ET ORDONNANCE
portant promulgation des livres de chant liturgique de l'édition vaticane.
Nos très chers Frères,
Le moment nous paraît venu d'introduire officiellement dans le diocèse de Paris la réforme du plain-chant grégorien préparée et promulguée par Pie X.
L'acte pontifical qui la rendait obligatoire pour toute l'Eglise laissait aux évêques une certaine latitude motivée soit par les délais nécessaires pour l'impression des nouveaux livres, soit par des circonstances locales dont ils restaient juges.
Notre vénéré prédécesseur, le cardinal Amette, n'avait pas perdu de vue cette réforme ; il se préparait à la réaliser quand la guerre éclata. Il lui fallut la remettre à des temps meilleurs ; mais sa mort inopinée ne lui laissa pas le loisir d'exécuter son dessein. A nous de le reprendre. Un an déjà s'est écoulé depuis notre élévation au siège de Paris : nous ne croyons pas pouvoir tarder davantage à entrer dans la voie d'une réforme voulue par le Pape.
Quelques notes rapides sur le plain-chant grégorien éclaireront l'opportunité et le sens de cette mesure où le goût de la beauté musicale s'allie si bien avec le souci de la dignité du culte et la recherche de l'unité liturgique.
Le culte extérieur est un des éléments essentiels de la religion. Il s'impose à l'homme — individu et société — comme un devoir envei-s Dieu, créateur, bienfaiteur et principe de toute autorité et de toute puissance.
L'Eglise en a minutieusement réglé l'ordonnance, voulant en faire tout ensemble un digne hommage à Dieu, un aliment et un appui pour la foi et la piété des fidèles.
Le chant sacré y a sa place — une place d'honneur. — Il rehausse la beauté des cérémonies, il touche et élève les âmes, il donne au sentiment religieux sa plus pénétrante expression. 11 est comme l'explosion naturelle et sainte des dispositions intimes du fidèle qui adore, loue et prie en commun avec ses frères.
Législation ecclésiastique. 191
Ce chant s'appelle grégorien. Mais il est bien antérieur au pape saint Grégoire qui lui a donné son nom.
Ses origines plongent au-delà de l'ère chrétienne, dans les cérémonies rituelles de l'Ancien Testament. Quelques-unes des mélodies qui le composent nous apportent comme un écho des chants de la Synagogue. Les premiers chrétiens, issus du judaïsme, en avaient conservé le souvenir et, partiellement du moins, la pratique. « Les psaumes, les hymnes et les cantiques spirituels » * que saint Paul, recommande aux fidèles d'Éphèse, de Colosses et de Corinthe, sont à n'en pas douter, ceux-là mêmes qu'ils chantaient avant leur conversion. Ils possédaient de mémoire, sinon par écrit, un recueil de chants liturgiques qui leur était commun avec leurs frères des Synagogues.
La diffusion de l'Evangile contribua à enrichir, sans trop le déformer d'abord, ce répertoire mélodique. Les réunions exclusivement composées de fidèles orientaient les âmes dans un sens nouveau : la croyance au Christ-Dieu, Sauveur et Rédempteur, la pratique des mystères sacrés, les sentiments que suscitait chez ses adeptes le culte chrétien renouvelèrent, en la stimulant, l'inspiration religieuse.
Ce qu'était à cette époque lointaine le chant en usage dans l'Eglise, nous le savons par des témoignages assez nombreux et suffisamment précis des auteurs contemporains.
La psalmodie y eut longtemps la part la plus large. Familiarisés avec le psautier et certains passages lyriques de l'Ancien et du Nouveau Testament, les fidèles chantaient eux-mêmes, tantôt reprenant en chœur un répons ou un verset, tantôt exécutant le psaume tout entier en deux chœurs. Chants d'une simplicité pénétrante qui touchaient si profondément saint Augustin et lui arrachaient des larmes : « Et awrebant lacrimae et bene inihi erat cum mis 2. Et mes larmes coulaient et j'en éprouvais une douce jouissance ».
Aux psaumes et aux cantiques s'ajoutèrent peu à peu des hymnes, surtout à l'époque de saint Ambroise ; puis à partir du I V^ siècle, des mélodies ornées, où s exerce un art plus raffiné, mais toujours respectueux du sentiment religieux. Parfois même la mélodie reste seule, exprimant sans parole les divers sentiments de l'âme : c'est la vocalise pure, « la jubilation ». « Celui qui jubile, dit saint Augustin, ne prononce pas de mots, mais c'est un chant de joie sans paroles. C'est la voix du cœur se fondant dans la joie et cherchant le plus possible à exprimer des sentiments quand même il n'en comprend pas la signification. » 3
' Eph. v. 19; Col. III, 16; /. Co7'. XIV, 26.
=• Conf., lib. IX, c. XIV.
3 E narrai, in Psahn. XCIX.
192 Appendice.
Ainsi, du IV^ au VI I^ siècle, le chant s'accrut d'éléments nouveaux et assez mêlés pour que saint Grégoire ait résolu de le réformer en l'organisant.
Ce grand Pape fut en effet — et surtout — un réformateur. Le répertoire romain des chants liturgiques était constitué à son avènement; mais déjà l'usage y avait introduit des abus. Il les combattit efficacement avec une renommée qui, aujourd'hui encore, auréole son nom et son œuvre.
