOYAGE A LA LUNE

Mon cousin Laroutine était un original qui n'avait aucune confiance dans les nouveautés ni dans les inventions. Ce qu'il n'avait jamais vu lui paraissait stupide, ridicule ou mauvais, et il se moquait de tout ce qui ne ressemblait pas aux choses de son pays. Dans son enfance, s'il rencontrait dans la rue un Mahométan ou un Chinois, il riait de son turban ou de sa longue robe ; les nègres surtout l'amusaient extrêmement ; il était persuadé que les noirs n'étaient pas noirs naturellement, et il les trouvait très ridicules de se barbouiller ainsi avec de l'encre. Quand il fut devenu grand, sa manie lui resta, et il continua de railler plus que jamais ce qu'il voyait ou entendait pour la première fois.

Il passait un matin sur le Champ-de-Mars à Paris, pendant que l'on faisait les préparatifs d'une ascension en ballon, la première qu'on eut jamais tentée. Une grande foule était venue jouir de ce spectacle extraordinaire. On avait annoncé sur tous les murs de Paris et dans tous les journaux que vingtcinq messieurs devaient monter dans la nacelle du ballon, aller goûter à Rome, diner à Constantinople, souper aux antipodes et revenir déjeuner à Paris le lendemain. Le déjeuner avait été commandé d'avance au Café de Paris, pour dix heures du matin, heure militaire. Mais, au moment de s'embarquer, tout l'équipage se trouva subitement incommodé : l'un avait la la migraine, l'autre un rhume, celui-ci la crampe, celui-là un peu de fièvre ; total, vingt-cinq maladies différentes. Impossible de partir avec une pareille ambulance. Le public commençant à être impatient, l'inventeur fut obligé de promettre la moitié de la recette à l'amateur qui monterait seul dans la nacelle et tenterait le grand voyage, mais, comme personne n'osait se présenter, mon cousin Laroutine perça la foule, s'approcha de l'inventeur et lui dit : " J'accepte ! donnez-moi la somme, et je m'embarque dans votre nacelle. Je n'ai pas peur, moi !" On lui compta la somme, et, après l'avoir empochée, il s'élança dans le ballon aux grands applaudissements de la foule. "Bah !" criait mon cousin, " est-ce que vous êtes assez simples pour croire qu'il y a du danger ? Je suis bien sûr que ce ballon ne bougera pas plus qu'une masse de plomb !" En ce moment la corde fut coupée, et le ballon, chargé de gaz pour transporter vingt-cinq personnes, partit comme un éclair, et s'éleva d'un bond à plus de cinq cents pieds. La foule cria : "Bravo !"

Mon cousin fut un moment hébété de frayeur. Il se cramponna d'une main au bord de la nacelle, et, de l'autre, il rit des signes désespérés en criant de toutes ses forces : "Arrêtez ! arrêtez ! Je veù*x descendre ! c'était pour rire ! Pas de mauvaise plaisanterie ! Vous vous en repentirez ! On n'a pas le droit de me retenir de force ! Arrêtez ! "

Mais, au lieu d'arrêter, le ballon montait, montait, montait, avec la rapidité d'un boulet de canon. Mon cousin vit d'abord tout le Chanip-de-Mars d'un seul coup (l'œil, puis tout Paris, puis tout le département de la Seine, puis tous les départements voisins, puis toute la France, puis toute l'Europe, puis toute une moitié de la Terre. C'était un spectacle enchanteur !

Il traversa ensuite des régions froides où il gelait, des régions chaudes où il étouffait, des régions tempérées où il était parfaitement à l'aise. Il y en avait aussi qui sentaient l'eau de Cologne, d'autres la bergamote, d'autres le muse, d'autres la rose, d'autres la violette, etc. Mais une chose qu'il trouvait très originale, c'était de voir la Terre diminuer peu à peu, là bas, tout au fond, sous ses pieds, tandis qu'au contraire une autre planète, suspendue au-dessus de sa tête, grossissait à vue d'oeil. L'une devenait aussi de plus en plus obscure, l'autre de plus en plus brillante.

