‹ Méthode Berlitz pour l'enseignment des langues modernesChapitre 39 sur 41 · TIRAGE DE LA LOTERIE DE MEZIDON · texte numérisé non relu

TIRAGE DE LA LOTERIE DE MEZIDON

Le gros lot de 100, 000 fr. est échu

au No 221,527

Lots de 10,000 francs :

Il poussa un cri étouffé !

—013.028 . . . 10,000 francs !

Et, craignant de perdre connaissance, le confiseur se retint au comptoir, faisant tomber dans ce mouvement une coupe de cristal qui contenait les caramels assortis. La coupe se brisa sur le parquet.

— Eh bien, monsieur Moulinier ! cria de sa chambre la sévère Eudoxie. . . Qu'est-ce que tu fais donc ?

— Chère amie, répondit Théophile, ce n'est qu'un léger accident. Une coupe qui est tombée, je ne sais comment. . . Dépêche-toi de te lever et de descendre, je vais aller acheter une autre coupe . . .

— Tu peux bien attendre un moment, ce me semble.

— Je préfère y aller de suite ... je ne serai pas longtemps . . . j'enlève le bec de cane de la serrure . . .

Et, sans même prendre le temps de remplacer par son chapeau haut de forme, le bonnet de velours qui lui couvrait l'occiput, AI. Moulinier courut aux bureaux du Petit Rouennais. Là, il demanda si Ton voulait bien lui donner communication de la dépêche relatant les bienheureux numéros. On la lui montra.

Le 013.028 figurait bien en seconde ligne parmi les gagnants des lots de 10, 000 francs.

Après avoir adressé quelques paroles de remerciements à

remployé, M. Monlinier, redevenu maître de lui, sortit du bureau du Petit Bouennais, s'en retournant à son magasin. Il réfléchissait profondément.

Certes, il y avait de quoi réfléchir ! Avoir gagné 10,000 francs ... Ce n'était pas tout ! Une nouvelle angoisse torturait l'âme du fortuné confiseur. Il allait donc falloir avouer à Eudoxie que, sans lui en avoir dit un seul moi, il avait osé prendre un billet de loterie ! Evidemment le gain des 10,000 francs calmerait tôt la colère de son épouse . . . Mais n'importe ... Il aurait certainement tout d'abord à subir une scène épouvantable !

Puis, en outre, M. Moulinier pensait :

— S'il y avait un moyen de ne rien dire à ma femme . . . qui ne se douterait même pas de cette bonne aubaine.

Et alors un horizon illimité de parties de dominos apparaissait à ses yeux éblouis.

— Oui, finit-il par conclure . . . l'indispensable est qu'elle ne sache rien ! . . . Mais comment faire ?

Quelques instants auparavant, en traversant la place du Vieux-Marché, il avait, d'un œil reconnaissant, regardé le bureau de tabac dont les volets étaient clos.

En retraversant ladite place, M. Moulinier aperçut la sémillante Clorinde sur le pas de sa porte ; les cheveux embroussaillés, et tenant à la main un numéro du Petit rouennais.

En levant les yeux, Clorinde poussa un cri. Elle venait de voir M. Moulinier.

— Eh bien ? Tous savez la nouvelle ! Quelle chance, mon bon M. Moulinier . . . Quelle chance ! 10,000 francs.

—En effet, ne put s'empêcher de répondre Théophile assez contrarié . . . Mais comment savez-vous que mon numéro '(

— Parbleu ! 013.028 ! C'est celui que je vous ai vendu . . . Je me le rappelle bien, je l'ai inscrit sur mon livre . . . avec votre nom à la suite . . . dans l'idée que si vous veniez à gagner . . .

—Eh bien ?

— Vous ne manqueriez pas de me faire un petit cadeau . . . pour me remercier de vous avoir choisi ce billet-là . . . Ah ! monsieur Mouliriier ! j'ai justement vu, hier, chez le bijoutier, en face du théâtre des Arts, un petit bracelet avec un œil de tigre au milieu ... Un amour ! Il est pour rien, ce bracelet ! Yingt-cinq louis seulement !

— Yingt-cinq louis, vingt-cinq louis . . . Mais ça fait cinq cents francs, vingt-cinq louis, grognonna M. Moulinier . . . Tiens . . . mais, au fait . . .