L'œuvre grégorienne fut à la fois pratique et administrative. Le biographe de saint Grégoire — le diacre Jean — la résume ainsi : « Dans la maison du Seigneur, comme un autre savant Salomón et à cause de la componction et de la douceur de la musique, le plus zélé des chantres compila très utilement l'antiphonaire centón : il constitua aussi la Schola cantoruni, qui chante encore dans l'Eglise romaine d'après les mêmes principes. » ^
IMoine et abbé bénédictin avant d'être pape, Grégoire savait chanter. Le pape saint Léon IV le rappelle à sa louange; il vante la douceur de son chant et « la manière réglée par lui de chanter et de lire dans l'Eglise ». Et il ajoute : « Toutes les églises ont reçu avec avidité et un courageux amour la dite tradition de Grégoire... » Les quelques résistances rencontrées ici et là ne font que souligner l'importance et l'étendue de son action réformatrice.
Celle-ci s'exerça surtout par la Schola cantorum qu'il fonda, dota et soutint, et dont il fit comme un institut professionnel de chant liturgique en même temps qu'une école de chant pour les autres diocèses.
Durant plusieurs siècles, l'impulsion grégorienne continua à se faire sentir dans le même sens. Rome était devenue pour le chant, comme elle le fut toujours pour le dogme, la morale et la discipline, la maîtresse des autres Eglises. Ainsi voyons-nous saint Rémi
— frère de Pépin le Bref, — archevêque de Rouen, créer dans sa ville épiscopale une école de chantres dont les maîtres avaient été formés, au préalable, sous les yeux de Paul I'^^, à la Schola cantorum fondée par saint Grégoire. Charlemagne tint la main
— une main parfois très dure — à assurer l'usage du chant romain dans toute l'étendue de son empire. La raison qu'il donnait parfois de ses exigences était, du moins, accessible à tous. Une année, au cours des fêtes de Pâques qu'il célébrait à Rome, une vive querelle s'éleva entre les chantres romains et ceux de la chapelle impériale. La dispute s'envenima et parvint jusqu'aux oreilles de l'empereur. Charles dit à ses chantres : « Quelle est l'eau la plus pure et la meilleure, celle qu'on prend à la source vive d'une fontaine ou celle des canaux qui n'en dérivent que de loin? » — Tous dirent que
' Jean, diacre, Vita S. Gres^orii, lib. II, c. VI. {P. Z., t. LXXV, col. 90.)
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l'eau de la source était la plus pure et celle des canaux d'autant plus trouble et plus chargée d'impuretés qu'elle venait de plus loin. — « Remontez donc, reprit l'empereur, à la fontaine de saint Grégoire, car, manifestement, vous avez corrompu les cantilènes ecclésiastiques. Revertiniini vos ad fontem Sancti Gregorii gi4ta tnanifeste co^^rupistis cantilenam ecclesiasticani. ^
L'Eglise d'Occident avait dès lors son chant liturgique universellement en usage. A mesure que se développe la liturgie, il s'enrichit lui-même, et malgré d'inévitables fluctuations, il se conserve à peu près intact durant de longs siècles, «jusqu'à ce que certaines idées nouvelles viennent faire de cet édifice majestueux un amas de ruines informes dans la seconde moitié du XVI« siècle. »
On perdit peu à peu le sens du rythme traditionnel et avec lui — c'était fatal — le goût pour les mélodies grégoriennes qui, comparées à la musique, semblaient fades, bien pauvres d'expression et fort peu intéressantes.
Un moment même, sous Grégoire XIII, le plain-chant courut grand risque d'être corrigé suivant les lois de l'art musical : autrement dit, il faillit périr. Il survécut néanmoins, mais le plus souvent mal compris, défiguré par des retouches malheureuses, mutilations ou surcharges, encombré de pièces nouvelles où le particularisme et la fantaisie s'étaient donné libre cours. L'œuvre d'art et d'unité, si parfaitement réalisée par saint Grégoire, allait toujours se défigurant jusqu'à ce qu'on vît enfin, dans la seconde moitié du XIX^ siècle, grâce surtout aux religieux Bénédictins, la renaissance du chant liturgique.
Pie X la compléta et la consacra de sa suprême autorité.
Dès le début de son pontificat, il publiait, le 22 novembre 1903, en la fête de sainte Cécile, un Motu proprio suivi d'instructions pratiques sur « la musique sacrée ». Les principes énoncés, les directions tracées constituent le code qui doit régler désormais, dans les églises, l'exécution du chant et l'emploi des instruments de musique.
Quelques mois plus tard, le 25 avril 1904, un nouveau Motu proprio complétait le premier. Le Pape y ordonnait la publication, par une Commission spéciale, des mélodies grégoriennes « rétablies dans leur intégrité et leur pureté, conformément aux manuscrits les plus anciens ».
Le travail, confié aux Bénédictins de Solesmes, fut, grâce à leurs études antérieures et à leur compétence, rapidement mené à bonne fin. En 1908 paraissait le Graduel et en 191 2 l'Antiphonaire. Ces
* Vita Caroli magni per ^notiachum Engolismensein . N» 674. — 7
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deux ouvrages remplaçaient dès lors officiellement toutes les autres éditions antérieurement parues. Leur usage devenait obligatoire dans toute l'Eglise latine.