Après avoir monté pendant plusieurs heures avec une rapidité vertigineuse, il arriva tout juste à moitié chemin entre les deux boules. Son ballon s'arrêta subitement dans le milieu, n'avançant plus, mais ne reculant pas, étant également attiré, dans cet endroit mitoyen, par Tune et par l'autre. Que faire? Comment se tirer de là ? Après quelques minutes d'attente et d'immobilité, mon cousin eut peur ; il cria " au secours ! au secours !" il appela la police, et se démena tant que, sans le vouloir, il donna de l'élan au ballon. Le ballon dépassa le milieu d'une seule ligne, mais ce fut assez. L'attraction de la boule supérieure devint aussitôt plus forte que celle de la boule inférieure. Le ballon se retournant sens dessus dessous, repartit aussi vite qu'auparavant, et traversa pareillement des régions de toutes sortes, des chaudes, des froides, des tempérées, des tièdes, et quelques-unes dont l'air était si suave que mon cousin, ouvrant la bouche, croyait croquer du sucre d'orge. Bientôt il atteignit la planète qui l'attirait, et sa nacelle se posa doucement sur la cime d'une montagne lunaire.

Il leva la tête et aperçut, au milieu d'un ciel rouge, une boule verdâtre, pareille à une large cible, avec des yeux, une bouche et un nez biscornus. C'était la Terre.

La montagne sur laquelle le ballon s'était posé était un magnifique diamant presque taillé à pic ; de ses larges flancs au milieu d'arbres violets portant naturellement des pruneaux confits, s'échappait un torrent qui avait la couleur, le goût et la saveur du lait de nos pays. Au loin, dans la plaine, mon cousin aperçut une foule de villages qui resplendissaient comme s'ils avaient été bâtis avec des perles et couverts de larges émeraudes en guise d'ardoises. Il y vit des forêts d'orangers, dont chaque arbre était dix fois plus haut que nos peupliers, et dont les fruits étaient plus gros que de grosses barriques. Les arbres qui l'entouraient sur la cime de son diamant étaient plus petits, parce que sans doute le diamant n'est pas un aussi bon terrain que l'or mêlé de rubis qui formait le sol de la plaine. Il y en avait de toutes les nuances : les uns étaient gris, les autres jaunes, ceux-ci amaranthe, ceuxlà coquelicot. Ils étaient couverts de toutes sortes d'oiseaux, de petits aigles, de petits vautours, de petits éperviers ; tous pas plus gros que le pouce, et gentils à croquer vifs. Ces charmants oiseaux, l'ayant aperçu, vinrent se poser familièrement sur ses épaules, sur sa tête, sur ses mains, et le becquetèrent avec amitié. Un seul petit corbeau demeura tranquillement sur son arbre, où il commença à gazouiller infiniment mieux que nos rossignols. Malheureusement un énorme canari dont les ailes avaient au moins cinquante pieds d'envergure, parut tout à coup dans les airs. La vue de ce canari de proie effraya les aigles, les éperviers et les vautours, (lui se cachèrent dans le feuillage. Le jeune corbeau cessa ses mélodieux accords.

Après avoir longtemps contemplé ce spectacle, mon cousin se décida à quitter la cime de son bijou. En descendant il rencontra plusieurs ruisseaux qui tombaient en cascades des flancs de la montagne. Il goûta de l'un, c'était d'excellente

crème ; il goûta do l'autre c'était de la limonade ; il goûta d'un troisème c'était de l'orgeat. Plus loin il vit une carrière dont les alentours étaient couverts d'immenses blocs de sucre naturellement raffiné. Il aperçut ensuite, dans un petit bois de citronniers, une meute de lièvres qui couraient à la piste d'un énorme bouledogue. Il remarqua enfin, dans une prairie située à l'opposé, un troupeau de loups, de tigres, de lions, de panthères, et de rhinocéros. Un gros mouton, accroupi près du berger, veillait à la conduite de ce singulier troupeau, et courait çà et là de temps en temps, pour ramener dans la bonne voie quelque tigre échappé en pinçant à belles dents les pattes du réfractaire. Laroutine crut aussi voir, un peu plus loin, une bande de renards conduits par une poule. Toutefois il m'a confessé vingt fois qu'il n'oserait lever la main en justice touchant la réalité de ce fait. Son trouble toujours croissant a pu le rendre dupe d'une illusion.