Une idée subite venait d'illuminer son cerveau.

— Soit . . . vous aurez votre bracelet . . . reprit-il. A une condition, c'est que vous ne direz à personne que c'est moi qui ai gagné ces 10.000 francs. Yoici mon billet; vous toucherez vous-même le montant du lot . . . Yous garderez 500 francs pour votre bijou et vous me remettrez ensuite les 9,500 francs restants. Est-ce convenu ?

— Je crois bien ! Seulement, je vais l'acheter tout de suite, mon bracelet ... Je prendrai l'argent dans la caisse. Ça n'a pas d'importance . . . puisque d'ici à deux ou trois jours je toucherai l'argent.

— Attendez au moins de l'avoir touche'.

— Non . . . non ! J'en ai trop envie, de mon œil de tigre!

— Comme il vous plaira.

Puis, M. Moulinier, s' applaudissant de la malice qu'il venait d'inventer, rentra chez lui en murmur-ant :

— Tout est arrangé. Décidément, je ne suis pas tout a fait une bête !

Le lendemain matin, notre confiseur ouvrait le Bon Bonbon . . . Mme Moulinier n'était pas encore descendue au magasin. Tout à coup M. Moulinier, regardant au dehors, aperçut Clorinde qui se dirigeait vers la boutique . . ., la figure bouleversée.

Une sueur froide inonda le front du négociant.

— Que vient-elle faire ici ? se dit-il.

Clorinde entra brusquement.

— Monsieur Moulinier . . . avez-vous lu le journal ee matin?

— Non . . . pas encore . . . Mais quelle imprudence vous «commettez ... si Mme Moulinier venait à descendre !

— Lisez, fit Clorinde, lui tendant le Petit Bonennais.

M. Moulinier lut :

' ' Une erreur s'est glissée dans la dépêche que nous avons insérée hier, au sujet de la loterie de Mézidon. C'est le numéro 103.028, et non le 013.028 qui a gagné l'un des deux lots de 10,000 fr."

Stupide, l'œil hagard . . ., pâle, M. Moulinier laissa tomber le journal.

— Et moi qui ai acheté mon bracelet, continua Clorinde . . . Il faut que je remette immédiatement dans la caisse les 500 francs . . . Donnez-les moi vite, monsieur Moulinier !

— Tous donner 500 francs ! Jamais de la vie, s'écria le confiseur. C'était bon quand je croyais avoir gagné 10,000 francs ! . . . Mais du moment que ce n'est pas le 013.028 qui est sorti . . .

— Il faut que vous me les donniez, pourtant. Autrement, ma patronne m'accusera d'être une voleuse . . .

— Au nom du ciel ! allez-vous-en, mademoiselle . . . J'irai vous voir tantôt . . . Nous aviserons au moyen d'arranger la chose, mais allez-vous-en ! Si Mme Moulinier descendait ... Si elle entendait . . .

A cet instant, une voix fulgurante éclata derrière le confi seur. Il se retourna. Eudoxie, en peignoir du matin, était au bas de l'escalier qui communiquait avec l'appartement des deux époux.

— Elle est descendue, Mme Moulinier ! Elle a entendu, Mme Moulinier . . ., s'écria l'épouse en furie. Ah ! vous mettez à la loterie, monsieur Moulinier . . .

Ah I vous payez des bracelets de cinq cents francs à des péronnelles ...

— Madame ! fit Clorinde en se regimbant.

— Je ne vous parle pas, à vous . . . continua Eudoxie. Puis, rouge comme une pivoine, les yeux injectés de sang, elle marcha droit sur son époux, qui reculait effaré . . .

Brusquement, Mine Moulinier, sans pousser même un cri, tomba comme une masse sur le parquet.

Une attaque d'apoplexie venait de la foudroyer.

Théophile était veuf !

Trois jours après, le confiseur, maître désormais de la caisse du Bon Bonbon, apportait à Clorinde les 500 francs du bracelet.

— C'est dur, tout de même, ne put-il s'empêcher de dire en lui remettant le billet de banque, c'est dur, quand on n'a rien gagné ...

Puis, se ravisant :

— Au fait . . . Est-ce que vraiment je n'ai rien gagné? . . .

William Busxacii.

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