Le Code de droit canonique se référant aux documents publiés par Pie X confirme ainsi définitivement la réforme ^,
La restauration du chant grégorien était l'œuvre d'un pape qui offrait avec saint Grégoire plus d'un trait de ressemblance. Comme son illustre prédécesseur, Pie X, familier avec la tradition et la pratique du chant de l'Eglise, était digne du titre de cantorum studiosissùnus, et tous deux méritent bien l'éloge inscrit au livre de V Ecclésiastique : Viros gloriosos et parentes nos tros... in peritia requirentes modos músicos.
L'édition vaticane des livres de chant liturgique ne donne pas seulement le texte restauré des mélodies grégoriennes. Elle s'ouvre par une magistrale préface où sont nettement exposés les caractères d'un chant vraiment religieux.
Pour atteindre son but, qui est de rehausser la solennité des offices et d'aider à la sanctification des fidèles, ce chant doit être vraiment sacré, distinct des mélodies profanes par son inspiration, son allure générale et sa méthode d'exécution... ^r<2z/^, comme tout ce qui touche au culte divin, portant au recueillement, fermant pour ainsi dire les yeux aux choses extérieures et ouvrant les cœurs aux inñuences surnaturelles... expressif, donnant à l'âme une voix pour traduire sa prière, son adoration, sa louange ; se faisant l'écho de ce monde intérieur qui est en chacun de nous et où vibre, parfois si vivement, le sentiment religieux... catholique, c'està-dire accessible aux hommes de toutes les races, de tous les pays, de tous les âges... simple enfin, d'une simplicité qui n'exclut pas l'art, au contraire : une mélodie claire et pure exprime souvent une beauté plus haute que les combinaisons musicales les plus savantes.
Or, ces caractères sont précisément ceux du plain-chant grégorien. On y goûte une saveur à la fois artistique et religieuse ; une vertu spéciale semble s'en dégager qui exprime parfaitement la prière liturgique.
A une condition cependant ; c'est que ce chant soit bien exécuté.
Nous voudrions maintenant, nos très chers Frères, vous donner à cet égard quelques directions pratiques.
^ Can. 1264 § I. — Musicae in quitus sive órgano aliisve instrumentis, sive cantu, lascivunt aut impuruyn aliquid 7nisceatur, ab ecclesîis omnino arceantur : et leges liturgicae circa musicam sacram serventur.
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Chanter dans une église est une fonction religieuse ; il faut la remplir dignement.
Dieu, dit le Psalmîste, est le roi de toute la terre; chantez avec sdigç^ssQ. Rex omnis terrae Deus ; psallite sapienter.'^ Avec sagesse, c'est-à-dire d'une manière digne de ce Roi suprême; digne aussi, pouvons-nous ajouter, des ineffables condescendances dont l'Incarnation du Fils de Dieu est pour nous la source inépuisable.
Ne chante pas bien qui veut. Pour bien chanter, il faut de la voix, une belle voix.
C'est quelque chose, assurément. Ce n'est pas assez. La voix est un instrument naturel susceptible de perfectionnement. Elle réclame d'être cultivée et assouplie, formée, en un mot, par des exercices méthodiques. Travail inutile, dira-t-on. Non, puisqu'il s'agit ici du service divin et de cette offrande que l'Ecriture appelle Hostiani vociferationis : l'offrande des voix qui chantent à la gloire de Dieu.
De plus, le chant sacré est un art où, si belle voix qu'on ait, on ne saurait s'improviser maître. Il y faut au préalable une initiation progressive. La foule, à coup sûr, en doit être dispensée. Elle n'a ni les moyens ni les loisirs de la recevoir. Et la part qu'elle est appelée à prendre aux chants liturgiques est d'ailleurs des plus simples.
Mais cette initiation s'impose au clergé et à tous ceux qui ont l'honneur de chanter au lutrin.
Au clergé en premier lieu.
Dans son Motu proprio sur la musique sacrée. Pie X lui trace son devoir en édictant certaines prescriptions relatives aux clercs des Séminaires et aux prêtres des paroisses. Voici les principales. Elles montrent la place importante occupée par la réforme dans la pensée du Souverain Pontife.
« Dans les Séminaires des clercs et dans les institutions ecclésiastiques, d'après les prescriptions du Concile de Trente, on fera cultiver par tout le monde, avec diligence et amour, le plain-chant grégorien traditionnel;... et les supérieurs seront en cette matière très larges d'encouragements envers les jeunes gens qui leur sont confiés. De la même façon, si la chose est possible, on encouragera parmi les clercs la fondation d'une Schola cantoruni pour l'exécution de la polyphonie religieuse et de la bonne musique liturgique.
^ Ps. XLVI, 8.
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5> Dans les cours ordinaires de liturgie, de morale, de droit canonique, donnés aux étudiants en théologie, on ne laissera pas de toucher les points qui regardent plus particulièrement les principes et les lois de la musique sacrée, et on cherchera à adjoindre à la doctrine quelques instructions spéciales sur l'esthétique de l'art religieux, añn que les clercs, sortis du Séminaire, possèdent toutes ces notions nécessaires à une complète culture ecclésiastique.
» On aura soin de restituer, au moins près des principales églises, les antiques Scholae cantorum^ comme on l'a déjà pratiqué avec d'excellents résultats en bon nombre de lieux. Il n'est point difficile à un clergé zélé d'instituer même de telles Scholae dans les petites églises et celles de campagne, et il trouvera ainsi \¡w moyen assez facile de grouper autour de lui les enfants et les jeunes gens pour leur propre profit et l'édification du peuple.^ »
Le clergé doit donc, pour se conformer aux prescriptions de Pie X, se faire le propagateur éclairé du plain-chant grégorien auprès des laïques, des chantres plus spécialement et des enfants. Ceux-ci, une fois instruits, en propageront peu à peu la pratique parmi les autres fidèles.