Mon cousin suivait depuis quelque temps la route qui conduisait à la capitale du royaume. Cette route était pavée de gros diamants et bordée d'un trottoir en porphyre, tandis que les divers sentiers qui y aboutissaient étaient simplement cou- Terts d'un épais gravier de perles fines. Le seul inconvénient de la route était la poussière d'or soulevée par les voitures publiques : le spectacle, du reste, était très agréable. Laroutine admirait des betteraves hautes de cent soixante-cinq pieds, du blé dont chaque épi aurait dépassé la flèche de nos cathédrales, des pommes de terre qui pesaient trois quintaux. Les légumes, les fleurs, et les fruits étaient en proportion.

Cependant mon cousin avait été aperçu par plusieurs habitants, qui, voyant en lui un animal étrange et peut-être féroce, avaient répandu l'alarme dans le pays. Comme il s'approchait de la capitale, on s'empara de lui par ruse, et on l'emporta en triomphe dans la ménagerie royale ; car il paraît que dans la Lune on aime aussi à posséder de grandes collections d'animaux de toute espèce pour divertir les enfants et les bonnes, et fournir aux savants les moyens de s'instruire. Mon cousin,

qui n'avait rien mangé depuis quarante-huit heures, avait bien faim dans sa cage d'or ; heureusement, en attendant le dîner, les curieux, les bonnes, les soldats et les enfants lui jetaient de petites friandises, qui consistaient en pommes de terre confites à l'ail, en haricots glacés et remplis d'émétique, et en coloquintes recouvertes de moutarde au lieu du sucre qui recouvre nos dragées. On les lui tendait à travers les barreaux de sa cage, et il fallait voir avec quelle frayeur les Lunatiques retiraient leurs mains lorsqu'il avançait la sienne pour recevoir leurs présents !

Mon cousin fut bientôt porté à la cour du roi lequel en fit son singe favori. Là, mon cousin remarqua bien des choses qui l' étonnèrent. Le luxe de cette cour lui parut d'abord incompréhensible : Les lunatiques les plus élevés portaient des épaulettes de fer, des décorations de fer et des ornements de fer, et leurs femmes des bracelets de fer, des bagues de fer et des colliers de fer. Le caillou qui ornait la couronne de Sa Majesté ressemblait, par sa grosseur et son peu d'éclat, à ceux que nous employons au pavage de nos rues. La raison en est que ces pierres étaient rares et conséquemment précieuses, tandis que l'or, l'argent, les diamants, les rubis, les perles et les émeraudes étaient trop communs pour être appréciés.

De même, comme il pleut du vin de première qualité quand il pleut dans la Lune, l'eau y est très recherchée et coûte fort cher. Dans la plupart des cabarets on ne vend pas d'autre liquide que de l'eau pure et fraîche. Il y a même des fabriques clandestines de fausse eau, comme on fait sur la Terre de faux vin et de fausse eau-de-vie.

Mon cousin remarqua que les hommes étaient généralement sensés, raisonnables et francs, et qu'ils s'abstenaient de tout mensonge dans leurs relations privées ; que les femmes étaient modestes, taciturnes, jamais acariâtres, et ne parlaient pas mal de leurs amies et voisines.

