TIRAGE LE 15 JUIN PROCHAIN
(sans aucune remise) N. B. — Tous les lots seront payés en espèces.
Au dessous de cette alléchante affiche, sur une planchette de verre, au milieu d'un amas de pipes, de blagues et de bouts d'ambre, on apercevait une liasse des billets de la susdite loterie.
Dix heures du soir sonnaient en ce moment à toutes les horloges du quartier . . . sauf, bien entendu, à celles qui n'allaient pas exactement. Et l'on entendait sortir vaguement des lèvres du confiseur ces paroles entrecoupées :
— Cent mille francs ! . . . cela n'est pas probable . . . mais c'est possible, après tout. ... Et puis, sinon cent mille francs . . . pourquoi pas dix mille ! . . .
D'ordinaire, quand on venait à parler devant Mme Moulinier de la loterie, cette porte ouverte par le hasard sur la fortune, Eudoxie disait invariablement :
— Oui, oui, ... je sais que l'on peut gagner à la loterie. Ainsi, moi, qui vous parle, j'ai trouvé le moyen d'y gagner à coup sûr !
— Comment faites-vous, madame ? lui demandait quelqueibis un interlocuteur naïf.
— Je ne prends jamais de billet ! Et je gagne les vingt sous que je n'ai pas dépensés pour en avoir un.
Aussi, jusqu'alors, jamais M. Moulinier n'avait eu la pensée de risquer un franc dans une entreprise de ce genre.
Mais, ce soir-là, en songeant à la situation terrible que ses pertes au domino lui avaient créée, l'affiche de la loterie de Mézidon exerçait sur lui une fascination indéniable. Et il continuait à monologuer de la sorte :
— Avec vingt sous que je puis centupler, dix mille tupler, cent mille tupler peut-être, avant un mois d'ici, mes pertes seront largement comblées, sans que j'aie rien à redouter de la colère d'Eudoxie.
A part lui toujours, Moulinier ajoutait encore :
— Est-il assez séduisant, le titre de cette loterie ; Mézidon ! Ne dirait-on pas que le sort me crie : mets-y donc, mets-y donc !
Bref, après cette tempête sous un crâne, M. Théophile Moulinier franchit le seuil du bureau de tabac !
Clorinde, la demoiselle de confiance de Mme Yalmondois, la débitante, souvent absente le soir par suite de ses brillantes relations, était assise devant le comptoir sur une banquette de velours rouge élimé et blanchi aux angles.
En apercevant le confiseur, la jeune personne, une assez piquante brunette, fit un geste de surprise.
— M. Moulinier ! s'écria-t-elle, qu'est-ce qui peut me procurer le plaisir de vous voir ?
Intérieurement flatté de la notoriété dont il jouissait dans le chef-lieu de la Seine-Inférieure, le propriétaire du Bon Bonbon, d'un air gracieux, répondit à son interlocutrice :
— Mon Dieu, mademoiselle, je désirerais. . .
Il hésitait encore. . .
— Un londrès, un trabucos ?
— Non, mademoiselle, un billet de cette loterie.
Et sa main désignait l'affiche tentatrice.
— Volontiers, monsieur.
Ouvrant la glace de la devanture, Clorinde prit un paquet de billets, en détacha un et le tendit au confiseur, en ajoutant :
— Et avec ça ?
— Avec ça, répliqua spirituellement M. Moulinier, je serais enchanté de gagner les cent mille francs !
Puis, déposant une pièce d'un franc sur le comptoir, il s'empara du billet et, après avoir lu tout haut le numéro 013.028, il le serra précieusement dans un recoin de son portefeuille.
— Mademoiselle, je vous salue . . . fit-il ensuite.
— Bonne chance, M. Moulinier.
Sur le seuil, s'étant retourné, Théophile regarda l'heure à un cartel placé au-dessus de la glace.
— Bientôt dix heures et demie . . . s'écria-t-il, Eudoxie va être furieuse !
Et, doublant le pas, il rentra chez lui de toute la vitesse de ses petites jambes.
Le Bon Bonbon fermait chaque soir à neuf heures. Une seconde après, Mme Moulinier montait se coucher, attendant le retour de son époux.
Dès que celui-ci pénétra dans la chambre, Eudoxie se dressa sur son séant.
— Tu es joliment en retard, monsieur Moulinier, fit-eile d'un air rogue ! Que vous est-il donc arrivé, je vous prie ?
— Mais, rien du tout, chère amie ! . . . c'est ma montre qui ne va pas bien. . .
— As-tu gagné aux dominos ?
— J'avais d'abord perdu vingt-cinq centimes . . . mais je les ai rattrapés ! Et avec dix en plus, chère amie !
— A la bonne heure ! . . .
Puis Eudoxie tendit le front à son époux qui s'empressa d'y déposer le baiser qu'il y plaçait chaque soir.
Quelques instants après, deux ronflements sonores semblaient indiquer que les époux étaient plongés dans les délices du sommeil.
C'est à dessein que nous disons "semblaient." En effet, Eudoxie seule dormait réellement ; Théophile, lui, se contentait d'imiter la musique nasale de son épouse, afin de lui donner le change en cas de réveil inopiné. Il ne pouvait arriver à s'endormir, poursuivi par un chiffre fatidique qui dansait devant ses yeux grands ouverts.
Ce chiffre était celui de son billet de la loterie de Mézidon : 013.028 !
Le lendemain de ce jour mémorable, fidèle à sa parole, M. Moulinier ne retourna pas au café du Commerce. Il avait bien d'autres pensées en tête.
Disons d'abord que, grâce à une légère indisposition d'Eudoxie, il fut possible au confiseur, qui se trouva tout le jour seul dans son magasin, d'encaisser le prix de quelques bâtons de sucre de pommes et de trois livres de dragées, sans les faire figurer sur le livre de vente.
Et le fameux déficit fut comblé, grâce à ce stratagème qui bourrela légèrement de remords la conscience de M. Moulinier.
Ce n'était donc plus dans ce but que le propriétaire du Bon Bonbon attendait anxieusement cette date du 15 juin où devait se tirer la fameuse loterie.
Un autre désir lui trottait dans la cervelle, celui de pouvoir, si le sort le favorisait, reprendre sa parole et se livrer librement à sa passion pour les dominos. Aussi, le 16 juin, M. Moulinier descendit-il, vers cinq heures du matin, ouvrir lui-même le magasin, guettant le crieur du Petit Rouennais, afin de parcourir la liste du tirage de la veille.
— Demandez le Petit Rouennais, les nouvelles de Paris . . . la séance de la Chambre . . . l'assassinat de la cour des Fontaines ... la loterie de Mézidon ! cria une voix enrouée.
Enfin ! il la possédait, cette liste si impatiemment attendue ! Et, le cœur battant à se rompre, Théophile lut à la troisième page du journal :
PAR DÉPÈCHE TÉLÉGRAPHIQUE