Elle s'est répandue déjà dans ce diocèse, grâce en particulier à M. Bordes, à la Schola cantoruDi et à un certain nombre d'autres Scholae florissantes. Enfants, jeunes gens, jeunes filles aussi, y rivalisent de bonne volonté et de goût artistique. Nous les félicitons vivement ainsi que leurs bienfaiteurs et leurs maîtres dévoués, ecclésiastiques et laïques. Nous comptons sur eux pour assurer chez nous le succès de la réforme grégorienne.
Plusieurs méthodes sont proposées pour la bonne exécution du chant grégorien. Elles ne diffèrent pas essentiellement : leur point de départ est marqué par des principes communs. Question de nuances, surtout. Il ne s'agit donc que de chercher la meilleure réalisation pratique de ces principes dans l'interprétation des mélodies sacrées.
Il nous est bien permis d'avoir nos préférences, amplement motivées, d'ailleurs : elles vont à la méthode de Solesmes. C'est elle que nous recommandons. Depuis plus de cinquante ans, les moines de cette célèbre abbaye ont fait du chant grégorien l'objet continuel de leurs travaux. Des résultats de leurs recherches mis en commun est née cette méthode qui, au dire des plain-chantistes les plus experts, est la plus rationnelle et donne les meilleurs résultats. Elle est la plus facile enfin, grâce aux signes rythmiques, qui dans les éditions solesmiennes guident les chantres et permettent aux groupements les plus divers d'origine d'exécuter les
* Motu proprio du 22 novembre 1903, n°^ 25, 26 et 27.
mélodies dans une harmonieuse unité. Nous verrons donc volontiers ces éditions exclusivement adoptées dans nos paroisses et nos communautés.^
Montons plus haut que ces considérations d'ordre technique.
Les formules chantées dans nos églises ne sont point des paroles profanes. L'Eglise les a tirées des Saints Livres ou empruntées aux textes les plus vénérables de la littérature sacrée. La foi la plus ardente les a inspirées; elles nous arrivent toutes chargées de la dévotion de nos ancêtres; elles sont la prière authentique de l'Eglise. C'est d'elles qu'on a pu dire avec raison qu'une loi identique règle et la croyance et la prière, lex orandi, ¿ex credendi. Et les neumes eux-mêmes, les jubili, traduisent par la succession mélodieuse de leurs notes sans paroles des sentiments vraiment religieux et, comme le dit saint Augustin, « la joie de l'âme qui comprend que les paroles ne sauraient exprimer ce que chante le cœur. »2
Pratiquement donc, comment faut-il chanter à l'Eglise?
Tout d'abord, avec modestie : reverenter. C'est la recommandation du Concile de Trente. Une église n'est pas une salle de spectacle, mais un temple. On doit y respecter la présence de Dieu. Les voix s'y feront donc entendre sans affectation ni recherche de vanité. « Vocis sonum vibret modestia, dit saint Ambroise. Que la modestie fasse vibrer votre voix. »3
Plus encore; il faut chanter avec dévotion, d'esprit et de cœur en même temps que de bouche. Seule, l'âme pénétrée par le sentiment religieux donne aux mélodies sacrées leur puissance d'émotion et leur assure leur action bienfaisante. Elle seule en fait vraiment, pour Dieu, un sacrifice de louange et pour les auditeurs un appel à la prière. Saint Augustin le dit excellemment : <iPsallam sph'itu, psallani et mente... non quaer entes sonum vocis, sed himen cordis.'^ Je chanterai avec mon esprit, je chanterai aussi avec toute mon âme... ne cherchant pas le son qui flatte l'oreille, mais la lumière qui éclaire le cœur. » Et ailleurs à propos des psaumes : « Si orat psalmus, orate ; si gémit, gemite; si gratulatur, gaudete; si sperat, sperate; si timet, timete.s Si le psaume prie,
^ Sur la légitimité, la diffusion et l'utilité des éditions solesmiennes de plainchant grégorien, voir la brochure Les Editions rythmiques de Solesmes à propos d^une ^.association cécilienne française .!> Brochure in-8°, 50 pages. Desclée et C'^ Paris, Lille, Tournai.
"" S. Aug. Conwi. in Psalm. XXXI l.
3 De off. I, xviii.
4 In Psalm., XLVI.
5 In Psalm. XXX.
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priez ; s'il gémit, gémissez ; s'il chante la joie, réjouissez-vous ; s'il parle d'espérance, espérez; s'il exprime la crainte, craignez. »
Est-ce possible, diront la plupart des fidèles : nous ignorons le latin. Comment nous associer à des sentiments exprimés en un langage inconnu?
C'est vrai, la langue ofiicielle de l'Eglise n'est pas comprise du grand nombre. Que ceux-là du moins qui le peuvent se pénètrent bien du sens des paroles. Leur dévotion y gagnera, leur chant en sera plus expressif et plus beau.
Les autres, avec un peu de bonne volonté, arriveront à un même résultat. Les textes liturgiques ont été traduits fidèlement. Suivez ces traductions, nos très chers Frères ; consultez-les. Lisez d'avance attentivement les textes français des offices ; vous vous imprégnerez facilement du sens général des paroles que vous aurez à chanter.