Il vit d'autres choses presque aussi extraordinaires que celles-là. Les passants se conduisaient les uns envers les

autres avec la plus grande politesse ; ils ne se coudoyaient pas ; point de querelles, point de batteries. Cavaliers et cochers traitaient leurs chevaux avec humanité. Les brutalités envers les bêtes sont toujours l'indice d'un mauvais cœur. Les fiacres étaient tous propres et marchaient avec vitesse. Il n'y avait point de mendiants dans les rues ; comme il y avait du travail pour tout le monde, les vagabonds et les fainéants étaient punis avec une impitoyable sévérité. Il y avait peu de cours de justice. Les avocats plaidaient gratis eu faveur de la veuve et de l'orphelin ; ils étaient d'une taciturnité exemplaire ; on était obligé, pour ainsi dire, de leur arracher chaque parole de la bouche. La plupart des procès étaient intentés par des débiteurs à leurs créanciers, afin de contraindre ceux-ci à recevoir les sommes qui leur étaient dues ; quant aux plaideurs, ils étaient toujours charmés de la décision de leurs juges.

La ville est d'une magnificence extraordinaire. Les maisons sont construites en porcelaine, en porphyre, en marbre diapré, et même en pierres précieuses de diverses espèces. Les balcons, les serrures, les gonds, les marteaux et les toits sont en or. Tout cela produit au soleil le plus éblouissant coup d'ceil. Un superbe fleuve de curaçao serpente à travers la ville, sur un lit de dragées, de pistaches et de pralines. Une multitude d'élégantes chaloupes en biscotin ou en nougat sillonnent gracieusement ses ondes succulentes, avec des mâts en sucre d'orge et des rames en pain d'épices. Plus de cent ponts traversent le fleuve, et jettent d'une rive à l'autre leurs arches de sucre candi, et de gâteau de Savoie. Quant aux quais, ils sont simplement bâtis en chocolat, pavés de pastilles à la rose.

Malgré toutes ces magnificences, mon cousin regrettait amèrement cette Terre où il était né et qui portait ses parents et ses amis, et il se promettait que si jamais l'occasion d'y retourner se présentait, il ne la laisserait pas passer. Cette occasion s'otfrit enfin.

La nouvelle qu'un animal était tombé de la Terre s'étant promptement répandue parmi les peuples de la Lune, on vint l'admirer de tous les points de la planète, et cette affluence augmenta encore la splendeur de la capitale. Le roi du pays voisin prétendit, dans sa jalousie, que, le ballon étant tombé sur son territoire, l'animal lui appartenait, mais le prince qui avait pris possession de Laroutine, ne voulut pas s'en séparer. Une guerre fut le résultat de cette grande dispute, et une bataille eut lieu au pied de la montagne de diamant où le ballon s'était posé. Pendant que les deux armées luttaient, mon cousin, voyant sa Terre bien aimée au dessus de lui, s'échappa secrètement, reconnut le sentier par lequel il était descendu de la montagne, et atteignit la cime, où il retrouva son ballon en fort bon état. Il ouvrit aussitôt la sacoche de la nacelle, y trouva les ingrédients nécessaires pour le gonfler, et réussit après quelques temps à lui rendre sa gracieuse rotondité ; après quoi il s'élança dans la nacelle, et le ballon s'éleva majestueusement au milieu de l'espace. Mon cousin vit les deux armées continuer leur bataille, mais il les perdit bientôt de vue ; il repassa à rebours par toutes les phases de son premier voyage, et redescendit paisiblement au Champ-de-Mars, à Paris, cent vingt-neuf jours après l'avoir si maladroitement quitté. Sa joie était très grande, car il rapportait de la Lune une fortune en rubis, en émeraudes, en diamants et autre gravier du pays. Malheureusement ses collatéraux, convoitant cette immense fortune, traitèrent de mensonges, ou tout au moins de billevesées, le récit de ses aventures, et, après l'avoir exaspéré par leur incrédulité et leurs procédés, le dénoncèrent comme dangereux pour la tranquillité publique, et le firent lier et enfermer dans la maison de fous de Charenton. C'est là qu'il demeure aujourd'hui et qu'il m'a raconté son histoire dans une visite que je lui fis l'autre jour.

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