Et à défaut de cette préparation pourtant facile, la pensée de la présence de Dieu, la persuasion qu'en chantant à l'église vous remplissez une fonction sainte, n'est-ce pas suffisant pour orienter vos âmes dans un sens religieux et les tenir recueillies sous le regard de Dieu adoré, loué, supplié avec les paroles de la liturgie?
La perfection du plain-chant grégorien est intimement liée à une correcte prononciation des paroles.
Sans doute, la mélodie est en elle-même indépendante du texte; mais elle fait corps avec lui dans l'exécution. Disons plus : la prononciation des mots latins a exercé une inñuence active et parfois déterminante sur la formation de certaines phrases grégoriennes.
Or, les grégorianistes sont unanimes à le dire, notre prononciation française du latin est incompatible avec la restauration intégrale des ^mélodies prescrites par le Saint-Père.
x^ussi que voyons-nous? Partout où s'introduit en France la réforme du chant liturgique, celle de la prononciation est, tôt ou tard, adoptée. On y est tout naturellement amené par le souci de l'art musical, par le désir de donner toute leur valeur aux divers éléments de la mélodie.
Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans de multiples détails. Pour ne citer que deux exemples : le rythme mélodique ne saurait être parfaitement rendu si on ne fait pas sentir comme il faut l'accent tonique ; et les vocalises si nombreuses dans le répertoire grégorien perdent leur caractère esthétique si on les exécute sur des syllabes nasales ou sur la lettre u prononcée à la française.
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La réforme de la prononciation du latin n'est donc pas, comme d'aucuns le croient, l'effet d'un caprice ou d'une fantaisie, l'abandon trop facile d'une tradition où d'autres voudraient voir, bien à tort, une défaillance du patriotisme; c'est une mesure parfaitement motivée : elle a sa place dans l'ensemble même de la réforme du plain-chant. Celle-ci sans celle-là serait incomplète. Ne faisons pas les choses à demi ; et même s'il en coûtait à notre amour-propre ou à nos habitudes, sachons, dans l'intérêt de la beauté du culte et du chant religieux, leur imposer un sacrifice nécessaire.
Est-ce bien un sacrifice, d'ailleurs? Envisageons la question à un point de vue plus général. Nous, Français, n'hésitons pas à ravouer,'nous'prononçons mal le latin, si mal que nous parvenons à nous faire comprendre difficilement en cette langue des étrangers qui la connaissent. Des faits nombreux le prouvent. A Rome, en particulier, où le latin est d'usage assez courant, on en fait constamment l'expérience.
Nous sommes les héritiers d'une évolution linguistique qui, à mesure qu'elle s'éloigne de son point de départ, s'écarte aussi davantage de la correction originelle. Cette évolution s'est produite chez toutes les nations issues du démembrement de l'empire romain après l'invasion des Barbares. « En conflit avec leurs rudes langues, le latin y devait perdre fatalement la pureté de son accent et se fractionner en mille courants, en se pliant aux habitudes phonétiques des peuples. » ^
Nulle part le latin ne s'est trouvé plus défiguré que chez nous, surtout à partir de la Renaissance. La prononciation du français a exercé sur celle de la langue dont il dérive une fâcheuse influence. Plus d'accent tonique régulièrement placé, multiplication des syllabes nasales, modification de certaines voyelles et diphtongues, toutes choses qui ont notablement changé, en France, la physionomie normale de la langue latine.
Ce fait attirait, il y a quelques années, l'attention de l'Université où se formait un mouvement réformiste. Un certain nombre de ses membres — professeurs de Lycée ou de Faculté — se faisaient les partisans d'une réforme qui fut mise à l'ordre du jour du Conseil supérieur de l'Instruction publique et bienveillamment accueillie pour lors par le ministre.
Dans l'enseignement libre, on luttait pour la même cause. Son plus ardent champion était M. l'abbé Ragon, philologue distingué, professeur à l'Institut catholique de Paris. Il poursuivait, avec sa ténacité habituelle et sa compétence, l'idée savamment et prati-
* J. Delporte, La Prononciation romaine du latin^ p. 4.
200 Appendice.
quement motivée de « modifier la leçon incorrecte et insolite dont les Français seuls au monde prononcent le latin. »
Savamment, disons-nous, au nom de la vérité linguistique. Et pratiquement aussi.
« N'est-il pas convenable et en même temps utile, disait-il, que la langue officielle de l'Eglise catholique soit prononcée à peu près de la même façon par tous ses enfants ; qu'un prêtre français puisse converser en latin avec un prêtre étranger, qu'un étudiant français puisse suivre les cours d'un théologien italien, qu'un évêque puisse chanter la Messe en tout pays sans être dérouté ni dérouter ceux qui l'entendent?»^
Aux Congrès de 1' « Alliance des maisons d'éducation chrétienne », en 1902 et en 1907, la question fut posée et elle reçut un accueil favorable. Le Congrès de 191 1 émit le vœu suivant, adopté à l'unanimité :
« Que dans toutes les maisons alliées, la réforme de la prononciation du latin se fasse avec l'agrément et sous la haute direction de NN. SS. les évêques selon les lois normales, à commencer par l'accentuation. »2
Nous avons assisté en spectateur très sympathique à ce mouvement de réforme qui servait plus ou moins directement la cause grégorienne.
Déjà, il nous a paru opportun de la promouvoir nous-même et d'apporter ainsi notre part de collaboration à une œuvre qui nous était particulièrement chère.
Dès 1880, en notre diocèse d'origine, nous avions vu les Bénédictins de Solesmes, restaurateurs avisés du chant grégorien, abandonner en connaissance de cause notre prononciation du latin pour prendre celle de Rome. Sous cette nouvelle parure, il nous semblait que les textes liturgiques, pieusement et savamment modulés, avaient à la fois plus de vie et de puissance d'expression.
Plus tard, en conformité avec ces souvenirs et dès que fut promulgué le Motu p7'oprio de Pie X, nous avons pris nous-même l'initiative de la réforme dans notre diocèse de Verdun. En même temps, une mesure analogue était adoptée dans plusieurs diocèses de France. A Bourges, sans même que nous eussions à intervenir personnellement, la réforme s'introduisit dans les Séminaires et dans un certain nombre de paroisses, après avoir été accueillie spontanément par le Chapitre primatial.
Et c'est au cours de notre ministère episcopal en Berry que le Souverain Pontife nous a honoré à ce sujet d'une lettre qui était
* D Enseigne?nent chrétien^ I907i P- 201.
" Alliance des maisons d'éducation chrétienne. — Vingt-six Congrès pédagogiques (rapport de M. l'abbé Mouchard), p. 989.
Législation ecclésiastique. 201
un pressant encouragement à persévérer dans la voie où nous avions cru devoir entrer. Nous ne saurions mieux faire que de la reproduire ici :
A Notre Véîiérable Frère Louis-Ernest Du BOIS, Archevêque de Bourges.
VÉNÉRABLE Frère,
Votre lettre du 21 juin dernier, comme aussi celles que nous avons reçues d'un grand nombre de- pieux et distingués catholiques français, Nous ont appris, à Notre grande satisfaction, que, depuis la promulgation de Notre Motu proprio du 22 novembre 1903 sur la musique sacrée, on s'applique avec un très grand zèle, dans divers diocèses de France, à faire en sorte que la prononciation de la langue latine se rapproche de plus en plus de celle qui est usitée à Rome, et que l'on cherche, en conséquence, à rendre plus parfaite, selon les meilleures règles de l'art, l'exécution des mélodies grégoriennes, ramenées par Nous à leur ancienne forme traditionnelle. Vous-même, quand vous occupiez le siège episcopal de Verdun, vous étiez entré dans cette voie et vous aviez pris pour y réussir des dispositions utiles et importantes.^ Nous apprenons, d'autre part, avec un vif plaisir, que cette réforme s'est déjà répandue en beaucoup d'endroits, et qu'elle a été introduite avec succès dans un grand nombre d'églises cathédrales, de séminaires, de collèges et jusque dans de simples églises de campagne. C'est que, en effet, la question de la prononciation du latin est intimement liée à celle de la restauration du chant grégorien, objet constant de nos pensées et de nos recommandations depuis le commencement de notre pontificat. L'accent et la prononciation du latin eurent une grande influence sur la formation mélodique et rythmique de la phrase grégorienne, et, par suite, il est important que ces mélodies soient reproduites dans l'exécution, de la manière dont elles furent artistiquement conçues à leur origine. Enfin, la diffusion de la prononciation romaine aura encore cet autre avantage, comme vous l'avez fort bien remarqué, de consolider de plus en plus l'œuvre de l'unité liturgique en France, unité accomplie par l'heureux retour à la liturgie romaine et au chant grégorien. C'est pourquoi nous souhaitons que le mouvement de retour à la prononciation romaine du latin se continue avec le même zèle et les mêmes succès consolants qui ont marqué jusqu'à présent sa marche progressive, et, pour les motifs énoncés plus haut, nous espérons que, sous votre direction et celle des autres membres de l'épiscopat, cette réforme puisse heureusement se propager dans tous les diocèses de France. Comme gage des faveurs célestes, à Vous, Vénérable Frère, à vos diocésains et à
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tous ceux qui Nous ont adressé des demandes semblables à la vôtre, Nous accordons de tout cœur la bénédiction apostolique. Du Vatican, le lo juillet 1912.
Plus PP. X.
Notre ligne de conduite est nettement tracée. Le Pape n'imposait aucune obligation, mais sa pensée était clairement exprimée. Pouvions-nous hésiter à poursuivre une réforme si hautement désirée, si conforme aux vœux du Souverain Pontife?
Le vœu de Pie X est aujourd'hui celui de Benoît XV : il n'est peut-être pas inutile de l'affirmer. A plusieurs reprises, il a manifesté son désir de voir aboutir partout, en France, la réforme heureusement inaugurée. Il l'exprimait personnellement à S. Em. le cardinal Maurin et à nous-même le jour où, par une bienveillance dont nous demeurons touché, il daignait imposer de ses mains le pallium à l'archevêque de Lyon et à l'archevêque de Rouen le jour de leur entrée au Sacré-Collège. Plus récemment, lors de la publication, dans le diocèse de Rouen, d'un nouveau Livre d'offices, il voulait bien nous honorer d'une lettre entièrement autographe, où il appuyait de son autorité les dispositions prises par nous dans ce diocèse. Enfin, l'an dernier encore, le 10 juin 1920, S. Em. le cardinal Gasparri adressait au nom du Saint-Père une lettre très élogieuse à M. l'abbé J. Delporte, de Roubaix, à l'occasion de la nouvelle édition de son opuscule sur la Prononciation romaine du latin : lettre caractéristique où s'ajoutent aux encouragements et aux vœux de Benoît XV les vues les plus hautes sur les heureux résultats — religieux et sociaux — qu'on est en droit d'attendre de cette réforme.
Pour des fils soumis et respectueux, le désir d'un père est un ordre. Nous réformerons donc, nos très chers Frères, notre prononciation du latin.
Ecartons d'abord une formule par trop simpliste et quelque peu naïve. Pour beaucoup, la réforme doit consister — exclusivement — « à prononcer en ou ». Oui, vraiment, c'est trop simple. S'en tenir là, ce serait émailler notre prononciation, nullement modifiée par ailleurs, de sonorités qui détonneraient dans l'ensemble et la feraient paraître plus défectueuse encore. N'est-ce pas une des raisons pour lesquelles la réforme suscite parfois des critiques et rencontre des oppositions?
Mieux comprise, elle doit rallier tous les suffrages.
Un premier point d'abord — de tous le plus important. — Il s'agit de l'accentuation.
Habitués à prononcer les mots latins comme les mots français, nous faisons porter notre voix sur les syllabes finales. Rien n'est plus contraire au génie de la langue latine. Dans tous les mots
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latins qui ont un sens complet, une syllabe au moins se distingue des autres par ce que les grammairiens nomment un ictus^ une impulsion de la voix. Cette syllabe est plus énergiquement frappée, à la fois plus aiguë et plus forte, mais non pas nécessairement plus longue. Elle apparaît comme en relief dans le corps même du mot; elle n'en est pas, comme en français, la finale. L'accent — l'accent tonique, comme on l'appelle — est l'âme des mots; il leur donne la souplesse et la variété de la vie. « Mal accentué, non seulement le latin perd beaucoup de son harmonie, de sa fermeté, de sa clarté, mais il devient incompréhensible pour ceux qui l'accentuent correctement... De plus, lorsqu'on chante, la violation des règles de l'accentuation a quelque chose de particulièrement choquant : aussi, la connaissance de l'accent latin importe grandement à la bonne exécution de la psalmodie et du chant liturgique. » ^
On veillera donc, tout particulièrement, à bien accentuer. Nous adressons tout spécialement cette recommandation aux élèves de nos Séminaires et de nos maisons secondaires d'éducation. Ce qu'ils font pour les langues étrangères, l'allemand et l'italien par exemple, pourquoi ne le feraient-ils pas pour le latin? Il existe, à cet égard, un laisser-aller inexplicable, comme si l'on pouvait, sans scrupule, se permettre de déformer la langue latine, sous prétexte qu'elle est une langue morte.
Et cela même n'est pas tout à fait exact. Le latin n'a jamais cessé d'être — il est encore aujourd'hui — une langue vivante. C'est la langue de l'Eglise romaine, qui la parle par la bouche de ses Papes, de ses Conciles, de ses Congrégations, de ses théologiens, de ses canonistes. C'est la langue de l'administration ecclésiastique, de la liturgie catholique occidentale. Et c'est aussi, par tout le monde, la langue des esprits cultivés, la vraie langue internationale dont l'usage généralisé éviterait aux différentes nations certains froissements d'amour-propre et servirait utilement la cause de la pacification des peuples. Elle a constitué, à travers les siècles, une littérature incomparable, illustrée par de nombreux chefs-d'œuvre profanes et sacrés et dont les trésors, grâce à l'Eglise, n'ont cessé de s'enrichir. Le latin est parlé à Rome depuis plus de deux mille ans sans interruption jusqu'à nos jours.
Dès lors, à qui pose cette question : Comment convient-il de
prononcer le latin? nous répondons sans hésiter, avec Pie X et
Benoît XV : comme à Rome.
Et c'est le second point de la réforme.
Nous ne prétendons pas, en effet, restaurer intégralement la prononciation classique. Cette restauration, qui sourit aux univer-
* E. Ragon, r Enseignement chrétien^ 1905? P- io3-
204 Appendice.
sitaires partisans de la réforme, n'irait pas sans difficultés... Seraitelle même possible? La prononciation classique n'est pas tellement connue aujourd'hui, même des savants, qu'il ne règne à son sujet quelque indécision. Où commence-t-elle? Où finit-elle? Peut-on en préciser les éléments avec une certitude absolue? A la Renaissance, des savants comme Juste Lipse s'y sont essayés : ils n'ont pas résolu tous les problèmes de linguistique soulevés par cette question... Nous comprenons d'ailleurs la satisfaction raffinée de s'essayer à imiter d'aussi près que possible le parler de César ou de Cicerón. Mais telle n'est pas notre intention.
Nous ne faisons pas d'archéologie.
Notre but est tout pratique : assurer la bonne exécution du plain-chant grégorien. Et pour l'obtenir, il n'est pas, croyons-nous, de meilleur moyen que d'adopter la prononciation romaine du latin. Prononçons donc le latin comme on le prononce à Rome aujourd'hui.
Pourquoi? Parce que le Pape le désire? Oui, certes, et cela doit suffire à des catholiques.
Mais le désir du Pape est scientifiquement motivé. Il vise la perfection des mélodies grégoriennes, il s'appuie sur les conclusions les mieux établies de l'histoire des langues. Une simple réflexion suffira, pensons-nous, à le prouver.
Comme toute langue vivante, le latin a évolué suivant des lois phonétiques connues. Mais, à Rome, cette évolution n'en a pas corrompu la prononciation; elle l'a modifiée normalement. Il n'en fut pas de même dans les autres pays; de là de notables divergences qui constituent aujourd'hui les particularités des différentes prononciations nationales. « Il va de soi que le pays d'origine d'une langue fera subir à cette dernière des transformations plus en rapport avec son génie intime que ne peuvent le faire les provinces où cette langue n'a jamais été qu'une importation. Rome est toujours restée, pour le latin, ce que sera toujours l'Ile-de-France pour le français, la Castille pour l'espagnol. En outre, il n'est pas inutile d'observer que les Barbares, qui se fixèrent à peu près partout dans l'Empire romain, ne firen^ jamais que passer à Rome. En sorte que cette cause si profonde de l'altération du langage n'a pas existé, en proportion notable, pour le Latium. Aussi, la prononciation romaine actuelle du latin peut-elle, à bon droit, être considérée comme le résultat de l'évolution la plus normale qui puisse être. » ^
Nous l'adopterons dans notre diocèse de Paris. C'est fait déjà dans quelques-unes de nos paroisses et dans nombre de nos communautés. Le Chapitre métropolitain, sollicité par le cardinal
* Dom Jeannin, la Prononciation rotnaine du latin^ p. 15 et 1 6.
Amette, en avait accepté le principe dès le 3 janvier 191 3, dans une de ses réunions capitulaires.
Nous faisons maintenant appel à la bonne volonté de tous, ecclésiastiques et laïques. Au cours des dernières retraites pastorales, nos prêtres nous ont témoigné, à cet égard, un empressement qui nous fut fort sensible et dont nous tenons à les remercier. Nous n'en saurions douter, les autres membres du clergé et tous nos fidèles imiteront ce bel exemple de déférence et de docilité.
Ainsi contribuerons-nous tous, pour notre modeste part, à réaliser, suivant le désir du Souverain Pontife, l'unité de prononciation du latin, pour qu'un jour prochain soit vraie, dans toute l'Eglise romaine, la belle formule d'unité religieuse : unus cultus^ U7t7is cantus, una lingua : un seul culte, un seul chant, une seule langue.
Nous aimons à le dire en terminant; la splendeur du culte nous est particulièrement à cœur. Rien ne nous paraît trop beau pour le service de Dieu. Nous nous plaisons à voir tous les arts concourir dans nos églises et par elles à rendre un merveilleux concert d'hommages à Celui qui en est l'âme et qui s'y immole pour nous.
De ce concert magnifique, les mélodies liturgiques sont la voix la plus expressive pourvu qu'elles soient clairement comprises, bien senties, parfaitement exécutées.
C'est à cette perfection de louange religieuse que nous vous convions, nos très chers Frères, heureux de penser que notre invitation, qui est celle même du Souverain Pontife, trouvera dans vos âmes un fidèle écho.
A CES CAUSES : etc..
Donné à Paris, en notre palais archiépiscopal, sous notre seing et notre sceau et le contre-seing du chancelier de notre archevêché, le 9 octobre 1921, en la fête de saint Denis, premier évêque de Paris.
f Louis, cardinal DuBOlS, aixhevêque de Paris.
Par mandement de Son Eminence, E. WlESNEGG, chanoire honoraire^ chancelier.
472. — Ce remarquable document a valu à son éminent auteur la lettre suivante de S. S. Pie XI par laquelle nous terminons, et dont la portée et îe sens n'échapperont à personne.
206 Appendice.
A Notre cher Fils, le cardinal Louis Dubois, du titre de Sainte-Marie in Aquiro,
archêque de Paris.
Pie XI, Pape.
Notre Cher Fils,
Salut et bénédiction apostolique.
Il nous a été très agréable de recevoir le filial hommage que vous Nous avez fait de votre Lettre pastorale portant promulgation dans votre archidiocèse de Paris des livres de chant liturgique de l'édition vaticane.
Et volontiers, Nous voulons saisir cette occasion pour déclarer, dès le début de Notre pontificat, combien Nous aussi, joignant Notre voix à celles de Nos vénérés prédécesseurs, notamment des Papes Pie X et Benoît XV, de sainte mémoire. Nous avons à cœur de promouvoir et d'assurer la perfection et la splendeur du culte liturgique, très spécialement en ce qui regarde le chant sacré.
C'est pourquoi, est-ce avec un vif intérêt que Nous avons pris connaissance de votre Lettre pastorale. En une rapide synthèse, vous instruisez vos pieux fidèles, et, après leur avoir fait connaître l'histoire des origines vénérables et de la restauration du chant grégorien, vous leur donnez des directions propres à en assurer efficacement, dans une exécution pratique, le caractère tout à la fois religieux et artistique. Aussi bien la présente Lettre pastorale est-elle une preuve nouvelle des nobles efforts que vous n'avez cessé de prodiguer, depuis de longues années déjà, pour seconder les désirs de Nos vénérés prédécesseurs au sujet de la prononciation du latin. Il Nous plaît donc. Notre cher Fils, de vous exprimer, à Notre tour. Nos félicitations et, en témoignage de Notre paternelle bienveillance, et comme gage des faveurs divines. Nous vous accordons de tout cœur à vous-même, Notre cher Fils, ainsi qu'au clergé, aux communautés religieuses et aux fidèles de votre archidiocèse, la bénédiction apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, en la fête de saint Grégoire pape, le 12 mars 1922.
Plus PP. XI.